MAGNIFIQUE ET RESPECTABLE SEIGNEUR
J'étais sur la garde-robe lorsque votre messager m'est arrivé. Je réfléchissais en ce moment sur les bizarreries de ce nmnde ; et j'étais emtière-
ment occupé à me figurer pour Florence un
à ma façon : je le voulais tel qu'il pût me plaire; et même dans ce choix je voulais montrer que j "étais ferme, ainsi que dans toutes mes autres opinions. Gomme je n'ai jamais manqué à ce que je devais à la république, et que toirtes les fois que j'ai pu la servir J^' lai fait . si ce n"est par mes actions, du moins par mes paroles et mes avis, ce n'est point dans cette occasion que je voudrais lui faire faute. Je sais, il est vrai , qu'en cette occurrence, comme en beaucoup d'autres, ma façon de voir diffère de celle de mes concitoyens : ils voudraient un prédicateur qui leur enseignât le chemin du paradis ; et je voudrais
en trouver un qui : ils désireraient de plus
que ce fût un homme sage, sincère et loyal ; et
je voudrais en trouver un plus J'avoue qu'il
serait beau , et tout à fait digne de lexcellence de nos temps , de rencontrer dans un seul moine toutes les qualités que nous sommes accoutumés à trouver dans un grand nombre ; car j'imagine que le vrai moyen dappreadre le chemin du paradis serait de connaître parfaitement celui de l'enfer, afin de l'éviter. Voyant en outre
quel est le crédit d'un qui se cache sous ,
il est aisé de conjecturer combien en obtiendrait un bon qui marcherait dans la vertu et non dans
la simulation Cette idée m'a séduit. J'ai
donc résolu de choisir le Rovajo; et je pense que s'il ressemble à ses frères et sœurs il sera bien notre fait. Je serais bien aise que vous m'en
dissiez votre façon de penser, si vous êtes dans le cas de m'écrire.
Je suis ici dans l'oisiveté : je ne puis exécuter ma commission que l'on n'ait nommé le général et les définiteurs; et je vais ruminant de quelle
manière je pourrais mettre parmi eux tant de ,
quils fissent ici ou ailleurs ; et si je ne perds
pas la tête,je compte réussir sans faute. Je pense que les conseils et l'appui de votre seigneurie me seraient extrêmement u'iles. Si donc vous pouviez venir jusqu'ici sous prétexte de vous promener, celane ferait pas de mal ; ou du moins en écrivant servez- moi d'un coup de maître. S'il vous était possible de ra'envoyer chacjue jour quelque exprès , comme vous l'avez fait aujourd'hui , vous produiriez plusieurs avantages : d'adord , vous m'éclaireriez sur ce qu'il est à propos que je fasse; et en second lieu vous augmenteriez l'estime que l'on a pour moi dans la maison en voyant les messagers se multiplier. Vous saurez qu'à l'arrivée de votre courrier, et en le voyant me saluer jusqu'à terre, et me dire qu'il avait été envoyé exprès en toute hâte, chacun se leva soudain, avec un air si respectueux et un si grand fracas, que toute la maison manqua d'aller sens dessus dessous. On s'empressa de me demander s'il y avait quelque chose de nouveau : et moi, de répondre gravement que l'emitereur était attendu à Trente ; que les Suisses avaient convoqué de nouvelles diètes ; que le roi de France, dont le dessein était d'aller trouver ce prince pour avoir une entrevue avec lui en avait été détourné par son conseil : de sorte que chacun restait bouche béante et le bonnet en main. Tandis que j'écris ils forment un cercle autour de moi ; ils sont émerveillés de me voir griffonner aussi longtemps, et me regardent comme un possédé; et moi , pour ajouter à leur étonnemént , j'arrête ma plume, je me rengorge ; et alors ils ouvrent une grande bouche, qu'ils ouvriraient plus grande encore s'ils pouvaient deviner ce que je vous écris.
Votre seigneurie sait que
Quant aux mensonges des habitants de Carpi, je suis en état de leur tenir tète à tous ; il y a déjà quelque temps que je me suis rendu si habile dans cette science, que je ne voudrais pas de FrancescoMartelli pour manœuvre: en effet, depuis un certain temps je ne dis plus ce que ' je crois ; et si même on me dit quelquefoi>s
CORRESPONDANCE
la vérité, j'ai bien soin de la cacher là où il est difficile de la retrouver.
je n'ai point parlé au gouverneur : il m'a paru iniuile de le faire, puisque j'avais trouvé raon lo^jCrnent. 11 est bien vrai que ce matin je Tai lorgné un instant à l'église pendant qu'il s'uccupait à examiner des tableaux. Il m'a paru de fort bonne mine ; et je dois croire que chez lui tout y répond, et qu'il est ce qu'il paraît être : aussi j'étais sur le point d'en prendre tout raon .soûl si j'avais eu votre lettre sur moi. Je n'ai cependant renoncé à rien encore ; j'attends demain que vous me conseilliez la manière de me conduire eu celte circonstance en m'envoyant un de vos archers : mais il faut qu'il ne cesse de courir , et qu'il arrive ici essoufflé et tout en eau afin que tout le monde en soit stupéfait. Agir ainsi , c'est me faire honneur ; et d'ailleurs cela donne un peu d'exercice à vos archers, ce qui , dans cette saison tempérée , est fort sain pour les chevaui. Je vous écrirais encore quelqueautre petite chose si je ne craignais de me fatiguer l'esprit , que je veux avoir demain le plus reposé qu'il 8oit possible. Je me reccomaude à votre seigneurie.
Nicolas Macchiavelli.
LETTRE L
A Nicolas IVIacchiavelli ,à Carpi.
MON TBÉS-CHER MaCCHIAVELLI ,
Lorsque je lis dans vos titres ceux d'ambassadeur de république et de moines , et que je songe avec combien de rois, de ducs et de princes vous avez autrefois négocié, je me rappelle Lysandre, à qui, après tant de victoires et de trophées, on donna le soin de distribuer la viande aux mêmes soldats qu'il avait si glorieusement commandés; et je me dis alors: Vous le voyez, quoique la physionomie des hommes change et que la même couleur ne fasse point partie de leur élément, toutefois les mêmes événements reviennent sans cesse, et il n'en arrive aucun que l'on ne l'ait vu autrefois; mais, comme tout change de nom et de couleur, ce ne sont que les sages qui les reconnaissent. Voilà en quoi l'histoire est bonne et utile, en remettant devant nos yeux, et en nous faisant connaître et voir ce que nous n'avons ja-
mais ni vu ni connu. Il en résulte ce syllogisme de moine : Que l'on ne saurait trop louer celui qui vous a commandé d'écrire nos annales, ni trop vous exhorter à exécuter avec soin l'office qui vous a été confié. Je crois que l'ambassade dont vous êtes charp,é en ce moment ne vous sera pas inutile; car, dans ce loisir de trois jours, vous aurez exprimé tout le suc de ces gens à sandales , et vous pourrez vous en servir comme d'un modèle, en le comparant ou en l'appareillant à quelques-unes de vos formes. Pour vous être utile , j'ai cru ne pas devoir perdre de temps, ni repousser la fortune tandis qu'elle vous est favorable ; et en conséquence j'ai suivi le style de vous dépêcher un messager qui , s'il n'est pas bon à autre chose , servira du moins demain soir à vous faire manger une tourte de plus à votre souper.
Je pe suis point émerveiUé de votre prédicateur Rovajo : autant que je puis le comprendre, il ne boit pas du même vin que vous. Je ne puis donc louer votre choix qui ne me paraît répondre ni à votre jugement accoutumé ni à celui des autres : d'autant plus que vous étant toujours montré éloigné de l'opinion commune et inventeur de choses nouvelles et inusitées , je suis persuadé que vos seigneurs les consuls , ainsi que tous ceux qui ont connaissance de votre mission, s'attendent que vous allez leur ramener un de ces frères , qui , comme on dit , sont introuvables. Toutefois il vaut bien mieux conclure sans délai et terminer la plaisanterie de la séparation , que de retarder encore votre retour ici où vous êtes attendu avec la plus vive impatience. Je me recommande à vous.
Francesco Glicciardini, gouverneur.
Modène, le 18 mai 1521.
LETTRE Ll.
A Fbancesco Gcicciardini , à Modène.
Je puis vous assurer que la fumée en est montée jusqu'au ciel: il n'est personne dans la maison ni dans le voisinage à qui la mine hors d'haleine de votre messager et l'énorme paquet de lettres dont il était chargé n'ait pour ainsi dire fait perdre l'esprit. Pour ne point paraître ingrat envers Gismondo, je lui ai montré le traité conclu entre les Suisses et le roi : cet
événement lui a paru extrêmement important. Je lui ai parlé de la maladie de l'empereur et de la principauté qu'il voulait acheter en France : il en est devenu tout ébahi. Malgré tout cela, je crois qu'il se doute qu'on se moque un peu de lui ; car il garde son quant à soi , et il ne comprend point comment on peut écrire des lettres longues comme des bibles, dans ces déserts d'Arabie où il ne se trouve que des moines. Je ne dois pas, j'en suis certain, lui sembler cet homme rare sur le compte duquel vous avez écrit de si belles choses, car je ne bouge pas du logis , et je ne fais que dormir, lire ou me taire. Je pense qu'il s'aperçoit que vous vous moquez de moi et de lui. En conséquence il va me tâtant , et moi , je lui lâche quelques motii qui n'ont aucun rapport à ses demandes ; je me jettesur le déluge que l'on nous annonce , sur le Turc qui doit passer en Italie; je lui demande s'il serait à propos de faire une croisade , et autres fariboles semblables de nos vieux radoteurs; je crois qu'il meurt d'impatience de s'expliquer de vive voix avec vous , afin de mieux savoir à quoi s'en tenir, ou de vous quereller de ce que vous lui avez mis entre les mains une poix aussi tenace , car j'embarrasse toute sa maison, et je le tiens pour ainsi dire cloué chez lui. A mon avis cependant il compte que ce jeu ne saurait durer ; il continue en conséquence à me faire faire bonne chère ; il m'empâte , et moi je m'en donne pour six chiens et pour trois loups, et je dis, quand je dîne : «Ce matin je gagne «six Jules *»; et quand je soupe: «Ce soir j'en a gagne quatre. » Cependant je ne lui en ai pas moins d'obligation, non plus qu'à vous; et s'il vient jamais à Florence, je veux le régaler à mon tour : en attendant vous voudrez bien le lui dire de ma part.
Ce traître de Rovajo se fait tirer la manche, et s*aniuse à faire des façons : il craint , dit-il , de ne pouvoir venir, parce qu'il ne sait comment s'y prendre pour prêcher, ayant peur d'aller en galères comme le pape Angélique; il ajoute qu'on ne lui a fait honneur à Florence de rien de ce qu'il avait dit ; que la dernière fois qu'il y avait prêché, il avait ordonné à toutes les catins de ne se montrer dans la ville qu'avec un voile jaune, et que sa sœur lui écrit qu'elles
LETTRES FAMILIÈRES
> Monnaie de Toscane.
continuent à se montrer comme bon leur semble, et qu'elles remuent la queue plus que jamais; ce dont il se plaint beaucoup. J'ai tâché de le consoler, en lui disant de ne pas s'étonner, parce qu'il est d'usage dans les grandes villes de ne jamais garder constamment une même résolution, de faire aujourd'hui une chose, et de la défaire le iendeiiiaiu : je lui ai cité l'exemple de Rome et d'Athènes; et je l'ai si bien endoctriné qu'il m'a presque promis. Ma prochaine lettre vous dira ce qui en est résulté.
Ce matin ces moines ont enfin nommé leur général : c'est le Soncino, qui jusqu'à présent passe pour un honnête homme et pour un moine éclairé et vertueux. Je serai présenté ce soir à leurs paternités, et j'espère terminer ma négociation demain dans la journée : jusqu'à cet heureux moment, chaque heure va me paraître longue comme mille. A mon retour, je resterai tout un jour avec votre seigneurie. Quœ vivat et regnet in sœcula sœculorum, Nicolas Macchiaveui.
LETTRE LH
Â.U même.