SCÈNE m
SOFRONIA , NICOMACO.
sOFRONiA, à elle-même. Doria m'a dit que Nicomaco est dehors et que c'est pitié de le voir. Je voudrais lui parler, pour savoir ce qu'il me pourrait dire de ce nouvel accident. Le voilà par ici. Oh! Nicomaco!
rvicoMACo. Que veux-tu?
SOFROINIA. Où vas tu donc si matin? Sors-tu de la maison sans dire un seul mot à l'épousée? As -tu su comment elle s'est comportée cette nuit avec Pirro ?
ivicoMACO. Je n'en sais rien.
SOFROMA. Qui donc le saura si tu ne le sais pas, toi qui as bouleversé Florence pour conclure ce mariage? Maintenant qu'il est conclu, lu fais l'ignorant et le mécontent!
NTCo:>iACO. Mon Dieu, laisse-moi tranquille; ne m'ennuie pas davantage.
SOFROINIA. C'est toi qui m'ennuies vraiment : quand lu devrais me consoler, c'est moi qui te console; quand tu devrais l'occuper de ce dont ils ont besoin, c'est sur moi que cela retombe ! Tu vois, je leur porte des œufs.
Nico:>uco. Tu ferais mieux de ne pas tant te moquer de moi; il devrait ))ien te suffire de l'avoir fait toute cette année, et hier, et celte nuit plus que jamais.
SOFRONIA. Je n'ai jamais voulu me moquer de toi : c'est loi-même bien plutôt qui as voulu te f.iire un jeu de nous autres, et qui l'es trouvé à la fin le jouet de toi-même. Comment n'as-lu pas eu honte, après avoir élevé chez nous une jeune
OLIZIA. — ACTE V, SCÈNE V.
fille dans des mœurs honnêtes et comme oa doit élever une personne bien née, de la vouloir marier ensuite à un mauvais domestique, un bon à rien, parce qu'il consentait à te laisser coucher avec elle ! Croyais-tu donc avoir affaire '■ à des aveup,ies, ou à des gens incapables de traverser rinfamie de tes desseins? Je l'avoue, i c'est moi qui ai conduit toutes ces mystifications ; que l'on t'a faites; et il n'y avait pas d'autre moyen de te faire rentrer en toi-même que de te prendre en flagrant délit vis-à-vis tant de témoins que tu ne pusses échapper à la honte, et que cette honte te fit faire ce que n'aurait pu te faire faire aucune autre chose. Si lu veux abjurer tes folies et redevenir le même ÎVicomaco que tu étais il y a un an, nous redeviendrons , nous aussi, cp que nous étions, et l'aventure ne sera pas ébruitée; et quand même on finirait par en savoir quelque chose, il arrive à bien d'autres de faire des fautes et de se corriger.
MCOMACO. Ma chère Sofronia, fais ce que tu voudras. Je suis tout prêt à me conformer à tes avis pourvu qu'on ne sache rien de tout cela.
soFROi\iA. Si telle est ton intention, tout est arrangé.
NicoMACO. Où est Clizia ?
SOFRONIA. Hier, aussitôt après le souper, revêtue encore des habits de Siro je l'ai envoyée dans un couvent.
IX1C031AC0. Et Cleandro, qu'a-t-il dit?
SOFROINIA. 11 ne se sent pas de joie que ce mariage ait été rompu ; mais il est bien contrarié de ne pas voir comment il pourra obtenir Clizia.
wico:^LACO. Je te laisse maintenant le soin des affaires de Cleandro. Néanmoins , si on ne peut parvenir à connaître de quels parents cette fille est née, il ne me semble pas à propos de la lui donner.
SOFRORIA. Et il ne me le semble pas non plus à moi. 11 convient de différer de la marier jusqu'à ce qu'on sache quelque chose sur sa destinée, ou que cette fantaisie soit sortie de la tète de Cleandro. En attendant on fera annuler le mariage de Pirro.
1 NicoMACO. Gouverne tout cela à ton gré. Pour moi, je vais me reposer, car je ne me tiens pas debout, tant je suis accablé de la fatigue de celte maudite nuit. Je vois d'ailleurs sortir de la maison Cleandro et Eustachio, et je ne veux pas les
aborder. Toi, dis-leur l'arrangement que nous venons de faire; qu'il leur suffise d'avoir triomphé, et qu'ils ne s'avisent pas de venir me parler de cette aventure.
SCÈINE IV.
CLEANDRO , SOFRONIA , EUSTACHIO.
CLEANDRO. Tu as cntcudu comme le bonhomme est allé se renfermer à la maison. 11 faut qu'il ait reçu une mercuriale de Sofronia : il a l'air tout penaud. Approchons-nous pour savoir ce dont il s'agit. Dieu vous garde, ma mère. Eh bien, que dit Nicomaco?
SOFRONIA. H est tout honteux, le pauvre homme :il se voit déjà vilipendé. Il m'a donné carte blanche, et veut qu'à l'avenir je mène tout à mon idée.
EUSTACHIO. Alors tout ira bien : j'aurai Clizia.
CLEANDRO. Doucement, doucement : ce n'est pas un morceau pour toi.
EUSTACHIO. Eh bien ! en voilà une bonne! Moi qui croyais avoir gagné, j'aurai perdu comme Pirro !
SWRONIA. Ni toi ni Pirro vous ne l'aurez; tu ne l'auras pas non plus, Cleandro : jentends qu'elle reste comme elle est.
CLEANDRO. Permettez du moins qu'elle revienne à la maison et que je ne sois pas privé de sa vue.
SOFRONIA. Elle y reviendra ou n'y reviendra pas , comme il me plaira. Allons, nous autres , remettre la maison en ordre; toi , Cleandro, regarde si tu ne verrais pas Damone: il est bon de lui parler pour convenir du meilleur moyen de cacher ce qui est arrivé.
CLEANDRO. Voilà qui va mal pour moi.
SOFRONIA. Cela ira mieux une autre fois.