‹ Œuvres complètes;Chapitre 19 sur 51 · PLAINTES SUR L'APPREHENSION D'UNE ABSENCE · texte numérisé non relu

PLAINTES SUR L'APPREHENSION D'UNE ABSENCE

Stances.

Ce n'estoit pas assez qu'une beauté mortelle Tint mon coeoir attaché d'une chaisne éternelle,

3 Et qu'on me vist réduit à ne rien espérer : Il falloit essayer si j'estois invincible; Car à ma passion rien n'estoit impossible,

6 Sinon de l'aymer moins, ou de m'en séparer.

Et voilà que le Ciel, pour heurter ce courage, Oui de tant d'accidens a soustenu l'orage, 9 Jaloux de ma prison me desrobe à vos yeux;

Mais je courray partout sans de vous me distraire, Comme fait le soleil, en sa course ordinaire, 12 Qui tourne tout le monde et ne part point des

[cieux.

En quelques lieux divers que la gloire (i) me

[jette, On ne verra qu'à vous ma liberté sujette; if) Mais ce cœur desdaigneux qui me donne la loy Et qui me voit captif dans ma prison dernière, Vous verra, maigre luy, vous-mesme prisonnière; 18 Car je veux en allant vous porter quant et moy.

Rien ne peut empescher que, vous ayant laissée, Vous ne soyez toujours reyne de ma pensée;

(i) la guerre (V).

21 Mes yeux perdront tout seuls la clarté de leur jour, Car les feux de l'esprit ne se peuvent esteindre; L'absence est le miroir des choses qu'il veut fein-

[dre (i)

i>/i Et peut nuire aux amants, mais non pas à l'amour.

Abandonnez ces lieux et partez la première; Ma foy sans vos beaux yeux me fournit de lumière;

27 Mais comme ore Apollon modérant sa chaleur, Faict les jours et les nuicts d'une esgale distance, Faictes qu'à la rigueur la faveur se balance,

80 Et croyant mes ennuis modérez ma douleur.

Cf. : T (pp. 35-36). — L (pp. ^^']-^^^), Du S. des-Yveteaux. — Li, Du S. des-Yveteaux. — Ms. Monibéliard (ff. 3i-33). — V (pp. 5i-52).

STANCES

Puisque loing de ses yeux mon ame est asservie, Et que j'ayme les miens pour la voir seulement, Ne luy voulant cacher nul moment de ma vie, /i II faut que malgré moy je conte mon tourment.

J'ai quelquefois aymé, mais maintenant j'adore; Je suis hors de la terre et porté dans les cieux, Et n'osant descouvrir le feu qui me dévore, 8 Mon cœur et mon esprit font ce qu'ont fait mes

[yeux

(ï) €'ost-à-fIire : L'absence est le miroir dans lequel se reflètent les choses qu'il (l'esprit) imagine pendant cette absence. Ce vers est très obscur et toute la pièce, en général, mauvaise.

Le jour que tout bruslant de tant de chastes

[flammes Dedans ce paradis sans ame j'arrivay, . Ayant perdu des yeux le Paradis des âmes, 12 Pour tousjours y penser, de tous je me privay.

Les lieux plus retirez sont plus doux à ma veuë, Les plus grands de ma Cour ne m'osent approcher, D'entretiens amoureux j'ay l'ame si pourveuë, i6 Qu'il suffit de paroistre à qui me veut fascher.

On dit qu'en s'esloignant on chasse son martyre Et que celuy qui fuit est le victorieux; Mais la perdant, je voy que plus fort je souspire, 20 Et la voyant, mon mal se fait moins ennuyeux.

Dans tous les elemens son pourtraict je rencon-

[tre, Aux vallons plus obscurs, ennemis du Soleil, Dans l'espesseur des bois 011 le jour ne se monstre, 24 A toute heure je voy les rayons de son œil.

De tant d'objets divers la mémoire est bannie. Et seulement d'un seul je ressens les effects; Je blasphème sans fin contre la tyrannie 28 Du devoir et des loys; et c'est moi qui les fais.

Quand la nuit, embrassant la terre de ses aisles. Sema de nouveaux feux dans le ciel esclaircy. Je senty dans mon cœur mille flammes nouvelles, 32 Et le repos commun augmenta mon soucy.

Puis quand l'aube du jour, de roses couronnée, Eut de lys et d'œîllets embelly le matin, J'allay passer au bois la seconde journée, 36 Gravant sur les rochers les lovs de mon destin»

Et si je m'en souviens, j'escrivis ce langage : (( Plustost dans l'Océan on cueillera des fleurs, « Plustost ces bois seront en esté sans feuillage, ko « Que je laysse d'aymer celle pour qui je meurs. »

A la fin, dans mes yeux (i), par l'effort de mes

[peines, Au pied d'un alysier le sommeil se coula, Où j'en des visions que je ne tien point vaines, t\f[ Prenant comme d'en haut tout ce qui vient de là.

L'échelle de Jacob, à mes vœux favorable, Pour monter dans le Ciel m'apparut en ces lieux; Les autres se verront sur l'ecorce durable /|(S Des arbres bien-aymez des hommes et des Dieux.

La foy dont je la sers choisit des secrétaires Aveugles, sourds, muets, qui sont sans change-

[ment, Le cŒur est le papier propre à ces caractères, ^0. Qu'on ne peut effacer par nul esloignement.

Plpust au Ciel cependant qu'une heureuse avan-

[ture, En ces bois escartez la peust mener un jour. Et que, jettant les yeux dessus ceste écriture, 5^) Elle srout que jamais je n'auray d'autre amour.

Ceux qui, par les (2) raisons me penseroient

[contraindre De me bander les yeux et quitter mon plaisir. Ils sfiToroiont vc\o?. nœuds s'ils se pouvoient

[estreindre:

60 Car il n'est point de loîx pour un si beau désir.

(i) (Je mes y^'iix <7., L'i. W,<?. Monthélîard, V). (2) des raisons (V).

Cf. : T (pp. 36-38). — Pi (f. i65), Du mesme [sieur des Yveteaux]. — L (pp. 45i-453), Du S. Des-Yveleaux. — Li, Du S. des- Yveleaux). — Ms. Montbéliard (ff. 33-34). — V (pp. 55-57).

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