‹ Œuvres complètesChapitre 5 sur 323 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Messer NlClA , LIGURIO.

NICIA. Je crois que tes conseils ne sont pas mauvais, et j'en ai causé hier .soir avec ma femme. Elle m'a dit qu'elle me donnerait ré-

RAMATIQUES.

ponse aujourd'hui ; mais, à te parler franchement, je n'y vais pas de bon cœur. ^

LIGURIO. Pourquoi?

NICIA. Parce que je ne m' écarte pas volontiers de mon gîte'. Et puis, transplanter femme, valets , bagages, cela ne me va pas; sans compter qu'ayant parlé hier soir à plusieurs médecins, l'un m'a dit d'aller à San-Filippo^, l'autre à la Porretta 3. l'autre à la Villa ^. Veux-tu que je te dise? tous ces gens-là m'ont la mine d'être des buses, et ces docteurs en médecine ne savent rien de rien.

LIGURIO. Ce qui vous intrigue le plus, c'est ce que vous m'avez dit d"abord, car vous n'avez pas coutume de perdre de vue le clocher de votre village.

NICIA. Tu ne sais ce que tu dis : quand j'étais plus jeune, j'étais un coureur fieffé ; il ne se faisait pas une foire à Prato^ que je n'y allasse; il n'y a pas un château aux environs que je n'aie visité; et je te dirai bien plus : j'ai été à Pise et à Livourne, moi qui te parle.

' Ce n'est ici qu'un équivalent. La Mandragore est toute remplie de locutions florentines, de piovei])es inconnus ailleurs qu'à Florence, d'usages propres à ce peuple , et d'allusions aux clioses qu'il aimait et dont il s'occupait. Mi spicco mal volenlieri <la bomba, dit le docteur. Bomba élait un lieu privilégié dans le jeu appelé 7;07?ic, lieu d'où l'on parlait et on il lallait revenir. lipome élait une sorle de lutte , ancien divertissement des jeunes gens de Florence, surtout au printemps. On eu trouve la description dans les vieux auteurs florentins, il y a dans le mot bomba, et dans l'allusion au jeu du pome, une finesse qu'on ne peut faire comprendre que par une explication. C'est un indice de la niaiserie du docteur, qui ne veut pas quitter le but de peur de ne pouvoir le raUeindre. Pourtant il n'y avait point de jeu si l'on ne quittait le but, puisque le fin du jeu était d'y revenir.

2 Les eaaxde San- Filippo sont situées sur le territoire de Sienne, et étaient la propriété des moines de l'abbaye de Montamiala Quoiqu'elles aient conservé de la réputation pour la guérison de certaines maladies, ce n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable établissement.

^ La Porretta est un village entre Bologne et Florence, à peu de dislance de la frontière de Toscane, du côté de Pistoie. Il y a encore là des bains fort connus. Les sources sont sulfureuses, et l'eau s'enflamme, dit-on, à l'approche de la lumière.

* J bagni alla Filla sont encore renommés aujourd'hui : ces! un des beaux établissements theimaux de la principauté de Lucques, et l'on y envoie encore les dames qui sont dans le cas de Madonna Lucrezia; car, selon les médecins du pays, tardos ad Fenerem excitant. Aussi le poëte Monli, voulant peindre la Fécondilé, l'a assise sur les bords de ces eaux célèbres.

" A trois lieues de Florence.

LA iMANDRAGORE.—

LiGTjRio. Vous avez donc vu la Carriicola de { Pise ? I

NiciA. Tu veux dire la Verrucola * ?

LiGURio. Ah! oui, la Verrucola. Et à Livourne, avez-vous vu la mer?

NICIA. Si je l'ai vue! tu le sais bien.

LIGURIO. Cela est-il bien plus grand que l'Arno ?

NICIA. Bon ! plus de quatre fois, plus de six, plus de sept, Dieu me pardonne! Figure-toi qu'on ne voit que de Teau , et puis encore de l'eau, et puis toujours de l'eau.

LiGiJRio. Eh! vraiment je m'étonne que vous, qui avez vu tant de pays 2, vous fassiez si grand embarras d'une promenade aux bains.

NiciA. Tu es ingénu comme l'enfant qui tetle! Tu crois donc que ce n'est rien de mettre sens dessus des.sous toute une maison.^ Cependant j'ai tant d'envie d'avoir un petit enfant que je suis prêt à tout faire. Mais dis-en toi-même deux mots à ces docteurs ; vois où ils me con- .seillent d'«ller. Moi je m'en vais retrouver ma femme > et nous nous reverrons.

LIGURIO. C'est bien dit.

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