‹ Œuvres complètesChapitre 309 sur 323 · LETTRES FA · texte numérisé non relu

LETTRES FA

Vous voudriez , magnifique ambassadeur, que j'abandonnasse ma manière de vivre pour venir partager la vôtre : je le ferai certainement; je ne suis retenu en ce moment que par certaines petites affaires personnelles qui seront finies d'ici à six semaines. Ce qui me tient aussi en suspens, c'est que les Soderini sont à Rome, et que si je venais je serais forcé de les visiter et de leur parler. J'aurais tout lieu de craindre qu'à mon retour, au lieu de mettre pied à terre chez moi, on ne me fît descendre chez le Bargello ; car bien que ce gouvernement soit assis sur les fondements les plus solides et jouisse de la plus profonde sécurité , cependant , comme il est récemment établi, tout doit lui être suspect, et il ne manque pas d'importants qui , pour paraître semblables à Paolo Bertini , se feraient valoir à mes dépens, et me laisseraient me tirer d'affaires comme je pourrais. Je vous en prie, délivrez- moi de cette crainte, et je viendrai vous rejoindre au temps marqué, sans que rien ne m'en empêche.

J'ai parlé avec Filippo de mon opuscule, pour savoir s'il était bien de le publier ou de ne pas le publier, et, dans le premier cas, s'il conviendrait de le porter moi-même ou de vous l'envoyer. En ne le publiant pas, j'ai à craindre non-seulement que Giuliuno ne le lise pas, mais que cet Ardinghelli ne se fasse honneur auprès de lui de mes dernières fatigues. C'est le besoin auquel je suis en butte qui me force à le publier; car je me consume, et je ne puis rester longtemps encore dans la même position, sans que la pauvreté me rende l'objet de tous les mépris. Ensuite je voudrais bien que ces seigneurs Médicis conmiençassent à m'employer, dussent- ils d'abord ne me faire que retourner des pierres : si je parvenais une fois à me concilier leur bienveillance, je ne pourrais me plaindre que de moi ; quant à mon ouvrage, s'ils prenaient la peine de le lire, ils verraient que je n'ai employé ni à dormir ni à jouer les quinze années que j'ai consacrées à l'étude des affaires de l'État. Cliacun devrait tenir à se servir d'un homme qui a depuis longtemps acquis de l'expérience. On ne devrait pas non plus douter de ma fidélité; car si jusqu'à ce jour je l'ai scrupuleusement gardée, ce n'est point aujourd'hui que j'apprendrais à la trahir: celui qui a été probe et honnête homme pen-

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dant quarante-trois ans ( et tel est aujourd'hui mon âge) ne peut changer de nature; et le meilleur garant que je puisse donner de mon honneur et de ma probité, c'est mon indigence. Je désirerais donc que vous m'écrivissiez ce que vous pensez sur cette matière; et je me recommande à vous.

Nicolas MACcfflAVELLi.

Florence, le 10 décembre 1513.

LETTRE XXVU.

Au même.

MAGNIFIQITE AMBASSADEUR,

Il y a huit ou dix jours que je vous ai écrit en réponse à votre lettre du 23 du mois pa«sé; je vous y disais ce qui rendait incertain mon projet d'aller à Rome. J'attends de savoir ce que vous eu pensez, après quoi je suivrai les conseils que vous me donnerez.

Je vous écris la présente en faveur de notre Donato dal Corno. Vous connaissez sa position, ainsi que la lettre qu'il avait d'abord obtenue de sa magnificence Giuliano pour le magnifique Lorenzo. Depuis lors, la mort a enlevé Francesco Pepi. qui avait pris cette affaire à cœur; de sorte que Donato a perdu presque toutes ses espérances. Cependant, pour ne pas tout abandonner, nous avons été, Donato et moi, trouver Jacopo Gianfigliazzi, qui nous a promis de le servir chaudement. Il y a deux jours que, profitant de votre lettre, nous lui avons reparlé de cette affaire. Il nous a fait de plus belles promesses que jamais ; mais il a fini par dire qu'il demeurerait en repos jusqu'au mois de janvier, époque à laquelle les noms des nouveaux candidats doivent être mis dans les bourses. Comme nous lui demandions s'il croyait nécessaire d'avoir une nouvelle lettre de Giuliano, il nous a répondu que rien ne serait plus convenable , mais qu'il fallait attendre jusqu'au moment d'agir, parce que si on l'obtenait immédiatement elle serait déjà vieille lorsqu'on voudrait s'en servir, et qu'il faudrait encore tout recomiuencer. En conséquence il sera nécessaire de tâcher d'avoir cette lettre en temps opportun; et si par hasard vous n'avez point encore obtenu celle dont vous avez parlé dernièrement à Donato, vous pourrez n'en plus

C0RIŒ8P0-NDANCE.

dire mot. Si vous l'avez , nous verrons ce qu'il y aura à faire lorsque le moment sera arrivé. Il nous semble que, fondés sur la sagesse de

cette Et jugez si Donato n'est pas digne

d'être mis au nombre des serviteurs les plus affectionnés de la très-illustre maison des Médicis, puisque , quand ils rentrèrent dans Florence, il poria au magnifique Giuliano cinq cents ducats, qu'il lui prêta sans intérêts et sans qu'ils lui eussent été demandés. On ne lui a pas encore remboursé cette somme. Je ne vous dis pas ce fait pour que vous en parliez à personne , mais pour que cela vous porte à favoriser cette affaire avec une plus grande chaleur.

Il y a maintenant dans cette ville, qui est un aimant pour tous les charlatans du monde , un moine de Saint-François, à moitié ermite , qui, pour donner plus de poids à ses prédications, fait le métier de prophète. Hier, dans l'église de Saiita-Croce où il a prêché , il dit multa, magna et mirabilia; savoir, qu'avant qu'il s'écoulât beaucoup de temps, et de manière que ceux qui ont aujourd'hui quatre-vingt-dix ans pourraient en être témoins, il y aurait un pape illégitime , créé en opposition au pape légitime, qui aurait ses faux prophètes, qui ferait des cardinaux et diviserait l'Église; de plus, que le roi de France devait être anéanti, et qu'un des membres de la famille d'Aragon prédominerait en Italie; que notre ville serait la proie des flammes et du pillage; que les églises seraient abandonnées et ruinées, les prêtres dispersés, et que pendant trois ans les fidèles seraient privés de l'office divin; qu'il régnerait dans la ville une peste et une famine trèsgrandes; qu'il ne resterait pas dix hommes dans les campagnes , où pendant dix-huit ans un diable sous la forme humaine dirait la messe; qu'il y avait plus de deux milliers de diables déchaînés pour servir de ministres à ces calamités ; qu'ils entreraient dans le corps d'une multitude d'individus qui mourraient ; mais qu'ils ne laisseraient pas ces corps se corrompre , afin que les faux prophètes et les faux religieux pussent ressusciter les morts et fortifier ainsi la croyance en leur mission. Toutes ces choses, que j'ai apprises hier, me frappèrent d'un si grand étonneraent que j'en oubliai d'aller chez la Riccia, où je devais passer la ma- ,

tinée:mais je ne sais trop si j'aurais fait la même attention à ce sermon si j'avais dû passer mon temps avec le Riccio. Du reste je ne l'ai point entendu moi-même, parce que je n'ai point l'habitude d'assister à de semblables prédications ; mais il m'a été répété par tout Florence.

Je me recommande à vous , et je vous prie de saluer le Casa de ma part; dites-lui que s'il ne se conduit autrement qu'il l'a fait jusqu'à présent, il perdra tout son crédit auprès des garçons de Rome, comme il l'a déjà perdu auprès de ceux d'ici.

Nicolas Macchiavelu.

Florence, le 19 décembre 1513.

LETTRE XXVIII

Au même.

MAGNIFIQUE AMBASSADEUR

Ce n'est point une chose sans agrément d'examiner jusqu'à quel point les hommes sont aveugles sur les fautes qu'ils commettent , et combien ils sont prompts et ardents à blâmer les défauts qu'ils croient ne point avoir. Je pourrais vous en citer une foule d'autorités , grecques, latines, hébraïques et chaldéennes; je pourrais au besoin, allei- en chercher jusque dans les pays du sophi de Perse ou du prêtre Jean, si les seuls exemples domestiques et récents ne suffisaient pas. Je crois que Persano aurait pu venir dans votre maison, d'un jubilé à l'autre, sans que jamais Filippo se doutât qu'il vous fût à charge :.je pense qu'il aurait imaginé au contraire que vous auriez aimé à vous en servir , et que c'aurait été une intrigue tout à fait convenable pour un ambassadeur, qui, obligé par son rang à de grands ménagements, doit au moins pouvoir s'en dédommager par quelques plaisirs et quelques distractions; il aurait cru que ce Persano vous conviendrait parfaitement; il aurait loué votre prudence devant tout le monde et porté votre choix jusqu'au ciel. D'un autre côté , quand

tout le h delaValenza se serait établi dans

votre maison, Brancaccion'auraitjaraaispuvous en faire un crime : bien loin de là, il vous en eût loué plus fortement que s'il vOus avait entendu parler au pape avec plus d'éloquence que Démosthène. Si vous vouliez la preuve de ce que

LETTRES FAMILIERES

j'avance, il suffirait, sans que Tiin ne sût rien des avis que vous aurait donnés l'aulre, de faire semblant de les croire et de vouloir suivre leurs conseils. Il fallait fermer la porte aui...., chasser Persano, vous enfoncer dans les affaires sérieuses, vous renfermer dans vous-même, d'unair préoccupé, et avant quatre jours Filippo n'aurait pu s'empêcher de vous dire : «Que devient donc «Persano? d'où vient qu'on ne le voit plus? «c'est à tort qu'il ne vient pas. A mon avis, c'est «un brave g-arçon;je ne sais quels contes on «s'avise de faire courir sur lui; il me paraît «tout à fait au ton decettecour.et jelere[^arde «comme une agréable distraction ; ambassadeur, «vous devriez bien l'envoyer chercher.» Je n'ai pas besoin de vous dire si le Brancaccio se serait plaint et étonné de l'absence des dames ; s'il ne vous l'eût pas ^it en se chauffant le derrière au feu, comme aurait fait Filippo, il vous en aurait parlé tète à tète dans votre chambre. Et pour vous éclaircir davantage, supposez que je fusse arrivé au milieu de vos dispositions austères, moi qui ne suis amateur que des femmes, je me serais bientôt aperçu de la chose, et je vous aurais dit: t Ambassadeur, vous allez tomber a malade ; il me semble que vous ne prenez «aucun amusement. Il n'y a pas ici plus de gar-

«çonsque de femmes; quelle maison de c

«est-ce donc que celle-ci? Magnifique arabassa- «deur, il ne s'y trouve donc que des fous? 11 y «a bien peu de gens qui connaissent le monde et «qui sachent que lorsqu'on veut se conduire à la «moded'autrui on ne fait rien de bon; car autant «d'hommes autant d'avis différents. Ces gens-là « ignorent que celui que l'on regarde comme sage «danslejour ne passera pas pour fou danslanuit, «et que quelques plaisirs, quelques divertisse- «ments, loin de nuire à sa réputation, ne poursront que lui faire honneur si elle est solidement «établie; et au lieu de s'entendre reprocher les «gitonsou lescatins,ondiraque c'est un homme «universel, à la main et bon compagnon. Ils ne «savent pas non plus qu'il communique ses qua- «litéssans jamais perdre celles d'autrui; semvblable au moût quand il est en fermentation, «qui donne l'odeur du vin aux vases qui sen- 8 talent le moisi , et qui ne prend jamais l'odeur «du moisi des vases.»

En conséquence, seigneur ambassadeur, ne craigûez ni la moisissure de Persano ni l'odeur

3I4CCHIAVEI.LI. II.

de mona Sraaria, et suivez voire manière de vivre : laissez dire le Brancaccio. qui ne s'aperçoit pas qu'il ressemble à ces oisillons qui sont les premiers à piauler et à crier, et qui, lorsque paraît la chouette, sont aussi les premiers pris. Filippo, de son côlé, ressemble au vautour, qui vole jusqu'à cent milles de distance pour trouver une charogne lorsqu'il n'en trouve pas près de lui, et qui. lorsqu'il a le ventre plein, se perche sur un pin, et se m.oque des aigles, des éperviers, des faucons et des autres oiseaux de proie , qui meurent de faim la moitié de l'année parce qu'ils ne veulent pas de mets corrompus. Ainsi donc, magnifique, laissez l'un piauler et l'autre se remplir le gésier, et conduisezvous à votre fantaisie.

Nicolas Macchiaveiu.

Florence, le 5 janvier 1513 (1514.)

LETTRE XXIX

Au même.

MAGNIFIQUE AMBASSADEUR

Je suis revenu hier de la campagne, et votre Paolom'a remis votre lettre du 23 du mois passé en réponse à une des miennes dont je ne mi rappelle plus la date. J'y ai vu avec une véritable satisfaction que la fortune vous a été si favorable, qu'elle est parvenue à ne faire de vous, de Filippo et du Brancaccio, qu'une âme en deux corps, ou plutôt deux âmes en un corps, si je ne me trompe. Lorsque je réfléchis, du commencement à la fin, sur leur histoire et sur la vôtre, en vérité si je n'avais perdu le recueil de mes rêveries je les aurais insérées l'une et l'autre dans les mémoires des grands événements de nos jours; et je les crois dignes d'être lues à un prince, comme une des choses les plus remarquables que j'aie entendues cette année. Il me semble voir le Brancaccio tout ramassé sur une chaise basse, afin de mieux contempler le visage de la Costanza, et, par ses paroles, ses gestes, ses actions, ses ris et les contorsions de sa bouche et de ses yeux, se fondre pour ainsi dire et se consumer, comme suspendu aux paroles, au souffle, au regard, à la douce odeur, aux manières aimables et aux minauderies féminines de la Costanza,

Me tournant alors à droite , j'aperçois le Casa, qui, la joue enflammée et la tête rasée, et plus près de ce jeune homme, approchait davantage du but.

Je le vois j^esliciiler, se pencher tantôt cVun côté, tantôt de l'autre; je le vois quelquefois secouer la tête aux réticences ou aux paroles pleines de honte du jeune homme; je le vois lui parlant, et faisant ou le rôle de père, ou celui de précepteur, ou celui d'amoureux, sans que le pauvre jeune homme comprenne ce qu'il veut de lui, et tantôt craignant pour son honneur, tantôt se reposant sur la gravité du personnage, tantôt témoignant son respect pour son air vénérable et la maturité de son âge. Quant à vous, seigneur ambassadeur, je vous vois en venir aux mains avec cette veuve et son frère , tenir un œil (le droit sans doute) attaché sur le jeune garçon, et l'autre sur la jeune fille , prêter une oreille aux paroles de la veuve, et l'autre au Casa et au Brancaccio; je vous vois leur répondre au hasard , et être comme Técho de leurs dernières paroles; puis enfin mettre un terme à toutes ces conversations, en vous approchant vivement du feu à petits pas précipités, et le dos un peu courbé. A votre approche , je vois Filippo, le Brancaccio, le jeune garçon et la Jeune fille, se lever soudain; et vous leur dites: «Asseyez- vous, ne vous dérangez pas, pour- «suivez votre conversation;» et après quelques cérémonies un peu familières et libres , chacun se remettre en place et recommencer «ne conversation pleine de gaieté. Mais il me semble voirsurtout Filippo à l'arrivée dePierodel Bene: si je savais peindre , je vous enverrais son portrait, parce que l'écriture ne peut rendre certains gestes qui lui sont familiers, non plus que certain regard de côté, et certaines postures dédaigneuses. Je vous aperçois ensuite à table, je vous vois prendre le pain , les verres, les plats et les assiettes , chacun de vous se livrer à la joie , ou , pour mieux dire , la distiller , et enfin vous plonger tous bientôt dans un déluge de plaisirs; je vois enfin Jupiter enchaîné au devant du char; je vous vois tout transporté d'amour; et comme lorsque le feu parvient à s'emparer d'un bois vert, son activité éclate avec plus de force, de même la flamme d'amour a d'autant plus de pouvoir sur vous, qu'elle a trouvé d'abord de plus grands obsta-

CORRESPONDANCE

des. Il me serait permis ici de m'écrier avec Térence :

0 cœlum , ô terrain, ô maria Nepluni!

Je vous vois combattre entre vous,

Elcpia Non bene conveniunt nec una in sede, Morautur majuslas et ainor,

vous voudriez devenir cygne, pour déposer un œuf dans le sein de votre maîtresse, ou bien devenir or, pour qu'elle pût vous emporter dans sa poche ; vous voudriez être tantôt un animal, tantôt un autre, pourvu que vous ne fussiez point forcé de vous éloigner de ses beaux yeux. Et pour que vous ne vous étonniez pas que je vous cite mon propre exemple lorsque je vous parle de tout ce que m'ont fait souffrir les flèches de l'amour, je me crois dans l'obligation de vous dire comment je me suis conduit avec lui. Je l'ai en effet laissé faire ce qu'il a voulu; je l'ai suivi A travers les vallons, les bois, les montagnes et les plaines, et j'ai trouvé qu'il m'a accordé plus de douceurs que si je l'eusse maltraité. Oiez-lui donc les entraves, délivrez-le du frein, fermez les yeux, etdites-lui: «Amour, «fais ce que tu voudras; sois mon guide, con- «duis-raoi: si je tombe bien, que la louange «t'en revienne; si je tombe mal, que le blâme «soit ton partage : je suis entièrement ton «esclave, tu ne peux rien gagner en me faisant «souffrir; tu ne saurais qu'y perdre puisque je «t'appartiens. 5^ C'est par de semblables paroles, capables de percer un mur, que vous parviendrez à toucher son cœur. Ainsi donc , mon cher maître , vivez en joie : ne vous étonnez de rien, opposez un front calme aux coups de la fortune, et abandonnez-vous au cours des événements , tels que les ont réglés l'ordre des sphères célestes, la situation des temps, et les passions des hommes; et ne douiez pas que vous ne parveniez ainsi à briser toutes les entraves et à surmonter toutes les difficultés. Et si vous voulez lui donner une sérénade , je m'offre de venir vous trouver avec quelque belle invention propre à la rendre sensible à votre amour.

Voilà tout ce que j'ai à répondre à votre lettre. Quant à ce qui se passe ici, il n'est question que de prophéties et d'annonces sinistres: si ce sont des mensonges , Dieu veuille les détruire; si ce sont des vérités, puisse-t-il les convertir en bien.

Quand je vais à Florence, je partage mon temps entre la boutique de Donato dal Corno et la Riccia; et il me semble que je commence à les ennuyer tous deux : Tun m'appelle Gêneboutique, et l'autre Gêne-maison. Je me fais valoir cependant auprès d'eux comme un homme de conseil ; et cette réputation m'a si bien servi jusqu'à ce jour, que Donato me laisse chauffer à son feu, et que l'autre me laisse parfois prendre quelques baisers, mais à la dérobée. Je crois bien que cette faveur ne durera pas longtemps, parce qu'aucun des conseils que je leur ai donnés n'a jamais réussi : aussi , aujourd'hui même, la Riccia, dans une conversation qu elle faisait semblant d'avoir avec sa servante, disait-elle : «Ces sages, ces sages, je «ne sais où ils ont la tête; mais il me semble «qu'ils prennent toutes les choses au rebours.»

Magnifique ambassadeur, vous voyez oii diable je me trouve. Je voudrais cependant me maintenir auprès d'eux; mais, de ma part, je n'en vois pas le moyen. Si vous, ou Filippo, ou le Brancaccio, vous en trouviez un, vous me rendriez servlcede me l'écrire.

Nicolas îUacchiavelli.

Florence, le 4 février 1513 (1514).

LETTRE XXX

Au même.

MAGNIFIQUE AMBASSADEUR

J'ai reçu une lettre de vous la semaine dernière ; et si j'ai tardé jusqu'à ce moment à vous faire réponse , c'est que je voulais être plus certain de la vérité d'une nouvelle que je vais vous raconter d'abord , et puis je répondrai comme je le dois au reste de votre lettre.

11 est arrivé une aventure extrêmement plaisante , ou plutôt, pour l'appeler par son véritable nom , une métamorphose ridicule et digne d'être notée dans les anciennes chroniques, ^lais ( omme je ne veux pas que personne ait à se plaindre de moi , je vous la raconterai en termes de paraboles.

Un tel, que j'appellerai par exemple Giuliano Brancaccio , curieux d'aller à la chasse de nuit un des soirs de ces jours passés, n'eût pas plutôt entendu sonner Y Angélus de vêpres et vu le ciel

LETTRES FAMILIÈRES. 643

obscur , le vent qui soufflait et la pluie qui tombait faiblement , tous symptômes d'im temps tel que peuventledésirerlesoiseaux, qu'il sehàtede rentrer au logis, se fourre aux pieds une paire de gros souliers, se met une carnassière sur le dos, prend une lanterne en main, une clochette au bras, et une bonne raquette à attraper des oiseaux. 11 traverse le Ponte-alla-Carraja, et suit la rue du coin de' Mozzi jusqu'à Santa-Trinita. Parvenu dans le faubourg Sant-Apostolo, il rôde pendant quelque temps au milieu de toutes lef ruelles qui s'y croisent, et n'ayant point trouvé d'oiseaux qui l'attendissent, il se tourne du côté de votre batteur d'or, traverse le marché du côté des Guelfes, puis Calimala Francesca, et s'abrite enfin sous le Toit des Pisans; et, regardant attentivement tous les coins et recoins, il trouve un jeune tourde, qu'il arrête avec la raquette , la lanterne et la sonnette; il le conduit avec adresse tout à fait au fond de l'égotit qui se trouve au-dessous de la maison où demeurait le Panzano; et s'entretenant avec ,

il lui arrache deux plumes de la queue; et enfin, suivant le rapport le plus général , il le met tout droit dans la carnassière. Mais comme le reste de mon histoire me force actuellement à ne plus parler à mots couverts, et que la parabole ne peut plus me suffire non plus que la métaphore , vous saurez donc que ce Brancaccio voulut savoir qui était notre oiseau, qui lui répondit qu'il était (supposons) Michèle, neveu de Consiglio Corsi. «J'en suis bien aise, lui dit «alors le Brancaccio, tu es le fils d'un homme «de bien, et si tu es sage tu as trouvé la for- «tune : sache que je suis Filippo de Casavecchio; «ma boutique est à tel endroit; et comme je n'ai «pas d'argent sur moi, viens toi-même , ou en- «voie demain matin quelqu'un au magasin, et «je te paierai ce que je te dois. J/Le matin venu, Michèle , qui était plutôt un parfait mauvais sujet qu'un imbécile , chargea un certain Zanni d'aller trouver Filippo, avec un billet de sa part, pour réclamer ce qui lui était dû , lui rappelant la promesse qu'il lui avait faite. Filippo, à cette demande, ne put s'empêcher de faire une laide grimace et de s'écrier : «Qui est celui-ci? «et que veut-il? Nous n'avons rien à démêler «enseml)le; dis-lui de ma part qu'il vienne me «trouver.» Le Zanni étant alors retourné vers Michèle, lui raconta toute l'affaire. Le jeune

CORRESPONDANCE

hcnimc, sans se (iocor.certor, alla trouver harrJîiiient Filippo, lui reprocha les services qu'il lui avait rendus, et finit par lui dire que, puisqu'il ne craignait pas de le tromper, lui, de son cô:é, n'éparj^nerait rien pour le couvrir, de honte. Filippo. se voyant ainsi dans rembarras, fit entrer le jeune homme dans sa boutique et lui dit : «Michèle , on s'est raoquéde toi; je suis nun homme de bonnes mœurs, et je ne me livre «point à ces vilenies : il vaut bien mieux cher-

>•( cher à découvrir cette tromperie que de

«l'y prendre de cette manière, et de m'accuser «sans aucun profit pour toi. Ainsi laisse-toi «conduire par mes co!)seils : retourne chez toi, «et reviens me trouver demain, je te dirai ce oqv.'e j'aurai imaginé.^) l/e!ifant s'éloigna tout confus ; cependant . comme on lui avait dit de revenir, il ne perdit pas entièrement patience. Filippo, resté seul, et tourmenté par la nouveauté de son aventure, ne savait quel parti prendre, et paraissait agité comme la merde Pise lorsque le vent d'Afrique souffle à l'entrée du go'.ie : « Si je reste tranquille, disait-il en «lui-même , et si j'apaise Michèle avec un florin, «je deviens pour lui une vache à lait : je me «conslitue son débiteur, j'avoue le péché, et «d'innocent je deviens coupable. Si je le refuse «sans avoir découvert le fond de la chose, je «vais me voir en présence d'un enfant; i! faudra «me justifier devan! lui ou devant les autres; «Ions les torts seront de mon côté. Si je «cherche à trouver le coupable, il faut néces- «sairement que j'accuse quelqu'un; je puis très- «fort me tromper : voilà donc un ennemi que «je p.'.e fais sans pouvoir parvenir à me justifier. » Au milieu de cette anxiété , il crut enfin que ce dernier parti était le moins dangereux; et, par un cmip du ciel, la fortune lui fut tellement propice , qu'au premier soupçon qu'il forma il eut le bonheur de mettre le doigt sur le mal : il pensa que c'était leBrancaccio qui lui avait joué ce mauvais tour; il réfléchit que c'était un de ces chasseurs de nuit , et qu'il lui avait déjà joué plusieurs tours, comme par exemple lorsqu'il le voua aux Servîtes. Plein de ces idées, il alla trouver sur-le-champ un de ses amis, que nous appellerons Alberto I.otti : après lui avoir raconté toute son aventure et communiqué ses soupçons, il le pria de faire venir en sa présence Michèle dont il était parent , afin de voir s'il

serait possible de découvrir ia vérité. Alberto, qui n.e manquait ni de finesse ni d'expérience, jugea que Filippo avait eu bon œil : il lui promit de l'aider franchenient , envoya chercher Michèle, et . après l'avoir tourné en lou.s sens pendant quc!t|uos minutes, il finit par lui dire : «Anrais-in bien l'esprit, si lu entendais parler «cekii qui t'a dit qu"il était Filippo, de le ro- «connaîire à la voix ?» L'en.^ant lui ayant répondu que oui , il le mena alors avec lui à Sarila- Maria où il savait que le Brancaccio allait souvent ; et l'ayant aperçu débitant des nouvelles à plusieurs citoyens au milieu desquels il était assis, ils s'approchèrent derrière lui, assez près pour que l'enfant ptit l'entendre parler. 11 se mit alors à tourner alentour ; et le Brancaccio l'ayant ap'^rçn se hâta de s'éloigner tout confus. La chose alors parut évidente à chacun; de sorte que Filippo est demeuré blanc comme neige , et que le Brancaccio en est pour sa honte. Et pendant tout ce carnaval , on n'a entendu dans Flo* rence répéter que ces paroles : «Es-tu le Bran • «caccio? ou es-tu le Casa ?»

Et fuit in toto notissima fabula cœlo.

Je présume que vous aurez reçu cette nouvelle d'une autre main; cependant j'ai voulu vous la donner plus en détail, parce que j'ai cru qiie c'était de mon devoir.

Je n'ai rien à répondre à votre lettre, sinon que vous devez suivre l'amour fofis habenis. Le plaisir que vous prendrez aujourd'hui , vous n'aurez pas à le poursuivre demain. Si la chose est comme vous me l'écrivez, je vous porte plus d'envie qu'au roi d'Angleterre. Suives votre étoile Je vous en prie, et ne laissez pas perdre un iota de sa faveur, parce que je crois, j'ai cru et je croirai sans cesse que Boccaccio avait bien raison lorsqu'il disait : cdl vaut bien «mieux faire et se repentir, que se repentir et «ne rien faire.»

Nicolas Macchiavelm.

Floreuce , le 25 février 1513 (1514)

LETTRE XXXI

A Francesco Vettori , à Rome.

Sera-ce un crime si , après mille ans, je vous écris autre chose que des contes.^ Je ne le pense pas; et , met tant de côté toute appréhension dé-

LETTRES FAMILIERES

lisonnable, je crois devoir vous prier de m'éciaircir une difficulté qui m'occupe l'esprit.

Depuis que le roi d'Espagne est entré en Italie, il a toujours été le premier moteur de ious les troubles de la chrétienté; et je le vois placé aujourd'hui au milieu d'une foule de difficultés. D'abord il ne me paraît pas qu'il trouve son profit dans la situation actuelle de l'Italie, ni qu'il doive souffrir que l'Éf^lise et les Suisses y acquièrent une aussi grande puissance ; car il doit voir que l'on a bien plus de peur en ce moment du royaume de Naples qu'on n'en avait des Français lorsqu'ils étaient en Italie. En effet, le pape alors se trouvait placé entre Naples et .Milan : il était de son intérêt d'empêcher les Français de se rendre maîtres du royaume , afin de ne pas avoir à les redouter de deux côtés; mais maintenant aucun intermédiaire n'existe entre le pape, les Suisses et luimême. Il me semble aussi que la guerre se faisant en delà des monts, cela ne lui est nullement avantageux; car on ne peut toujours faire une guerre sans résultats décisifs, comme l'année dernière : il faut nécessairement, à la longue, que le roi de France triomphe ou succombe. Dans l'un et l'autre cas il n y a nulle sûreté pour l'Espagne; il pourrait même arriver une troisième chose, c'est-à-dire qu'on se fatiguât , et que tout le monde s'entendît pour tomber sur l'auteur de tous ces maux; car on doit croire que l'on connaît toutes ses trames , et qu'elles ont déjà commencé à faire naître le dégoût et la haine dans le cœur de ses ennemis. Je conclus que les affaires, dans leur situation actuelle, ne lui offrant aucun avantaj'jC il doit travailler à en changer la face. Pour changer les affaires d'Italie avec toute sûreté pour lui. il faut qu'il expulse les Suisses de Milan , sans toutefois y établir les Français. Mais ceci présente deux difficultés : la première e^t de savoir comment il pourra chasser les Suisses sans !e secours de kl France, et l'autre, quelle est la puissance à laquelle il abandonnera la Lombardie. En examinant le premier point , je ne crois pas que le roi de France consente jamais à venir avec toutes ses forces en Lombardie s'il ne doit pas en rester le maître ; et quand bien même il existerait des traités, et qu'il voudrait le cluché , soit pour le donner au second fils du roi Philippe , qu'il prendrait pour gepdrc , soit pour le

donner à tout autre, je ne puis concevoir comment, se trouvant supérieur en forces , ce prince, à moins de se conduire toujours comme uri enfant, consentirait à oijscrvcr les traités ; et je ne vois pas la confiance que le roi d'Espagne pourrait avoir en ses promesses.

Tout le monde conviendra , je pense , que les Suisses ne peuvent être c'nassés sans le concours de la France : si l'on consiàère ce qu'ils sont, où ils sont , combien ils sont, et l'audace qu'ils ont prise, on sentira qu'il est impossible de^cs contenir sans les forces de ce roi.

Quant à la seconde difficullé qui concerne la Lombardie, je ne crois pas qu'il en fasse don à l'Église; il la donnera encore moins aux Vénitiens ; et il ne peut s'en emparer pour son [)ropre compte. Il pourrait, dit-on, la céder à son petit-fils ; ce parti serait le plus raisonnable : cependant il n'a rien de sur pour lui ; car ce serait réellement la livrer à l'empereur. En effet , si ce prince se voyait une fois gouverneur de Milan . il voudrait aussitôt devenir empereur de toute l'Italie , et il commencerait par Naples , où les Allemands ont eu des droits avant les espagnols. D'ailleurs , en s'emparant delà Loi^bardie pour l'abandonner à l'archiduc malgré les Suisses , il serait difficile de la garder, su.'tout sans les armes de la France : car si les Suisses ne peuvent résister à l'orage lor^qu'il éclatera, ils le laisseront se dissiper ; et aussitôt qu'il aura disparu, ils reviendront, parce qu'ils s;;ve;it qu'un duc ne peut leur résister s'il n'a continuellement sur pied vingt mille hommes d'infanterie et six mille de cavalerie au moins : or i'emp; reur et l'Espagne rénnis sont hors d'état d'entretenir ce nombre de troupes. De là vient (\ur. les Suisses . malfjré toutes les pratiques qu'on dit qui se tiennent pour donner ce duché à l'archiduc, ferment l'oreille à la France et paraissent ne se soucier nullement de toutes ces intrigues, sachant fort bien que le roi de Fiance lui seul peut se montrer dans ce duché malgré eux : voilà pourquoi ils s'opposent à la France et se moquent des autres.

Je désirerais donc , seigneur ambassadeur , que vous voulussiez me dire si mes objections vous paraissent fondées : si vous les trouvez telles , ayez la bonté de les résoudre ; et si vous désirez connaître ensuite ma conclusion, je vous en écrirai volontiers tout au long,

Le magnifique Lorenzo Strozzi , Lorenzo Pilti, Roberto de' Ricci et Matteo Cini, ont été nommés officiers du monte. On leur a laissé la composition des officiers de vente , que Ton n'a point encore nommés.Jedois tomber entre leurs mains pour une dîme de dix florins, et pour quatre et demi d'arbitre; je tâche de m'en tirer le mieux que je puis. Si vous jugez à propos d'écrire une lettre à quelqu'un de ces officiers pour certifier l'impossibilité où je suis (ie payer, je m'en repose entièrement sur vous. Il est inutile d'écrire au magnifique : il ne se trouve point à leurs assemblées; et il suffit de s'adresser à l'un des autres.

Nicolas Macchiaveili.

Florence, le 16 avril 1514.

LETTRE XXXII

A NicotAS Macchïateiu.

J'approuve entièrement quelques-unes de vos suppositions ; quelques autres diffèrent un peu de ma manière devoir. Je suis de votre avis sur la première, que le roi d'Espagne, depuis sou entrée en Italie, a été cause de toutes les guerres qui ont dévasté cette belle contrée, et de tout ce qui s'y est fait. Ne se croyant pas bien étayé dans le royaume de Naples, il n'a pas plutôt vu en Italie quelqu'un plus puissant que lui, qu'il a craint qu'on ne lui enlevât ce royaume : il a semé partout les soupçons afin d'avoir des associés et d'abaisser celui qu'il voyait trop grand. Mais je ne vois pas qu'il ait à craindre le pape et les Suisses autant, ou même davantage, que les Français; car ces derniers ûnt des armées nombreuses et aguerries; et tant qu'ils seront en armes ils auront un pied dans le royaume de Naples. Comme il ne le leur a enlevé que par fraude et par astuce, il doit penser qu'ils songeront toujours à le ravoir, même quand le pape se trouverait au milieu : voilà pourquoi il serait dangereux que le royaume de Naples et le duché de Milan se trouvassent dans les mêmes mains. On peut présumer que le pape n'aurait pas été fâché d'accroître les États de l'Église , et l'on a eu assez de raisons manifestes de croire qu'il se serait aisément entendu avec les Français pour qu'ils l'aidassent à s'emparer de ce royaume ;

CORRESPONDANCE

d'ailleurs la haine que ces derniers ont pour les Espagnols donnait lieu de croire qu'ils auraient prêté l'oreille à ses propositions. Aujourd'hui le pape ne peut chasser les Espagnols du royaume de Naples par lui-même : il a besoin des Suisses, qui exigent beaucoup d'argent; il faut qu'il les conduise d'une extrémité de l'Italie à l'autre , et il ne peut le faire sans qu'on voie ses préparatifs : il n'a aucun parti dans le royaume ; il ne désire d'ailleurs rien tant que la tranquillité; il n'a point de troupes à lui, et il faut qu'il s'en repose sur autrui. Il est vrai qu'il a le magnifique Giuliano; mais jusqu'à présent ce dernier n'a point encore acquis d'expérience : il n'a point de soldats en propre , et il faut nécessairement qu'il emploie des troupes mercenaires. S'il prend les Colonna, ils ne s'empareront jamais pour lui du royaume parce qu'ils ne le voudront pas; s'il se sert des Orsini , les Colonna, qui combattront pour leur faction, lui opposeront une résistance si opiniâtre qu'il lui sera impossible de faire aucun progrès. De tout cela, je conclus que l'Espagne avait plus peur de la France quand elle était maîtresse de Milan, qu'elle n'en doit avoir actuellement de la Suisse et du pape.

J'abonde tout à fait dans votre sens, qu'il n'est pas de l'intérêt du roi d'Espagne que la France et l'Angleterre se fassent la guerre au delà des monts, et qu'il désire la faire cesser parles motifs que vous alléguez et que je trouve extrêmement plausibles. Je crois aussi qu'il voudrait que les affaires d'Italie, surtout celles du duché de Milan, prissent une autre face, et qu'il ne demanderait pas mieux que d'en expulser le nouveau duc; car ce serait en chasser les Suisses sans y mettre la France. Je vois bien qu'il ne voudrait ni en venir à une rupture ouverte avec les Suisses, ni entrer en possession de Milan avec le secours de la France , parce qu'il craindrait le danger que vous signalez , que la France, devenue plus puissante que jamais par la conquête de cet Etat, ne voulût le garder pour ellemême. Il n'y a pas heu de penser non plus qu'il veuille que cet état passe, soit dans les mains de l'Église , soit dans celles des "S^énitiens, ni qu'il songe à le prendre et à le garder pour lui; non qu'il n'en ait pas le désir, mais il sait qu'il soulèverait les Suisses , l'empereur et tous les autres peuples. Il compte que le roi de France

LETTRES FAMILIERES

dODiiera sa seconde fille à Ferdinand , son petitfils, en lui abandonnant pour dot ses droits sur le duché de Milan, et qu'il s'oblif^era à lui fournir un certain nombre de troupes pour en chasser le duc actuel; il s'imagine que l'empereur ne peut s'empêcher d'approuver cet arrangement, et il est presque certain de réussir. Il croit de plus que, si cette intrigue vient à être découverte, le duc régnant prendra l'épouvante; que ses ministres, qui sont tous des créatures de l'empereur, lui persuaderont de traiter, et que ce dernier, sans attendre la guerre et sans qu'il soit nécessaire de faire ve;;ir de France aucune troupe, remettra toutes les places fortes du duché entre les mains dudit Ferdinand; que les habitants recevront ses propres troupes, et qu'ainsi, sans avoir la guerre, il deviendra maître du pays. 11 lui semble qu'il le sera de fait si son pelit-fîls le prend , car ce jeune prince n'a que dix ans : c'est lui-même qui l'a élevé ; il n'a jamais mis autour de lui que des Espagnols, et il s'imagine en conséquence le gouverner entièrement jusqu'à ce (ju'il ait atteint sa vingtième année. Je présume que comme le duc actuel achète l'amitié des Suisses à grands frais, il fera la même chose, et que le jeune prince aura pour lui les factions des Guelfes et des Gibelins: les premiers, parce qu'il sera soutenu par le roi de France dont il doit épouser la fille; et les seconds, parce qu'il est neveu de l'empereur. Quoiqu'il n'ignore pas que l'esprit de ce dernier monarque soit porté à la guerre et toujours inconstant, quoiqu'il sache que s'il gouvernait un jour Milan, le désir de s'emparer de Naples lui viendrait aussitôt, il ne croit pas que cela arrive jamais, parce qu'il couipte mener seul cet enfant, qui, ayant été nourri près de lui, ne peut raisonnablement s'entourer que de ministres espagnols, qui le maintiendront dans cette idée jusqu'à ce qu'il sache gouverner par lui-même. Il ne craint rien du côté des Suisses; car, pourde l'argent, il s'entendra avec eux. Ce nouvel État, en outre, sera appuyé par la France dont il est voisin, et par la partie de l'Allemagne soumise à l'empereur. Mainienant, mon cher compère, si vous me demandiez jusqu'à quel point je crois que ces projets de l'Espagne sont raisonnables , je vous dirais qu'ils ne le sont nullement. Mais je me souviens très-bien que vous m'avez écrit l'année

dernière que ce roi catholique, malgré tous ses grands succès, doit être regardé comme un prince plutôt heureux que sage; et, afin de mieux voir ce qu'il en est , examinons un peu sa conduite publique ; et , laissant ce qu'il a fait en Espagne et contre les Maures, parce que je n'en suis pas bien instruit, ne parlons que. de ce qui est à votre connaissance et à la mienne. En 1494 il fit la paix avec le roi Charles VIII pour recouvrer Perpignan, ne se souciant ni de la parenté ni de l'honneur de la maison d'Aragon, exposée à perdre un royaume; il ne vit pas qu'en agrandissant le roi de France d'un royaume aussi puissant que celui de Naples, il le mettait dans la possibilité de reprendre Perpignan, et plusencore.il s'aperçut enfin de sa faute, et à peine la France se fut-elle rendue maîtresse de Naples que sans se soucier de ses promesses il s'allia avec l'empereur, le pape, le duc de Milan et les Vénitiens, sans réfléchir à ce qui arriva, que ces puissances pourraient s'entendre et que 4e fardeau de la guerre retomberait en entier sur lui : ce qui eut lieu en effet. Mais la fortune vint à son secours : le roi Charles mourut. Il arriva ensuite que le roi actuel voulut venir pour s'emparer du Milanais ; ce qui était s'ouvrir une des portes du royaume de Naples. Le roi d'Espagne ne s'opposa nullement à son entreprise ; il ne s'en plaignit même pas en paroles. Les Français occupèrent Milan, et pouvaient aisément se rendre maîtres de toute l'Italie ; il affecta de ne se mêler de rien , même quand le pape tyrannisait Rome, et que le duc de Valentinois troublait et ravageait toute l'Italie. La fantaisie de s'emparer de Naples entra dans la tête du roi de France, et il s'entendit avec ce prince pour en obtenir la moitié, quoiqu'il dût bien penser cependant que si les Français affermissaient leur puissance en Italie, ils le chasseraient delà portion qu'il s'était réservée. La conduite imprudente des Français et l'habileté de Gonzalve amenèrent des résultats tout différents; et par ses ruses, sa perfidie et ses promesses, il sut faire à ses ennemis le mal que ceux-ci ne surent pas lui faire. Depuis, il les laissa prendre Gènes dans un moment où, si lui-même avait su agir , il aurait pu devenir le maître de Naples et de tout le reste de l'Italie. La ligue de Cambrai eut lieu ; l'Espagne y donna

CORRESPONDAiNCE.

son consentement : il lui était cependant aisé de s'apercevoir que si la France triomphait, elle pourrait tout ce qu'elle voudrait; que si, au contraire, les Vénitiens étaient viciorieux, les résultats en étaient éf^alenient funestes pourlui.Cene fut que lorsque la France eut vaincu, qu'il se crut alors en danger , et contre toute raison , puisque cette puissance lui avait donné des preuves évidentes de sa volonté de ne point s'étendre au delà de ce qu'elle possédait. Il n'en persista pas moins dans son idée; il excita les soupçons du pape et offrit de le soutenir. 11 commença à l'aider en ne mettant d'abord que trois cents lances à sa disposition; et par cette conduite il blessa le roi de France sans être d'une utilité réelle pour le pape. Ce dernier fut vaincu; et si Jean- Jacob Trivulzio avait poursuivi sa victoire, tout le royaume de Naples était perdu. Il traite de nouveau alors avec le pape., et la défaite de Ravennes en est le résultat : rien ne pouvait sauver le royaume. La fortune et les discordes qui éclataient entre San-Severino et Trivulzio lui furent favorables : néanmoins , non content de cela, et éloigné de plus de mille milles du théâtre de la guerre, il choisit un :hef qui était plutôt un homme de cabinet qu'un homme de guerre, et s'en reposa entièrement sur le vice-roi, qui deux fois joua la fortune de son armée; car s'il eût été vaincu il perdait indubitablement tous ses États : dabord, en venant par exemple à Florence, démarche dangereuse et contraire aux intérêts du roi , auquel il importait bien peu en effet de ramener chez lui un cardinal qui, après tout, n'était qu'un individu dépendant du pape; secondement, en venant l'année dernière attaquer Vicence, et en mettant son armée dans une position telle que l'impatience seule de Bartolommeo d'Alviano pouvait la sauver. L'année dernière encore en concluant sa trêve, ne mit-il pas une autre fois l'Italie entre les mains du roi de France, dont il ne sut jamais être ni l'ami ni l'ennemi ? Si l'on examine donc sa conduite, on le regardera comme un homme heureux auquel toutes ses entreprises ont réussi; mais une personne qui aura quelque bon sens ne pourra dire qu'il eût consulté la prudence avant de les commmencer. Je sais, mon cher compère, que ce roi et tous ces princes sont des hommes comme vous et moi; je sais de plus que nous laissons au ha-

sard un grand nombre de nos actions, même de celles qui nous importent le plus : il faut croire qu'ils sont tout comme nous. Le roi d'Espagne chérit Ferdinand, son petit-fils, et il voudrait lui former un État en Italie : ce désir le transporte au point qu'il ne voit pas tous les dangers dans lesquels il se précipite; d'ailleurs il s'imagine que celui qui est accoutumé à triompher ne peut jamais être vaincu. Une autre erreur qu'il a commise me revient à la mémoire : il avait fait tous ses efforts pour que le pape Léon X fût nommé, lorsqu'il apprit la maladie de Jules II; il avait donné à ses ministres des ordres en conséquence, sans s'apercevoir qu'il faisait un pape des plus nobles, des plus puissants et des plus renommés qu'il y eût à la cour, et que le royaume de Naples avait toujours été agité par les papes. Il devait s'efforcer , il est vrai, à faire un pape de sou parti : mais choisir un homme sans importance! Et à peine est-il parvenu à le faire nommer, qu'il conclut sa trêve avec la France, sans l'en avertir en aucune manière; procédé par lequel il commença à perdre le prix du service qu'il lui avait rendu. Et si Ion voulait poursuivre cet examen , on découvrirait une multitude d'autres fautes qui ne me reviennent point en ce moment à la mémoire. Si vous voulez enfin savoir ce que je pense de tout ceci, il me semble que ce projet de mariage n'offre à l'Espagne aucun avantage réel. D'abord, elle n'a point en ce moment la main sur le Milanais, qui est occupé parle nouveau duc : il' faut donc qu'elle s'entende avec la France, si elle veut en obtenir les secours nécessaires pour reprendre ce duché, car elle n'en est pas capable par elle-même; et l'expérience a prouvé que les Suisses ont su le défendre contre des armées plus puissantes que les siennes. L'appui qu'elle attend de l'empereur ne peut lui donner l'espoir de s'assurer de la possession de cet État; car ce prince, bien loin d'avoir assez d'argent et de troupes pour venir au secours d'aulrui, n'en a pas même suffisamment pour s'opposer aux Vénitiens, accablés et ruinés. Si le roi de France vient à son aide, comme il a des partisans dans le pays il s'en rendra maître; et, àmoiïvs que d'être un enfant, il le gardera pour lui, ainsi que vous le dites, sans se tourmenter de ce qu'on dit, que l'Espagne exigera pour sûreté qu'il remette sa fille

LETTRES FAMILIÈRES

entre ses mains, sachant très-bien qu'on ne peut que caresser et rendre des honneurs à un enfant de cinq ans : ainsi, il se vengera de l'Espagne avec les mêmes armes dont elle Ta blessé tant de fois. Il n'est pas même bon pour l'Espagne de répandre le bruit de ce mariage, qui ne sert qu'à jeter l'effroi dans toute l'Italie; et si cette contrée renfermait la moindre étincelle de courage, elle n'est point tellement dépourvue desoldats, d'armes et d'argent, qu'avec l'appui de six milIeSuisses qu'elle prendrait à sa solde, ce qui serait bientôt fait, elle ne pût détruire cette armée espagnole, qui, de fait, n'a pas plus de trois mille hommes d'infanterie et de six cents lances; et cette armée une fois détruite, rien ne serait plus facile que de chasser de Naples le roi d'Espagne, qui ne pourrait y opposer un empêchement assez prompt, tandis que la France, dont les années sont en bon ordre , resterait spectatrice du jeu et s'en moquerait.

Il est notoire également que le roi d'Espagne a toujours eu une extrême affection pour son vice-roi; car, quelques fautes que ce dernier ait commises, bien loin de l'en punir, il l'a toujours rendu plus puissant ; ce qui peut donner quelque fondement au bruit généralement répandu qu'il est son père, et qu'il a le projet de lui laisser le royaume de Naples. Or , s'il met son petit-fils dans le duché de Milan, il ne peut plus, exécuter cet autre projet; car ce jeune prince deviendra si puissant, qu'il lui sera facile de s'emparer non-seulement de Naples, sur laquelle il a mille droits, mais même du reste de l'Italie. Je ne veux point examiner si ce mariage est avantageux ou non pour la France; car elle m'y paraît entraînée par la nécessité : depuis un grand nombre d'années ses dépenses ont été si exorbitantes, la fortune l'a accablée de tant de maux, qu'il doit lui tarder, à mon avis, de sortir enfin de toutes ces guerres.

Frajncesco Vettori.

Rome, le 16 mai 1514.

LETTRE XXXIIK A Francesco Vettori.

MAGNIFIQUE AMBASSADEUK ,

J'étais à ma villa , où je suis établi avec tout mon ménage , lorsque j'ai reçu deux de vos

lettres , qui m'ont été envoyées par Donato de la part du Brancaccio. J'avais répondu d'une manière convenable relativement à mes affaires particulières, et à ce qui concerne votre amour et les autres articles; mais j'ai oublié ma lettre en venant, il y a deux jours , à Florence : il serait trop fatigant de la récrire , et je vous la ferai parvenir une autre fois. Je me contenterai de vous faire savoir par la présente que vos lettres sont arrivées sans accident; et je vous dirai en peu de mots que si je ne suis point veny vous trouver, c'est que j'ai été retenu par lej» raisons dont vous me donnez aujourd'hui l'éclaircissement, et que j'avais déjà comprises de moi-même.

Je resterai donc dans ma misère, sans trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement, ou qui s'imagine que je puisse être bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure longtemps dans cet état : je vois toutes mes ressources se consumer ; et à moins que Dieu ne vienne à mon secours , je serai forcé d'abandonner ma maison et de me faire substitut ou greffier de quelque podestà, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre , ou bien de me fourrer dans quelque endroit désert, pour apprendre à lire aux enfants, laissant ici ma famille, qui me regardera comme un homme mort. Elle se passera d'autant mieux de moi, que je lui suis contiimellement à charge, ayant contracté l habitude de la dépense et ne pouvant ra'astreindre à l'économie. Ce n'est point pour que vous fassiez la moindre démarche pour moi, ou pour vous affliger, que j'entre dans ces détails pénibles : c'est seulement afin de soulager mon cœur , et de n'avoir plus à vous écrire sur un sujet auquel je ne puis penser sans une extrême répugnance.

De amove vestro , je me rappelle fort bien que ceux-là sont en butte aux vengeances de l'amour , qui , lorsqu'il vole dans leurs bras . cherchent ou à lui arracher les plum-cs ou à l'enchaîner. Comme il est enfant et plein de caprices, il se plaît à leur déchirer et les yeux, et le sein , et le cœur. Mais ceux qui , lorsqu'il arrive , se réjouissent de sa venue , le laissent libre quand il veut s'éloigner, le reçoivent avec le même plaisir lorsqu'il lui plaît de revenir, sont toujours sûrs d'obtenir ses faveurs et ses caresses , et de triompher sous

CORRESPONDANCE

l'empire de ses lois. Ainsi donc, mon cher compère, ne cherchez point à fixer un objet qui voltijje sans cesse , ni à arracher les plumes à ceiui qui, pour une qu'il aura perdue, en voit renaître mille : c'est là le seul moyen de jouir. Adieu.

Nicolas Macchuyelli.

LETTRE XXXIV

Au même.

Mon cher compère, les différents rapports que vous m'avez faits sur vos amours de Rome m'ont tout A fait réjoui le cœur ; vous avez banni de mon esprit une foule d'inquiétudes , en me faisant participer, par la lecture et la réflexion, à vos plaisirs et à vos colères ; car l'un ne va pas bien sans l'autre. La fortune en effet m'a mis en situation de pouvoir vous rendre la pareille; car, comme j'étais à la campagne, je me suis trouvé embarqué dans une aventure si aimable, si délicaie, si noble tout à la fois, et par ellemême et par l'incident qui l'a fait naître , que je ne piiis tant m'en féliciter, ni tant la chérir, qu'elle ne mérite encore davantage. Je devrais, à votre exemple , vous ap[)rendi"e les commencements de cet amour, vous dire avec quels filets il me prit , où il les tendit , et combien ils étaient fortement tissus : vous verriez que ce sont des filets dorés, tendus, au milieu des fleurs, par la main de Vénus ; filets si agréables et si doux que, quoiqu'un cœur un peu ferme aurait eu la force de les rompre , je ne cherchai pas même à le tenter; je goûtai même si longtemps la douceur de m'y trouver pris, que ces filets , d'abord si délicats, se sont consolidés, et ont formé des nœuds que rien ne peut plus défaire. Ne vous imaginez pas que l'amour se soit servi , pour me prciidre, de moyens vulgaires; il savait trop bien qu'ils auraient été insuffisants ; il a employé des voies extraordinaires , dont je ne sus ni ne voulus me préserver. Qu'il vous suffise de savoir que, quoique j'approche de la cinquantaine, je ne suis ni sensible aux ardeurs du soîeil, ni rebuté par la rudesse des chemins, ni effrayé par l'obscurité des nuits : tout me semble simple et naturel; et les désirs, même les plus étrangers et les plus opposés à ceux que je devrais éprouver, trouvent en moi un hôte com-

mode. Je sens que je me prépare de grands chagrins; mais j'y trouve tant de douceur, soit par le plaisir que m'inspire l'aspect si rare et si doux de celle que j'aime, soit parce qu'ils bannissent de mon esprit le souvenir de mes malheurs , que, pour tout au monde , je ne voudrais pas briser mes chaînes quand même je le pourrais. J'ai donc laissé de côté les pensées graves et sérieuses ; je ne trouve plus aucun plaisir à lire les hauts faits de l'antiquité , ni à raisonner sur les événements contemporains : toute ma vie n'est plus qu'un enchaînement de conversations pleines de délices, dont je ne cesse de remercier Vénus et tout Cylhère. Ainsi donc, si vous avez j\ m'écrire quelque chose touchant les dames, ne vous en faites pas faute. Pour les affaires sérieuses, parlez-en avec ceux qui les aiment ou qui les entendent mieux que moi : je n'y ai jamais trouvé que des désagréments; tandis que les autres ne me font éprouver que bonheur et plaisir.

Nicolas Macchiaveili.

Florence, le 3 août 1514.

LETTRE XXXV

A Nicolas Magchiatelli.

Mon bien- cher compère , ne .soyez point étonné si , bien que vous soyez spectatus salis, etdonaliisjain rude, qiiœrain itenim te anliquo incliidere Indo ; car mon seul but, en agissant ainsi , est d'essayer si je puis vous être bon à quelque chose. Vous pourrez me dire que depuis longtem|)s vous n'avez eu de moi que de belles paroles, auxquelles les faits ont toujours été loin de répondre. Mon excuse sera facile. N'ayant pu moi-même être utile à mes intérêts, vous auriez tort de trouver étrange que je n'aie pu servir les vôtres.Vous me connaissczassez pour être persuadé que ce n'est pas la bonne volonté qui m'a manqué.

Je demande maintenant que vous répondiez aux questions que je vais vous f.iire. D'abord, je pose en fait que le pape veut maintenir l'Église dans la dignité spirituelle et temporelle où il l'a trouvée, et lui conserver une puissance qu'il prétend même étendre plutôt que restreindre.

Je suppose ensuite que le roi de France veuille faire tous ses efforts pour recouvrer la princi-

LETTRES FAMILIÈRES

pauté de Milan, et que les Vénitiens se réunissent à lui de la même manière que l'année passée; je suppose en outre que l'empereur, le roi catholique et les Suisses, s'accordent ensemble pour défendre ce duché : je vous demande ce que , selon vous, le pape devrait faire dans cette hypothèse. S'il s'unit avec la France, qu'a-t-il à en espérer dans le cas oii elle triompherait? Que peut-il redouter de ses adversaires s'ils demeurent vainqueurs ? S'il garde la neutralité , que doit-il craindre de la France victorieuse , ou de ses adversaires si la victoire les favorise? Croyezvous que dans le cas où il se rapprocherait de l'empereur et du roi d'Espagne, ils eussent intérêt à le tromper en s'accordant avec la France? Enfin, seriez-vous d'avis que si les Vénitiens abandonnaient le parti de la France pour traiter avec les autres princes, il fût avantageux pour le pape d'entrer dans cette coalition pour empêcher les Français de remettre les pieds en Italie? Les questions que je vous adresse sont , je le sais , difficiles à résoudre, et je crains de ne pas ra'ètre expliqué d'une manière assez claire : mais votre sagesse , votre pénétration et votre expérience vous feront comprendre ce que j'ai voulu vous dire, mieux que je n'ai su m'expliquer. Je désirerais que vous traitassiez cela de manière que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. N'allez pas vous imaginer que je veuille m'en faire honneur; je vous promets de la lui montrer comme étant de vous : je n'ai jamais trouvé plaisir à ravir à personiie son honneur et son bien ; à plus forie raison à vous, que je chéris comme un second moi-même. Vous remarquerez, sur ce que je viens de dire , que la trêve entre la France et l'Espagne expire au commencement d'avril, et que , quoique la paix et le mariage entre l'Angleterre et la France soient maintenant conclus, on peut conjecturer, sans en avoir cependant la certitude, que la première de ces puissances ne verrait pas d'un œil satisfait l'agrandissement de l'autre en Italie ^ Faites un examen bien approfondi de tous ces intérêts. Je connais assez l'étendue de votre esprit pour êlre convaincu que , bien qu'ayant fermél^outique depuis plus de deux ans, vous n'avez point encore oublié votre métier. Rappelez-moi

1 La paix entre la France et l'Angleterre fut conclue le 9 août 1514 , et le mariage entre Louis XII et la princesse Marie, sœur de Henri Vlll , le 9 octobre suivant.

au souvenir de Donato, et dites-lui que le chevalier de Vespucci m'a plusieurs fois recommandé ,son affaire ; que je vais tenter encore une nouvelle démarche , et qu'il veuille bien m'excuser si je ne réussis pas. Que Se Christ vous garde î Plus votre réponse sera prompte , mieux cela vaudra.

Fraîvcesco Vettori , ambassadeur à Rome.

Le 3 décembre 1514.

LETTRE XXXVI

A Francesco Vettori.

MACIVIFIQUE AMBASSADEUR,

Un de mes amis , Niccolo Tafani , vous remettra cette lettre. Ce sont les intérêts de sa sœur qui le déterminent à ce voyage. Étant devenue veuve , il la remaria à Jean ; mais ce dernier après avoir fait la cérémonie des fiançailles s'est transporté à Rome , au mépris de ses serments et des lois du mariage : il s'y est fixé depuis longtemps, et il y habite encore, sans plus se souvenir de son mariage ni de sa femme. Mon ami délire en conséquence faire un de ces deux arrangements : ou que Jean vienne désormais habiter avec sa femme , ou qu'il divorce légalement, après lui avoir restitué la portion de la dot qu il a reçue. 11 pense qu'il obtiendra tout cela facilement à Rome , où réside le vicaire de Jésus-Christ lui-même. J'ai recours, en conséquence , à votre appui et à votre crédit ; je vous prie d'appeler ce mari , et de le presser par toute l'autorité que vous pouvez avoir sur lui , de manière à faire plaisir aux deux Nicolas. Ce qui m'engage à vous adresser celte prière , c'est la justice de notre cause , et le désir de rendre la joie à un ami et à toute une famille qui seule me rend agréable le séjour de la campagne.

Mais en voilà assez sur l'affaire de Tafani. Quant à ce qui me concerne, si vous voulez savoir comment je passe ma vie , Tafani pourra vous en rendre un compte exact ; et si vous continuez à m'aimer comme vous le faisiez, vous ne pourrez pas apprendre sans indignation la vie obscure et sans gloire que je mène. Mais ce qui m'irrite et m'afflige davantage , c'est devoir qu'au milieu de toutes les félicités qui sont le partage de la magnifique famille de Médiciset

fi52 CORRESPONDANCE.

de notre cité , je reste seul parmi les ruines de Perf,ame.

Nicolas Macchiavelli.

fle Pergame, 4 décembre 1514.

LETTRE XXXVII

Au même.

Vous me demaudez quel parti devrait prendre Sa SaiiUelé pour niaintcnir l'Église dans la réputation où elle Ta trouvée, au cas que la France, appuyée de TAngleterre et des Vénitiens, voulût à toute force recouvrer les États de Milan , et que ces ÉiatsfiKssent défendus d'un autre côté parles Suisses , lEspagne et l'empereur. C'est la plus importante de toutes vos questions; toutes les autres n'en sont que les accessoires, et il n'est nécessaire de les examiner que pour mieux éclaircir celie-là. Je ne crois pas que depuis vingt ans on en ait agité une plus grave, et je ne connais aucune affaire, parmi celles qui sont passées , plus difficile à comprendre , plus incertaine à juger, et sur laquelle il soit plus dangereux de se résoudre et de prendre un parti. Toutefois, puisque vous m'y forcez , j'entrerai en matière , et je la discuterai du moins de bonne foi , si ce n'est de manière à vous contenter.

Lorsqu'un prince veut connaître le sort qui attend deux adversaires qui se font la guerre, il faut d'abord qu'il balance leurs forces et leur valeur respectives. Les forces des rois de France et d'Angleterre consistent dans les préparatifs qu'on dit qu'ils font pour recouvrer leMilanais, combattre les Suisses en Bourgogne avec une armée de vingt mille hommes , se jeter sur Milan avec une armée plus considérable, et attaquer la Navarre avec un bien plus grand nombre de troupes encore , afin de la soulever et d'opérer quelque révolution dans les autres provinces de l'Espagne; ils veulent encore équiper une flotte nombreuse pour se porter sur Gênes , sur le royaume de Naples, partout enfin où ils trouveront quelque avantage. Ces préparatifs ne présentent rien d'in)possible à ces deux rois , et ils sont indispensables pour vaincre; par conséquent je les crois réels. Et quoique vous ayez réservé pour votre dernière question celle de savoir si l'Angleterre se déta-

cherait de la France, en supposant qu'elle vît de mauvais œil son agrandissement en Italie , je veux la (iiscuter en ce moment, parce que sien effet l'Angleterre s'en détachait , toute la question serait résolue.

Je pense que le motif pour lequel le roi d'Angleterre s'est réconcilié avec le roi de France est venu du désir de se venger sur l'Espagne des offenses qu'il en a reçues pendant qu'il faisait la guerre à la France : ce ressentiment est raisonnable ; et je ne vois rien qui puisse l'éteindre sitôt , et détruire l'amitié qui a rapproché ces deux monarques. Je ne me laisse point éblouir par cette haine antique qui a toujours divisé les Français et les Anglais , et qui paraît un motif si puissant à tous les yeux , parce que les peuples se conforment toujours aux volontés des rois , et non les rois à celles des peuples. Quant à l'ombrage que pourrait lui causer fagrandissement de la France en Italie , il ne peut naître que de l'envie ou de la crainte. Il pourrait y avoir de l'envie, si l'Angleterre ne pouvait acquérir de gloire d'un autre côté et qu'elle dût forcément languir dans l'oisiveté : mais comme l'Espagne peut devenir pour elle une .source de gloire, tout motif de jalousie s'évanouit. Quant à la crainte , il faut que vous sachiez qu'on peut augmenter ses États sans acquérir des forces; et si vous faites attention, vous verrez que, par rapport à l'Angleterre, la France en acquérant des possessions en Italie agrandit , il est vrai, ses États, mais n'augmente pas ses forces ; car elle peut combattre celte îie avec des moyens également considérables , qu'elle possède ou non des États en Italie. Quant aux diversions auxquelles pourrait donner lieu la possession du duché de Milan, elles sont surtout à redouter pour la France , obligée de se maintenir dans un pays sur la fidélité duquel elle ne peut compter, et qui n'a pu, même à prix d'argent , détourner les Suisses de l'attaquer. Ces derniers , en effet , réellement offensés par la France , deviendraient des ennemis véritables et non tels qu'ils se sont montréb* jusqu'à ce moment. Comme , d'un autre côté , il pourrait fort bien arriver que si la France acquérait le Milanais , l'Angleterre renversât le gouvernement de Caslille, par cette conquèîe elle nuirait bien plus à la France que la France ne pourrait lui nuire par Tacquisilion de .Milan. Je ne vojs

LETTRES FAMILIERES

donc pas pourquoi l'Angleterre, dès les premiers pas Recette guerre, séparerait ses intérêts de ceux de la France ; et je soutiens que l'union entre les deux peuples et les préparatifs que j'ai indiqués sont possibles et nécessaires.

11 reste maintenant les Vénitiens, dont je regarde le concours avec ces deux rois comme ayant la même importance que les forces du duc de Milan pour leurs adversaires, c'est-à-dire que je regarde leurs ressources comme extrêmement fiiibles, peu nombreuses et susceptibles d'être arrêtées par la moitié des troi^pes qui se trouvent en Lombardie.

Si nous passons aux défenseurs du duc de Milan , je vois les Suisses en état de mettre sur pied deux armées capables de s'opposer aux Français qui viendraient par la Bourgogne, et à ceux qui marcheraient sur l'Italie; parce que si tous les Suisses s'unissaient dans cette circonstance, et que les Grisons et les Valaisans s'armassent en même temps que les autres cantons, ils pourraient former de chaque côté une armée de plus de soixante-dix mille hommes.

A l'égard de l'empereur, comme on n'entend rien à tout ce qu'il fait, je ne veux par rechercher ce qu'il serait en état d'opérer aujourd'hui : mais en réunissant ensemble l'Espagne, Tempereur, Milan et Gênes , je ne crois pas qu'ils puissent mettre sous les armes plus de quinze raille hommes; car l'Espagne, qui s'attend à soutenir la guerre dans ses foyers, ne peut fournir de nouvelles troupes.

Du côté de la mer, je crois bien que, si l'argent ne leur manque pas , Gênes et l'Espagne pourront armer une flotte assez nombreuse pour balancer sur quelques points les forces de leurs adversaires.

Voilii, je crois, la situation exacte de chacun des deux partis. Si l'on veut examiner maintenant de quel côté la victoire peut pencher, je ferai remarquer que les rois de France et d'Angleterre sont abondamment pourvus d'argent, et peuvent par conséquent tenir longtemps leurs armées sur pied ; ce que ne sauraient faire les autres à cause de leur pauvreté. Ainsi donc, en considérant les armées, les dispositions et l'argent de chacun des deux partis, on peut avancer, ce me semble, que si l'on en vient immédiatement aux mains, la victoire sera pour celui qui occupe Tltalie; mais que si la guerre

; se prolonge , elle passera de l'autre côté. On i dit, et cela est assez vraisemblable, que les ' Suisses, connaissant cette difficulté et pour en ' venir à une prompte bataille , se proposent d'aller à la rencontre des Français sur les montagnes de la Savoie , afin de les obliger à se battre s'ils veulent effectuer leur passage, ou à retourner sur leurs pas s'ils refusent le combat à cause de la difficulté des lieux et do la disette des vivres. Pour savoir si ce projet est praticable, il faudrait connaître parfaiiement la nature du pays et être entendu dans l'art de la guerre. Je dirai seulement que je n'ai jamais vu dans l'histoire ancienne que l'on ait tenté avec succès de défendre un passage; tandis qu'on y trouve au contraire une foule d'exemples de passages abandonnés, et d'ennemis attendus dans un lieu ouvert, où l'on peut plus aisément se défendre, 011 l'on craint moins le désordre, et où il semble moins dangereux de tenter les chances de la guerre. Peut-être devrais-je faire voir d'où cela provient : mais comme il n'est point indispensable d'entrer ici dans une semblable discussion, je m'abstiendrai de l'aborder. Tout bien considéré, je vois que de ce côté notre seule espérance est d'en venir prompteraent à une bataille qu'il est encore possible de perdre; du côté des Français, je vois qu'ils peuvent remporter également une victoire qui ne saurait. leur échapper s'ils traînent la guerre en longueur. Je vois en outre, dans la continuation des hostilités , deux périls manifestes pour leurs adversaires : le premier, est que la flotte française entre de gré ou de force dans le pays de Gênes ou dans la Toscane; car à peine y serait-elle arrivée, que toute la Lombardie se déclarerait pour eux, et que les autres peuples de l'Italie, les uns par peur, lesautres par mécontentement, iraient lesjoiiidrc; de sorte que les Français, se trouvant favorablement accueillis , pourraient traîner les choses en longueur et fatiguer les Suisses à leur convenance.

L'autre danger est que les cantons qui louchent ii la Bourgogne , et sur lesquels retomberait tout le poids de la guerre qui se ferait de ce côté, n'obligent les autres ta s'arranger avec la France s'ils voient la guerre se prolonger trop longtemps. Ce qui me le fait craindre, c'est l'exemple du duc Charles (le Téméraire), qui , en les harcelaùî et en ravageant leur pays

CORRESPONDANCE

de ce côté, les avait harassés au point qu'ils lui envoyèrent carte blanche; et il les aurai l indubitablement écrasés, s'il ne se fût rais lui-même dans la nécessité de leur livrer bataille. Quelques personnes craignent que les Suisses, guidés par la mauvaise foi , ne viennent à chaii[;er de parti, et à faire la paix avec le roi, en lui abandonnant leurs autres alliés comme une proie; d'autres l'espèrent : pour moi, je n'ai aucun doute là-dessus, parce qu'ils ne combattent que pour saiisfaire leur ambition; et si, pour cette fois, ils ne se trouvent point pressés par quelque extrême nécessité, je crois qu'ils feront la guerre de bonne foi.

Si donc Sa Sainteté est forcée de prendre un parti, et qu'elle embrasse celui de l'Espaj^ne, je vois la victoire incertaine par les motifs que j'ai avancés : d'ailleurs son accession ne peut l'assurer entièrement ; et si elle enlève à la France quelques avantages et un peu de sa prépondérance, elle ne procure point à ses alliés des forces suffisantes pour la contenir. En effet le roi ayant en mer une flotte formidable , et les Vénitiens pouvant de leur côté faire quelques armements, Sa Sainteté serait obligée de garder contre eux une si grande étendue de côtes, que ses troupes et celles de ses alliés suffiraient à peine pour les défendre. Il se peut que le pape évite un danger présent si l'on a besoin de s'assurer de lui, et qu'il y trouve même l'avantage actuel de pouvoir être utile à sa famille : mais si Sa Sainteté embrasse les intérêts de la France , et qu'elle se conduise avec assez de prudence et d'adresse pour pouvoir attendre les Français sans danger , je regarde la victoire comme infaillible pour elle ; car pouvant par le moyen de sa flotte réunir un grand nombre de ses troupes à celles qui sont déjà sur pied en Toscane, il mettrait toute la Lombardie en combustion avec les troupes qu'y ont les Vénitiens, de sorte qu'il en résulterait que les Suisses et les Espagnols ne pourraient résister à deux armées différentes qui les attaqueraient de deux côtés , et se défendre du soulèvement général <;t subit des habitants du pays : je ne vois donc pas ce qui pourrait arracher la victoire des mains du roi de France.

Vous désirez savoir en outre quel serait le fardeau le moins lourd pour Sa Sainteté, de l'amitié de la France ou de celle des Suisses , si

l'un de ces deux peuples parvenait à triompher au moyen de cette amitié. Je suis persuadé que si les Suisses étaient vainqueurs, eux, leurs confédérés et leurs amis, observeraient pour le moment les promesses qu'ils lui auraient faites et lui donneraient les États qui lui ont été promis. Mais, d'un autre côté, il aurait à supporter tout l'orgueil des vainqueurs; et comme il n'y aurait pour moi d'autres vainqueurs que les Suisses, il faudrait qu'il endurât leurs outrages, qu'ils se hâteraient de lui faire sentir de deux manières : la première, en le dépouillant de ses trésors; l'autre, en lui enlevant ses amis; car soyez bien convaincu que l'argent dont les Suisses disent qu'ils ne veulent point en faisant la guerre, ils ne manqueront pas de l'exiger dès qu'elle sera terminée. Ils commenceront par demander un forte contribution; et comme elle paraîtra légitime, et que d'ailleurs on craindra de les irriter lorsqu'ils seront encore tout bouillants de leur victoire , on ne la leur refusera pas. Je crois, je suis même certain, que le duc de Ferrare, les Lucquois, et autres États du même rang , courront au devant d'eux pour se mettre sous leur protection ; et aussitôt qu'il y en aura un de soumis , actum erit de libertate Italiœ : chaque jour, en effet, sous mille prétextes différents, ils taxeront, ils voleront, ils changeront la face de tous les États, se bornant seulement à remettre à des temps plus favorables ce qu'ils ne croiront pas pouvoir exécuter immédiatement. Ne vous fiez pas à l'idée qu'ils n'ont point ce projet : il faut nécessairement qu'ils l'aient; et si le hasard voulait qu'ils n'y eussent point pensé, la force des choses les y amènerait : la conquête fait naître le désir des nouvelles conquêtes, et la victoire allume la soif de la victoire. Il ne faut pas s'étonner de ce qu'ils ne se sont point emparés ouvertement de Milan et de ce qu'ils n'ont pas été aussi loin qu'ils pouvaient, parce que leur système de gouvernement étant chez eux tout à fait opposé à celui des États voisins, leur conduite extérieure doit également offrir les mêmes différences : on en trouve des exemples dans toutes les histoires anciennes. Jusqu'à présent ils se sont bornés à se faire des compagnons; à l'avenir ils voudront se faire des protégés et des censitaires, ne se souciant ni de les commander ni de les gouverner en détail :

LETTRES FAMILIÈRES

il leur suffira de les avoir pour eux dans leurs guerres et de toucher leur pension annuelle. Ils maintiendront ce système par la réputation que leurs armes ont acquise et par le châtiment qu'ils infligeront à quiconque voudra s'écarter de cette route. Et soyez sûr que s'ils soutiennent cette guerre, ils feront aussitôt la loi à vous , au pape, et à tous les princes d'Italie; et du moment que vous les verrez se faire un protégé , sciatis quia propè est œstas.

Vous me répondrez peut-être : «Il y a un «remède à cet inconvénient; nous nous réuni- «rons contre eux.» Craignez de vous laisser aveugler par cette seconde erreur; vous en seriez les victimes : car l'union de plusieurs États contre un seul ne peut se maiptenir que bien difficilement. Voyez ce qui est arrivé à la France : toute lEurope était conjurée contre elle; et aussitôt l'Espagne conclut une trêve avec elle, les Vénitiens deviennent ses amis, les Suisses ne' l'attaquent que faiblement, lempereur ne se montre nulle part, et enfin l'Angleterre s'unit avec elle : car si la puissance contre laquelle on conjure est assez forte pour que ses efforts ne se dissipent point d'abord en fumée, comme il est arrivé aux Vénitiens, elle trouvera toujours un préservatif dans la diversité des intérêts de ses ennemis, comme en effet la France l'a éprouvé, et comme les Vénitiens l'auraient éprouvé à leur tour , s'ils avaient pu seulement supporter pendant deux mois le poids de la guerre : mais leur faiblesse ne leur permit pas d'attendre que la discorde se fût introduite parmi leurs ennemis. Les Suisses n'ont rien de pareil à craindre; car ils trouveront toujours dans la France, dans l'empereur, dans l'Espagne, et dans les princes italiens, un moyen d'empêcher une coalition générale, ou si elle venait à avoir lieu, d'y introduire la désunion. Je sais que beaucoup de personnes se moquent de cette opinion; mais, pour ma part, fen suis si bien convaincu, que si les Suisses peuvent opposer une digue à ce débordement qui les menace, et que nous vivions six ans seulement, je vous rappellerai ce que je viens de vous prédire.

En définitive, si vous voulez savoir mon opinion sur les dangers que court le pape de la part des Suisses vainqueurs et alliés avec lui, je vous dirai qu'il doit redouter d'abord les

contributions soudaines , puis son prochain asservissement et celui de toute l'Italie , sine spe redemptionis; car c'est une république, et une république armée comme ne l'a jamais été aucun autre peuple et aucun monarque de ce temps.

Mais si Sa Sainteté était l'amie de la France et qu'elle triomphât, je crois qu'on observerait à son égard les conditions du traité si elles étaient raisonnables, et si le grand désir de la paix n'avait pas porté le pape à trop demander et le roi de France à trop accorder. Je crois qu'il n'imposerait point l'Église; mais il n'en serait pas de même de Florence , parce qu'il est contraint envers la première à des égards que lui commandent son alliance avec l'Angleterre, la crainte des Suisses c^ui ne seraient pas tous détruits, et le roi d'Espagne enfin qui, lors même qu'il serait expulsé du royaume de Naples, n'en serait pas moins à craindre tant qu'il vivrait. 11 paraîtrait donc raisonnable qu'il désirât que l'Église fût regardée comme son alliée ; il en serait de même des Vénitiens. En somme, de quelque côté que se déclare la victoire, l'Église restera à la discrétion d'autrui : je pense donc qu'il vaut mieux rester à la discrétion de ceux qui seront le plus raisonnables, et qui se sont déjà fait connaître en d'autres circonstances , que de ceux que l'on ne connaît pas bien encore et dont on ignore tout à fait les intentions. Si le parti auquel Sa Sainteté se serait alliée venait à succomber à sa place, je craindrais de me voir réduit à la triste nécessité de fuir ou de m'exiler, ou à toute autre fâcheuse extrémité que peut redouter un pape. Or, lorsque entre deux partis on est forcé d'en choisir un, il faut considérer , entre autres choses, où peut conduire la mauvaise fortune qui nous menace, et choisir toujours celui dont le résultat, toutes chances égales d'ailleurs, s'il doit être malheureux, soit pourtant le moins funeste. 11 n'y a pas de doute qu'il serait moins amer de succomber avec la France pour amie qu'avec l'amitié des autres princes, parce que si Sa Sainteté s'allie avec la France et qu'elle vienne à être vaincue, il lui reste toujours l'État qu'elle possède dans ce royaume et dans leipiel un souverain pontife peut vivre d'une manière honorable; et sa fortune, avec les secours d'une aussi puissante monarchie, peut renaître de mille manières : il est chez lui, e( dans un pays oili un grand i.'ombre de papes out tenu leur

656 CORRESPONDANCE

s'w.[]c. S'il s'attache à Taiitre parti et qu'il succombe, ii l'aiit qu'il aille en Suisse mourir de faim, ou en Allemagne pour être un objet de dérision , ou en Espagne pour être écorché ; de sorte qu'il n'y a nulle comparaison à faire entre le malliour dont le sort peut le menacer de l'un ou de l'autre côté.

Quant au parti de rester neutre, je ne sais à qui il a jamais été bon, lorsque celui qui l'embrasse est dans une position à être moins puissant que ceux qui font la guerre, et que ses Étals se trouvent situés au milieu de ceux des combattants ; car vous saurez d'abord qu'il est indispensable qu'un prince se conduise à l'égard de ses sujets, de ses alliés et de ses voisins, de manière à n'en être haï ni méprisé ; et s'il doit choisir nécessairement, qu'il se moque de la haine, mais qu'il évite le mépris. Le pape Jules II s'est toujoqrs fort peu soucié de la haine, pourvu qu'il fût craint et respecté : c'est par la crainte qu'il inspira qu'il bouleversa le monde, et qu'il a élevé l'Église au degré de puissance où nous la voyons aujourd'hui. Quiconque reste neutre s'attire nécessairement la haine du vaincu et le mépris du vainqueur. Et comme lorsqu'une fois on a commencé à ne plus tenir compte d'un prince, on ne voit plus en lui qu'un inutile ami,

jamais une partie que le tout ne menace ruine. Si l'on jette les yeux sur les États de Sa Sainteté, sur leur position , sur les princes moins puissants qui y sont enclavés, et sur ceux qui font la guerre, on verra clairement que le pape est un de ces souverains qui ne peuvent en aucune manière garder la neutralité, et que s'il prenait un semblable parti, il resterait l'ennemi du vai-nqueur et du vaincu, et les verrait s'efforcer de lui nuire , l'un par esprit de vengeance et l'autre par soif du gain.

Vous me demandez encore si, dans le cas où le pape s'accorderait avec les Suisses, l'empereur et TEspagne , ces deux dernières puissances trouveraient quelque intérêt à le tromper et à se réunir à la France. Je crois impossible un rapprochement entre la France et l'Espagne, à moins qu'il ne se fit avec le consentement de l'Angleterre : cette dernière puissance ne pourrait y consentir qu'au détriment de la France, qui est hors d'état d'y penser ; car le roi'd'Angleterre, jeune, et avide de faire la guerre, ne peut diriger ses armes que contre la France ou contre l'EvSpagne ; et comme la paix avec la France porterait la guerre en Espagne, de même la paix avec l'Espagne allumerait la guerre en France. Ainsi donc le roi de France, soit pour conserver l'a-

ou un ennemi peu formidable, il doit craindre i mitié de l'Angleterre et ne point s'attirer sur

à chaque instant qu'il ne lui soit fait quelque nouvel outrage, ou quesa ruine nerésultedu mépris dont il est l'objet : les vainqueurs ne manquent jamais de prétexte légitime ; et ses États étant mêlés aux leurs et à ceux de leurs ennemis , il est forcé d'entrer en traité , tantôt avec les uns , tantôt avec les autres, de les recevoir chez lui , de leur. fournir des logements, des vivres ; et malgré ces services, chacun de son côté se croit trompé ; il survient une foule d'incidents qui donnent naissance à des plaintes continuelles; et quand même il n'en naîtrait aucune dans tout le cours de la guerre , ce qui est impossible , il en viendrait après la victoire, car les États les moins puissants et qui ont peur de vous, courraient "auprès du vainqueur et lui donneraient l'occasion de vous faire tort. Si l'on me disait : «Tout ce que vous avancez est vrai , on pourrait « perdre ceci et conserver cela » , je répondrais : 11 vaut mieux tout perdre avec courage que d'être dépouillé honteusement d'une partie seulement de ce qu'on possède ; car on ne perd

les bras une guerre aussi formidable, soit pour avoir mille raisons de hair l'Espagne, ne prêtera point l'oreille à des propositions de paix. Et soyez sûr que s'il avait voulu ou pu la faire, elle serait déjà conclue; car sans doute ce roi a dû lui proposer déjà beaucoup d'arrangements aux dépens d'autrui : de sorte que, pour ce qui regarde l'Espagne, je crois que le pape aurait tout à craindre; au lieu que si elle dépend de la France, je ne vois pas ce qu'il aurait à redouter. Quant à l'empereur, comme ses résolutions ne sauraient jamais se fixer, on doit s'attendre à chaque instant à le voir changer, que ce changement lui soit avantageux ou non; cap c'est un homme qui n'a jamais vécu, et qui ne s'est jamais, pour ainsi dire, nourri que de changements.

Si les Vénitiens se joignaient au parti d'en deçii les monts, il y aurait beaucoup à réfléchir, non pas tant par l'accession de leurs forces, que parce que ce parti mettrait davantage à découvert son inimitié contre la France, et que le pape.

LETTRES FAMILIÈRES

en S'en rapprochant également, offrirait aux Français, soit à leur descente . soit à leur premier pas en Italie, des difficultés presque insurmontables. Mais je ne puis croire que les Vénitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont obtenu des Français des conditions bien plus avantageuses que celles qu'ils pourraient espérer de leurs ennemis; et puisqu'ils sont restés fidèles à la fortune de la France lorsqu'elle était S'.w le point d'expirer, il n'est pas raisonnable de présumer qu'ils l'abandonnent, maintenant qu'elle semble prête à reprendre son ancienne vigueur ; et je crains que ce ne soient des bruits qu'ils font courir à dessein.

Pour terminer enfin cette longue dissertation, je conchis que, comme le parti de la France offre plus de chances de succès que l'autre, et que le pape, en se réunissant à elle, lui assure la victoire; que la France, en la supposant victorieuse est moins à craindre et plus facile à supporter que ses adversaires; que des revers avec la France pour alliée sont moins funestes qu'ils ne le seraient avec les autres; qu'il est d'ailleurs impossible au pape de conserver la neutralité : il faut donc que Sa Sainteté s'accorde avec les Français ou avec ses ennemis, dans le cas seulement où les Vénitiens s'uniraient également avec eux.

Nicolas Macchuvelii.

LETTRE XXXVIII

Au même.

MÀGIVIFIQDE AMBASSADEUR ,

Puisque c'est vous qui m'avez mis en train , i^i je vous fatigue de mes lettre^, dites-vous , tant pis pour moi , qui lui ai écrit. Je crains que vous n'ayez jugé, à la réponse que j'ai faite à vos demandes , que j'ai passé un peu légèrement sur l'article de la neutralité, ainsi que sur celui oij je devais examiner ce qu'il y aurait à craindre du vainqueur, dans le cas où le parti qu'embrasserait le pape viendrait à succomber; car l'un et l'autre de ces points renferme une multitude de considérations importantes. En conséquence je me suis remis à vous écrire sur celte matière.

Quant à la neutralité , quoique ce parti me semble obtenir l'approbation du plus grand

HAGCHIATELU. U.

nombre, je ne saurais y donner la mienne. Je

ne me souviens pas d'avoir vu, ni dans ce qoi s'est passé de nos jours, ni dans ce que j'ai lu, que ce parti ait jamais été bon : bien loin de là, il a toujours été extrêmement nuisible; car il ne peut conduire qu'à une perte certaine. Quoique vous en sentiez les raisons bien mieux que moi, je crois nécessaire toutefois devons les remettre en mémoire.

Vous savez que le premier devoir d'un prince est de se préserver d'être haï ou méprisé ; fugere in effectu contemptum et odium :

évite-t-il ce double écueil . tout doit nécessairement lui réussir. Mais il faut qu'il observe cette règle envers ses alliés comme envers ses sujets; car toutes les fois qu'un prince nonfugit saltem contemptum, c'en est fait de lui. Il me semble que vouloir conserver la neutralité au milieu de deux étals qui se font la guerre, ce n'est autre chose que de chercher à se faire ha'ir et mépriser. Il arrive, en effet, qu'aux yeux de l'un des deux , le souvenir des services qu'il vous a rendus, les liens d'une ancienne amitié, tout vous oblige à suivre sa fortune; et si vous vous éloignez de lui, il ne peut s'empêcher de vous haïr : l'autre, à son tour, vous méprise, parce qu'il découvre toute votre faiblesse et votre irrésolution; et vous êtes regardé soudain comme un inutile ami, ou comme un ennemi peu redoutable; de sorte que, quel que soit le vainqueur , il vous accable sans ménagement. Tile- Live exprime en peu de mots la même pensée, lorsqu'il met les paroles suivantes dans la bouche de Titus Flaminius pour dissuader les Achéens de rester neutres, comme Antiochus les en pressait : Mhil magis aUenuni rébus vestris est , sine gratiâ, sine dignitate, prœmium victoris erilis. D'ailleurs, pendant que les deux ennemis se font la guerre, il doit survenir une foule d'événements qui sont une cause de haine ; car le plus souvent celui qui garde la neutralité se trouve placé dans une situation à pouvoir favoriser ou desservir l'un, ou l'autre des deux partis ; et bientôt après que la guerre a commencé, vous êtes amené à cette inévitable nécessité dé faire en secret, et sans qu'on vous en sache gré. les démonstrations que vous auriez pu faire ouvertement et de manière à eu avoir tout le mérite; et quand même vous ne les feriez pas, vous ne pourriez empêcher l'un

CORRESPONDANCE

et l'autre de croire que vous les avez faites. Je veux même que la fortune soit si favorable à celui qui garde la neutralité, que pendant tout le cours de la {guerre il ne donne aucune juste raison de le haïr : il en naîtra inFaillibleraent quand la {juerre sera terinince, parce que tous ceux qui ont eu à se plaindre de cette neutralité, ou qui en ont eu peur, iront se soumettre au vainqueur et lui fourniront mille occasions de troubles et de haine.

Si l'on m'objectait que le pape, par le respect qu'inspire sa personne et par l'autorité que lui donne rÉj^lisc, se trouve dans une tout autre position; qu'il lui sera toujours possible d'avoir le moyen de se sauver, je répondrais que cette objection ne manque pas de solidité, et qu'on pourrait un peu y compter; néanmoins il ne faut pas trop s'y fier; et je crois même qu'un bon conseil à donner serait de ne point du tout y songer, dans la crainte qu'une semblable espérance ne fît prendre une dclermination funeste; car tout ce qui est arrivé une fois peut arriver encore. Ne sais-je pas que l'on a vu des papes mis en fuite , exilés, persécutés , ex- \ tréma pati^ tout comme des princes temporels , et dans un temps encore où l'Église exerçait sur le spirituel une autorité bien plus révérée que de nos jours? Si donc Sa Sainteté veut réfléchir sur la position qu'occupent ses États, sur la puissance de ceux qui combattent, sur ceux qui après la victoire pourront se jeter dans les bras du vainqueur , je suis persuadé qu'elle ne pourra s'arrêter au parti de garder la neutralité, et qu'il vaut beaucoup mieux pour elle de se déclarer ouvertement.

Ainsi , quant à la neutralité, qui est le point que je voulais éclaircir un peu plus longuement, il ne me reste rien à ajouter : ce que j'ai dit précédemment doit suffire.

Je crains que ma première lettre ne m'ait fait passer à vos yeux pour un partisan des Français , et que ceux qui la liront n'aient lieu de croire que mon affection naturelle me porte d'un côté plutôt que de l'autre. Un pareil soupçon m'affligerait beaucoup; car, dans des affaires de cette importance, je me suis toujours efforcé de tenir mon jugement sain et de ne me point laisser entraîner par de vaines affections , comme le font beaucoup de personnes ; et si j'ai penché du côté de la France , je crois

avoir eu raison de le faire. Je veux examiner de

nouveau avec vous ce qui m'a déterminé : ce sera, pour ainsi dire, l'épilogue de ce que je vous ai écrit.

Quand deux souverains puissants se font la guerre, si l'on veut juger quel est celui qui restera vainqueur, il faut, outre un examen approfondi de leurs forces respectives, examiner de combien de manières la victoire peut se déclarer pour l'un ou pour l'autre. Il me semble que le parti qui existe en deçà des Alpes n'a de chance que dans une prompte bataille; tandis que le parti de la France a pour lui toutes les autres manières d'agir dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Voilà d'abord un premier motif qui me fait pencher pour la France plutôt que pour ses ennemis. Ensuite, si j'avais à me déclarer l'ami de l'un des deux , et que je visse clairement qu'en m'alliant avec l'un je lui assurerais la victoire, tandis qu'en m'unissant à l'autre elle deviendrait incertaine pour lui, je crois qu'il faudrait toujours adopter le parti dans lequel cette victoire ne saurait être douteuse, laissant de côté tous 1rs services, tous les intérêts, toutes les craintes, et enfin tout ce qui pourrait me déplaire. Je suis persuadé que si le pape se rapprochait du roi de France, il ne s'élèverait entre eux aucune difficulté; tandis que s'il s'unissait aux autres, on en verrait naître une foule dont je vous ai dit les raisons dans le temps. D'ailleurs, quand il le peut, un homme sage évite toujours d'exposer au jeu tout ce quii possède; et mettant tout au pire, il choisit dans le mal ce qui présente le moins de mal; et comme les événements qui dépendent de la fortune n'offrent qu'incertitude, il ne doit pas balancer à se conformer à ceux qui, en offrant l'issue la plus défavorable , en ont cependant une moins funeste. Sa Sainteté possède deux demeures, l'une en Italie, l'autre en France : si elle se rapproche des Français , elle n'en expose qu'une au jeu ; si elle s'unit aux autres , elle les joue toutes deux. Si elle se déclare contre la France , et que cette puissance triomphe, elle sera réduite à suivre la fortune de ses alliés et à aller en Suisse mourir de faim , ou en Allemagne vivre dans le désespoir, ou en Espagne pour être dépouillée et vendue à denier comptant. Si elle embrasse le parti de la France et qu elle soit vaincue, ses États dans ce

LETTRES FAMILIÈRES

royaume lui restent : elle y trouve un asile qui vaut à lui seul une papauté, et elle conserve Tappui d'un prince qui a mille moyens de se relever de sa chute, soit par des traités, soit par h guerre. Je me recommande à vous mille fois. Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 20 décembre 1514.

LETTRE XXXIX

Au même.

BIAeiylFlQUE AMBASSADEUR ,

Je venais d'écrire la lettre ci -jointe lorsque i'ai reçu la vôtre du 15. Je ne répondrai qu'à Tarticle qui concerne Donato : je le lui ai lu, et son cœur s'est aussitôt gonflé de tant d'espérance que sa chemise ne lui touchait plus la peau. 11 est décidé, pour obtenir cette grâce, à n'épargner aucune dépense; il a fait refaire une lettre de change de six cents ducats payables à votre ordre, à six mois de date: il m'a dit qu'outre cette somme, s'il y avait besoin de plus encore, il ne fallait rien ménager, ni regarder à rien. Vous trouverez ces lettres de change ci-jointes, pour vous en servir au besoin, comme il est d'usage pour de semblables effets. Quant à l'arlicle d'économiser plus ou moins, Donato ne voulait pas que je vous en parlasse : aussi n'estce que comme venant de moi que je vous en dis deux mots, d'autant mieux qu'il me semble que l'on n'a plus besoin que l'ami s'entremette. Puisqu'il est inutile d'écrire à ce sujet, il me semble que cela ne peut lui nuire ni lui être utile. Cependant Donato ne veut pas que l'on s'occupe de cette économie, ni qu'on se laisse arrêter par aucune considération, pourvu qu'il sorte une fois de la classe plébéienne.

Je vous remercie de nouveau de tout ce que vous avez fait et de toutes les peines que vous vous êtes données pour lamour de moi. Je ne promets pas de le reconnaître convenablement, car je ne crois pas pouvoir jamais être utile ni A moi ni aux autres. Si le sort avait voulu que les Médicis m'eussent employé , soit à Florence, soit au dehors, soit dans leurs affaires particulières, soit dans celles de la république, cela - m'aurait suffi : cependant je ne désespère point encore entièrement. Si cela arrivait, et que je ne susse pas me maintenir , c'est de moi ■:':u\ que j'aurais à me plaindre : mais que ce

qui doit arriver arrive. Je reconnais chaque jour la vérité de ce que, dites-vous, le Pon-

tano a écrit : Que quand la fortune veut

de nous , elle nous offre ou un bien présent , ou une crainte présente , ou l'un et l'autre à la fois; deux choses que je regarde comme les plus opposées à l'opinion que j"ai entrepris de défendre dans mes lettres.

Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 20 décembre 1514.

LETTRE XL

Au même.

L'enfant-archer avait déjà tenté bien des fois de me percer le sein de ses flèches acérées ; car le cruel ne se platt que dans la douleur et les larmes de ses victimes.

Mais quoique assez fortes et assez aiguës pour vaincre l'obstacle qu'aurait pu leur opposer le diamant, cependant elles trouvèrent une résistance si invincible que tout leur pouvoir ne servit de rien.

Le dieu, outré de fureur et enflammé de dépit, pour donner un signe manifeste de sa haute puissance changea de carquois, de flèches et d'arc.

Et il me décocha un trait avec tant de vigueur, que je ressens encore toute l'amertume de ma blessure , et que je suis forcé de reconnaître et de confesser son pouvoir i.

Je ne saurais répondre à votre dernière lettre sur votre ardeur amoureuse, par des paroles qui me paraissent plus à propos que ce sonnet, qui vous fera connaître avec quelle adresse ce fripon d'Amour a su m'enchaîner de nouveau. Les chaînes dont il m'a chargé sont si solides, que je désespère absolument de ma liberté; il m'est impossible même d'imaginer comn;ent je pourrais les briser. D'ailleurs, quand le desii». ou quelque événement humain, m'ouvrirnit un chemin pour sortir d'esclavage, je ne voudrais pas y mettre le pied , tant ces chaînes , toutes pesantes qu'elles sont , me semblent tantôt agréables , tantôt légères , et le mélange de tous ces sentiments donne une si grande activité à mon existence, que je ne croirais plus vivre heureux si je ne vivais de cette manière.

1 Sonnet italien

CORRESPONDANCE

J'éprouve un véritable rej^ret que vous ne soyiez pas présent, pour vous voir quelquefois vous moquer de mes pleurs et de mes ris. Tout le |)laisir que vous en ressentiriez, c'est notre Dunato qui l'éprouve : lui et l'amie dont je vous ai parlé il y a quelque temps sont l'unique port ouvert à mon faible esquif, que les tempêtes continuelles ont presque laissé sans gouvernail et sans voiles. Et, il n'y a pas encore deux jours, je me suis trouvé dans une position à pouvoir dire comme Apollon à Daphné:

Nympha, precor, Penei, mane; non insiquor hostis, Nympha, mane : sic agna liipum, sic cerva Iconem, Sicaquilani pennâ fugiunt trépidante columbae , Hostes quisque suos.

Et quemadmodiim Phœbo hœc carmina parîim. profuere, sic mild eadein verba apiid fugientein nihil momenti, nulliusque valons fuerunt.

Mon honorable compère, celui qui lirait nos lettres et qui verrait leur diversité serait bien étonné des différences qu'elles présentent : nous lui semblerions tantôt des hommes graves, occupés seulement de grandes affaires, et dans l'esprit desquels il ne peut tomber que des pensées graves et vertueuses; et en tournant seulement le feuillet, nous lui paraîtrions légers, inconstants et livrés exclusivement à des bagatelles. Si cette conduite paraît blâmable aux yeux de quelques censeurs, moi, au contraire, je la trouve digne d'éloge, car nous imitons la nature , toujours variée dans sa marche : quiconque se règle sur un pareil modèle ne peut encourir de reproche. Nous n'avons, il est vrai, jusqu'à présent déployé cette variété que dans des lettres différentes : mais je veu*. en donner l'exemple dans une même lettre, comme vous le verrez vous même, si vous lisez l'autre feuillet. Toussez donc et crachez.

Votre frère Paolo est venu ù Florence avec le magnifique Julien i; et, dans un entretien que nous avons eu ensemble sur ses espérances, il m'a dit que sa seigneurie lui avait promis de le faire gouverneur d'une des villes dont elle va se trouver maîtresse. J'ai appris, non par Paolo, mais par la voix publique, que Julien devenait seigneur de Parme, Plaisance , Modène et Reggio; ce qui me semble une souveraineté Vile et forte, qu'il pourra conserver, quels que

' Julien de Médicis, frère de Léon X, qui épousa par la uttiie Philiberte de Savoie, tante de François l*"".

soient les événements, si dans les commence ments il se conduit avec sagesse. Pour y parvenir, il faut en bien connaître la nature. Les États nouveaux, occupés par un prince nouveau, présentent , lorsqu'on veut s'y maintenir, un grand nombre de difficultés; et si déjà il est difficile de se maintenir dans ceux qui depuis longtemps ne forment qu'un seul corps, comme par exemple, le duché de Ferrare, à combien plus forte raison cela n'est-il pas plus difficile dans ceux qui sont composés tout récemment de divers membres, tel que celui du seigneur Julien, dont une partie a été démembrée du duché de Milan et l'autre de celui de Ferrare. Quiconque devient prince doit donc songer à ne faire de ses Étals qu'un seul corps, et cherches les moyens d'accoutumer ses sujets à ne recon naître qu'une seule autorité. Il peut y parvenir de deux manières : ou en y demeurant lui même, ou en y établissant un lieutenant qu» commande à tous, afin que ses sujets, quoique; de différentes villes et d'opinions diverses, s'ha bituent à ne recoimaître qu'un seul prince et à le regarder comme leur maître. Si sa seigneurii, pour ne pas s'éloigner de Rome, envoie quelqu'un qui soit bien au fait de la nature de.'i choses et des intérêts des diverses localités, elle fera un grand pas pour l'affermissement de ses nouveaux États: mais si elle établit un gouver neur dans chaque ville, sans y aller demeurer elle-même, ses Étals seront toujours désunis, sans que son influence s'y fasse sentir et sans que les sujets portent au prince ou crainte ou respect. Le duc de Valentinois, dont je citera» toujours l'exemple lorsqu'il s'agira d'un prince nouveau, avait reconnu cette nécessité; et ei; conséquence il établit monseigneur.... présj dent de la Romagne. Celte mesure fit régner l'union dans les diverses parties de ses État!», inspira à ses sujets la crainte de son autorité ei l'amour de sa puissance, qu'ils reconnaissaient capable de les défendre; et toute l'affection vrasment excessive pour un prince nouveau qu'ils lui portèrent, il la dut au parti qu'il avait adopte. Je crois qu'il serait facile de faire sentir l'utilité d'une pareille conduite parce qu'elle est réelle. Si le choix tombait sur Paolo, ce serait un moyen pour lui de se faire connaître , non-seulement du magnifique Julien, mais de toute l'Italie ; et en travaillant pour la gloire et l'avan-

LETTRES FAMILIERES

tage de sa seigneurie, il pourrait s'honorer lui- «nème , ainsi que vous et votre fatuille. Je lui ai i'.arlé dans ce sens; ma façon de penser lui a ouri, et il songera à en faire son profit. J'ai cru devoir vous écrire ce qu'il en était, afin que vous connaissiez le sujet de notre conversation, et que vous puissiez dans l'occasion aplanir les «hemins qui conduisent à ce but.

Et l'orgueilleuse coquin, tout en succombant, n'oublia pas d'implorer Mahomet.

Donato se rappelle à votre souvenir.

Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 31 janvier 1514 (1515).

LETTRE XLI

A PiERO SoDERiisi , à Raguse.

On m'a fait voir mystérieusement une de vos lettres; et quoique l'écriture en fût contrefaite, je n'eus pas besoin d'en lire dix lignes pour vous reconnaître. Comme je sais qui vous êtes, je suis persuadé de vos fréquents rapports avec Piombino, et des empêchements que vous éprouvez vous et Filippo, parce que je sais que l'un s'offense du trop de lumière et que l'autre s'afflige de l'excès du bien. Mais je ne m'embarrasse pas de janvier, pourvu que nous atteignions février *. Je me plains seulement des soupçons de Filippo, et j'en attends la fin dans l'anxiété. Votre lettre est bien courte; mais j'ai su l'allonger en la relisant plusieurs fois. Je l'ai lue avec d'aulant plus de plaisir, qu'elle m'a donné l'occasion de faire ce que j'hésitais d'entreprendre, et ce dont vous m'aviez engagé vous-même à

' Celte lettre, quoique sans date et mutilée, parait devoir être placée ici. Le sonfaloiiier Pierre Soderiiii, forcé par Paul Vettori, et plusieurs aulresjeuiies Florentins que le cardinal Jean de Médic'S, depuis Léon X, avait gjignés à .se démettre de sa place , s'était réfup,ié à Ragn.se. Jules 11, irrité contre Florence, avaii d'abord favorii-é le parti des Médicis; mais, effrayé de l'iiifluerice que celte famille acquérait en Italie, il .se repentit de l'appui qu'il lui avait prêté, se rapprocha de Soderini, et lui permit de revenir à Rome, où le cardinal son frère avait conservé son crédit. Soderini aurait éprouvé un plus grand changement dans sa fortune si la mort ne lui eût ravi son nouveau protecteur, qui cessa de régner au mois de février 1515, et qui eut pour successeur un Médicis dans la personne de Léon X. Cet événement renversa de nouveau toutes les espérances de Soderini , et peut-être même de Macchiavelli ; et c'est à quoi cette phrase paraît faire allusion

m'abstenir. Voilà le seul point où vous m'ayez paru agir sans réflexion; cl je m'en étonnerais si le sort , en me rendant témoin de tant d'événements divers , ne m'avait accoutumé à ne plus m'étonner de rien ; ou il faut que j'avoue que tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai vu, ne m'a nullement appris à goûter les actions des hommes, et les motifs qui dirigent leur conduite.

Je vous connais ainsi que la boussole qui dirige votre navigation ; et quand on la blâmerait, ce (lue je ne crois pas possible, je ne pourrais la condamner, en voyant à quelle élévation elle vous a conduit, et quelles cspCrances elle vous laisse encore. Je crois donc que ce n'est pas dans votre miroir, qui ne réfléchit que la sagesse, mais dans celui du plus grand nombre, qu'il faut, lorsqu'il s'agit des affaires, examiner comment elles se trouvent faites et non comme on les fait. Ce qui me confirme dans cette idée, c'est de voir une même chose réussir de mille manières différentes , comme on parvient au même endroit par des ciiemins divers et un nombre infini de personnes obtenir le même résultat en agissant diversement. Si quelque chose peut ajouter à ce qui manque pour appuyer cette opinion , c'est la conduite du pape et les résultats qu'elle a obtenus.

Annibal et Scipion possédèrent au plus haut degré les talents militaires : mais l'un, malgré sa cruauté, sa perfidie et son impiété, sut maintenir ses armées en Italie et se faire admirer des peuples qui se soulevèrent contre les Romains pour le suivre; l'autre, plein d'humanité, d'honneur et de religion, obtint en Espagne les mêmes marques d'attachement de la part des habitants : tous deux enfin se rendirent célèbres par d'innombrables victoires. Mai.s comme il n'est plus d'usage d'alléguer les Romains, Laurent de Médicis désarma le peuple pour demeurer maître de Florence; tandis que Giovanni Bentivoglio l'arraa pour contenir Bologne ; les Vitelli dans Castello. et le duc dUrbin dans son duché, démantelèrent les forteresses pour conserver leurs Étals; et le comte Francesco, et ur;e foule d'autres, en élevèrent pour se maintenir. L'empereur Titus croyait qu'un jour passé sans faire du bien était un jour perdu; et mille autres princes croiraient perdre leurs États le jour où ils rendraient service à quelqu'un.

Beaucoup de personnes, en agissant avec

CORRESPONDANCE

poids et mesure , ont vu re'ussir leurs desseins ; et ce pape, qui n'a ni poids ni mesure, obtient par le hasard, et désarmé, ce que la prudence et les armes lui auraient procuré difficilement. On a vu , et l'on voit encore tous les jours, ceux dont je viens de citer l'exemple, et une infinité d'autres que l'on pourrait alléguer en pareille matière, acquérir des royaumes et des souverainetés, ou succomber au gré des événements, être loués dans la prospérité et blâmés dans les revers; et souvent encore, lorsqu'ils viennent à tout perdre après un long bonheur, ne pas en être accusés, tandis que c'est le ciel et les caprices du sort que l'on inculpe.

Mais d'où vient que quelquefois des actions différentes nuisent ou servent également? Je l'ignorr; et c'est un point que je voudrais pouvoir éclaircir. Pour savoir donc quelle est votre opinion sur ce sujet , je prendrai la hardiesse de V0U5 dire la mienne. De même que la nature a donné à chaque homme une physionomie différente, de même, selonmoi, elle leur a fait don d\m esprit et d'un caractère différents. 11 en résulte que chacun se conduit d'après son esprit et son caractère. Comme, d'un autre côté, les temps ne se ressemblent pas, et que l'ordre des choses varie sans cesse, celui dont la manière d'agir se trouve conforme au temps, voit tousses vœux réussir et le bonheur lui sourire; tandis que celui , au contraire, dont les actions s'écartent des temps et de l'ordre de choses est toujours malheureux. D'oii il peut fort bien arriver que deux hommes, en agissant d une manière diamétralement opposée, obtiennent le même résultat, parce que chacun peut se conformer à ce qui lui est propre; car il y a autant d'ordre de choses que de provinces et d'empires. Mais, comme les temps et les choses, soit en général, soit en particulier, sont sujets à de fréquents changements tandis que les hommes gardent le même caractère et la même manière d'agir, il arrive qu'un homme réussit dans un temps et échoue dans un autre. Et en effet si quelqu'un était assez sage pour connaître les temps et Tordre des événements et qu'il s'y conformât , il serait heureux dans toutes ses entreprises, ou du moins il éviterait la mauvaise fortune ; et l'on verrait se vérifier cette sentence, «que le sage commande «aux astres et aux destins. « Mais, comme on ne trouve point de pareils sages, d'abord parce

que tous les hommes ont la vue courte, et qu'ensuite ils ne peuvent commander à leur propre caractère, il en résulte que la nature change et commande aux hommes, et les tient sans cesse asservis sous son joug. Je n'ai besoin, pour prouver ce que j'avance, que des exemples que j'ai cités : ils m'ont servi à fonder mon opinion; je désire qu'ils se prêtent un mutuel appui.

La cruauté, la perfidie et l'impiété suffisent pour assurer la nomination d'un maître nouveau, dans les pays où l'humanité, la bonne foi et la religion ont été longtemps en honneur; de même, la clémence, la loyauté et le respect pour les dieux sont le plus puissant auxiliaire dans les pays où régnent depuis longues années la cruauté, la perfidie et l'impiété; car, comme les amers corrompent le goût et les douceurs l'émoussent, de même les hommes se dégoûtent du bien et se plaignent du mal. Telles furent, entre autres causes, celles qui ouvrirent l'Italie à Annibal et l'Espagne à Scipion : chacun d'eux trouva les temps et les événements conformes à sa manière d'agir. Un homme semblable à Scipion n'eût point alors obtenu d'aussi grands résultats qu'en Espagne, un capitaine pareil à Annibal n'eût point fait ce que l'un et l'autre firent dans ces deux contrées.

LETTRE XLII

A GiovANWi Vernaccia , à Péra.

Mon bien cher Giovanni, si je ne t'ai pa» écrit jusqu'à présent, n'en accuse ni moi ni personne; ne t'en prends qu'aux temps, qui ont été et qui sont tels encore qu'ils m'ont pour ainsi dire fait perdre jusqu'au souvenir de moimême. Ne crois pas cependant qu'ils aient eu le pouvoir de m'obliger à foublier : je ne cesserai de te regarder comme mon fils ; et ma personne et tout ce que je possède seront toujours à (on service. Tâche de te bien porter : conduis-toi en honnête homme; car ton bonheur ne peut que conîribiier au bonheur de ceux qui te veulent du bien.

Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 17 août 1515.

LETTRES FAMILIERES

LETTRE XLIIL

Au même.

Très-cher Giovanni, depuis quatre mois voilà fleux lettres que je t'écris : je suis vraiment affligé que tu ne les aies pas reçues. Ma crainte est que tu ne t'imagines que je néglige de t'écrire par oubli ou par indifférence; garde-toi bien de le croire. La fortune ne m'a laissé que des parents et des amis; je compte entièrement sur eux : mais j'ai plus de confiance encore en ceux qui , comme toi , me touchent de plus près; et j'espère que si la fortune t'envoyait quelque emploi honorable, tu t'acquitterais envers mes enfants de l'amitié qu'il m'a toujours été si doux de te témoigner,

Nicolas Macchiavelii.

Florence , le 19 novembre 1515.

LETTRE XLIV

Au même.

Mon bien cher Giovanni, me voilà devenu inutile à moi-même , à mes parents et à mes amis: c'est ainsi que l'a voulu mon malheureux sort. La santé est le seul bien qui me soit resté, ainsi qu'à tous les miens. Je prends mon mal en patience en attendant que je puisse ressaisir la bonne fortune, si jamais elle se présente : si elle ne veut pas venir, je tâcherai de m'en consoler. Mais , quelque soit mon sort, tu auras toujours dans mon cœur la place que tu y as occupée jusqu'à ce moment. Je suis tout à toi. Le Christ te garde.

Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 15 février 1515 (1516).

LETTRE XLV

Au même

Très-cher Giovanni, je t'ai déjà dit de ne iKîint t'étonner si je ne t'écris pas, ou .si je suis paresseux à te répondre: ce n'est pas que je t'aie oul)lié , ou que je ne fa.-^se plus le même cas de ton amitié : je te prise d'autant plus que tu es un de ces hommes dont l'e.stime se mesure au mérite: et comme tu as fait tes preuves de

brave et honnête homme, je dois t'aimer chaque jour davantage. Il entre même un peu de vanité dans mon amitié pour toi , car c'est moi qui t'ai élevé; c'est dans ma rjaison que tu as commencé la fortune que tu possèdes et celle que tu peux être dans le cas d'espérer. Mais contraint, par les malheurs que j'ai éprouvés et que j'éprouve, de me retirer à la campagne, je suis quelquefois des mois entiers sans me retrouver moi-même : il n'est donc pas étonnant que je néglige de te répondre. Mais lorsque tes affaires seront terminées et que tu pourras revenir . ma maison te sera toujours ouverte, comme par le passé, quoique désormais pauvre et disgraciée.

Nicolas Macchiavelli.

De ma Villa, le 8 juin 1517.

LETTRE XLM.

A LoDOVico AiAMAifHi, à Rome.

Mon cher et respectable Lodovico , je sais qu'il ne me faudra pas beaucoup de peine pour vous prouver à quel point j'aime Donato del Corno,et combien je désirerais faire quelque chose qui lui fût agréable. Vous ne vous étonnerez donc pas si je vous importune par amour pour lui; et je me gênerai d'autant moins, que j" crois pouvoir en agir ainsi avec vous, et que d'ailleurs son affaire est juste, et quodammodo pia.

Ledit Donato, un mois environ après le retour des seigne;:rs Médicis à Florence, soit comme ancien serviteur du seigneur Julien , soit qu'il y fût excité par la bonté de son cœur, porta audit .seigneur, et de son propre gré, cinq cents ducats d'or, en lui disant de s'en senir , et de les lui rendre quand il en aurait la facilité. Cinq ?nnées se sont écoulées depuis; et malipé la haute fortune où se sont élevés ces seigneurs, il n'a point encore été remboursé. Comme il .se trouve aujourd'hui un peu gêné, et qu*il a appris que ces jours pas.sés des dettes de ce genre avaient été acquittées, il a osé faire une réclamation, et a écrit en conséquence à Domenico Buoncn.segni, en lui envoyant copie ne la eéduleque Julien lui-même a écrite, ."\iais comme en confiant une semblable commission aux soins d'un homme qui comme l>omenico

CORRESPONDAINCE.

doit être accablé d'affaires, on court risque de la voir mourir dans l'ouMi lorsque Ton n'a personne à côté qui la fasse revivre, j'ai pris la hardiesse de vous en écrire deux mots, et de vous prier de vouloir bien prendre la peine den dire deux mots à Domenico. et de voir ensemble comment on pourrait ressusciter celte oblifçation. Veuillez, par amitié pour moi, mettre cette affaire au nombre des vôtres : outre que c'est un acte d'humanité et de justice, elle ne sera pas sans utilité pour vous. Je vous prie de me répondre quelques lignes làdessus.

J'ai kl ces jour.s derniers VOrlando Furioso de l'Arioste : c'est véritablement d'un bout à l'autre un très-beau poëme. dans lequel il se trouve une foule de passages admirables. Si l'auteur est à Rome, recommandez-moi à lui, et dites -lui que je me plains seulement de ce qu'ayant con.sacré le souvenir de tant de poètes,

il m'ait laissé de côté comme un ; et de ce

qu'il a fait à mon égard dans son Orlando, ce que je ne ferai pas pour lui dans mon Jne d'or.

Je sais que vous passez toutes vos journées avec le révérendissime de' Salviati, Filippo Nerli, Côme Rucellaï, Christophe Carnesecchi, et qijelquefois Antonio-Francesro degli Albizzi; que vous ne songez qu'à faire bonne chère , sans vous souvenir de nous, pauvres malheureux, qui mourons ici de froid et de sommeil. Cependant, pour paraître encore vivants, nous nous réunissons quelquefois., Zanobi Buondelmonte, Amerigo Morelli , Battisla délia Palla, et moi , et nous parlons de notre projet de voyage en France avec tant d'ardeur, que nous croyons être en chemin, et que nous avons déjà usé à moitié les plaisirs que nous en espérons. Or, pour y mettre un peu plus d'ordre , nous avons résolu d'en entreprendre un moins long en guise d'essai, et d'aller passer le carnaval à Venise : mais nous sommes incertains si nous n'anticiperons pas un peu notre voyage, et si nous ne ferons point un détour pour aller à Rome, ou si nous attendrons au retour, et si nous n'irons pas d'abord tout droit. Je désirerais que vous consultassiez Côme là-dessus, et que vou,s pussiez m'écrire ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je suis tout à votre service. Que le Christ vous garde!

Recommandez -moi à Piero Ardinghelli; j'avais oublié de vous le dire.

Nicolas Macchiavelli.

Le t7 décembre 1517.

LETTRE XLVIl.

A Giovanni Vernaccia, à Péra.

Très-cher Giovanni, ainsi que je te l'ai dit plusieurs fois , ne sois pas étonné si je t'écris si rarement ; car depuis ton départ j'ai éprouvé des chagrins si vifs et si multipliés, que je me vois dans l'impossibilité d'être utile aux autres, et encore moins à moi-même. Cependant, le peu qui me reste est tout à ton service; car, à l'exception de mes enfants, il n'y a personne au monde que j'aime autant que toi.

Nicolas Macchiavelli.

Florence, le 5 janvier 1517 (1518j.

LETTRE XLVIIL

A Nicolas Macchiavelli , à Carpi.

Très- cher Macchiavelli, certes c'est une bien belle résolution que celle qu'ont eue nos trèshauts consuls de l'Art de la laine de vous confier le soin de choisir un prédicateur : c'est comme si l'on avait chargé Pacchierotto, tandis qu'il était encore en vie, de trouver une femme belle et galante pour un ami. Je crois que vous les servirez selon leur attente; et votre propre honneur, qui ne manquerait pas d'être obscurci , si à l'âge où vous êtes parvenu

vous vous livriez ' ; car, ayant manifesté

pendant tout le cours de votre vie des sentiments contraires, on l'attribuerait bien plutôt à la faiblesse de l'âge qu'à vos bons sentiments. Je vous engage donc à terminer le plus tôt possible, parce qu'eu restant trop longtemps vous vous exposeriez à deux grands dangers : l'un

que ces ; l'autre, que l'air de Carpi ne

vous rendît hâbleur. En effet cette propriété, qu'on lui attribue depuis des siècles, est

* Le manuscrit de ces lettres ayant passé des mains de celui qui les avait recueillies dans celles d'une personne trop scrupuleuse , il s'y est Irouvé un grand nombre de passages effacés, que l'on aura ti-ouvés trop libres ou trop mordants; et comme l'écriture en avait été grattée, il a été impossible de rétablir le texte.

LETTRES FAMILIERES

encore la même aujourd'hui ; et si par malheur vous étiez logé dans la maison de quelque habitant de Carpi, votre d;mger serait sans remède.

Si vous avez rendu visite à l'évèque gouverneur, vous aurez vu un homme de la meilleure mine, et capable de vous enseigner mille bons tours. Je me recommande à vous.

FlLVNCESCO GUICCIARDINI.

Modène, ie 17 mai 1521.

LETTRE XLIX

A Francesco GuicciABDim.

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