RÈS DE F. GUICCIARDINI
temps et des mauvais chemins; mais ils veulent aller par la Romagne, et puis entrer en Toscane par la Marche. Ils espèrent en prenant cette route pouvoir s'emparer de quelque ville importante, et pour y parvenir plus sûrement ils pensent qu'ils doivent devancer les troupes de l'église. Voici comment ils comptent s'y prendre : ils se proposent d'aller d'abord camper à Ponte-a-Reno; et quand bien même cette ville leur résisterait et les arrêterait, ils pourront cependant de là se décider entre plusieurs routes et fornier plusieurs autres entreprises; ils partageraient ensuite leur armée : une partie resterait ici et ferait toujours mine de vouloir attaquer celte ville ; une autre partie passerait sous Bologne et irait camper entre cette ville et Imola. Ils s'imaginent pouvoir prendre tous ces arrangements sans courir aucun risque, parce qu'ils se croient beaucoup plus forts que nous et qu'ils espèrent pouvoir se réunir quand ils le voudront. En arrivant ainsi dans la Romagne avant les alliés, ils se flattent de surprendre quelque ville, et, une seule ville prise, ils s'imaginent que les auires ne résisteront pas. Quant à moi, il me semble que nous sommes à leur égard dans la même position; car depuis que nous som îies ici, quand on apprend un jour un de leurs projets, on peut être sûr que ie lendemain on en apprend un tout contraire. Ainsi il faut ajouter à tous ces bruits qui courent aujourd'iiui !a mêiiie créance qu'à tout ce quona dit et ét'rit jusqu'à présent. H ne faut pas non plus abandonn.er tout espoir de trêve; mais il est très-nécessaire qu'on prenne im parti prompt pour ou contre . et cela pour plusieurs raisons : la principale, pour retenir les Vénitiens et ranimer le courage des Français, et no pas être exposés à nous trouver tout seuls; car s'il est vrai de dire que de celle trêve dé|)enil notre salut, il faut convenir qu'elle nous ruinerait si elle traînait en longueur et qu'en définitive elle n'eût pas lieu; et je suis bien sûr qu'il y a peu de monde qui ne pense comuu; moi. .Mais lorsque le ciel veut cacher ses desseins, il amène les hommes au point de ne pouvoir prendre aucun parti raisonnable. Je n'ai plus rien à marcpier à vos seigneuries, si ce n'est de me recommander, etc.
Nicolas iMacchiavelll
RoloRne, le 27 mars 1527.
LEGATIONS LETTRE XIV.
MAGNIFIQUES SEIGIMEliRS ,
j'ai écril avanf-hier à vos sei{ifneuries. Depuis ce lemps-là il nous est arrivé des nouvelles concernant la trêve. Jean del Vanlag.;',io, qui était allé au camp avec Fîeramosca, en est revenu hier au .soir : il nous a rappor;é qu'il y règne une grande division entre les chefs et les soldats; que ceux-ci ne veulent pas de la trêve; que les chefs et surtout les généraux la désirent, et qu'il est revenu pour faire iaire la malveillance, et pour vous communiquer à quel point en élait la négociation. Cette nuit, environ sur les cinq heures, est arrivée la nouvelle que les ennemis se mettaient en marche et se portaient du côté de Ponte-a-Reno, pour opérer la division dont j'ai donné connaissance à vos seigneuries dans ma dernière lettre. Ce malin cependant on a su qu'ils étaient toujours campés iau mêm.e endroit , mais on a.ssure que ce n'est différé que jusqu'il demain; qu'ils veulent revenir slmleurs pas et entrer en Toscane par la Garfagnana, et cela à cause des motifs que j'ai déjà expliqués h vos seigneuries; de sorte qu'on est encore fort incertain sur ce qu'ils feront. Aujourd'hui, vers midi, est arrivé un trompette envoyé par M. de Bourbon avec une lettre p;!ur noire k'gat : il lui témoigne combien i! aurait désiré la paix; il parle des soins qu'il s'est donnés pour faire consentir les soldais à la trêve, de son regret de n'avoir pu réussir, et il lui fait entendre qu'il faudrait pour cela avoir plus d'argent , mais il ne fixe pas la somme. En conséquence, il prie Son Éminence de n'èlre pas éloni.ée si les troupes se mettent en marche le lendemain matin; il proteste qu'il lui est impossible de faire autrement ; il engage le légat à écrire tout ce qui se passe à Rome, afin que le pape et le vice-roi prennent de nouveaux arrangements qui satisfassent les troupes, et il annonce qu'il va écrire de son côté. D'après cela , magnifiques seigneurs , chacun est ici persuadé que la trêve est rompue et qu'il faut songer à la guerre. Puisse le ciel venir à notre secours en leur inspirant un peu de modération! car pendant que celle nouvelle négociation aura lieu il faudra emjjloyer (oui l'argent qui est ici au payement de nos troupes; et si on veut ensuite (jue les autres acceptent la trêve . il sera
ET MISSIONS
nécessaire d'avoir en réserve, outre leur solde, au moins 100 mille florins. Comme cela n'est pas possible, c'est ime véritable folie que de perdre son temps à vouloir s'occuper d'un marché que le défaut de fonds empêchera ensuite de conclure : il faut donc que vos seigneuries se préparent à la guerre, qu'elles en reviennent aux Vénitiens, et qu'elles les gagnent de manière que leurs troupes, qui ont repassé le Pô, reviennent sur leurs pas. Vos seigneuries ne doivent pas perdre un seul instant de vue que celte même trêve, qui pouvait faire votre salut, vous ruine entièrement si elle est rompue, ou du moins si elle traîne en longueur.
Nicolas Macchiayelli.
Bologne, le 29 mars 1527.
LETTRE XV
MAGi^IFIQDES SEIGNEURS ,
Malgré ce que je vous ai écrit hier, les ennemis n'ont fait aucun mouvement. On croit qu'ils ont été arrêtés par la pluie et la neige qu'on a vu encore tomber toute la nuit dernière. On ignore donc s'ils partiront demain : tout ce qu'on sait, c'est que ce n'est qu avec peine qu'ils restent où ils sont; qu'il est impossible qu'ils y séjournent plus longtemps: et ce qui devrait les effrayer, c'est qu'ils ne peuvent pas chanj^er de position pour en prendre une meilleure. Il n'y a pas de doute qu'ils ne fussent perdus si nous pouvions un peu ajouter aux embarras qui les lourmenlent, mais nous sommes nous-mêmes si malheureux que nous ne pouvons rien faire qui réussisse. Le lieutenant se donne une peine infinie; il rétablit tout, il remédie à tout ce qu'il peut; trop heureux s'il pouvait tout ce qu'il veut! On n'entend plus parler de Fieramosca ni de la irève : ainsi je ne vous en parlerai pas. Tout le monde est ici bien convaincu qu'il faut se préparera la guerre, puisque la perfidie des autres a empêché la réussiie de cette paix qui devait nous être si utile et si salutaire. Il ne faut donc pas différer plus longtemps de prendre votre parti, de prouver • tout le monde que vous ne pen.sez plus à la paix, enfin d'employer tous les moyens possi blés auprès des Vénitiens et du roi de France pour leur j>ersuader qu'il ne sera 6»nclu aucun
SECOiNDE M1SSI0^ AUPRÈS DE F. GUICClARDhM.
arrangement que de concert avec eux. Si vous venez à bout de convaincre le roi, et que vous réussissiez à gajjner les Vénitiens de manière qails viennent piomptement à voire secours, lobstacle que le temps met aujourd'hui à la marche des ennemis nous aura éié fort utile, puisqu'il nous aura donné le temps de nous réunir et de nous mettre en mesure de résister. Vos seijîneuries voient bien qu'il y a aujourd'hui quinze jours que les ennemis devaient se mettre en marche, et qu'ils n'ont pu y réussir; et il pourrait bien se faire sans miracle qu'ils fussent encore retenus par les mêmes motifs pendant quinze autres jours, si ce n'est dans le même endroit oi;i ils sont aujourd'hui, du moins en deçà des monts; mais il faut employer ce temps d'une manière utile : autrement ce ne serait que différer notre perte, et elle serait d'autant plus inéviiahie que les corps attaqués par une longue nsaladie sont moins capables de résister, lorsqu'il leur arrive une rechute, qu'ils ne Tétaient auparavant.
Nicolas Macciiiavelli.
Bologne, le 30 mars 1527.
LETTRE XVI
RUGNIFIQUES SEIGIVEUBS ,
Je n'ai pas écrit depuis trois jours à vos seigneuries, parce qu'aussitôt que l'ennemi fut parti de San-Giovanni le seif^neur lieutenant m'envoya ici pour préparer le lo^jement des troupes qui devaient y venir. Vos seigneuries auront appris par une de ses lettres que les ennemis allèrent camper avant-hier à Ponte-a-Reno , et qu'ils y séjournèrent hier. Le seigneur président avec le marquis de Salaces et le comte de Cajazzo s'y transportèrent aussitôt; il n'est resté dans Bologne que l'infanterie de Jean el la garnison ordinaire. On n'a pas entendu dire aujourd'hui que les ennemis se soient mis en marche; du moins ils ne sont pas allés bien loin, puisqu'il leur faut deux journées pour arriver jusqu'ici. Comme on craint qu'ils n'y viennent , on y laissera quinze cents hommes. Le comte de Cajazzo avec toute son infanterie a été envoyé à Ravennes, et il les suivra ainsi pour veiller à ce qu'ils ne s'emparent pas de quelque poste important. S'ils ne réussissent
pas dans cette tentative, il faut nécessaircn^m! qu'ils succombent ou que le traité qu'on leur propose soit accepté par eux ; et puisque notre mauvaise étoile a voulu ([u'il ne l'ait pas été. il vaut encore mieux le proposer les armes à 1'; main que d'avoir l'air de le désirer ; car nous connaissons leurs mauvais desseins contre llialie, et surtout contre votre ville, dont on leur ;■. promis le pillage; et jusqu'à ce qu'ils soient complètement rassasiés ils ne se tiendront pas pour satisfaits. Aussi regarderont -ils tout autre projet comme déraisonnable, si l'autorité du vice -roi ne parvient à les décider par quelque moyen que je ne peux deviner. On est persuadé que ce dernier, Fieramosca et le marquis del Guasto sont de très-bonne fo; , le premier étant venu à Rome et Fieramosca ayant fait l'impossible, du moins suivant qu'il nous l'a écrit. On raconte au reste du marquis qu'ayant demandé un sauf-conduit pour se rendre à Naples par la Rom.agneet n'étant pas encore parti , il en a fait demander un autre pour Florence , et pour Rome où il veut aller trouver le pape et se concerter avec lui, se plaignant hautement de ceux qui entravent ainsi la conclusion de la paix.
Toutes ces apparences sont bonnes , et peuvent contribuer à faire réunir toutes les forces si la guerre continue à avoir lieu. Autrement on ne peut pas prudemment s'attendre à en obtenir des conditions raisonnables, car quelle paix pouvez-vous espérer d'un ennemi qui, lorsque les Apermins se trouvent encore entre vous et lui, lorsque vous avez encore une belle armée sur pied , ose vous demander cent mille florins dans trois jours et cent cinquante mille dans dix ,3 Lorsqu'ils seront parvenus à leur but ils exigeront tout ce que vous possède?.: car il n'y a pas de doute, et ils ne seraient pas partis sans cela, qu'ils n'y viennent attirés par l'espoir du pillage. Il n'y a d'autre moyen d'échapper à tous ces inal heurs que de satisfaire promptement à leurs demandes; et i! vaut mieux le faire lorsqu'ils sont encore en deçà des monts que lorsque vous n'aurez que vos seules murailles pour vous défendre, II faut donc que vous déployiez ici toutes vos forces pour les y retenir; et si vous réussissez à les arrêter pendant quelques jours , il faut nécessairement qu'ils se séparent; car nous avons été
LÉGATIONS ET MISSIONS
prévenus par des gens bien instruits que si tout ce mois-ci se passe sans qu'ils se soient emparés de quelque ville forte, ce qui ne manquera pas d'arriver si on veut faire quelque résistance, il est absolument nécessaire qu'ilsseretirent. D'ailleurs, dans le cas où vous ne pourriez vous défendre au delà des monts, vous pourrez toujours faire revenir vos forces auprès de vous. Je me rappelle que dans la guerre de Pise les Pisans, fatigués de sa longueur, commencèrent à chercher les moyens de faire leur paix avec vous, et que Pandolfe Petrucci, l'ayant appris, leur envoya Antoine de Venafre pour les encouragtr. Antoine les harangua publiquement, et, entre autres choses, il leur dit, qu'après avoir traversé une mer orageuse ils voulaient se noyer dans un ruisseau. Si je rapporte ceci , ce n'est pas que je croie que la république soit découragée, mais pour vous donner lespoir d'une prochaine déliviTince, et vous prouver qu'il vaut mieux dépenser dix florins pour être délivrés de tout danger que d'en donner quarante dont -le sacrifice ne servirait qu'à vous subjuguer et vous ruiner.
Nicolas Macchiavelli.
Bologne, le 2 avril 1527.
LETTRE XVII
HAGIVIFIOVES SEIG?iEURS,
Ma dernière lettre a mis vos seigneuries au courant de tout ce qui se passe. Vous apprendrez par celle-ci que les ennemis n'ont pas quitté hier le camp qu'ils avaient dressé la veille entre Imola et Faënza ; en sortequ'on craint encore qu'ils ne veuillent prendre la route de Toscane. Ils ont envoyé à Faënza un trompette qui a ("ait aux habitants trois demandes au nom du ronnétable de Bourbon : la première, qu'on les laissât passer tranquillement sous les murs de la ville; la seconde, qu'on leur fournît des vivres en payant, et la troisième qu'on voulût bien recevoir les malades dans la ville pour y être traités. On leur a r; fusé leurs trois demandes; et quoique les hibilants de cette ville eussent d"abord fait difncuHé de recevoir nos troupes en garnison chez eux, cependant ils les ont reçues et ils se montrent bien décidés à se défendre. Ce matin l'ennemi s'est mis en marche et s'est approché
à la portée du canon des murs de Faënza; il a ensuite pris sur la gauche et a gagné le chemin creux du côiô de Ra venues; de sorte que nous sommes actuellement bien sûrs qu'il ne veut pas pénétrer dans la Toscane. Nous sommes aussi à peu près certains qu'on ne pourra s'emparer d'aucune des villes de la Romagne,car on pourvoira à la défense de Ravennes, Gésène et Rimini comme on a pourvu à celle d'imola, de Faënza et de Forli. Les villes qui ne pourront être ravitaillées par terre le seront par mer; en sorte qu'on peut être tranquille, à moins d'un événe^ ment extraordinaire. A l'heure qu'il est le couite Guido est à Modène avec sa troupe; il doit arriver bientôt à Imola avec toute liiifanterie de Jean, qu'on avait laissée à Bologne. Nous voici à Forli avec les Suisses et les Français, qui ne marchent qu'avec répugnance. Les chefs de ces troupes , depuis qu'ils sont éloignés du lieutenant, ne suivent qu'avec peine et exécutent mal les ordres qu'on leur donne. Leurs .soldats sont intraitables, et les habitants en sont si effrayés que ce n'est qu'avec peine qu'ils peuvent se résoudre à les recevoir. Les troupes des alliés se ralentissent parce qu'elles comptent sur une trêve, et le bruit de l'arrivée du viceroi les aurait totalement découragées si le lieutenant ne les avait convaincues que celte arrivée ne servira à rien. On a dit que le duc d'Urbin avait demandé à venir de ce côté; mais on craint que son ardeur ne se ralentisse lorsqu'il croira que la présence du vice-roi va renouveler les pourparlers pour la trêve 1. Cependant la marche des ennemis vers ses possessions devrait au contraire le ranimer. 11 résulte de ceci que tous les avantages que nous trouvions dans la possession des places fortes et d'un pays ouvert, dans l'argent que nous avions amassé , dans nos troupes et dans nos négociations, se sont évanouis , parce que nous nous trouvons disséminés et que nous avons peu de confiance les uns dans les autres; tandis que d'un autre côté les contrariétés
' Cetre trêve, dont il est; tant parlé dans ces lettres, est celle qui fu' conclue par Clément Vil, le vice-ro de Naples et les autres ministres de l'empereur, et qui ne fut acceptée ni par l'armée impérijle, qui arrivait de Lombardie, ni par le connétable de Bourbon qui la commandait. Le pape se reposa tellement sur cette suspension d'armes qu'il licencia toutes ses troupes, et se trouva par conséquent tout désarmé quand Bourbon tourna tout à coup sur Rome
SECONDE MISSION AUPRÈS DE F. GUlCCiARDINI.
considi^rablcs qii¥prouvent les ennemis de irouver toiUes les villes fermées, detre exposés à mourir de faim, d'être sans argent, ne sert qii"à les rendre plus unis et pins d'accord, et, contre toute opinion probable , encore plus acharnés. Si l'arrivée du vice-roi peut vaincre cette obstination , ce sera un événement trèsintéressant et très-heureux.
Nicolas Macchiavelli
Forli,Ie8avriI1527.
P. S. .l'avais oublié de marquer A vos seigneuries que les ennemis sont entrés hier dans Bcrzighella , qu'ils ont trouvé celte ville déserte et qu'ils y ont mis le feu. La forteresse s'est rendue par capitulation, mais les ennemis n'ont pas tenu les conditions.
LETTRE XVIIL
MAGIVIFIQUES SEIGNECBS ,
J'ai écrit avant-hier à vos seigneuries. Les ennemis n'ont fait hier aucun mouvement. Ils se sont emparés par composition de Bussi et de Cotignola : ils y ont trouvé des vivres pour se soutenir pendant quelques jours. Ils n'ont pas encore décidé quelle ville ils attaqueront : ils balancent entre Forli, Faënza et imola. Nous voici à la douzième heure : rien de nouveau; on ne sait encore ce qu'ils feront aujourd'hui. On attend avec impatience ce traité, et il y a peu de personnes ici qui ne le regardent comme une très-grande affaire. Je me recommande, etc. Forii, le 10 avril 1527.
LETTRE XIX
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Ma lettre d'avant-hier a instruit en peu de mots vos seigneuries de tout ce qui se passait : je n'ai rien de nouveau à leur marquer aujourd'hui si ce n'est que l'ennemi a passé aujourd'hui le fleuve Lamone et qu'il se dirige vers la Marclie : il fera peu de chemin suivant fon usage. On est bien persuadé qu'il ne s'emparera d'aucune ville dans la Romagne, parce que nous «ommes en mesuré de les pourvoir de {garnisons; maison necroii pas pouvoir faire la même
chose pour les villes de la iSlarche, parce que c'est un fort mauvais plan (juc celui de campugne que nous avons adopté , n'ayant point des forces imposantes (;ui nous permrtlenl de toujours devancer l'ennemi de manière à jeter des troupes dans les villes qu'on laisse derrière soi et à eu garder pour celles qu'on a eu avant. La méthode adoptée ici, et qui nous force ii dégarnir les villes qu'on laisse derrière pour mettre garnison dans celles en avant , a des inconvénients : ou on n'arrive pas à temps, ou il en résulte des désordres capablesde perdre une armé^. C'est parlesordres du duc d'Urbiu qu'on a coniaiencé à disséminer l'armée à Parme; et de là nous sommes venus jusqu'à Forli, toujours en suivant l'ennemi et distribuant ainsi les troupes ; mais ici il n'y en a plus assez pour en garnir la ville et pour«aller avec le surplus à Gésène et à Rimini. On a envoyé le comte de Cajazzo à Ravennes , et les Suisses qui sont restés ici ne veulent pas se séparer. S'ils avaient voulu se diviser en deux corps , on en aurait laissé un ici et l'autre aurait été à Césène. D'après leur refus, il a fallu se servir des troupes qu'on avait laissées derrière, dans des villes qu'on n'avait pas voulu dégarnir jusfju à ce que l'ennemi fût assez éloigné pour qu'on n'eût pas à redouter qu'il voulût revenir sur ses pas. Il faut donc être bien sur ses gardes et exécuter ponctuellement le plan qu'on vous donne, si l'on veut éviter une infinité de désordres, soit en avant, .soit en arrière de l'armée; et comme cette ponctualité est presque impossible, il Test aussi qu'il n'en arrive pas quelquesuns. De là les changements, les contradictions qui existent dans la marche, et dansles ordres qui ont été donnés , tantôt d'envoyer les troupes qui sont en Toscane , tantôt de suspendre leur marche ; de là l'évacuation prématurée d'Imola et les soupçons qu'on a formés à cet égard sur Bologne; de là résultera enfin qu'avec toutes ces contrariétés il sera impossible de défendre la Marche par les mêmes moyens. Ajoutez à cela que les villes de ce canton sont moins fortes que celles de ce pays-ci. Ce plan qu'on a adopté prouve bien par ses imperfections, et le prouvera encore mieux tous les jours, combien celui que Pierre Navarra proposait était préférable. Il l'envoya aux généraux , mais le duc d'Urbin le fit rejeter. Ce plan consistait à réunir toute l'armée en un seul corps de troupes sous JeS
LEGATIONS ET MISSIONS.
murs de Plaisance. Les ennemis n'auraient pu pénéirer alors ni en Toscane ni ici. On se serait contenlé d'envoyer un nombre suffisant de soldais pour p,arnir les murailles, et certainement l'ennemi ne se serait pas hasardé à attaquer une place, ayant sur le dos une forte armée qui l'aurait affamé. La vérité est que, s il faut faire la guerre, tout est perdu, à moins que Tarmée des allies ne se réunisse, ou que quelqu'un de ces événements rares qui changent tout à coup la face des affaires n'arrive et force l'ennemi à se séparer ; maiit l'opiniâtreté dont il donne des preuves ne fait pas trop espérer que cela puisse arriver. Les choses en sont au point qu'il faut ou faire des miracles ou conclure la paix ; et puisque l'on réussit mal aux premiers, il ne faut pas rejeter celle-ci pour peu qu'elle soit supportable; car, je le répète, si la guerre continue et que l'armée ne se réunisse pas , que l'on ne contente pas les chefs, que les Français et les Vénitiens ne se prononcent pas mieux , que le pape ne donne pas des tonds, vous pouvez compter sur la ruine la plus complète.
Nicolas Maccuiavelli.
Forli,Ie 11 avril 1527.
LETTRE XX
IHAGIVIFIOUES SEIGIVEVRS,
Les ennemis, suivant ce qu'on assure à cette heure, qui est la quinzième heure du jour, ont décampé, ont passé par Montone, et sont venus se poster .sous la rouie de Ravennes et de Césène. Ils y ont séjourné hier toute la journée, et les avis sur leurs projets et sur les moyens de les mettre à exécution ont varié tout le jour. On en a eu plusieurs nouvelles, que je fais passer ^.vos seigneuries non pas comme certaines, mais comme des conjectures formées d'après les marches et contre-marches d'une armée qui ne sait pas encore trop bien elle-même ce qu'elle doit faire. A travers ces variations on voit toutefois que les ennemis ont un but et un désir : c'est celui de venir tenter la fortune en Toscane; mais par où, comment et quand l'exéculeront-ils? Il paraît qu'ils n'en savent rien eux-mêmes et qu'ils n'ont encore pris aucun parti. On avait cru jusqn'à aujourd'hui qu'avant de .s'éloigner ils auraient voulu faire de ce côté quelques prises qui
leur auraient servi comme d'échelons pour pa.s.ser les montagnes. Ce qui augmentait cette opinion, ("ctaii le bruit cjui .s'était répandu généralement qu'ils attendaient dix canons de Ferrare pour attaquer une de ces places. Cependant on piétendait que les chefs ennemis ne faisaient courir ce bruit que pour suspendre le départ des troupes, afin de pouvoir continuer les pourparlers sur la trêve ou attendre les autres munitions; mais on y ajoutait foi, tant ce bruit était général. On balançait sur le choix de ia ville qu'ils attaqueraient : on craignait pour cette ville, dont la garni.son est presque entièrement compo.sée de Suisses, qui se voient avec peine renfermes entre quatre murs; on craignait aussi pour Faënza, d'après l'opinion où l'on était que l'ennemi connnaissait l'imprudence des habitants, qui n'avaient voulu recevoir chez eux qu'une très-faible garnison, qu'ils nialtraiiaient encore de manière à la forcer h se retirer; les craintes se sont également portées sur Ravennes à cause de son étendue, et parce qu'il ne .s'y trouve dans ce moment-ci que deux mille hommes de garnison, qu*on aurait pu il est vrai augmenter au besoin- Toutes ces différentes nouvelles ont été démenties ce malin par un nouveau rapport fait par des hommes arrivés du camp et sur lesquels on peut compter. Ils ont rapporté que les ennemis venaient de faire partir pour Lucques les quatre canons qu'ils avaient avec eux, et qu'ils avaient entendu dire au duc de Bourbon, en s'entretenant avec d'autres chefs, qu'il fallait sans différer passer en Toscane, et qu'ils y arriveraient ou par la Marche, ou par un autre chemin peu éloigné de celui-là et qui passe également par Borgo-San-Sepolcro. On tâchera de savoir s'il est vrai que les canons sont à Lucques, car si cela est, la nouvelle paraîtrait sûre. Ceux qui passent de notre côté confirment de plus en plus le besoin que les ennemis ont de prendre un parti et la difficulté qu'ilséprouveront de faire quelques progrèsdans la Romagne. On assure encore qu'ils sont vivement sollicités par les Siennois, qui leur promettent, suivant une lettre qu'on a interceptée, des vivres pour plus d'un an s'ils veulent venir chez eux. Toutes nos troupes .sont de votre côté, et tous les chemins leur étant ouverts, elles seront en Toscane avant l'ennemi; et si vos