SEIGNEUR PRESIDENT
Je ne me rappelle jamais votre seigneurie, et je me la rappelle à toute heure, sans penser à ce qu'il faudrait faire pour accomplir vos désirs relativement à ce que je sais qui vous intéresse le plus. Parmi toutes les fantaisies qui me sont venues en tète , il en est une sur laquelle j'ai résolu de vous écrire, non pour vous donner des conseils, mais pour vous indiquer un chemin dans It'quel vous saurez marclier mieux qu'un autre. Filippo Strozzi se trouve chargé de fils et de filles; et de même qu'il cherche à faire honneur à ses fils, il lui a paru convenable de chercher à établir honorablement ses filles : il a pensé , comme tous les hommes sages , que c'était a l'aînée à montrer aux autres le chemin. Parmi les jeunes gens de sa connaissance, il jeta ses vues sur un fils de Giuliano Cappoai , et voulut la lui donner en mariage avec quatre mille florins de dot. Ce projet ne put lui réussir, parce que Giuliano n'avait pas cru devoir y consentir. N'espérant plus alors faire rien de bon par lui-même, s'il se j)résentait d'aboi d avec une dot qu'il ne pourrait pas réaliser, il eut recours aux bontés et aux grâces du pape ; et d'après les conseils de Sa Sainteté, il entra en pourparler avec Lorenzo Ridolfi , et conclut l'affaire au moyen de huit mille ducats de dot, dont le pape paya quatre mille, et lui les quatre
nulle auires. Paoio Vettori voulaiit conclure un
mariage honorable et tout son bien ne suifisant j vable de tout ce qui voub est arrivé. Doilleur^
pas pour foinier une dot convenable, il eut également recours au pape , qui , pour faire plaisir à Paolo, lui fit présent de dix mille florins du sien.
Mou cher président , si vous étifz le premier à rompre la glace pour cheminer de ce côté , je serais sans doute un de ceux qui hésiteraient à vous conseiller ce parti : comme la route vous a été déjà tracée par deux hommes qui, par leuj" qualité, leur mérite, et toutes les considérations humaines, ne vous sont supérieurs en rien , je vous engagerai sans cesse à faire hardiment, et sans nulle considérât ion, ce qu'ils ont fait eux-mêmes. Filippo a gagné au service du pape cent cinquante mille ducats , et il n'a pas ciaint de prier le pape de venir à son secours dans les embarras où il s'est trouvé : vous avez bien moins de craintes à avoir, vous qui n'en avez pas gagné vingt mille. Paolo a été aidé une infiniti' de fois , et par une infinité de moyens , non-seulem.enl en emplois, mais de la propre bourse du pape ; et malgré cela il ne s'est point gêné pour demander à Sa Sainteté de venir à son secours dans cette circonstance : vous devez être bien moins arrêté dans votre demande, puisque tout ce que vous avez fait a toujours tourné à l'avantage et à l'honneur du pape sans lui avoir jamais rien coûté. Je ne veux vous rappeler ni Palla Ruccellaï, ni Bartolomeo Valori , ni une foule d'autres, au secours desquels est venue la bourse du pape. Je voudrais que ces exemples vous excitassent à demander avec confiance, et à compter sur le succès. Ainsi donc, si j'étais à votre place, j'écrirais une lettre à votre homme d'affaires à Rome . pour qu'il la lût au pape, ou j'écrirais à Sa Sainteté même, et je ferais présenter ma lettre par mon agent, auquel j'en enverrais secrètement une copie en le chargeant de tâcher d'obtenir une réponse. Je désirerais que cette lettre ponàt que vous vous êtes fatigué dix années pour vous fjire honneur et vous rendre utile, et que vous vous flattez d'avoir assez bien réussi sur ces deux points, quoique vous n'y soyez parvenu cependant qu'au prix de travaux multipliés et de très-grands dangers; de quoi vous rendez grâces à Dieu, d'abord , puis à l'heureuse mémoire du pape Léon X, et enfin aux bienfaits de Sa Sainteté, auxquels vous \( us reconnaissiez rede-
UA^CClIIAVtLU. U.
674 CORRESPONDANCE
vous savez fort bien que quoiqu'un homme se soit tiré heureusement de dix affaires honorables, il lui suffit d'échouer dans une, surtout lorsqu'elle est de quelque importance, pour lui faire perdre le fruit de toutes les autres; persuadé en conséquence que vous avez rempli tous les devoirs d'un homme de bien , vous ne voudriez pas échouer dans l'un des plus essentiels. Après ce préambule , je ferais connaître à Sa Sainteté quelle est votre position ; je lui dirais que vous n'avez point d'enfants mâles ; que votre famille se borne à quatre filles; que le temps est venu de marier l'aînée , et que si vous ne rétablissez pas d'une manière qui réponde à toutes vos antres actions , vous croirez n'avoir rien fait de bien jusqu'à ce moment. Faites-lui sentir que la seule chose qui s'oppose à votre juste désir, ce sont les mœurs corrompues et les usages pervers du temps qui ont amené les choses au point que, plus un jeune homme est noble ou riche , plus il exige une dot considérable , et qu'il regarde comme un déshonneur de ne pas en obtenir une immense et hors de toute proportion ; de sorte que vous ne savez comment surmonter cette difficulté, tout ce que vous pouvez faire étant de donner une dot de tiois mille florins : or, pour quatre filles il vous en coûterait douze mille, ce qui est tout le fruit des économies que vous avez amassées à vos risques et périls, et au prix de vos sueurs ; que ne pouvant aller au delà , vous avez reconnu que ce n'est que la moitié de la dot qu'exigent aujourd'hui les jeunes gens ; et que ne voyant pas d'autre moyen de sortir d'embarras, vous avez pris la hardiesse de tenter ce que ses serviteurs les plus dévoués et les plus fidèles au nombre desquels vous vous comptez, n'avaient pas craint de faire, c'est-à-dire de recourir aux bienfaits de Sa Sainteté, persuadé qu'elle ne voudra pas vous refuser ime grâce qu'elle a accordée à tant d'autres. Je lui découvrirais ici quel est le jeune homme que vous avez en vue, comment vous savez que le seul obstacle qui s'oppose à ce mariage est la dot, obstacle que Sa Sainteté peut seule surmonter; je la supplierais, et je la presserais dans les termes les plus puissants, que vous savez si bien trouver, pour lui faire sentir quel prix vous attachez â cette affaire ; et je suis intimement convaincu que si à Rome l'on con-
duit cette négociation de la manière- qu'on le
peut , il est impossible de ne pas réussir.
Ne vous manquez donc pas à vous-même. Je vous engagerais même , si le temps et la saison le permettaient, à envoyer à Rome votre Giro lamo ; car toute la difficulté consiste à demander avec hardiesse, et à montrer du mécontentement en cas de refus. Les princes accordent volontiers de nouveaux services à ceux auxquels ils en ont déjà rendu d'anciens : ils ont si peur de perdre par un refus l'avantage des bienfaits passés, qu'ils s'empressent d'en prodiguer de .nouveaux lorsque l'on s'y prend de la manière dont je voudrais que vous vous y prissiez. Je m'en repose sur votre sagesse.
Le Morone ^ s'est laissé prendre, et le duc de IMilan est à bas : or, comme ce prince a vainement attendu le chapeau, tous les autres l'attendront de même; c'est maintenant une chose inévitable : Sic datum desuper.
Je vois revenir les fleurs de lis d'Jlagna^ et son vicaire , etc. : IVosti versus , cœleraper te ipsam lege.
Poumons, passons encore une fois un joyeux carnaval ; préparez un lo|- ement à la Barbera au milieu de ces moines ; et s'ils n'y perdent pointla téte.je n'en veux pas un denier. Recommandez-moi à la Maliscolta. Voyez à quel point en est la comédie , et quand vous avez le projet de la jouer.
On a portéjusqu'à cent ducats mes honoraires
* Jérôme Morone, né vers l'aa 1450, était le chancelier des derniers ducs de Milan et l'un des plus habiles négociateurs de sou temps. Après avoir favorisé de tout son pouvoir le rétablissement des Sforza dans Milan et fait soulever le Milanais contre les Français, il s'aperçut qu'il n'avait fait que favoriser l'ambition de Charles-Quint. 11 résolu! de secouer le joug des impériaux : il proposa en conséquence aux Vénitiens et au pape de s'unir à la France. Il voulu! aussi gagner Pescaire, général de l'empereur, dont on soupçonnait la fidélité, et lui offrit de le rendre maître du royaume de Naples. Pescaiie eut l'air d'entrer dans ces projets; et Morone s'étant rendu près de lui, il le fit arr<^;er et jeter dans une prison à Pavie. C'est de cet événement que Macchiavelli parle en cet endroit. Par la suile, le connétable de Bourbon délivra Morone pour vingt mille florins, lui donna sa confiance, et le prit pour secrétaire et premier conseiller. Il fut l'un des principaux médiateurs du traité qui rendit la liberté au pape Clément Vil, après la prise de Rome. En 1528, il fut élu duc de Bovino, dans le royaume de Naples, et mourut subitement au siège de Florence, en 1529, à Y&)^< de quatre-vingts ans.
* Dante, Purg., c. xx, v. 80.
LETTRES FAMILIERES
pour écrire l'histoire. Je commence à me remettre en train d'écrire , et je soulage mon cœur en accusant les princes qui ont tout fait pour nous conduire au terme où nous sommes parvenus. Falete.
Nicolas Macchiaveixi.
LETTRE LXI
Au même
SEIGNEUR PRÉSIDEJJT .
J'ai retardé jusqu'à ce jour de répondre à votre dernière lettre , parce que je ne croyais pas que cela vous importât beaucoup , et que je suis resté fort peu de temps à Florence. Aujourd'hui que j'ai vu votre maître d'écurie et que je puis vous adresser mes lettres sans rien craindre, je ne différerai pas davaniaf^e. Je ne puis nier que les considérations qui vous font balancer s'il est bien ou non de tenter l'affaire en question , comme je vous l'ai indiqué, ne soient puissantes et parfaitement raisonnées ; toutefois je vous dirai ma façon de penser : c'est que l'on échoue aussi bien par excès de délicatesse que par excès d'indiscrétion , et que même ce dernier défaut est bien souvent le plus avania,qfeux. Si Filippo et Paolo avaient eu ces scrupules , ils n'auraient pu faire ce qu'ils voulaient; et si Paolo n'a plus de filles qui montrent l'exemple aux autres , Filippo en a encore ; et il n'a même pas cru que l'on eût traité la première comme il le méritait. Je ne sais d'ailleurs si ce que vous dites est fondé : que ce serait placer la première en paradis pour mettre les autres en enfer ; puisqu'une fois cet établissement fait , je ne vois pas en quoi votre condition avec une fille de moins serait pire qu'elle ne l'est maintenant avec toutes. Je crois qu'elle serait meilleure; car vos gendres futurs , outre qu'ils vous auraient , posséderaient un beaufrère qui leur ferait honneur ; vous pourriez même en trouver de moins intéressés et d'un rang plus honorable : lors même que vous n'en trouveriez pas de cette espèce pour les autres (et soyez assuré que vous en trouverez), vous n'auriez rien à craindre du moins pour l'aînée. Enfin j'attaquerais le pape dans (ous les sens; et si je n'en venais pas à une demande formelle du prenaier coup, je m'en expliquerais en gros:
je lui dirais généralement l'objet de mes sollicitudes; je le prierais de venir à mon aide; je verrais dans quelles dispositions il se trouverait, et je m'avancerais ou je reculerais, selon qu'il se conduirait avec moi. Je me contenterai de vous rappeler le conseil que Roméo donna au duc de Provence qui avait quatre filles : il l'engagea à marier la première d'une manière honorable, en lui disant qu'elle servirait de règle et d'exemple pour les autres; de sorte que le duc la maria au roi de France, et lui donna pour dot la moitié de la Provence. Par ce moyen il parvint à unir les autres à trois rois, sans être obligé de leur donner une dot considérable; c'est ce qui a fait dire au Dante :
// eut quatre filles , qui furent toutes reines; et il dut cet avantage à Rongée , pèlerin obscur et inconnu.
Je suis charmé d'entendre les querelles de ces moines : je ne veux pas les décider ici, mais sur les lieux ; et nous nous entendrons ensuite avec ceux qui nous conviendront le mieux. Mais je saurai bien vous dire que si sur leur renommée on se met déjà en discorde , leur présence fait qu'on se prend aux cheveux.
Je n'ai rien à vous dire des affaires de ce monde. Chacun semble glacé par la mort du duc de Pcscaiie : en effet il était question- de nouveaux accords et d'autres choses semblables; mais depuis sa mort, il paraît que i'autre (le pape) s'est im peu rassuré : or, comme il semble qu'il a gagné du temps, il en laisse prendre également à son ennemi; et j'en tire la conséquence que de ce cô(é-ci on ne prendra aucune résolution honorable et courageuse pour se défendre, ou du moins pour mourir avec honneur, tant est grande la terreur que je vois régner parmi nos citoyens, et tant je les vois peu disposés à faire la moindre résistance à quiconque voudra les engloutir ! Tous sont de même ; et qui essayerait d agir d'accord avec eux n'obtiendrait d'autres résultats que ceux qu'on a vus jusqu'à ce jour. ÎVicoLAS Macchiavehi.
Florence, le 19 décembre 1-525.
676 CORRESPONDANCE
LETTRE I XÎI.
A Nicolas Macchiavm.u.
Je comniPiicerai par vous répondre ,snr l'article de la comédie , qui, à ce qu'il me semble, n'est pas l'a^^faire la moins iiDportanle que nous ayons entre les mains : c'est du moins une néjîociation qui est en notre pouvoir, et nous ne risquons pas de perdre notre temps en nous en occupant : d'ailleurs, je pense qu'au milieu des troubles qui nous environnent un peu d'amuseraent es[ plas nécessaire que jamais. J'apprends que les acteurs sont partis; en conséquence je les verrai sous pou de jours. Comme ils ne sont pas d'accord sur l'argument, qu'ils ne peuvent comprendre, ils en ont fait un autre que je iie connais point encore : mais je le connaîtrai bieîilôt; et comme je désire qu'il ne soit point à l'eau froide, je suis d'avis que vous ne fcri;z pas mal d'en composer un autre un peu plus à« portée de l'intelligence des acteurs et dans lequel ils seront plutôt dépeints que vous. Mon intention étant qu'il soit achevé avant le carnaval, il serait nécessaire que vous vinssiez avant la fin du mois de janvier, et que votre projet fût de rester ici jusqu'au carême; les logemeni.spour votre compagnieseronl tous disposés : mais, de gi âce, faites-moi connaître votre résolution et sérieusement; car ce ne sont pas là des choses à négliger; je vous avoue même que je ne me serais point embarqué dans cette nouvelle entreprise, si je n'avais regardé votre arrivée comme une chose certaine.
Je ue sais que dire des affaires publiques : j'ai perdu entièrement la carte; et comme j'entends crier de tous côtés contre le plan que je désapprouve, il est vrai, mais qui n'en est pas moins nécessaire, je n'ose plus parler. Si je ne me trompe, chacun sentira mieux les inconvénients de la paix lorsque le moment de faire la guerre sera passé. Je n'ai jamais vu personne qui, à l'approche du mauvais temps, ne cherche ii se mettre à l'abri : il n'y a que nous qui voulions l'attendre au milieu du chemin et à découvert. En conséquence si qiiid adversi accident, on ne pourra pas dire que l'on nous ait arraché la souveraineté, mais que tutpiter elapsa sit de manibiis.
Vous êtes cause que j'ai cheiché un Dan le par toute la Iviuiagiie, afin de tr'..uvoi" !e cuate, ou
plutôt l'histoire de Romée. Enfin je suis parvenu k trouver le texte, mais je n'ai pu découvrir la glose. Je pense que c'est une de ces choses dont vous avez les mains plei-i^es ; sed ad rem nostram , vos conseils sont apud me tanti pondevlc qu'ils n'ont pas be;^in d'une autorité étrangère. D'ici à un mois lu deux le temps ne me paraît nullement propre à ces sortes d'affaires; je crois, et je suis même convainc:' . îjue les cerveaux ne sont pas plus solides que le:- ar;nes : j'aurai donc le temps d'y réfléchir mûrement. En attendant, s'il se pré* sentait quelque occasion favorable je sais que vous n'oublieriez pas les devoirs de l'amitié: et je me reconmiande à vous en attendant réponse.
FllANCESCO GmCCIARblM.
faenza. le 20 décenibie 1525.
! JiTTRE LXIII.
A FRANttSto GuicciAKDira.
SEIGNEUR PRÉSIDEINT ,
J'espérais commencer en joie cette lettre en réponse à la dernière de votre seigneurie; et il faut que je la commence dans la douleur. Chacun avait vu avec la plus vive satisfaction la naissance de votre neveu; et il ftiut que sa mère meure presque dans le même instant! Eile ne pouvait s'attendre à ce coup; et Girolamo nt méi'itait pas d'en être frappé. Mais, p.uisque telle est la volonté de Dieu , tâchons de nous résigner, et ne pensons que le moins que noas pourrons aux malheurs qui sont sans remède.
A l'égard de la lettre de votre seigneurie, en commençant par l'endroit où vous dites que vous voulez vivre joyeux au milieu de toutes les tracasseries, etc., je vous dirai d'abord que je viendrai sans faute , et que rien ne peut m'en empêcher qi'.'une maladie , dont Dieu me ;;arde; que j'arriverai à la tin de ce mois et à l'époque que vous m'indiquerez. Quant à la Barbera et aux chanteurs, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je cois pouvoir vous les emmener à bon compte : je vous en préviens, parce qu'elle a certains amants qui pourraient l'en empêcher; mais si l'on use de dilii',ence ils resteront tranquilles. La preuve que nous avons pensé fi vous, c'est que nous avons fait cinq nouvelles chansons re!at:v;]s à la comédie : on les a n)ises en