SCÈNE I
DAMONE, NICOMACO, DORIA.
DAMONE. Que s'est-il donc passé toute cette nuit? Tu ne dis mot ! Quelle remue-ménage avezvous donc fait? Se vêtir, ouvrir les portes, descendre du lit, y monter! vous n'avez pas été un instant en repos. Que signifie tout cela ? Et moi qui coucliais dessous, au rez-de-chaussée, je n'ai pas pu fermer l'œil. Enfin je me lève de dépit, et je te trouve déjà sorti et tout bouleversé! Tu es muet, on dirait que tu es mort: que diable as-tu?
NICOMACO. Mon bon ami, je ne sais où fuir, oij me fourrer, oii cacher ma honte d'être allé de moi-même mejeter dans ce maudit piège. Je suis à jamais déshonoré, je suis perdu sans ressource, et je n'oserai plus me montrer désormais à femme , enfants, parents ni domestiques. J'ai été moi-même chercher ma honte, et ma femme m'a aidé à la trouver; si bien que me voilà la fable de toute la ville. Et ce qui me désole davantage , c'est que toi aussi tu as ta part de mon malheur , car chacun saura bientôt que (u prêtais la main à tout cela.
DAMONE. Qu'est-il donc arrivé ? as-tu cassé quelque chose?
NICOMACO. Que veux-tu que j'aiecassé?,.. Eh ! plût au ciel que je me fusse cassé le cou !
DAMONE. Mais enfin que s'est-il donc passé? pourquoi ne me lo dis-tu pas ?
NICOMACO , pleurant. Uh! uh! uli!... J'étouffe de douleur , et je crois que je no pourrai jamais te faire ce récit,
da:>ione. Allons, tu as l'air d'un enfant ! Que diable cela peut-il être ?
NICOMACO. Tu sais le plan convenu; et moi, d'après ce plan, je suis entré dans la chambre , je me suis tout doucement déshabillé ; et , grâce à l'ob.scurité, je me suis couché près delà nouvelle épouse, à la place de Pirro qui s'était mis à dormir sur le canapé.
DAMONE. Fort bien. Et ensuite?
NICOMACO. Uh! uh! uh!... M'étant approché d'elle comme font les nouveaux mariés , je voulais caresser sa gorge; mais elle m'a saisi la main , et elle ne me lâchait plus. J'ai voulu l'embrasser; et elle, de son autre main, m'a rudement repoussé le visage en arrif^re. J'ai voulu la prendre dans mes bras : alors elle m'a lancé un coup de genou qui m'a presque brisé une côte. Quand j'ai vu que la force me réussissait mal, j'ai eu recours aux prières, et avec de douces et amoureuses paroles, mais à demivoix afin qu'elle ne pût me reconnaître, je l'ai supplice de faire mon bonheur. Je lui disais : «Hélas! ma chère àme, tu veux donc me désespérer? Hélas! cher amour, pourquoi me refusestu ce que les autres femmes accordent si volontiers à leurs maris ?...»L!h! uh! uh!
DAMONE. Essuie-toi un peu les yeux.
NICOMACO. Ma douleur est si granule que je ne sais que devenir, et je ne puis retenir mes larmes. J'ai essayé d'échanger quelques paroles : elle n"a pas plus voulu parler que faire autre chose. Moi, voyant cela, j'en suis venu aux menaces, je me suis mis à lui dire des injures, d que je lui ferais... et que je lui dirais... Imagineri toi que tout d'un temps elle replie ses jambes, et me lance une couple de coups de pieds tels, que si la couverture du lit ne m'eût retenu elle m'envoyait au beau milieu de la chambre.
DAMONE. Est-il bien possible !
NICOMACO. Très-possible, je te jure. Après cela elle s'est campée sur le ventre, et s'est si bien collé la poitrine contre le matelas que toutes les machines de l'opéra n'auraient pas été capables de la retourner. Pour moi , voyant que forcC; prières menaces rien ne me servait, je
OUVRAGES D
lui ai tourné le dos de désespoir et j'ai résolu de la laisser tranquille, me disant que vers le malin elle pourrait bien changer d'idée.
DAnioivE. Bien ça. Tu devais dès Fabord prendre ce parti, et ne pas vouloir qui ne te voulait pas.
NicoMACO. Attends : Thistoire n'est pas finie là, et j'arrive au plus beau. Soit douleur, soit fatigue, et tout accablé de mon chagrin, je me suis mis un peu à sommeiller. Croirais-tu bien que tout d'un coup je sens comme une estocade dans le flanc, et eu même temps, ici, au bas de Téchine, cinq ou six coups de possédé. Encore à moitié endormi, j'y porte vite la main, et je trouve quelque chose de dur et d'aigu. Saisi d'épouvante, je me jette à bas du lit, .songeant à ce poignard dont Clizia avait voulu me percer le jour d'auparavant. A ce bruit Pirro qui dormait s'est éveillé, et moi , obéissant à la peur plus qu'à la raison, je lui criai qu'il allât vile chercher de la lumière , et que cette fille était armée pour nous égorger tous les deux. Pirro court, revient avec .sa chandelle; et que voyonsnous? Au lieu de Clizia c'était Siro, mon valet, qui se dresse tout nu sur le lit, qui par moquerie.... Uh! uh! uh!... me faisait la grimace... IJh ! uh! uh ! uh !... et me montrait les cornes par derrière.
DAMONE. Ah ! ah ! ah !
jMCOMACO. Et quoi! Damone, tu ris de cela ! DAiiioivE. Celte aventure me chagrine beaucoup, je t'assure ; et pourtant je ne puis m'empêcherde rire.
DORiA, à part. Allons vite raconter tout ceci à ma maîtresse, pour la faire rire de plus belle.
ivicoMACo. Voilà justement le pis de l'affaire : chacun en rira, c'est à moi seul d'en pleurer. Il n'y a pas jusqu'à Pirro et Siro qui devant moimême, en se disant mille injures, riaient aussi aux éclats ; et puis, à moitié habillés, ils sont sortis. Je suis sûr qu'ils sont allés rejoindre les femmes, et qu'en ce moment ils rienl tous à qui mieux mieux. Enfin tout le monde rit, et Nicoraaco pleure.
DAMONE. Tu dois être persuadé, je pense, de
toute la contrariété que j'éprouve et pour toi, et
pour moi qui, grâce à l'amitié que je te porte,
me suis fourré dans toute cette intrigue.
isicoMAco. Oue me conseilles-tu de faire? Je
RAMATIQUES.
t'en supplie, ne m'abandonne pas, pour l'amour de Dieu!
DAMONE. Il me semble qu'il convient, si tu ne trouves rien de mieux, de le remettre entièrement dans les mains de Sofronia , et de lui dire que dé.sormais elle fasse ce qu'elle voudra et de Clizia et de toi. Elle devrait bien, elle aussi, ménager ton honneur: lues son mari après tout, et il ne peut tomber sur toi quelque honte sans qu'elle en ait sa part. La voici qui sort : allons, parle-lui ; et cependant je m'en vais aller à la place et au marché afin de savoir si on parle de l'aventure, et je te mettrai de mon mieux à couvert.
nicoMACo. Fais cela, je t'en conjure.