‹ Œuvres complètesChapitre 52 sur 323 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

SOFRONIA, NICOMACO.

SOFRONIA, à part. J'ai enfermé dans la chambre Clizia et Doria, Il me faut préserver celte jeune fille de mon fils , de mon mari et des domestiques : chacun l'assiège en même temps.

MCOi>uco. Sofronia , oii vas-tu?

SOFROMA. A la messe.

mcoauco. Eh! nous sommes en carnaval.

Que feras- tu donc en carême ?

SOFROMÀ. Je crois qu'il convient de faire le bien en tout temps; et il est d'autant mieux de

RAMATÏQUES.

le faire dans ces jours-ci que les autres font I le mal; et je pense que pour faire le bien il ne I faut pas nous y prendre du mauvais côté. I KicoMACO. Comment! et que voudrais-tu qu'on fit ?

SOFRONIA. Je veux qu'on ne s'amuse pas à des fariboles; et puisque nous avons chez nous une jeune fille belle, bonne, pleine d'esprit , puisque nous avons pris la peine de l'élever , je veux qu'on ne la jette pas, pour ainsi dire, à la rue; car plus on nous a approuvés jusqu'à présent, plus on nous blâmerait maintenant en voyant que nous la donnons à un stupide coquin qui ne sait rien faire , si ce n'est raser assez mal , ce qui ne ferait pas vivre une mouche.

NICOMACO. Sofronia, ma femme, vous êtes dans l'erreur. C'est un jeune garçon de bonne mine; et s'il n'est pas très-habile, il a des dispositions à apprendre, et il aime tendrement Clizia. Or ce sont là trois grandes qualités dans un mari : jeunesse, beauié, amour. II ne me semble pas qu'on puisse rien avoir de mieux ; et de tels partis on n'en trouve pas à toutes les portes. S'il n'a pas de bien, tu sais que le bien va et vient, et ce garçon-là est de ceux qui sont capables de le faire venir. D'ailleurs je ne l'abandoîmerai pas; et à te dire vrai , j'ai l'idée de lui acheter cette maison que je viens de louer à Danione, notre voisin; je veux la fournir de marchandises; et de plus, quand il m'en coûterait quatre cents floriiis pour le faire...

SOFRONIA. Ah! ah! ah!

NICOMACO. Tu ris!

SOFRONIA. Oui ne rirait pas.^

NICOMACO. Que veux-tu dire. ^' Pour le faire maître d'une bonne boutique je ne suis pas homme à y regarder.

SOFRONIA. Est-il donc bien possible qu'avec cet étrange projet tu ailles enlever à ton propre fils plus qu'il ne convient, et donner à cet homme plus qu'il ne mérite ! Je ne sais qu'en dire, mais je soupçonne qu'il y a là-dessous quelque chose.

NICOMACO. Que veux-tu qu'il y ait ?

SOFRONIA. Si c'était quelque chose que tu ignorasses jeté le dirais; mais comme tu lésais, je ne te le dirai pas.

NICOMACO. Qu est-ce que je sais ?

SOFRONIA. Laisse donc ! Dis : qui te pousse à * la donner à cet homme t* et ne pourrait-on pas

CLIZIA.— ACTE

la mieux marier avec cette dot , ou même avec iine dot moindre?

NicoMACO. Oui, je le crois. Cependant l'affection que je porte à Tun et à l'autre m'enj^age à les unir, et les ayant élevés tous deux, je veux que tous deux aussi partajOfent mes bienfaits.

soFiiONiA. Si c'est là réellement le motif qui te fait agir, n'as-tu pas élevé aussi Eustachio, ton | régisseur ?

JVIC03IAC0. Sans doute; mais que veux -tu qu'elle fasse de ce garçon qui n'a pas le moindre ! agrément, qui est habitué à vivre à la campagne au milieu des bœufs et des moutons.^ Ah! si nous la lui donnions elle en mourrait de dou- . leur.

sorRONiA. Et avec Pirroelle mourra de faim. Souviens-loi bien que les agréments d'un homme consistent à avoir quelque talent, à savoir faire ; quelque chose, comme le sait Eustachio, qui a l'habitude des affaires, qui fréquente les marchés, qui s'entend aux économies, à avoir soin Ju bien des autres et du sien, qui est un homme enfin qui vivrait sur l'eau. D'ailleurs tu sais qu'il possède un bon capital. Pirro, au contraire, ne bouge pas du cabaret, il est toujours au jeu, il trouve à tout des difficultés, et il mourrait de faim au milieu de l'abondance.

BicoiACO. Ne l'ai-je pas dit ce que je veux lui donner?

SOFROMA. Ne t'ai-je pas répondu que c'est autant de jeté par la fenêtre? Voici ma conclusion, Nicomaco : lu as fait des dépenses pour nourrir Clizia, et moi j'ai eu la peine de l'élever: ainsi donc j'ai ma pari ici, et je prétends savoir comment tout cela va se passer; ou bien je dirai tant de mal et je ferai un si bel esclandre que tu ne seras pas à ton aise, et que je ne sais pas comment tu oseras lever la léle. Va, cache-toi sous un masque pour parîer de tout cela.

NICOMACO. Que me dis-tu là! es-tu folle? Maintenant tu me fais venir l'envie de la lui donner quoi qu'il arrive. Je veux qu'il l'épouse ce soir et il l'épousera, dusses-tu t'en arracher les yeux.

SOFKOIMA. Il l'épousera, ou il ne l'épousera pas.

^Tr^MACO. Tu m.e menaces de ton bavardage : lacue plutôt que je ne parle pas. Tu crois peutêtre que je suis assez aveugle pour ne pas devî-

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nerle jeu de tes tours de gibecière? Je savais bien que les mères souhaitent queleurs fils soient heureux; mais je ne savais pas qu'elles voulussent donner les mains à leurs débauches.

SOFROKU. Que dis-tu ! quelle débauche y at-il là ?

Nicoauco. Eh ! mon Dieu ! ne me fais pas parler : tu entends et j'entends aussi ; chacun sait quel jour vient la Saint-Biaise. Faisons, je t'ei prie, les choses de concert, car si une fois nous nous mettons à nous contre-carrer, nous allons êlre la fable de tout le monde.

SOFRONIA. Mets-toi où tu voudras te mettre: celte jeune fille ne sera pas sacrifiée, ou je jetterai sens dessus dessous la maison et Florence.

MCOMACO. Sotronia, Sofronia. celui qui t'a donné ce nom ne rêvait pas, ma foi! car tu n'es qu'un soufflet ( soffione ) plein de vent.

SOFROMA. Au nom de Dieu!.. Mais je veux aller à la messe. Nous nous reverrons.

NICOMACO. Écoute un peu : y aurait-il moyen d'arranger cette affaire et de ne pas nous faire prendre pour des fous ?

SOFRONIA. Non pas des fous , mais bien-des misérables.

NICOMACO. 11 y a dans ce pays tant de gens de bien ! nous avons tant de parents, et l'on trouve tant de bons religieux ! faisons-les juges de ce dont nous ne pouvons tomber d'accord , et par ce moyen toi ou moi nous connaîtrons notre erreur.

SOFROMA. Faut-il commencer par aller nousmêmes publier nos extravagances ?

NICOMACO. Si nous ne voulons pas prendre des amis ou des parents, prenons un religieux : nous ne publierons rien et nous lui soumettrons l'affaire en confession.

SOFRONIA. Et à qui nous adresserons-nous?

Nico:>uco. Nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à frère Timoteo, le confesseur de notre maison : c'est un petit saint, et il a déjà fait certain miracle.

SOFRONU. Lequel?

Nico:>iAco. Gomment lequel ! Ne sais-tu pas que par son intercession madame Lucrezia. femme de messer Nicia Calfucci, est devenue grosse, de stérile qu'elle était auparavant ?

SOFRONIA. Beau miracle ! un moine faire devenir une femme grosse! Le miracle serait qu'une femme eût fait un enfant au moine.

32 OUVRAGES DRAiMAÏlOUES

NicoMACO. Est-il possible que tu me contredises toujours avec tes balivernes !

SOFRONU. Je veux aller à la messe, et je ne veux confier mon affaire à personne.

NICOMACO. Va donc. Je t'attendrai à la maison. 'A lui-même.) Je pense que je ferai safi;ementde ne pas trop m'éloigner, de peur qu'ils ne fassent esquiver Glizia.

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