‹ Œuvres complètesChapitre 319 sur 323 · MAGNIFIQUE CITOYEN · texte numérisé non relu

MAGNIFIQUE CITOYEN

Ici nous avons toujours conseillé la paix, par les mêmes motifs qui vous la faisaient juger nécessaire ; car en voyant la conduite des Français et des Vénitiens , le peu d'ordre qui régnait parmi nos troupes , la perte de toute espérance que le pape pût supporter le poids de la guerre dans le royaume de Naples, la puissance et l'opiniâtreté de l'ennemi, tout le monde sentait bien que la guerre était perdue pour nous : tel était même notre avis lorsque je quittai Florence. Voilà pourquoi on a toujours conseillé de faire un arrangement : mais on entendait un accord solide et non un traité à double entente et embrouillé , comme celui que l'on a conclu à Rome et que l'on n'a j'amais observé en Lombardie. En effet , nous devons penser qu'il nous reste peu d'argent, et qu'il fciut, ou le conserver pour obtenir un traité douteux à la suite duquel nous resterons désarmés , ou le dépenser également pour rester armés et nous trouver sans le sou pour faire la paix : d'où il suit que , quand nous comptions sur un traite franc et sincère pour nous sauver, un arrangement équivoque devient funeste et cause notre ruine.

On nous écrit de Florence que l'accord est presque arrêté, et que, comme le premier payement de soixante mille écus va échoir, on compte principalement sur l'argent qui se trouve ici. Or, ici nous n'avons en tout que treize raille ducats en espèces et sept mille en créances sur Venise : si l'ennemi pousse en avant pour pé-

LETTRES FAMILIERES

nétrer en Toscane, il faudra les dépenser pour retenir les troupes et les engager à préserver notre pauvre cité. Si donc vous vous appuyez sur le traité , faites-en un qui arrête aussitôt ces armements et ces dépenses; autrement, si l'on s'en tient à un traité embrouillé , qui exige que Ton pourvoie tout à la fois à la paix et à la guerre, on ne pourra suffire ni à l'une ni à l'autre : il en résultera notre malheur et le bien de nos ennemis, qui, tout en s'avançant, s'occupent sérieusement de la guerre et nous laissent nous embrouiller dans les embarras de la guerre et de la paix.

Je suis tout à vous.

Nicolas Macchiavelli.

Forli, le 14 avril 1527.

LETTRE LXXXII

Au même.

MAGNIFIQUE ClTOYEi>,

Monseigneur de La Motte s'est rendu aujourd'hui au camp des Impériaux avec la ratification du traité conclu à Florence, portant que si Bourbon l'approuve, il fera faire halte à l'armée ; s'il la fait marcher en avant , ce sera un signe qu'il le rejette. Demain doit être un jour décisif pour nous. Voilà pourquoi si l'ennemi s'avance, on a pris ici la résolution de se déclarer franchement pour la guerre et de n'avojr plus un seul cheveu qui pense à la paix; s'il reste tranquille, on ne songera qu'à la paix et on laissera là toutes les idées de guerre. Il faut donc que vous naviguiez avec le même vent ; et que si l'on se résout pour la guerre, vous tranchiez dans le vif toute démarche pacifique, et que vous fassiez en sorte que tous les alliés marchent en avant sans qu'aucune considération les retienne ; car ici il ne faut plus boiter, mais agir en déterminés : souvent le désespoir donne des ressources que la réflexion n'eût jamais fait trouver.

l/ennemi s'avance de ce côté sans artillerie et par un pays difficile : si nous accourons avec le qeu de vie qui nous reste et les forces de la ligue qui se trouvent présentes, il s'éloignera avec honte de cette contrée , ou se réduira à

des conditions raisonnables. J'aime Francesco Guicciardini , j'aime ma patrie ; et, croyez-en à l'expérience que m'ont acquise mes soixante ans, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu de position plus difficile que celle dans laquelle nous nous trouvons : la paix nous est nécessaire; nous ne pouvons toutefois renoncer à la guerre ; et de plus nous avons affaire à un prince qui ne peut qu'avec toutes les peines du monde suffire seul, soit à la paix, soit à la guerre.

Je me recommande à vous.

Nicolas Macchiavelu.

Forli , le 16 avril 1527.

LETTRE LXXXIIl

Au même

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