MAGNIFIQUE ET RESPECTABLE FEANCESCO
J'ai tant tardé à vous écrire que votre seigneurie m'a prévenu. Le motif de mon retard
CORRESPONDANCE
est que, croyant la paix conclue, je pensais que vous étiez sur le point de retourner dans la Romajjne ; et je me réservais à vous parler de vive voix, quoique j'eusse la lète remplie de rêveries dont j'ai exhalé une partie, il y a cinq ou six jours .ivec Filippo Strozzi; je lui écrivais sur toute autre chose, lorsqu'il me prit fantaisie dVntr«M" en danse avec lui sur ces matières. Je discutai les trois hypothèses suivantes : la première, que malgré l'accord qui venait d'être conclu , le roi n'obtiendrait pas sa liberté; la seconde, que si le roi devenait libre, il garderait sa parole; la troisième, qu'il ne la tiendrait pas. Je ne dis pas quel était mon sentiment sur ces trois hypothèses; je conclus seulement que, dans tous les ras, l'Italie aurait la guerre; et je n'ai pas proposé sur cette {çuerre aucune mesure. Maintenant que votre lettre m'a fait connaître votre désir, je vous dirai ce que j'ai cru devoir lui taire, et avec d'autant plus de plaisir que vous me le demandez vous-même.
Vous voulez savoir quelle est celle de ces trois suppositions que j'adopte. Je vous répondrai que je ne puis m'ôler de l'idée la ferme persuasion où je suis que le roi ne recouvrera pas sa liberté; car chacun est convaincu que si ce prince était homme à faire ce qu'il peut, il fermerait à rcmperem- tous les chemins pour parvenir à ce degré d'élévation que ce dernier ne cesse d'avoir en vue. Je ne vois ni d'occasion ni de motif pour décider l'empereur à laisser le roi en liberté; et, selon moi, il n'aurait pu consentir à le délivrer qu'autant que son conseil eût été corrompu (et l'on sait que les Français sont passés maîtres dans l'art de corrompre), ou qu'il eût vu entre l'Italie et la France un rapprochement infaillible, auquel il n'eût pu .s'opposer qu'en délivrant le roi , dans la croyance qu'en le délivrant ce prince tiendrait ses engagements. De son côté, le roi n'aura pas épargné les promesses; et pour mieux assurer l'empereur qu'il les observerait, il aura dû lui montrer toutes les raisons qu'il a de se plaindre des Italiens et tous les autres motifs qu'il pouvait alléguer pour le convaincre de sa fidélité. Cependant, malgré tout ce qu'on pourrait dire , l'empereur n'en sera pas moins un fou si le roi sait être sage ; mais je doute qu'il veuille lètre. D'abord, jusqu'à présent , j'ai vu que tous les mauvais partis que prend l'empereur n'ont pu lui nuire, et que tous
les bons qu'a pris le roi ne lui ont servi à rien. Je veux bien, comme je viens de le dire, que le parti de délivrer le roi soit mauvais pour l'empereur, et que celui de tout promettre pour obtenir la liberté soit avantageux pour le roi : néanmoins, si le roi adopte ce parti, il deviendra mauvais pour lui , tandis que celui de IVmpereur sera bon. J'ai déjà écrit à Filippo les motifs qui détermineront le roi à tenir sa parole : ils con sistent dans l'obligation où il est de laisser son fils prisonnier; car s'il venait à la rompre, il faudrait qu'il achevât d'épuiser son royaume, qui ne l'est déjà (jue trop ; qu'il accablât sa noblesse, qu'il l'envoyât en Italie, et qu'il se jetât de nouveau dans des entreprises que l'expérience du passé ne peut lui faire envisager qu'avec effroi ; et d'ailleurs ces mesures n'auraient pour but que de venir au secours de l'Église et des Vénitiens, qui n'ont cessé de travailler à sa ruine.
J'avoue, comme je vous l'ai déjà écrit et vous l'écris encore, que le roi doit avoir de grands motifs d'irritation contre les Espagnols, mais que ceux qui l'animent contre les Italiens ne sont guère moins puissants. Je sais bien qu'on pourrait dire là-dessus avec fondement que si, parce motif de haine, il laissait ruiner l'Italie, il courrait risque de perdre son royaume. Mais la question est de savoir comment il entendra la chose ; car à peine sera-t-il libre qu'il va se trouver entre deux difficultés : l'une de se voir enlever la Bourgogne et l'Italie et de rester à la merci de l'empereur; l'autre, pour éviter cet inconvénient , de devenir parjure et pour ainsi dire parricide. Et il s'exposerait à ce double danger pour être utileà des alliés infidèles ou inconstants, qui, fût-il même vainqueur, ne manqueraient pas de saisir le plus léger prétexte pour lui faire perdre le fruit de sa victoire. Je m'en tiens donc à l'opinion , ou que le roi restera prisonnier , ou que, s'il devient libre, il gardera sa parole; car la crainte de perdre son royaume, après avoir perdu l'Italie, doit agir sur cette cervelle française autrement que sur une autre. D'ailleurs il ne pourra s'imaginer que tout s'évanouisse en fumée, et il se persuadera sans doute pouvoir être encore de quelque utilité à l'Italie, lorsqu'elle aura expié un peu ses péchés , et que lui, de son côté, aura recouvré son fils et réparé ses forces. Du reste, si ces deux princes étaient convenus entre eux de partager leur proie, ce serait
LETTRES FAMILIÈRES
un motif de plus pour que le roi gardât sa parole; mais alors l'empereur serait d'autant plus fou de remettre en Italie celui qu'il en aurait chassé, pour que ce dernier l'en chassât à son tour.
Je vous dis ce que je crois qui est; mais je ne dis pas que ce soit le meilleur parti que le roi puisse prendre; car il faudrait qu'il mît de nouveau en péril, lui , ses enfants et son royaume, pour abaisser un puissance aussi odieuse, aussi effrayante et aussi dangereuse. Je crois cependant qu'on pourrait opposer à ce danger les remèdes suivants : faire en sorte qu'aussitôt le roi libre, il se trouvât auprès de lui un personnage qui, par son rang, ses conseils et l'autorité de ceux qui l'enverraient, dût lui faire perdre le souvenir de ce qui s'est passé et l'engager à songer aux événements qui se préparent; qui lui montrât le concours de toute l'Italie , et lui fît voir la partie gagnée dès le moment qu'il voudrait se montrer un roi indépendant, tel qu'il lui convient d'être. Je crois que la persuasion et les prières seraient utiles, mais les faits le seraient bien davantage.
Voici là-dessus ce que je pense. Je suis convaincu que, de quelque manière que tournent les choses , la guerre ne tardera pas à éclater en Italie; conséquemraent il faut que les Italiens tâchent d'avoir les Français de leur côté : s'ils n'y peuvent réussir, ils doivent penser à la manière dont ils ont à se conduire. Il me semble que dans ces circonstances il n'y a qu'un des deux partis suivants à prendre : ou de rester à la merci du premier venu, et d'aller à sa rencontre avec de l'or afin de se racheter; ou de s'armer réellement, et de s'appuyer du mieux possible sur la force des armes. Quant à moi , je ne crois pas qu'il suffise de se racheter et d'offrir son argent : si ce moyen était suffisant, je dirais, arrètons-nous-y , et ne pensons point à autre chose ; mais à quoi cela peut-il servir ? Ou je suis tout à fait aveugle, ou ils nous prendront d'abord notre argent, et ensuite la vie, de manière que, lors même que nous ne parviendrions pas à nous défendre, ce serait du moins une espèce de vengeance pour nous de ne laisser au vainqueur qu'un pays ruiné et ravagé.
Ainsi donc je juge qu'il n'y a pas un moment à perdre pour prendre les armes, et qu'il ne faut point attendre que la France se déclare, car
l'empereur a déjà en Italie ses tètes d'armée; ses autres troupes sont placées de manière qu'il peut faire la guerre à son aise et lorsqu'il lui plaît. Mais si nous voulons lui résister, il nous convient également de faire une tête d'armée, ou simulée ou réelle, sans quoi nous nous éveillerons un beau matin tout déconcertés. J'approuverais beaucoup de faire une tète d'armée simulée, et je vous dirai là-dessus une chose qui vous paraîtra folle : c'est un projet qui peut être téméraire ou ridicule; mais les temps actuels réclament des résolutions audacieu.ses, inusitées, étranges; tous ceux qui connaissent les affaires de ce monde savent jusqu'oii va l'inconstance et la sottise des peuples; et cependant, quoiqu'ils sachent comment ils sont bâtis , on entend dire souvent que l'on a fait ce qu'on devait faire.
Il y a quelques jours qu'il n'était bruit dans Florence que du projet qu'avait le seigneur Giovanni de Médicis de lever une compagnie d'aventuriers pour faire la guerre du côté où ils trouveraient le plus d'avantages. Ce bruit m'a montré que le peuple indiquait le parti qu'il convenait de prendre. Je crois que tout le monde est persuadé qu'il n'y a parmi les Italiens aucun capitaine que les soldats suivissent plus volontiers , et que les Espagnols redoutent tout à la fois et estiment davantage. Chacun, en outre, regarde le seigneur Giovanni comme un guerrier plein d'audace, d'activité, de vastes conceptions , et qui sait mieux que personne prendre une résolution grande et généreuse. On pourrait donc, en renforçant secrètement sa troupe , l'aider à lever cette compagnie, et y enrôler le plus de cavaliers et de fantassins qu'il serait possible. Les Espagnols s'imagineront que c'est une ruse, et ils se méfieront du roi aussi bien que du pape , puisque Giovanni est à la solde du roi; et si ce projet s'exécutait, il ferait bientôt tourner la tête aux Espagnols et donner le change à leurs projets; car ils s'imaginent peut-être ruiner sans obstacles la Toscane et les États de l'Église. D'un autre côté, cela pourrait déterminer le roi à changer d'idée, à rompre son traité et à recommencer la guerre, en voyant qu'il a à s'entendre avec des forces réelles et qui appuient leurs conseils par des actions.
Si , en cas de guerre , ce remède est sans effet , je ne sais plus ce qu'il faut faire. Quant à moi , je n'en connais pas d'autre ; et tenez-
CORRESPOADAiVCE.
vous pon!" sfir que si \c roi n est pas poussé par force, par nécessité et par des faits bien réels, il observera les traités, et vous laissera dans la détresse, parce qu'étant venu pltisirurs fois en Italie, et vous ayant vus toujours vous déclarer contre lui, ou rester spectateurs de sa querelle, il ne voudra pas que la même chose lui arrive une autre fois *.
La Barbera doit se trouver à Modène; de quelque manière que vous puissiez lui faire plaisir, je vous la recommande, car j'en suis beaucoup plus occupé que de l'empereur.
Nicolas Macchiavelli.
Le 15 mars 1525 (1526).
LETTRE LXV
A NiCOtAS Macchiayeui *.
Mon cher Nicolas, je ne voudrais pas pour rien au niond" que vous pussiez vous inia^jiner que, parce que je vous réponds tard, ou que je ne vous réponds pas du tout , je ne fais aucun compte de votre amitié. C'est une chose toute naturelle; c'est même un devoir d'eslimer ceux dont on sait que l'on possède Testine; et ceux-là encore méritent qu'on fasse d'eux le plus grand cas , qui, à l'amitié et à l'afFection profonde qu'ils vous portent, ajoutent des qualités et des vertus telles que ceux qui ont le bonheur d'être leurs amis doivent chercher à obtenir leur intimité: or, vous tenez âmes yeux le premier rang parmi les hommes de cette espèce. Mais l'intimité qui règne entre nous me paraît devoir bannir toutes ces cérémonies; et c'est pourquoi je prends ou je quitte la plume pour vous répondre , selon que j'y trouve mes aises. Si vous acceptez mon excuse comme je vous la présente, je continuerai à en agir de même lorsque je recevrai de vous de sembla-
' Dans cette lettre, ainsi que dans la précédente, il est fait allusion à rarrangement que François I"^*", fait prisonnier à la bataille de Pavie, conclut à Madrid avec l'empereur Charles-Ouint, pour obtenir sa liberlé.
* Pliitippe Strozzi, l'auieur de celle lettre, après avoir été dans l'intimité des Médiris et du pnpe Clément, VII, prit ensuite les armes contre Côme l^"", grand duc de Florence. Fait prisonnier à INIoniemnrlo . il fut trouvé mort, ou plutôt assassiné dans son cachot. Son iils, Pierre Strozzi, maréchal de France, mourut d'un coup de canon sous les mur« de Thionville.
b!es lettres : si je croyais le contraire, je m'arrangerais pour devenir plus diligent; mais je ne manquerais pas de vous dire et de vous répéter que, chaque fois qu'il sera question de vous rendre service, vous me trouverez aussi actif et aussi zélé que qui que ce soit; et je vous avoue que j'ai toutes les peines du monde à me décider à faire des façons avec les personnes qui, comme vous, j'en suis convaincu, ne le prennent pas en mauvaise part.
Mais pour que la préface ne soit pas plus longue que l'ouvrage, j'en viens à mon récit; et v.ous saurez que j'ai lu votre dernière lettre du 10 du courant à notre saint-père le pape •, qui l'a écoutée avec une profonde attention et en a approuvé plusieurs passages. 11 lui a apparu que vous aviez touché tous les points essentiels qui pouvaient tomber en considération d'un homme qvu n'avait pas d'ailleurs des notions particulières sur toutes ces matières , et il m'en a témoigné sa satisfaction. 11 ne m'a pas semblé d'avis de la première supposition, c'est-à-dire que le roi n'obtie-ndrait pas sa liberté, malgré le traité conclu. 11 pense qu'il sera libre, quoique l'opinion contraire puisse avoir aujourd'hui plus de partisans, attendu que n'ayant point encore appris la nouvelle de sa délivrance, on peut croire qu'elle n'a pas encore eu lieu. D'ailleurs plusieurs causes pourraient lavoir retardée sans l'avoir entièrement empêchée. Quant à l'avan tage que trouve l'empereur à la prolonger d'un mois, afin d'être mieux en mesure et de nous trouver plus au dépourvu pour empêcher son passage, il ne paraît pas compenser la perte qu'il ferait dans l'opinion du roi en ajoutant aux offenses et aux mauvais traitements dont il l'a déjà acca!)lé cette dernière extravagance; de manière que l'on croit ici volontiers que ce relard a une cause toute autre que celle que vous imaginez.
Si le roi est une fois en liberté, tout le monde sent fort bien ce qu'il aurait soudain à faire s'il voulait jouer suivant la véritable marche du jeu: mais sa réputation de légèreté fait craindre qu'il ne veuille justifier votre seconde supposition , c'est-à-dire qu'il ne s'attache à observer fidèlement les traités, surtout dans le premier moment : rien ne serait plus funeste aux intérêts
' Cette lettre du 10 est la même que celle qui a été citée dans la précédente à Guicciardini.
LETTRES FAMILIERES
de l'Italie et auî nôtres; et le péril qui on résulterait frappe les yeux du moins clairvoyant.
Quant aux remèdes, je ne connais encore personne qui soit dans l'idée que les Vénitiens, le pape , Ferrare et nous , nous puissions être jugés capables de nous opposer au passage de l'empereur si le roi garde la neutralité. J'ai vu la proposition que vous faites dans une lettre à Guicciardini ; car il me l'a communiquée comme je lui avais communiqué la mienne; mais ce parti ne vaut rien : agir de cette manière, ou faire déclarer ouvertement notre saint-père , c'est absolument la même chose; car que peut faire sans argent un capitaine d'aventuriers , avec des obstacles de l'espèce de ceux qu'il rencontrerait en Lombardie ? Si Sa Sainteté lui avance de l'argent, l'entreprise devient la sienne; et il vaudrait mieux aller avec l'étendard déployé au haut du mât , pour donner de la considération à l'entreprise et engager les Vénitiens à entrer également en danse. Enfin . si le roi manque de prudence , les partis qu'il y aurait à prendre sont peu nombreux ; il ne resterait pour nous sauver que la supposition que l'empereur ne connût pas une occasion aussi belle et aussi grande: ainsi donc notie sort dépend des dés; mais il faut convenir qu'il nous vient de mauvais coups.
Ce nest pas dans un jour comme celui-ci que jedois vous entretenir d'affaires importan"e; : je passerai donc an dernier article de votre Icître, dans lequel vous me recommandez la Barbera de tout votre cœnr, en m'imposant l'obligation de l'embrasser par amour pour vous, pourvu toutefois que la belle le permette : or, comme je n'ai pu encore obtenir cette permission, je ne suis point parvenu à l'embrasser. Depuis, j'ai mieux réfléchi ià-dessus, et j'ai vu que vous ne vouliez point que j'en vinsse à bout, puisque vous y aviez mis une si dure condition : aussi je vous sais peu de gré de cette libéralité depuis que j'ai découvert qu'elle cache une avarice aussi subtile. Toutefois je vous pardonne volontiers, car je sais maintenant malgré moi ce que c'est que de vouloir du bien aux demoiselles des autres. Je lui ai lu l'article de votre lettre, et je lui ai fait en votre nom les offres les plus étendues, avec l'intention bien sincère de les remplir a\îtant qu'il dépendrait de moi. Ayant appris le ■notif de son voyage, j'ai commencé à parler
de cette affaire avec Giov. Francesco de' Nobili , l'un de mes plus intimes amis et beau-frère de Camillo ; mais nous n'avons pu trouver grand'ciiose à faire ; et d'ailleurs ("amillo est allé à Florence : de sorte que, s'il n'est question que de cette affaire, le mieux pour elle, œmme jel'ai dit il y a quelques joursà Lorenzo Ridolfi , l'un de ses grands partisans, c'est de partir quand elle voudra. Elle verra s'il se trouve assez d'amateurs de musique pour qu'on lui fasse un traitement fixe, comme quelqu'un le lui a fait espérer. Je doute qu'elle réussisse : je pense qu'elle sera de retour à Florence dan:, peu de jours. Voilà toutes les nouvelles que je sais. FiLippo Strozzi.
Rome, le dernier jour de mars 1526.
LETTRE LXVI
A Fbajicesco Gcicciabdini ' .