MAGNIFIQUE ET TRÈS-HONORABLE AMI
Aujourd'hui, vers la vingt-deuxième heure, j'ai reçu votre lettre du 1er de ce n)ois, en l'absence de Roberto Acciajoli. qui était allé à Monte- Grifoni. Je me suis rendu en hâ'e chez le cardinal , auquel j'ai fait connaître les intentions de Sa Sainteté relativement aux travaux concertés avec Pietro Navarra ; ajoutant qu'elle voulait qu'on traçât un plan si fort, qu'il donnât du courage même à un peuple tel que le nôtre et lui inspirât l'espoir de pouvoir se défendre d'une attaque quelque vigoureuse et impiévuc qu'elle pût être. Son éminentissime seigneurie m'a assuré qu'elle le verrait encore ce soir, et qu'elle le prierait, qu'elle lui ordonnerait même, de la manière la plus pressante, de faire ce qui lui était demandé. Toutefois, en causant ensemble des dessins qui ont été dressés, il nous a semblé que si l'on voulait conserver l'ancienne enceinte, il était impossible d'améliorer la défense , mais que, d'un autre côté , on ne pouvait faire autrement que de s'y tenir ; car en voulant s'étendre plus loin, il serait nécessaire ou d'agrandir Florence de la manière dont le sait Sa Sainteté, ou d'abattre entièremeni le quartier de
' Dans cette lettre, et dans les suivantes, il est question du plan de fortifier Florence, en exécution des ordres de Clément VU. Fox. dans ^^ volume la leiue olticieJle é'-iite à ce sujet au nom dn gouvernement.
CORRESPONDANCE
San-Spirito, et de borner la ville à la partie qui se trouve située dans la plaine. Le {;rand nombre de gardes qu'exigerait le premier projet est ce qui fait sa faiblesse, car il faudrait une population plus nombreuse que celle du Caire. A la faiblesse, le second joindrait la cruauté : il serait faible si on laissait subsister sur pied les maisons de ce quartier, puisque ce serait fournir à l'ennemi une ville plus forte que la vôtre , où il aurait plus de facilité que vous à se prévaloir des ressources de la campagne, et doù il vous inquiéterait bien plus facilement que vous ne pourriez rinquiélervous-mème.s. Quant au projet de renverser ce quartier, il n'est personne qui n'en sente les difficultés et les dangers. 11 faut donc le fortifier tel qu'il est. Mais je ne vous écrirai point encore quel est le plan qu'on veut suivre lu dessus , parce qu'il n'y a rien de décidé, et que je neveux point prévenir mes supérieurs : qu'il vous suffise de savoir que, d'^s murs de ce quartier au delà de l'Arno, riuriie est abattue, partie laissée en dehors, et partie en dedans. Il me semble, et c'est aussi l'avis du seigneur Vitello , qui est venu ici pour cet objet , que cet te position sera extrêmement forte , et bien plus même que la partie de la plaine : c'est ce que dit et affirme également le comte Pieiro, et il jure que si l'on fortifie la ville de celte manière elle deviendra la plus forte de riîalie. Nous devons nous réunir demain matin pour tout examiner de nouveau, particulièrement le grand plan; ensuite les députés tiendront conseil pour discuter tout ce qui a été ordonné : ils feront un rapport par écrit , auquel on joindra les plans, et le tout .sera envoyé à Sa Sainteté. Je suis convaincu qu'elle sera satisfaite surtout du projet de défense de la hauteur sur laquelle on projjose de faire des travaux extraordinaires. La projet relatif à la partie de la plaine ne s'écai Le pas de l'ordinaire : comuie tout le monde sait la manière de défendre de semblables positions , on y attache moins d'importance. Le comte Pietro restera ici demain et après demain; nous tâcherons de tirer de lui toutes leslumières que nous pourrons. Je m'applique à écouter, pour qu'il ne m'arrive pas la même chose qu'à ce Grec a\ ec Annibal. Je vous remercie , etc. Nicolas Macchiavelli.
Le 4 avril 1526.
LETTRE LXVII
Au même.
Je ne vous ai point écrit depuis que je suis parti de Florence, car j'ai la tête si remplie de fortifications qu'il n'a pu y entrer autre chose. La loi pour l'ordinaire a passé de la manière et suivant les instructions prescrites ici parnotre saint» père. On attend, ))our proclamer les magistrats et pousser plus avant l'entreprise, que l'on ?.it de là-bas remplacé Chimenti Sciarpelloni, à qui son indisposition ne permet pas en ce moment de s'occuper de semblables affaires. Il faudra aussi que l'on ait remplacé Antonio Filicaja , qui a éprouvé avant-hier une attaque de goutte dont il se trouve sérieusement incommodé. Le cardinal s'étonne de ne point recevoir de réponse de Chimenti : il commence à soupçonner quelque croc -en- jambe; toutefois il ne peut le croire, attendu que l'affaire est trop avancée.
J'ai appris les troubles delà Lombardie,et l'on voit de touscôtés combien il serait facile de chasser tous ces brigands de ce pays. Au nom de Dieu , ne laissons pas perdre une semblable occasion, et rappelez-vous que le sort, nos résolutions imprudentes , et des ministres pires encore, ont seuls conduit en prison, non le roi mais le pape. S'il en est sorti, c'est par les mauvais conseils de ses ennemis et par la même fortune. Pour l'amour de Dieu , prenez aujourd'hui des mesures pour que Sa Sainteté ne retombe pas dans les mêmes dangers , dont vous ne serez jamais à l'abri tant que les Espagnols ne seront pas chassés de la Lombardie de manière à n'y ponvoir rentrer. 11 me semble voir l'empereur , apprenant que le roi manque à ses engagements, faire au pape les plus belles offres du monrle ; mais elles devraient trouver vos oreilles bouchées, si vous vous rappelez seulement les maux que vous avez endurés et les menaces qu'il vous a prodiguées par le passé. Souvenez-vous aussi de ce que le duc de Sessa répétait partout : Oiiod pontifex sera Cœsarem ceperat iimere. Je sais bien qu'aujourd'hui les choses en sont revenues au point que le pape a le moyen de l'arrêter , à moins que vous ne laissiez échapper l'occasion. Vous savez combien de fois on l'a perdue ; ne perdez point encore celle-ci : ne vous confiez plus dans l'inaction , en vous en remettant à la fortune et au temps;
LETTRES FAMILIERES
c:\v !e temps ne ramène pas toujours des événeluents pareils, et la fortune n'est pas sans cesse la même. Je vous eu dirais davantaj^e si je ne parlais pas avec un homme qui entend le secret des affaires et qui connaît le monde. Liberate (liiitLirnd cura lialiam ; extirpate has iinm ânes belliias , qiiœ hominis , prœter faciem et vocem , nihii habent.
On a pensé ici que silesforiificadons se poursuivaient, <m devrait mr^ confier l'emploi de provéditeur et de chancelier, et que je pourrais me faire aider par un de mes fils : c'est Daniello de' Ricci fiui tiendrait la caisse et les écritures. Nicolas Macchiavelli.
Le 17 mai 1526.
LETTRE LXVIII
A Nicolas Macchiavelli.
Mon très-cher Nicolas, vous aurez vu, par la publication des magistrats qui doit avoir eu lieu à celte heure, que la crainte que vous aviez du côté de Rome, et qui fait l'objet de votre lettre du 17, était entièrement vaine; que noire saintpère est toujours dans les mêmes intentions , et qu'à mon avis il n'est point disposée se refroidir. Le remplacement d'Antonio de Filicaja, qu'il a ordonné , en est la preuve incontestable : toutefois suivez cette affaire, et une fois pour toutes mettez-la en train.
De rébus unwersalibiis , je pense ce que vous en pensez et ce que vous en dites. Personne ici n'ij5;noreoù ^\i le mal, et que les affaires dans lesquelles doivent intervenir plusieurs princes puissants entraînent toujours beaucoup plus de lenteur qu'il ne faudrait. J'espère cependant que chacun fera son devoir, et que si l'on n'y met pas toute la promptitude nécessaire, on n'y apportera point non plus assez de lenteur pour laisser entièrement échapper le moment favorable. Fraîvcesco GcicciARumi.
. Rome, le 22 mai 1526.
LETTRE LXIX
A Francesco Guicciardini.
Quoique je sois instruit que votre frère Luigi vous a écrit son opinion relativement au projet de comprendre dans l'enceinte à fortifier les
hauteurs de San-Minîato, comme ce projet me paraît delà plus [jrande importance, je ne veux pas né;',!ig(r de vous en dire deux mots. La mesure la plus nuisible que puisse adopter une république, c'est d'élever dans son enceinte un lieu fort, ou que Ton puisse du moins fortifier à l'instant. Si vous vous faites mettre ,sous les yeux les plans que l'on a envoyés à Rome, vous verrez qu'en comprenant San-Miniato dar;s l'enceinte, et en y élevant une redoute, vous en faites à l'instant une citadelle; car de la porte de San-Minialo à celle de San-Niccolô il y a si peu de distance, que cent hommes en cent jours peuvent, en escar[)ant le terrain, mettre ce point dans un tel état de défense, que s'il arrivait jamais que , par suite de nos désordres , quelque prince ])uissant vînt à Florence, comme le roi de France en 1494, vous deviendriez ses humbles serviteurs sans le moindre obstacle, car vous ne pourriez lui interdire l'entrée d'un lieu qu'il trouverait ouvert; et comme il pourra il s'y renferm T aisément, ous voudriez en vain l'en empêcher. Considérez la chose avec attention , et employez toute votre adresse à y obvier; conseillez la coupure : elle n'est pas moins forte et ne présente aucun inconvénient. Il est à craindre . si Le plan de San Miniato reçoit son exécution, qu'il n'excite du mécontentement. Je vous ai écrit ces trois lettres en particulier, afin que vous puissiez vous en servir si le cas se présente. Nicolas Macchiavelli.
Le 2 juin 1526.
LEFTRE LXX.
Au même.
MAGNIFIQUE SEieiKElIB PRÉSIDENT ,
Voilà plusieurs jours que j'ai laissé passer sans vous parler des f'ortiicaiions; je vais vous écrire maintenant ce que j'ai à en dire. Nous voyons ici que le pape est revenu à l'idée de fortifier les hauteurs , décidé par l'opinion de Giovanni del Bene, qui lui a écrit ^\uv le projet de comprendre dans la li{',ne de défense toutes les collines offrait plus de force et moins de dépense. Quant à la force, aucune vaste cité n'est jamais bien forte , car son étendue même déconcerte ceux qui S(mt charj^és de sa défense; et il peut arriver mille accidents que l'on n'a point à craindre dans celles d'une médiocre grandeui
A l'éj^^ard de !a diminution des dépenses, c'est une vraie charlatanerie ; car del Bene Pair une ,'onle de suppo-itions dont aucune n'est fondée, r/abord il dit que l'on pp!i! cs.'^arpc!" to-Ues les liauteurs, depuis l'endroit (tù se irouvont les propriétés de Bonciano jusqu'à celles de Matteo Bartoli : il évalue cette distance à mille brasses, f.anlis qu'il yen a seize cents, cl qu'il suffit pour les auîres d'y élever une muraille. Il dit que les esc.?!peinents pourront tenir lieu de murailles, et qu'il suffira d'y élever un retranchement haut de quatre brasses et épais de huit. Cela n'est point vrai : il y a une infinité d'endroits situés en plaine qu'on ne peut tailler à pic ; d'un autre côté, tout ce qu'on escarperait ne pourrait se soutenir; le terrain s'éboulerait, et il faudrait l'appuyer par un mur : d'ailleurs les remparts qu'il faudrait élever coûteraient un monde : ils seraient un objet de hlàme pour la république, et dans peu d'années :1 faudrait nécessairement ]os reftîire. Ainsi la dépense serait énorme et Coîitinuelle , et n'off irait rien qui fît honneur à Florence. Il prétend que l'État gagnerait en terrain plus de quatre-vingi mille ducats; mais c'est un véritable conte : il ne sait ce qu'il dit; : et i! serait fort en p; ine d'indiquer la source de i ces améliorations prétendues ; aussi personne i n'y pense : toutefois on va faire dresser le plan i que le pape a demandé, et on le lui enverra, l Tant qu'on n'assignera pas des fonds part icu- ' lierspour cette entreprise, il faudra employer | l'argent que l'on a : en conséquence, dans la i loi qui vient d'être faite , il y a ime disposition portant que le trésorier de la seigneurie payera avec les fonds de l'État qu'il peut avoir en main, quelle que soit leur destination ou leur origine, sur l'ordonnance des seigneurs et des autres officiers. Cependant Francesco del Nero fera des difficultés pour payer, si Sa Sainteté ne lui en donne pas l'ordre par écrit : le conseil en a infoî-mé l'ambassadeur. Je vous prie d'aider à la chose de manière que le pipe le lui écrive. Nicolas Macchiavelli.
Le 2 juin 1526.
LETTRE LXXl.
Au méîne.
Ce n'est que samedi dernier que j'ai pu trouver l'occasion de parler à L. S. Enfin, me trouvant