DTSGOURS SUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
I Tandis que ce grand Roy, dont la gloire surmonte Tout ce que des grands Rois nostre siècle raconte, Faisoit vivre les siens en un âge doré, Des peuples estrangers justement adoré,
5 Et d'un sceptre innocent commandant à la France. Sur tous les cœurs du monde estendoit sa puis-
[sance :
Parmy tant de bonheur nos esprits ravissant. Un soin quant et le jour malgré nous renaissant Rendoit à nos plaisirs nos craintes comparables,
10 Songeant que nos beaux jours n'estoi^nt gueres
[durables, Et que ce grand soleil notre nuict empeschant, Auroit dedans le ciel à la fin son couchant, (i) Il nous ressouvenoit par de tristes exemples, D'avoir veu depuis peu les soldats dans nos tem-
[ples,
if) Et nos champs sans valeur, aux moissons destinez, Les sepulchres sanglans des peuples mutinez : (9.) Estimant bien-heureux ceux qui par cognoissance. Pour estre sans douleur, estoient sans prévoyance :
(i) jfffl fin à San couchant (\).
(2.) Allusion aux prucrrcs rlc rcilipion que Henri IV apaisi p'ir ITfdit de Nantes en 1598.
Quand tout en un moment nous vismes tout
[changé.
20 Le ciel aux justes vœux de la terre obligé, Nous voulut garentir de toutes sortes d'armes, Et nos yeux préparez à de nouvelles larmes, Vers luy furent bientost joyeusement tournez, Sous l'espoir des succès qu'il avoit ordonnez.
25 Dessous un ciel heureux se voit une contrée, Où Saturne une fois ayant faict son entrée, Touché de la douceur d'un si plaisant séjour, Ne s'eslongna jamais des terres d'alentour : Deux fleUves richement ses plaines environnent,
3o Des costeaux pleins de fruicts ses campagnes cou-
[ronnent, Les fleurs n'y craignent point l'empire des saisons, Et le soleil y rit de toutes ses maisons (i).
En ce lieu l'ornement de la belle Hesperie, Bien loin de hostre France estoit une Marie,
35 Dont le nom immortel icy bas s'entendoit Partout 011 la clarté d'Apollon s'espandoit. Le soin de sa vertu nécessaire à nostre âge, Luy faisoit oublier celuy de son visage : L'Amour comme en son ciel dans ses yeux se
[tenoit,
/(O Et sa beauté, sans art tous les cœurs retennil (:>).
Henby, l'astre des Rois, à qui la renommée
D'une immortelle flame avait l'ame allumée,
Brûlant d'un autre feu ne pense plus sinon
Qu'aux aimables vertus de ceste autre Junon.
45 Elle, tout en repos, se sent tout agitée,
Et sans voir ses liens void qu'elle est arrestee : D'un martyre inconnu son esprit traversé Reçoit plus de plaisir plus il se sent blessé ;
(i) Rome.
(a) Aillusion à Marie de Médicis, mère de Louis XIII.
Mais nul autre en son cœur n'eust jamais trouvé
[place, 5o Et falloit ce soleil pour fondre ceste glace.
Ainsi ces deux esprits, sans s'estre recherchez, Furent fatalement par le Ciel attachez : Leur corps comme leurs cœurs à la fin se joigni-
[rent, Et avecque nos maux leurs fiâmes esteignirent. 55 Combien ce bruit heureux courant par l'Univers Fit réveiller de Rois et de peuples divers I La France ce jour-là, comme au jour de sa feste De branches d'olivier se couronna la teste, Foulant ses ennemis sous elle terrassez 60 Et les lauriers tenoient les myrthes embrassez. La flame de nos feux donna jusques aux nues, Et le bal empeschoit de passer par les rues. Nous vismes relever nostre Empire et nos Lois, Et n'attendant plus rien que le dixiesme mois, 65 La lune lentement suivant nostre espérance,
Retarda bien long-temps le bon-heur de la France, Par les signes du ciel marchant tardivement Et ne pouvant pour nous haster son mouvement. Mais pendant que la Cour demeuroit en cer-
[velle, (i) 70 Et que tous les courriers attendoient la nouvelle, Mercure d'un esclair les nuages fendit, Et dans le ciel ouvert ceste voix s'entendit : (( Monarques glorieux, que l'Occident adore, Rois mignons du soleil, vous peuples de l'aurore, 75 Un Roy plus grand que vous sur la terre viendra, Qui de tous vos débats arbitre se rendra. )>
La nuict avoit sur nous desja tendu ses voiles Et le ciel nous monstroit les dernières estoiles.
(i) Etre en cervelle, c'est-à-dire inquiet, soucieux. Cette expression a parfois le sens de être actif, vigilant. On la retrouvera à plusieure reprises nu cours de l'œuvre de Des Yveteaux.
Quand, après de grands maiix que Junon endura,
80 Ce soleil désiré dans le monde éclaira.
En ee moment heureux, d'un esprit solitaire Parmy tant de rumeurs j'observay ce mystère, Que lorsque du Dauphin cette Roy ne accoucha, Le Dauphin de là-haut tout soudain se cacha;
85 Et plongeant dans les flots honteusement la teste, Il esmeut en soufflant une humide tempeste : Quand l'Hercule céleste aussitôt arrivant Parut pour saluer nostre Hercule vivant. Crois donc. Prince attendu, de qui tous ces Ora-
[cles
90 Nous font encore après attendre des miracles : Fay nous voir que le Roy si grand et si parfait N'a rien fait de si grand comme de t'avoir fait. Crois viste pour toy-mesme et pour tant de per-
[sonnes :
Crois pour tant de lauriers et pour tant de cou-
[ronnes,
95 Suce avecque le laict tous les jours en eroissant La crainte de Celuy qui t'a faict si puissant. Fuyant les voluptez aux Princes si communes, Tasche que tes vertus egallent tes fortunes : Et retenant les tiens par tes mœurs seulement,
100 Par la peine des loix puny-les rarement :
Avecque la valeur fay marcher la clémence, Sois soudain au pardon et tardif à l'offence : Et joignant au sçavoir la libéralité, Ouvre-tov le chemin à l'immortalité.
Ce Discours a été imprimé séparément :
1° Sur la Naissance de Monseigneur le Dauphin, à P- Sic-né : Des Yveteatjs (Bib. Nat., Ye i2 25).
2** Idem,, non si^né (1601?) (Bib. Nat., Ye 1226).
Cf. : Ma (ff. 47-48), Signé :. Des Yveteaus.' — M3 (ff. 57-58), Signé : IX-s Yveteaus. — M4 (ff. 57-58, Signé : Des Yveteaus. — P (ff. 44-45), n. s. — P2 (ff. 46-47). Signé : Desyveteaux. — T (pp. T-io). — Ms, de Montbéliard (ff. ii-i4). — V (pp. 25-28).