DANCE
avec lui, nous nous mîmes à eauser de choses diverses. Il fit tomber la conversation sur son l fils : je saisis ce nîoment pour nie plaindre à lui de ce qu'il avait tenu aussi peu de compte de l'ouverture que je lui avais faite, et je lui dis : que j'étais certain qu'ayant déjà manqué un I riche mariage, il en laisserait échapper un au- I tre très- hoiiorable et qui n'était point àdédai- : gner soi'.s le rapport de la fortune; ajoutant j que je ne croyais pas, puisqu'il voulait donner une Florentine à son fils, qu'il put trouver mieux I ailleurs. I! m'avoua franchement que je disais j la vérité; que vous l'aviez fait sonder à cet effet ; que rien ne pouvait lui faire plus de plaisir; I qu'il en était charmé au point que si ce mariage ne se faisait pas dans le moment, il espérait toujours être à temps d'obtenir une de vos filles puisque vous en aviez quatre.
Ce qui l'avait fait pensera marier son fils, c'était le peu de conduite de ce fils et la mau-' vaise santé de sa femme : mais comme cette dernière se portait beaucoup mieux et que la conduite du jeune homme s'était améliorée, qu'il fréquentait la société des savants et qu'il s'était mis sérieusement à l'étude, il avait cru pouvoir différer de le marier. Il ajouta qu'un autre motif était sa fille, qu'il aurait désiré pouvoir établir la première ; que toutefois cette affaire lui était si agréable, qu'il s'était entretenu plusieurs fois de vous avec le jeune homme, et que, profitant d'un voyage de deux jours qu'il avait fait dans la Romagne avec votre Jacopo à son letour de l'Oretto, il lui avait fait voir la grandeur de la charge que vous remplissiez, la dignité avec laquelle vous aviez soutenu votre rang , le nom que vous portiez, et l'élévation où vous avaient placé vos rares qualités; que cet entretien n'avait eu pour but que de les disposer à cette alliance . s'il venait à en être question , craignant qu'il ne tînt à une dot considérable. En un mot, il me parla sur toute cette affaire de la manière que je pouvais le désirer. Je ne manquai pas de lui faire voir que toutes ces considérations n'étaient point fondées, parce que sa fille était d'âge à pouvoir attendre encore quatre ou cinq ans ; que cela même lui faciliterait les moyens de la marier, parce que celui qui veut une dot considérable doit en donner uno semblable de son côté. Je h combattis ainsi quelque fempf. ; et je suis con-
LETTRES FAMILIERES
vaincu qi^e s'il n'avait pasd(^à conlraclé quelque engagement, nous pourrions foncier sur lui les jilus grandes espérances.
Nicolas Macchiavelli.
Le 2 juin 1526.
LETTRE LXXII
A Nicolas Macchiavelii.
Je ne veux vous parler ni de ce qui vient d'arriver ni de ce qui est sur le point de se passer où vous êtes ; je me bornerai à vous dire que la fortune de l'empereur est montée trop hsut ; et , sans parler des événements des dernières années, c'est cette même fortune qui naus a fait apporter tant de relards à notre entreprise et qui est cause que le peuple de Milan a été battu; c'est elle qui nous a conduits trop tard, et tout en désordre, sous les murs de Milan , et qui nous en a chassés sans qu'on sit pu soupçonner la cause de notre fuite ; c'est elle qui, après de ionj^ues délibérations , vous a fait prendre le parti de secourir le château, et vous a fait mettre tant de lenteur dans l'exécutiof., qu'il se vt réduit auparavant à capituler ; c'est elle qui est cause que les Génois, qui devraient être le.', ennemis les plus acharnés que l'empereur dût avoir en Italie , n'écoutent qu'Ântouiolto Adorno, et aident de leur argent et de tous leurs moyens les entreprises de César ; c'est elle qui , depuis que l'empereur a pris pour femme une autre princesse que la fille du roi d'Angleterre , a fait oublier à ce prince ce qu'un pareil outrage a de honteux pour lui , et quia forcé le cardinal, qui jusqu'alors avait paru l'homme du monde le plus abandonné à son orgueil, à en devenir le plus humble ; c'est elle qui plonge plus que jamais le Roi Très-Chrétien dans les désordres et l'insouciance , et qui porte le pape et les Vénitiens à attribuer à la mauvaise volonté de ce roi ce qui ne tient qu'à son caractère et à son impuissance ; c'est elle encore qui porte tous les Espagnols à exalteî l'empereur avec enthousiasme, tandis que lui, d'un autre côté, se conduit en Es^.jgne, en tout et pour tout, selon le désir des Flamands, et enlève ce qn*il peut aux Espagnols pour le domier aux premiers ; c'est elle qui fait que le duc de Fer-
rare ne s'arrange point avec le pape ; et c'est pourquoi dernièrement les hommes ( je ne veux pas dire les armées du pape et de Florence) ont été mis en déroute seulement par quatre cents Siennois de réquisition , tandia que de leur côté ils étaient au nombre de cinq mille fantassins soldés, et de trois cents chevaux de guerre, tant bons que mauvais '.
Vous savez que je ne suis pas homme à croire facilement aux miracles; mais cette défaite me paraît aussi extraordinaire, pour ne pas dire prodigieuse, que quelque autre événement qui ail eu lieu dans la guerre, depuis 94 jusqu'à ce jour: je la trouve semblalil*? à certaines histoires que jai lues dans la Bible, où l'on voit la terreur s'emparer de toute une armée, et chacun prendre ia fuite sans qu'on puisse en deviiier la cause. Quatre cents fantassins , tout au plus, parmi lesquels il y avait un quart de nos bannis et de nos exilés, étaient sortis de Sienne, .soutenus seulement par cinquante chevau-légers; et ils ont obligé cinq Piiilie hommes d'infanterie et (rois cents cavi.iiers à s'enfuir jusqu'à la Gasteliina ! Si les fiiyards s'étaient ralliés, après leur première siiiprise, au nombre de mille fanla.ssins et de cent chevaux , ils auraient pu reprendre en moins de huit heures toute l'artillerie : mais qu()i([u'ils n'aient pas été poursuivis au delà d'un nulle, ils ne se .sont arrêtés (fu'au bout de dix. J'ai souvent ouï dire qu'il n'y avait pas de maître plus fort que la peur; et je crois en voir la preuve complète dans cet événement. Je sais aussi que la fortune dure parfois quelque temps et change tout à coup sans que nous en sachions l'instant. Le pape a eu raison de commencer cette entreprise; et s'il échoue, personne ne pourr ' lui reprocher d'avoir agi par ressentiment. Je ne prétends pas préjuger ce qui dfnt arriver, car je suis un peu trop défiant; mais je ne veux pas vous cacher une idée que j'ai ea tête, et qui est peut-être une erreur : c'est que je regarderais comme une excellente riouvelle d'api)rendre que les Turcs se sont emparés de la Hongrie et marchent sur Vienne; que les
» Les évéïiemenis indiqués ici par Veltori se trouvent rapporlés éiplenieut dans les liisioriens du iemps, et principalement dans Guicciardini. Les leUrcs que rions rappoiions jeitent sur ces événements des liiùilores qu'un trouverait difficileineni ailleurs.
CORRESPONDANCE
luthériens ont le dessus en AUemagiie, et que les Maures, que l'empereur veut chasser d'Anigon et du royainiie de Valence, ont réuni des forces considérables, el qu'ils sont ea état non-seulement de se défendre mais d'attaquer.
Il est arrivé ici quelques individus de .Milan et de Crémone, qui ont fait des rapports si terribles sur les Impériaux, tant espagnols qu'allemands, qu'il n'rst personne qui ne préférât recevoir le diable plutôt qu'eux.
iMon cher compère, je ne puis approuver la marche de l'armée vers le royaume de Naples, quand la ligue a fait tant de préparatifs pour secourir la citadelle de Milan, et que, loin d'y réu.ssir, elle l'a laissée capituler sous ses yeux; quand le roi et le pape ont mis en mer une flotte pour s'opposer à l'arrivée de Bourbon, quelle n'a pu empêcher ; quand une partie de la ligue a voulu s'emparer de Sienne, et que les troupes qu'on a envoyées, au lieu de vaincre, ont été complètement battues : je ne crois plus qu'il lui soit possible, au milieu de tous ces revers et avec aussi peu de crédit, de se rendre maître même d'un four. Mais je serais tenté d'approuver que, pour exciter le roi à agir, on lui offrît Milan, el quelques autres choses. Je ne veux pas ii:e fatiguer plus longtemps le cerveau à la poursuite des rêveries qui m'affligent.
Je n'ai plus autre chose à vous dire, sinon que je vous prie de i;ie recommander à Francesco ainsi qu'à vous-même.
Francesco Vettori.
Florence, le 5 août 1526.
LETTRE LXXIIl.
Au niêiiie.
Mon cher compère, j'ai répondu hier à deux de vos lettres du 31 du mois passé. On m'en a apporté hier au .soir une autre, du 2, par laquelle vous me donnez une connaissance particulière de la force respective des armées de la ligue et de l'Empire : je les ai montrées au cardinal Hippolyte i, qui les a infiniment louées; et, à dire vrai, si l'argent ne manque point, je suis persuadé que la guerre aura une heureuse issue : mais c'est là le nœud de l'affaire. Je sais
* C'est le cardinal Hippolyte de Médicis, frère d'Alexaudre, qui fut depuis duc de Florence.
bien ici jusqu'où l'on peut aller ; mais j"ignore ce qu'à Rome il est possible de faire.
Vous désirez savoir d'une manière précise comment s'est passée l'affaire de Sienne: je tâcherai de vous l'écrire , qimnquain animiis meminisse liorret.
Les Siennois avaient envoyé cin j cents hommes d'infanterie et cinquante cheyau -légers avec du canon , pour s'emparer de Monterifra , forteresse appartenant à Giovanni Martinozzi. Le pape, en apprenant cette tentative, crut que s'il laissait cette place se rendre, ces gueuxlà prendraient trop d'audace et pourraient en venir jusqu'à insulter nos frontières et nous jeter, pour les défendre, dans des dépen.ses considérables. Or , comme les troupes de Florence .s'étaient cloi'gnées de Milan, et qu'il prévoyait que la guerre tirerait eu longueur, il voulut essayer s'il pourrait se rendre maître de Sienne à peu de frais, en y rétabli.ssant les bannis, qui l'assuraient qu'une fois rentrés dans la ville toute la province se soumettrait. Il foiMiia le projet d'envoyer le comte del' Anguillara avec cent chevaux , tant bons que mauvais, et huit cents hommes d'infanterie à demi-.'^oldc; le comte de Piligliano et Geniile Baglioni devaient se joinduc à lui, chacun avec le même nombre d'hor^'mes. I! ordonna â Florence qu'on fil mine de lever quelques troupes et de mettre en campagne quelques pièces d'artillerie, et qu'on envoyât un commissaire à Montepulciano. Cette résolution ayant été connue ici , on ne put rien y objecter ; mais, dans un petit nombre de conseils qui s'y tinrent, Luigi Guicciardini , 1 comme le plus habile , ou peut-être le plus sage, dit que nous courions à notre perte: que ce n'était plus le temps où l'on pouvait faire la guerre avec des soldats de réquisition, qui n'étaient bons qu'à mettre tout en dé.sordre en pillant les vivres, et qui seraient ensuite les premiers à prendre la fuite ; cependant on se conforma aux ordres reçus. Il s'agissait de battre l'infanterie siennoise, qui se trouvait à Monterifra : les soldats de Gentile s'y rendirent sous la conduite de quelques bons officiers , suivant l'usage de ces compagnies; mais lorsqu'ils furent en présence de l'ennemi, ils commencèrent à.demander la paye entière : comme il n'y avait personne pour satisfaire à leurs pré tentions, leur révolte permit aux troupes de
LETTRES FAiMILIÈRES.
Monterifra de se retirer avec l'artillerie. Les autres troupes qui arrivaicnl, apprenant ce désordre, commencèrent à piller le pays, et le manque de vivres se fil fortement sentir. On se détermina alors à essayer de s'emparer de Montalcino : on s'en approcha sans canons et sans échelles; mais on en fut honteusement repoussé
avec perte, le pape ayant appris cette nouvelle, et de plus que la désuuion réj^nait parmi les bannis, songea à faire un accommodement par le moyen du seigneur Vespasiano Coionua , ce parti lui paraissant le moins honteux : mais à peine les bannis en eurent-ils entendu parler, qu'ils commencèrent à se plaindre hautement ; de sorte que le pape avait recommandé de ne pas pousser plus loin cet arrangement. Ils envoyèrent ici Domenico Placidi, et à Rome, Aldello, pour signifier leur mécontentement de cet accord , et exposer qu'il ne présentait aucune possibilité ni aucune sûreté pour leur retour, tandis que si l'on continuait à conduire l'armée sous les murs, on était assuré de vaincre. Le pape commença à leur prêter l'oreille ; et, cédant aux exhortations du dalaire, fortement porté pour le rétablissement des bannis, il donna l'ordre d'envoyer d'ici de l'artillerie et des troupes; et afin que les Siennois, tant ceux qui étaient restés que ceux qui étaient sortis, eussent moins de soupçons et plus de sécurité puisqu'il s'agissait de traiter , on envoya à l'armée Roberto Pucci, homme plus propre aux négociations qu'à la guerre, dont on avait confié la conduite à un commissaire parmesan qui passait pour un homme habile : outre une foule d"officiers de réquisition, deux de nos connétables, Jacopo Corso et le seigneur Francesco dal Monte , qui ne manquent pas de réputation à la guerre, se trouvaient présents. On établit une batterie de treize pièces de canons de tous calibres du côté qui regarde Florence . dans une position où elle ne pouvait faire grand mal aux murs de Sienne; l'armée était logée dans tout le faubourg d'une manière fort commode pour elle. En vain les nombreux Florentins qui se rendaient au camp pour jouir du spectacle qu'il présentait s'accordaient tous à dire que cette position était très-dangereuse; Roberto, lorsqu'on le lui écrivait d'ici, répondait que beaucoup de personnes lui avaient fait la même observation, mais que, lorsqu'il réunissait les
officiers en conseil , tous en général , et Jacono Corso en particulier, soutenaient que l'armée était parfaitement en sûreté, et qu'il n'y avait pas la moindre crainte à concevoir. Cependant, comme le même avis arrivait de tous les côtés, on avait pris la résolution de retirer l'artillerie, et dans cette vue on avait fait partir Gherardo Bartolini ; mais il n'était point encore parvenu à Poggibonsi, qu'il commença à rencontrer des fuyards qui lui racontèrent leur déroute, qui s'était passée de la manière suivante :
Comme je vous l'ai dit, les nôtres étaient logés dans le faubourg qui regarde Florence, lequel est fort long et dont la rue a environ vingt brasses de largeur. Les commissaires, dans leur imprévoyance, avaient permis aux marchands qu'attiraient les besoins de l'armée de construire des boutiques sur tous les points du faubourg, de sorte que l'espace de la rue resté libre n'avait pas huit brasses de large. Le poste commis à la garde de l'artillerie fut attaqué le '25, à la dix-neuvième heure : les Siennois étaient sortis au nombre d'environ deux cents par la porte de Fontebranda ; deux cents autres, par la poterne de la même porte où se trouvait le poste le plus fort. Les sentinelles, ou pour mieux dire toute la garde , les virent sortir : mais ils étaient à peine aux prises, que la compagnie de Jacopo Corso, et quelques autres Corso qui étaient venus sous la conduite du comte dell' Anguillara, commencèrent à prendre la fuite. A peine avalent-ils tourné le dos, que tous les vendeurs se disposèrent à les suivre, et encombrèrent le chemin de mulets, d'ànes, de tonneaux, de paniers, et il devint impossible à qui que ce fût de faire tète à l'ennemi. Les chevaux du comte dell' Anguillara, qui n'étaient accoutumés, ainsi que leurs cavaliers, qu'à voir des buffles, se mirent à prendre la course; et si quelque infanterie voulait tenir pied, ils jetaient le désordre dans les rangs en courant à toute bride. Le seul Braccio Baglioni, avec à peu près cinquante chevau-légers, courut vers l'ai lillerie, mit en fuite les Siennois, qui venaieiît pour s'en emparer, et fit prisonnier un ne\eu du seigneur Giulio Colonna, qu'il emmena avec lui à la Castellina ; mais comme personne ne le suivait , il fallut bien qu'il cédât à la fortune. Le seigneur Francesco del Monte fut cause d'un très-grand désordre : il avait avec lui uu de ses fils, toul
6HS
CORKESPOiNDANCE,
jeune encore ; au premier niomenl de laltaque, comme il crai^ynait pour l'issue du combat, il le confia à deux do ses premiers oiïicieis pour qu'ils le fissent sauver. Us commencèrent à s'éloijïner avec lui : leur exemple entraîna tout le resiedelacompaiïnie, qui se mit é,q;alement à se sauver à toutes jambes: les autres voyant l-uir l'infanterie du seigneur Francesco, (iui passait pour la meilleure et la plus brave de toute l'armée, prirent aussi la fuite à leur tour. Ce .seigneur, ainsi abandonné , parvint pendant quelques instants, avec cinq ou six des siens , à tenir tète aux ennemis, mais sans aucun résultat, car cette foule confuse de cavaliers et de fantassins, dans le désordre de sa fuite, et sans que l'ennemi continuât à la poursuivre, ne s'arrêta enfin que lorsqu'elle fut arrivée à la Gastellina ; et là encore elle ne se crut en si^reté que quand les portes furent fermées. On perdit toute l'artillerie et quelques effets qui se irou\ aient dans les maisons : mais cette dernière perle fut peu considérable, chacun dans sa fuite s'éîant efforcé de sauver le plus qu'il put d'effets. Et, comme je vous l'ai dit dans ma précédente, je crois bien qu'il est quelquefois arrivé qu' une armée se soit laissé mettre en fuite par des cris; mais qu'elle ail fui l'espace de dix milles, sans que personne la poursuivît, c'est sans doute ce qu'on n'a .jamais vu ni lu. Gela vient, je pense, de la facilité qu'eurent nos troupes de .se sauver; car, si elles avaient été obligées de traverser un pays ennemi , elles n'auraient jamais pris la fuite. J'en conclus que vous avez grandement raison en disant que les Impériaux de Milan ont été rendus audacieux par leurs victoires passées et par la nécessilé : cependant je pense encore que, grâces aux mesures rigoureuses qu'ont prises les généraux qui sont là, les choses pourront tourner à bien.
Les Français sont si lents à envoyer les renforts qu'ils ont promis, que l'on commence ici à douter sérieusement de la bonne volonté du roi, malgré les lettres à tout bi ûler que nous écrit HoberU) : comme on ne voit pas les effets y répondre, on ne croit guère à ses promesses; Uîais ou ajoutera toute confiance à vos paroles lorsque vous écrirez que les Suisses et les lances que Sa Majesté nous promet commencent à jvaraître.
Ou a reçu ce matin des lettres d'Espagne ;
mais elles sont déjà bien anciennes, car je le.s cnjis du 9 juin. L'empereur était à Grenade, avec lrè,.-j;eu d'argent : il régnait dans toutes les opérations beaucoup de froideur et d'irrésolution.
J'ai adressé vos autres lettres à Rome, mais je n'ai point envoyé celle-ci. J'ai fait remarquer ici le passa;',e qui est écrit en chiffres.
11 ne s'est rien passé de plus à Sienne. Nous gardons avec soin nos frontières , mais il nous en coûte beaucoup d'ar.|'.ent. Aussitôt après leur victoire, les Siennois ont publié des proclaaiations pour défendre à tous leurs sujets de rien dérober aux Florentins. Andréa Doria leur a enlevé Porto-Ercole, Talamone et sa citadelle, et quelques autres petits forts situés sur les bords de la mer.
Je vous prie de me recommander à Francesco. Je suis tout à vous. Que Dieu vous garde.
Fraivcesco Vettori.
Florence, le 7 août 1526.
LETTRE LXXiV.
A un ami '.
Si le pape a commencé la guerre avant que le roi de France eût fait passer des troupes en Italie et dirigé u^ie armée conlre l'Espagne conformément aux traités, ou avant que les Suisses fusse!)! eutièremenl arrivés, c'est qu'il comptait sur les habilants de Milan et qu'il espérait que les .six mille Suisses engagés par la république de "Venise et par lui-même, lors des prcaiiiers troubles du duché, se rassembleraient assez promptement pour être réunis à son armée en même temps que les Vénitiens. Il s'imaginait de plus que si les troupes du roi u'élaient point entièrement prêtes alors, elles le seraient du moiiis à tcnips pour l'aider à triompher dans sou entreprise. A ces différents motifs sejoignait la nécessité de secourir la citadelle. Voilà ce qui détermina le pape à se hâter, joint à l'idée que vi'.ii fortifier encore la prise de Lodi, que celle guerre ne durerait pas plus de quinze jours. En
' Crtle lettre, dont l'original exjste pai'mi les papiers <1e l'ancienne secrétairerie d'État de Florence, n'a ni dati; ni .".(ircsse. C'est sans doute une minute de la inain de iihcchiavcUi.
LETTRES FAMILIERES
onséquence , les armées de Venise et celles du >ape se réunirent ; mais des suppositions que 'on avait faites, les deux plus importantes nian- (uèrent : les Suisses n'arrivèrent pas, et les lia- )itants de Milan ne servirent à rien.
En effet, lorsqu'on se présenta devant la ville, le peuple ne bougea pas ; et l'absence des Suisses, en nous ôtant le courage de rester devant la ville, nous décida à nous retirer à Marip^nano. L'on ne retourna à Milan qu'après l'arrivée de cinq mille Suisses; mais leur venue fut aussi funeste alors qu'elle aurait pu d'abord être utile : elle nous excita à retourner à Milan pour délivrer la citadelle, que l'on ne put secourir. Nous nous obstinâmes à rester dans cette position, parce que notre première retraite nous ayant couverts de honle, personne n'osait en proposer une seconde. Voilà pourquoi l'attaque de Crémone ne put se faire qu'avec une partie de l'infanterie et non avec toute , comme on l'eût fait si, après la perte de la citadelle, nous nous fussions trouvés tous à Marignane. C'est par ces motifs, et parce que l'on espérait pouvoir réussir facilement dans cette entreprise, que l'on attaqua mollement Crémone; ce qui est contraire à l'une de mes maximes, que c'est manquer de sagesse que d'exposer toute sa fortune sans employer toutes ses forces. On s'imagina qu'au moyen de la citadelle il suffirait de quatre mille hommes pour emporter la place : mais cette attaque , soutenue par des forces trop faibles, rendit la prise de Crémone plus difficile; car on ne combattit pas, on ne fit qu'indiquer les endroits faibles de la place, que les habitants, loin d'abandonner, se hâtèrent de fortifier. Cette inconstance les encouragea à se défendre : aussi , quoique le duc d'Urbin fût venu ensuite rejoindre l'armée et qu'on se trouvât alors au nombre de quatorze mille, tous les efforts échouèrent ; au lieu que si la première fois l'armée entière se fût présentée , on aurait pu établir en même temps un plus grand nombre de batteries, et la ville aurait été contrainte de se rendre en moins de six jours. Le succès de la campagne nous aurait peut-être été assuré, car, à la considération que nous aurait donnée ];i prise de Crémone, se serait jointe une armée rendue formidable par l'arrivée de treize mille Suisses; nous aurions recouvré ou Milan ou Gènes, et peut être ces deux ville» à la fois, tan- 1
UACCUUV£LLI. 11
dis que l'ennemi restait sans ressources ; les désordres qui ont eu liei dans Rome n'auraient pas éclaté, et les secours quil attendait ne seraient point venus à temps , puisqu'ils ne sont point arrivés encore. Au lieu de tout cela, nous nous sommes amusés pendant cinquante jours à regarder Milan ; nous avons conduit avec lenteur le siège de Crémone, et tout nous est tombé sur le corps. Nous avons donc perdu deux fois l'occasion de triompher dans cette guerre : la première, en allant à Milan pour nous en retirer aussitôt, la seconde, lorsqu'au Ireu d'aller à Crémone , nous nous sommes contentés d'y envoyer. Le peu de succès de la première entreprise fut causé par la timidité du duc, celui de la seconde par notre fol orgueil à tous, qui, nous reprochant la honte d'une première retraite, empêcha aucun de nous d'être assez hardi pour en conseiller une seconde. De son côté, le duc sut très-bien faire le mal malgré la volonté générale, et ne sut pas faire le bien lorsque tout le monde le voulait.
Voilà les fautes qui nous ont fait manquer la victoire ; j e dis manquer, pour n'avoir pas vaincu d'abord; car nous aurions pu différer notre entreprise et ne pas échouer, s'il n'était pas survenu deux grands désordres : le premier, ce fut que le pape n'eût pas amassé plus d'argent, lorsque son influence le lui permettait encore et en suivant la route que lui avaient indiquée les papes ses prédécesseurs; l'autre, d'être resté à Rome et de s'être laissé prendre comme un enfant, événement qui a tellement embrouillé la quenouille que le diable ne la démêlerait pas, car le pape a retiré de l'armée et ses troupes et Fjancesco.
Le duc d'Urbin doit être arrivé aujourd'hui au camp. Il y est resté une multitude de condottieri, qui tous pensent différemment, mais qui tous sont également orgueilleux et msupportables; et comme il n'est point de chef capable de s'opposer à leurs prétentions et de maintenir l'union parmi eux , c'est un vacarme de chiens , d'où résulte la plus grande négligence pour les affaires même les plus importantes : aussi déjà le seigneur Giovanni ne veut pas rester plus longtemps , et je crois qu'il partira dans la journée. Jusqu'à présent Fran ■ cesco seul avait pu mettre un frein à tous ces désordres, par ses soins et mn zèle assidu ;
CORRESPONDANCE
de plus , si l'argent arrivait avec tant de peiae de Uome , aujourd'hui il va manquer entièrement ; de sorte que je ne vois guère de romède à nos maux. Si Dieu ne nous aide pas du côté du midi, comme il l'a fait du côté du nord , il nous reste bien peu d'espérances, car de même qu'il a empêché l'ennemi de recevoir les secours de d'Allemagne en bouleversant la Hongrie, de même il faudrait qu'il empêchât ceux de l'Espagne en délruisant sa flotte. Nous aurions grandement besoin que Junon allât trouver Éole, et le priât pour nous en lui promettant la comtesse et toutes les dames que renferme Florence, pour l'engager à donner la liberté aux vents en notre faveur. Et il n'y a pas de doute que, sans la crainte des Turcs, les Espagnols seraient venus célébrer la Toussaint avec nous.
Quant à moi , lorsque j'ai vu la porte de la citadelle et que j'ai fait attention comment les Espagnols s'étaient établis dans trois ou quatre de nos villes, dont ils s'étaient assurés des habitants, j'ai jugé que cette guerre devait traîner en longueur , et que c'était là ce qui devait la rendre dangereuse ; car je sais combien il est difficile de prendre une ville lorsque ceux qu'elle renferme sont résolus de se défendre. On s'empare d'une province dans un jour , il faut des mois et même des années pour se rendre maître d'une ville : l'histoire ancienne nous en offre une foule d'exemples ; nous avons chez les modernes ceux de Rhodes et de Belgrade. Voilà pourquoi j'ai écrit à Francesco Vettori que je ne croyais pas qu'on pût supporter le poids de cette entreprise, si l'on ne parvenait à engager le roi de France à la regarder comme son affaire personnelle en lui donnant l'étal de Milan, si l'on ne faisait faire une diversion, c'est-à-dire si l'on ne laissait nos frontières gardées de manière à empêcher les Espagnols de faire des progrès , et si l'on n'allait avec toutes nos forces attaquer le royaume de Naples, dont je crois qu'il est plus aisé de s'emparer que d'une seule des villes de ce pays ; car il ne s'y trouve ni défenseurs bien opiniâtres ni peuples mécontents... D'un autre côté, la guerre nourrissait... Avec les secours qu'on aurait reçus des villes , on se serait procuré des subsides, et la fertilité d'un pays que la guerre n'a point ravagé aurait permis de les prolonger. Le pape , sans être con-
traint à de nouvelles dépenses , aurait pu vivre tranquille à Rome , et l'on aurait vu clairement ce que l'empereur estimait le plus, de la Lombardie ou du royaume de Naples. Si cela ne se fait pas, je ne vois plus aucune chance de succès ; car la durée de la guerre était certaine et devait entraîner à sa suite des périls inévitables, causés, ou par le manque d'argent, ou par mille accidents semblables à ceux qui sont arrivés. Il me semble que c'est un étrange parti que de se consumer à tenir la campagne, tandis que l'ennemi est fort à l'aise dans les villes, et d'agir de manière que, lorsque les secours arrivent, il nous trouve exténués et nous détruit comme il l'a fait de l'amiral et du roi.
LETTRE LXXV
A mon cher Nicole IMacchiatelli , que j'honore comme un père, à l'armée.
Mon respectable Nicolas, je vous ai écrit le 6, et je vous ai envoyé ma lettre sous le couvert de quelques autres que j'écrivais au Guidetto. Je n'en ai point encore entendu parler ; et quoique je n'aie aujourd'hui rien de particulier à vous apprendre et que je ne voie pas des motifs de vous rompre inutilement la tête , je ne puis m'empêcher de vous écrire de nouveau : j'aime mieux que vous m'accusiez d'importunité que de paresse. Si , comme je le crois, vous avez reçu ma lettre du 6, vous aurez vu avec quelle ardeur je désire les vôtres et de quelle nature je voudrais qu'elles fussent. Je suis convaincu , et par votre obligeance et par l'amitié que vous avez pour moi, que vous ne manquerez pas, comme vous n'y avez pas manqué jusqu'à ce jour, de satisfaire, toutes les fois que vous en aurez la commodité, à mes désirs, qui s'accroissent d'autant plus que je suis plus attentif à suivre la marche de cette entreprise.
Vous avez quitté Crémone,, et je voudrais de tout mon cœur que vous fussiez aussi content d'y être allé que je me suis réjoui de vous en voir revenir sain et sauf. Mais, de toutes les manières, je suis extrêmement satisfait que vous ayez été... . et que vous ayez relevé le courage de l'armée qui s'y trouvait, en même temps que vous Qous avez confirmés ici dans l'espoir de voir
LETTRÉS FAMILIÈRES
réussir cette entreprise , dont vous aurez sans doute découvert et signalé les vices, afin de les corriger plus facilement et de remédier et pourvoir au mal qui pourrait en résulter. Nous voyons bien ici combien il serait avantageux de pousser le siège; mais nous ne savons imaginer ce qui arriverait si cette entreprise venait à échouer, tant nous découvrons de danger de tous côtés. Certes, le non succès nous apportera un mal général ; et pour moi je ne sais pas même de quelle utilité générale serait la prise de cette ville. Toutefois l'argent n'aura pas été inutilement dépensé , surtout celui des Vénitiens.
Les Français doivent s'être enfin retrouvés , à moins qu'ils n'aient entièrement perdu la tète; ce que je ne crois pas; car l'on apprend aujourd'hui que leurs troupes se trouvent à Tortone : Dieu les fasse arriver au camp, et de tant d'espérances en réalise au moins quelques-unes !
Giovanni Serristori vous envoie mille salutations, ainsi qu'Averardo. Lellio de Massimi , qui part pour Rome demain matin , se recommande infiniment à vous ; il vous est tout dévoué.
J'attends de vos lettres avec une extrême impatience ; et si elles sont telles que je l'espère , je vous promets de me mettre un beau jour en train et de remplir une feuille tout entière. Bartolomeo Cavalcakti.
Florence, le 18 septembre 1526
LETTRE LXXVI
Au même.
MOn BIEN CHER NICOLAS ,
J'ai reçu des lettres que vous m'avez écrites de Modène , ainsi que le long rapport sur l'événement arrivé le jour de votre départ. Comme vous savez qu'il n'est pas dans mon caractère de vouloir moi seul décider dans des affaires de cette importance, je fis convoquer le conseil, auquel assistèrent particulièrement l'évéque de Casai et le trésorier. Le vice-légat , qui connaît l'homme, voulut bien y assister; il s'y trouva aussi l'ambassadeur du duc de Milan et le lieutenant du marquis de Mantoue, et enfin tant d'autres personnages importants , que le camp des Vénitiens ne renferme pas un conseil aussi
nombreux. Je lus votre lettre : tout en fiit attentivement considéré; et on discourut aussi bien que le jour où nous décidâmes de ne point secourir la citadelle. Je ne veux point entrer dans les détails , parce que je n'ai pas en ce moment l'esprit tourné à la plaisanterie; et d'ailleurs j'ai été forcé de tenir compagnie à Filicciafo, qui a eu la fantaisie de passer toute la journée avec moi. Mais toute la question a roulé sur deux points : d'abord si la conduite de Giannozzo doit s'appeler vengeance ou trahison; et ensuite, dans le cas où ce serait une vengeance, si elle est honorable ou non pour un homme de son rang.
Mais laissons là les vains propos. L'ami est venu hier ici ; il s'est plaint tout sérieusement de ce que pendant votre séjour vous n'avez jamais daigné le nommer commissaire , lui donnant toujours du podestà; et il vous accuse de vous être ainsi comporté avec lui pour vous en moquer et lui ôter toute sa considération; et , en vérité, il vous en sait très-mauvais gré. Mais il n'avait pas encore terminé toutes ses plaintes, que je reçus une lettre du maître de poste, qui me donnait avis que ce vénérable personnage prétendait avoir dépensé pour votre compte au moins cinq ducats, tant pour ce que vous aviez mangé que pour ce qui avait été perdu la veille au soir, à cause de vous : il demandait à être remboursé de sa dépense par la commune, alléguant qu'il n'avait rien à voir avec vous; que c'était par mon ordre qu il vous avait logé; que je vous avais envoyé à la procession pour le service de Sa Sainteté. Voyant alors qu'on me mêlait dans cette histoire , et qu'on mettait ces marchandises sur moncorapte, je commençai à me fâcher contre lui. Comme il niait effrontément, je vis qu'il était nécessaire de lui laver la tête ; et je lui donnai un savon qui n'était pas moins vigoureux que celui que j'avais donné à son frère. Voyez quelle belle histoire nous avons là ! vous l'avez commencée en comédie, et je l'ai presque terminée en tragédie; et c'est ainsi que j'ai perdu tout l'amusement que je comptais tirer de ses faits ef gestes. Et benè valete.
Francesco Gijicciardijvï, Plaisance, le 30 octobre 1526.
CORRESPONDArsCE.
LETTRE LXXVIl.
A Francesco Guicciardini.
Seif^neiir lieutenant de Modène, j'ai écrit à votre seigneurie une lettre plus propre à ég^ayer Filicciaf'o qu'à toute autre chose. Celle-ci vous instruira de ce qui sVst passé depuis. Commençant donc par Modène, à peine y arrivais-je que Filippo vint à ma rencontre et me dit; «Est-il possible que je n'aie jamais pu rien faire «de bon?» Je lui répondis en riant : «Sei^jneur «gouverneur, ne vous en étonnez pas, ce n'est «point voire faute , c'est celle du temps pré.sent; «car il n'y a personne qui ait fait quelque chose «de bien, ou qui ait pris les choses du bon «côté: l'empereur ne pouvait se conduire plus «mal ; il n "a pas su envoyer à temps du secours «à ses partisans, tandis que rien ne lui était «plus facile : les Espagnols ont eu plusieurs fois «l'occasion de nous faire de bonnes niches, et «ils n'ont pas su s'y prendre: nous aurions pu «être vainqueurs, et nous n'avons pas su l'être: «le pape a cru davantage A la puissance d'une «plumée d'encre qua celle de mille soldats qui «suffisaient pour le défendre: les Siennois «seuls se sont bien comportés ; et il ne faut pas «crier merveille si, dans un temps de folie, ce «sonlles fous seuls quisemontrentraisonnables. «Ainsi, mon cher gouverneur, ce serait plutôt «mauvais signe d'avoir agi raisonnablement, «que d'avoir fait quelque sottise. Puisqu'il en «est ainsi , me répondit Filippo, je ne veux pas «m'en mettre plus longtemps en peine; et je «suis satisfait de ce que vous venez de me dire. »
C'est ainsi que finit le premier acte de cette comédie. Peu de temps après arriva le comte Guido. A peine m'eut-il vu qu'il s'écria : «Fié «bien! le lieutenant est-il encore fâché .^» Je lui •dis que non , atiendu que celui qui le mettait en colère n'était plus auprès de lui. Et sans entrer dans tous les détails, nous parlâmes quelque peu de votre bienheureuse fâcherie; et il me dit qu'il s'exilerait en Egypte plutôt que de commander une armée dans un endroit où vous seriez. Je répondis à ces reproches de la manière qu'il convenait. On discuta particulièrement sur le bien et le mal qu'avait pu produire votre présence ; et chacun convint enfin qu'elle avait fait plus de bien que de mal.
Je suis resté deux jours à Modène , et le suis entré en relation avec un prophète qui me cita les témoins qui lui avaient entendu prédire la fuite du pape et l'inutilité de notre entreprise , et il ajouta que tous les mauvais jours n'étaient pas passés , pendant lesquels le pape et nous nous avions encore bien des maux à endurer. Nous sommes arrivés enfin â Florence , où les plus grands reproches dont je vous ai entendu charger sont d'avoir, pav les lettres que vous avez écrites au cardinal , fait voir la facilité de l'entreprise et la certitude de la victoire. J'ai répondu que cela n'était pas possible, attendu que je croyais avoir vu toutes les lettres un peu importantes de votre seigneurie, qui toutes renferment une opinion contraire à celle d'une victoire assurée.
Nicolas Macchiavelli.
Le 5 novembre 1526-
[.ETTRE LXXVIIl.
a Nicolas Macchiaveiu.
très-cher macchiavelli ,
J'ai reçQ votre lettre du 5. L'histoire de Borgo à San-Donnino est une vraie comédie , celle de Modène tient de la tragédie . ce qui vous est arrivé à Rome ressemble à un opéra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que Cesare m*a mandé qu'aussitôt qu'il eut parlé au pape de ce que je lui écrivais à l'égard de... Sa Sainteté lui avait répandu : «Écrivez-lui qu'il «vienne, je le verrai avec plaisir.» Il m'a fait savoir depuis qu'on lui avait ordonné de différer, et voilâ pourquoi, au moment où les troupes se hâtaient de quitter Rome sous la conduite du seigneur Vitello , on avait été obligé d'employer une autre personne pour l'affaire en question. Je lui ai écrit de nouveau que j'étais persuadé qu'ils changeraient d'avis, et que je le désirais bien plus par rapport à moi que par rapport à vous, car, â dire vrai, je crois que vous n'avez pas trouvé une grande satisfaciion dans ces bicoques des Colonna où vous avez dû vous arrêter. Si j'apprends quelque chose de particulier, je ne m;mquerai pas de vous en informer et je tâcherai d'en savoir davantage.
LETTRES FAMILIÈRES
Je vous prie de m'écrire ; j'en ferai autant de mon côté. Je ne vous dis rien de neuf, parce qu'il ne se passe rien en ce moment, et que Filicciafo est mon commensal assidu.
En repassant avec scrupule tous les comptes relatifs aux dépenses que j'ai faites à l'armée, je n'en vois aucune dont le pape puisse me faire un reproche, excepté peut-être l'argent donné au Guidetto; et cependant j'apprends qu'au moment où il a quitté ce pays, il s'est plaint à toute la maison que je lui avais bien peu donné ; il aura sans doute fait la même chose là-bas. Il ne me manquait que cela pour connaître à fond son caractère et ses qualités. Je suis tout à vous.
FrANCESCO GlTICCIARDIAI.
Plaisance, le 12 novembre 1526.
LETTRE LXXIX
A mon cher fils GuiDO.
Giiido, mon bien cher enfant, j'ai reçu une de tes lettres qui m'a fait le plus grand plaisir, surtout en m'apprenant que tu es parfaitement guéri. Je ne pouvais recevoir une plus importante nouvelle; et si Dieu te prête vie, ainsi qu'à moi , j'ai l'espoir de faire de toi un homme de bien, si tu veux faire de ton côté ce que le devoir te prescrit : car, outre les amis puissants que j'avais déjà, je viens de contracter une amitié toute récente avec le cardinal Cibo, mais si intime, que je i^e puis m'empècher d'en être émerveillé moi-même. Elle peut te procurer de grands avantages; mais il faut pour cela que tu étudies. Maintenant que tu n'as plus l'excuse de la maladie, il faut te donner la peine d'apprendre la littérature et la musique; tu vois l'avantage que j'ai retiré du peu de talents que j'ai acquis. Ainsi, mon cher enfant, si tu veux me rendre heureux et travailler en même temps à ton bonheur et à ta gloire, conduis-toi bien et instruis-toi; car si tu t'aides toi-même, chacun te prêtera un appui.
Puisque le petit mulet est devenu tout à fait fou, il faut le traiter d'une manière opposée aux autres fous : on les lie lorsqu'ils sont dans leur accès; et je veux que tu le délies. Tu le donneras à Vangelo , auquel tu diras de le mener à Mon-
tepugliano : là , après lui avoir ôté la bride et le licol, il le laissera aller gagner sa vie comme il l'entendra et se guérir de sa folie. Le lieu est vaste, l'animal est petit : il ne peut causer aucun dommage, et de celte manière, sans s'embarrasser de rien, on verra ce qu'il prétend faire, et dans le cas oiî il viendrait à guérir, tu seras toujours à temps de le reprendre. Faites des autres chevaux (e que vous a prescrit Lodovico, que je remercie Dieu d'avoir guéri: je suis charmé qu'il les ait vendus; je suis persuadé qu'il aura fait une bonne affaire, puisqu'il vous a remis l'argent, mais je suis étonné et fâché en même temps qu'il n'ait pas écrit.
Salue de ma part Mona Marietta i ; dis-lui que chaque jour j'ai été au moment de partir , et que je me trouve encore dans la même position. Je n'ai jamais tant désiré de me trouver à Florence que dans le moment actuel ; mais je ne puis faire ce que je voudrais. Je lui recommande seulement d'être sans inquiétude , quelque chose qu'on lui dise ; j'arriverai à Florence avant qu'il survienne quelque embarras. Embrasse la Baccina, Picro et Totto; j'aurais bien désiré d'apprendre si ses yeux sont guéris. Vivez contents , et tâchez de dépenser le moins que vous pourrez. Recommande à Bernardo de se bien conduire. Voilà depuis quinze jours deux lettres que je lui écris , et je n'en ai point encore reçu de réponse.' Que le Christ vous garde tous!
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 2 avril 1527.
LETTRE LXXX
A Francesco Vettori , à Floreace.
Mon cher et honorable Francesco, quand la trêve eut été conclue à Rome , et que l'on eut vu
1 On voit par cette lettre que Marietta Corsini , fenitt;e de Macchiavelli, vivait encore à celte époque, qui précède de bien peu de temps la mort de son mari. Ainsi l'aventure de celte femme qu'il renconti-e et qu'il épouse , comme on peut le voir dans la Description de la peste ^ qui se trouve dans ce volume , n'est qu'une fiction. Les autres personnes que Macchiavelli nomme dans cette lettre sont ses fils Bernardo, Piero et Guido, et sa fille Barlolomea.
CORRESPONDANCE
que les impériaux n'étaient pas dans l'intention de îa respecter , Francesco écrivit dans cette ville qu'il fallait se décider pour l'un des trois partis suivants : le premier était de revenir à la guerre , mais de manière que tout le monde vît clairement qu'il ne pouvait plus être question de paix , et que la France , Venise et chacun enfin , sans crainte ou sans égard, pût faire son devoir ; et il fit voir que ce parti offrait encore beaucoup de remède, pourvu que le pape voulût s'aider lui-même ; le second , dans le cas où le premier ne plairait pas, était absolument contraire, c'est-à-dire qu'il consistait à tirer droit â la paix en toute hâte, à se jeter sans réserve dans les bras du vice-roi , et à se laisser ainsi aller à la fortune; ou plutôt, si l'on se trouvait fatigué de la guerre, ou déshonoré par la paix , il fallait en embrasser un troisième , qu'il n'est pas besoin que je dise en ce moment.
Aujourd'hui Francesco a reçu une réponse de Rome, qui lui annonce que le pape est disposés prendre le second parti, c'est-à-dire à se jeter sans réserve dans les bras du vice-roi et à faire la paix. S'il réussit, ce sera pour le moment notre salut; mais s'il échoue , nous allons nous trouver abandonnés de tout le monde. Vous êtes à portée , aussi bien que nous, de juger s'il doit réussir ou non : ainsi je me borne à vous dire que Francesco a résolu, à tout événement, d'aider aux affaires de la Romagne, tant qu'il verra qu'on peut encore les défendre à raison , comme on dit, de 80 pour 100 ; mais dès qu'il en verra l'impossibilité , il les abandonnera sans réserve, et viendra en Toscane avec toutes les forces italiennes qu'il pourra amener et tout l'argent qui lui restera encore , pour sauver en quelque sorte la ville et les États de Florence. Soyez tranquilles sur ce point, car il se défendra à tout prix.
Cette armée impériale est forte et nombreuse ; néanmoins, si elle ne trouve point des gens qui lâchent pied, elle ne pourra même s'emparer d'un four. Mais il est à craindre que, par fai- DÎesse, une ville ne commence à se soumettre : or, si une seule donne l'exemple, toutes les autres s'en iront en fumée ; et cette crainte est un des périls qui rendent dangereuse la défense de la Romagne. Néanmoins, quand on la perdrait, si vous ne vous trahissez pas vous-mêmes, vous pouvez encore vous sauver : en défendant Pise,
Pistoja , Prato et Florence , vous pouvez obtenir de l'ennemi des conditions qui , quelque pesantes qu'elles soient , ne seront point tout à fait mortelles.
Gomme la résolution du pape est encore tenue secrète par rapport aux alliés , et pour quelques autres motifs, je vous prie de ne communiquer ma lettre à personne.
Nicolas Macchiàvelu.
Forli, le 5 avril 1527.
LETTRE LXXXl.
Au même.