VERS POUR LE ROY
Apres tant de souspirs, de chaisnes et de larmes. Et que tant de beautez m'ont tenu sous leur loy, L'Amour tout de nouveau contre moy prend les
[armes Et semble que ce dieu ne peut vaincre qu'un Roy.
Gomme on void ces vaisseaux, tout proches de
[la terre, Qu'un orage soudain rejette en haute mer, Presque dedans le port ce pirate m'enferre; 8 Mon feu n'est pas esteint qu'il le veut r'allumer.
Ny parmy les combats mes couronnes gagnées, Ny ce nom glorieux par le sang acheté N'ont rendu de mon cœur les flammes eslongnees; 12 Uar ayant tout conquis, je perds la liberté (i).
Lorsque de nouveaux f aicts m'acquièrent plus de
[gloire, 11 fait voir à mes yeux quelque nouvel object; Mon triomphe tousjours augmente sa victoire. i6 ri faut estre moins grand pour estre moins subject-
Mais ny luy, ny ces yeux pleins de flammes si
[sainctes, Ny tant d'autres appas n'ont causé ma prison; J'ai receu par des mains ces dernières attaintes, 2o Que je baise cent fois pour en avoir raison.
Ce langage blessant et qui prend tout le monde Ne* se peut en tous lieux à toute heure escouter, Mais tousjours ceste main errante et vagabonde 24 Se fait voir à nos yeux et se fait redouter.
La neige aux plus hauts monts fraîchement
[amassée
Ne peut à la blancheur de ses (2) mains s'esgaller,
Gommt il n'est point d'ardeur, présente ny passée,
28 Comparable à la flamme où je me veux brusler (3).
(i) ma liberté (L, Li).
(a) ces mains (V).
(3) Voici une anecdote racontée par Tallemant des Réeux : « Malherbe lisant un jour devant De» Yveteaux les stances qui commencent par ce
POisiES 67
En jurant dans ces (i) mains, qui seroit le volage Qui voudroit par le change ailleurs se divertir? Et pressé par (2) ces doigts, quel seroit le courage 32 Qui n'aimast mieux mourir plustost que d'en par-
[tir?
Ces lumières du Ciel, ces yeux roys de ma vie, Des refus plus cruels aymables messagers, Rendent des plus eonstans la franchise asservie; 36 Mais ceste main retient les esprits plus légers.
La terre tous les ans reprenant sa jeunesse Lorsque pour plaire au Ciel elle se veut parer (3 Ne produit point de lys et n'a point de richesse 4o Qui se peut à ses mains justement comparer.
Belle main, où les Dieux ma fortune ont escrite. Des astres je n'attends ny mon mal ny mon bien Par tes seules faveurs j'estime mon mérite, 44 Et la gloire des Roys ne me sert plus de rien.
Cf. : T (pp. 33-34). — Pi (f. 66), Par le sieur des Yveteaux. — L (pp. 46i-463). Du S. des-Yvetcaux. — Li, Du S. des- Yveteaux. - Ms. Montbéliard (ff. 27-28). — V (pp. 63-65).
« Enfin cette beauté m'a la place rendue... ■ celui-ci disoit que c'estoit une chose désagréable à l'oreille que ces trois syllabes, ma, la, pla, tout de suite dans un vers.
— Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis pa, ra, bla, la, fla.
— Moi, reprit Des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.
— N'avez-vous pas mis, reprit Malherbe,
« C (imparable à la flamme... »
Cette anecdote, dialoguée par Tallemant, est tirée du Meriagi^ana.
Blanchemain fait remarquer à ce propos que Boileau a fait pis encore « Le blé pour se donner, sans peine ouvrant la terre, « N'attendait point qu'un bœuf, pressé par l'aiguillon, « Traçât à pas tardifs un pénible sillon. »
(i) ses mains (T, L, Li, Ms. Montbéliard). (■') pressé de ces doigta (Ms. Montbélàard). (3) elle veut se parer (V).