ADRASTE
Adraste qui se void le plus grand de son âge, De lauriers éternels justement couronné, Ayant soumis la terre aux lois de son courage, 4 Sous celles d'une femme (3) estoit emprisonné.
(i) n« cousta (P2— T— V).
(2) dans ce few. (Ms. Monthiliard, L, ti).
(3) de Vamour (Ms. 884).
Pour luy seul qui croissoit tous les jours en puis-
[sance, Les astres plus heureux sembloient faire leur cours Toutes les nations adoroient sa vaillance, 8 Mais lui les desdaignant adoroit ses amours.
Après avoir rompu tant de fortes armées Et de folles citez les tumultes esteint, Les flammes dans son cœur demeuroient allumées ; 12 Plus il estoit vaillant, plus il estoit atteint.
L'Eufrate et le Danube avoient peur de ses armes. Le Tybre et l'Eridan reveroient sa grandeur : Mais luy-mesme il f aisoit des fleuves de ses larmes, i6 Et la gloire cedoit à l'amoureuse ardeur.
Enfin il a rompu des chaisnes malheureuses : Le Ciel d'où seulement est venu son repos, Luy-mesme en arrachant ses flèches amoureuses 2o Le force en souspirant de dire ces propos :
« Adieu, vaines ardeurs par les astres esteintes. Dont tous les maux sont vrais, et les plaisirs tous
(faux :
Beauté, je vous oublie, et mes flammes si sainctes •ik Sont comme des miroirs où je vois vos defàux.
« Depuis cinq ans entiers au moins ai-je la gloire De n'avoir point rompu par infidélité : Et de mes feux premiers conservant la mémoire, 28 Je ne puis oublier vostre légèreté. »
Lors Adraste se teut, craignant la souvenance De tout ce qui servoit à rallumer son cœur, Et se laissant aller aux amours de la France, 32 Se faict de plus en plus de soy-mesme vainqueur.
8o ŒUVRES DE DES YVETEAUX
Soleil, qui peux oster ou donner (i) la lumière, Qui toujours es (2) de mesme et change tant de fois Oii que ton char léger (3) finisse sa carrière, 36 Adraste est le plus grand de tout ce que tu vois (/i).
Ces Stances ont été écrites pour Henri IV, désigné sous le nom d'Adraste.
Cf. : T (pp. 46-47). — Pi (ff. 107-108), Par le mesmo sieur des YvcU'aux, — P2 (f. 44o), Par le Sieur des Yveteaux. — L (pp. 443- 444), Du S. des Yveteaux. — Li, Du S. Des-Yveteaux. — Ms. Montbéliord (ff. 37-38). — V (pp. 32-33). — Bibl. Nat. Ms. 884 (ff. 56- 57) n. a.
STANCES
Clair miroir des beautez, ame des belles âmes, Glace dont les froideurs espandent tant de flammes, 3 Qui blessez tout, d'un traict par vos yeux décoché, Je sçay qu'en vous aymant j'ay faict beaucoup d'of-
[fence, Mais j'en ay faict aussy beaucoup de pénitence, 6 Et ma punition efface mon péché.
J'ay dedans vos beaux yeux ma fortune arrestèe, Ce sont les alcyons de ma mer irritée, 9 Et dans leurs saincts rayons me voulant consu-
[mer (5), L'un me donne la mort et l'autre m'en retire, Semblables en effect aux fontaines d'Epire, 12 Dont l'eau peust tout ensemble esleindre et rallu-
Imer.
(i) et donner (Ms. 884).
(2) est {Ms. 886).
(3) char si net {Ms. 884).
(4) de ce que, tu vois {Ms. 884). Vers faux.
(5) consommer (T — L — ^Li).
Puis que l'arrest du Ciel m'a fait naistre Monar-
[que, Pour laisser icy-bas une honorable marque i5 D'avoir faict choix d'une ame à qui rien ne défaut, Je ne puis pas ailleurs adresser mes services Et vos autels tout seuls auront mes sacrifices : i8 Encore penseray-je avoir volé trop haut.
J'ai creu, pour quelque temps, bénissant ma de-
Que celle que j'aimois estoit toute parfaicte, [faite,
21 Et qu'en plus beaux liens (i) on n'eust pu s'enga-
[ger; Mai» n'ayant pas de vous encore cognoissance, Pardonnez^moi, beaux yeux, si j'en ceste créance : 2 4 Ce fust faute de voir et non pas de juger.
Ces stances ont été composées pour Henri IV. C/. ; T (pp. -47-48).
— Pi (f. io8), Du mesmc [sieur des Yveteaux]. — P2 (f. 443), Du mesme [sieur DesyActeaux]. — L (ff. 457-458), Du S. Des- Yveteaux). — Li, Du" S. Des-Yveteaux. — Ms. Montbéliard (ff. SS-Sg).
SONNET Au Roy.
Henry, de qui le nom ne se peut plus accroistre, Que tous les plus grands Roys nommeront desor- Le foudre de la guerre et le Dieu de la paix, [mais Et leurs couronnes bas le viendront reconnoistre,
(i) un plu6 beau lien (Ms. Mofntfbétiard). Cette seconde version, qui fait de lien un monosyillabe est préférable, bien qu'aucun texte imprimé ne la donne. Malherbe aurait réprouvé l'autre.
8a OËUVHES DE DES YYETEAUX
Pendant qu'auprès de vous si tost je ne puis
[estre,
Par mille vœux sacrez tous les jours je promets,
Quoy qu'il puisse arriver, de vous suivre à jamais,
8 Me tenant assez grand d'avoir un si grand maistre.
C'est voua dont l'on ne peut escrire dignement, C'est vous dont l'on ne peut se taire justement, II Et de qui la valeur, aux œuvres qu'elle a faictea,
N'a que ce seul défaut qu'en vous rendant par
[faict Elle ne peut trouver de louanges parfaictes; ilx Et faut en l'adorant celer ce qu'elle a fait.
C/. : T (pp. 48-49). — Pi (f. 291), Par le sieur des Yveleaux. P2 (f. 346), Par le Sieur des Yveteaux. — Ms. Monthéliard (f. Sg). - V (p. 86).
SONNET
Pour Madame la Princesse de Conty (i).
Je la tenois tousjours pour l'astre de la Cour, Bien plus digne des Dieux que les Roys ne sont
[d'elle; Mais je ne croyois point, ny qu'elle fust si belle, Ny qu'en voyant ses yeux on reçeut tant d'amour.
(t) Madame la Princesse de Conli avait publié une traduction de la Cûtisalation de S'énèque, que Des Yveteaux estimait, car il en recommande la lecture au jeune Louis XI\ (voir ci-après, InstituMon du Prince, tn prose, p. i64).
A toute heure en mon cœur j'adoreray le jour Où je veis ces soleils en leur flamme nouvelle, Et gardant de leurs feux la mémoire éternelle, 8 Mon Paradis sera dans cet heureux séjour.
Je ne vey qu'un moment l'esclat de ce visage; Mais cela fust assez sans en veoir d'avantage; 1 1 Car, sans me démasquer, elle m'a fait sçavoir,
Estant comme elle estoit de beautez si pourveûe, Que l'on connoist les Dieux ay sèment sans les voir: i4 Et, pour la voir si peu, je ne l'ay que trop veûe.
Cf. : ï (pp. 49-5o). — Pi (f. 296), Par le Sieur des Yvetcaux. — P2 (ff. 35i-352), Par le sieur des Yveteaux. — Ms. Montbéliard (f. ko). — Ms. Vivien. — V (p. 87).
Ce sonnet a valu à son auteur la réponse suivante de Laugier de Porchères (Pi, p. 296) :
Response. Par le Sieur de Porchères.
Ciel, de tant de beautez, dont lia douce influence Verse dessus nos cœurs mille amoureux appas^ Par qui les libertez reçoivent le trespas, Et les plus beaux désirs recouvrent la naissance.
Celuy qui de tes yeux a chanté la puissance, Astres dont les rayons s'eslevent par compas, Confesse avoir trop veu ce qu'il ne voyoit pas. Et son aveuglement vint de sa cl air- voyance.
Ayant veu sous ton masque un moment ton bel œil, Comme à travers la niie on verroit le soleil, II dit qu'il a trop vu en advoûant sa perte.
Et moy de qui les yeux du feu sont exercez, Qui TOy incessamment ta face descouverte, En te voyant tousjours ne te voy pas assez
Le manuscrit Vivien, conserve à Porchères, contient le sonnet de Des Yveteaux et une réponse de Laugier de PorchèreSj différente de celle que nous avons citée et qui comaience ainsi :
Beauté de qui chacun adore les appas...
SONNET
N'approchez point de moy, gardez vous pour les
[Dieux, Vous qui cognoissez tout, si non vostre puissance; Ne mettez que les Roys sous vostre obeyssànce; /i Car de moindres subjecls feroient honte à vos
[yeux.
Mais si vous approchez, mon esprit glorieux, Qui de tant de mérite aura la cognoissance, Aussitost agité d'une saincte inconstance, 8 Abandonnant la terre adorera les deux.
Douce chaisne des cœurs, l'ame de l'amour
[mesme, A qui tant de vertus servent de diadesme, II La crainte et le désir des esprits de la Cour,
Pardonneriez-vous pas à mon ame asservie, Puisque qui veoit vos yeux, les roys de nostre vie, l^ Ne peut qu'il ne souspirc ou d'envie (i) ou
[d'amour?
(i) ennuy (Ms. Monthéliard). Cett<> version doit être considérée comme une faute du copiste, car elle introduit un hiatus dane le vers.
Cf. : T (p. 5o). — Pi (f. 296), compris sous le titre général : Autres sonnets du Sieur des Yveteaux. — P2 (f. 353), Du Sieur des Yveteaux. — L (p. 465), Du S. des-Yveteaux. — Li, Du S. d€S-Yveteaux. — Ms. Montbéliard (t. ho). — V (p. 80).
SONNET
Entre tous les objects de mon ame adorez, . Glorice (i) eut de mon cœur ia part plus asseuree, Et tant de maux souffers pour l'avoir adorée (2) 4 N'ont rien peu sur des vœux si sainctement jurez.
Le charme qui rendoit mes feux immoderez N'estoit point la beauté des autres désirée; Des appas plus certains et de plus de durée 8 Avoient des faux objects mes pensers retirez.
Ce courage sans art, ces sçavantes simplesses, Le feu de cet esprit, ces chastes hardiesses, iT Empeschoient que mon feu ne se peust amortir;
Et ceste passion est encore si forte, Que, puisque la vertu nous en ouvrit la porte, ifi La mort peut seulement nous en faire sortir.
Cf. : T (p. 5o-5i). — Pi (f. 207), compris -sous k titre général : Autres sonnets du sieur des Yveteaux. — P2 (f. 353), Du Sieur des Yveteaux. — L (p. /j66), Du S. des-Yveteaux. — Li, Du S. de«-Yveteaux. — Ms. Monihéliard (t. /|t). — V (p. ()o).
(i) Clarlce (T, L', Li, Mx. Monthélîaré).
(a) pour l'avoir honorée (Ms. Monthélwrd) : ceHo version, que ne donne aucim Tecueil imprfmé, eat peut-être moins satisfaiftante pour le sens dti vers, mais eW^ a l'avantage de supprimer à la rime le mot aâorer, dtéjA employa au premier vers.
SONNET
Est-il rien plus fascheux aux amans véritables Que d€ les estimer pleins d'infidélité? L'absence, la rigueur et l'inégalité, [{ Par le temps et l'amour, se rendent supportables.
Mais que les innoeens soient tenus pour coulpa-
[bles, Et qu'un cœur tout espris d'une seule beauté Soit blasmé d'inconstance et si loing rejette, 8 Ce sont maux que pour moy je tien incomparables.
Maistresse, dont l'esprit est adoré du mien,
Vous estes mon seul mal et mon unique bien;
1 1 Mais n'ayant qu'en vos yeux le cœur et la pensée,
Faictes que cet amour ne soit point mesprisé, Et que si la bonté n'est point récompensée, ilx Au moins que l'innocent ne soit point accusé.
Cj. : T (p. 5i). - — Pt ff. 207) [coTnpri?^ son? le titre wénéral : Autre!i Sonneta du Sieur des YTieteaux]. — Pp. ff. 853"), Ehi Sieur Des Yveleaiix. -^ L (p. 467), Du S. rles-Yvetoaux. — Li, Du S. des- Yveteaux. — Ma. MonthéU.nrd (f. /n). — V (p. 91).
SONNET
Loin de ce bel esprit que j'ay tant recherché, Je consacre à luy seul le» penser» favorables, Qui ne peuvent m'oster ces liens misérables 4 De la Cour d'un grand Prince, où je suis attaché.
Jamais d'ennuys si grands un coeur ne fust tou-
[ché.
Je cognoy des beautez à mes yeux adorables, Et recognoy des loix que l'on tient honorables, 8 Par qui l'heur d'en jouyr m'est tous jours empes-
[ché.
Quand pourrons-nous, mon cœur, plein de libres
[pensées, Nous vanger à loisir des contrainctes passées, Ti Et de toute la Cour le regret bannissant,
Faire gouster sans fin à nos âmes esprises, Par de chastes désirs tant de leçons apprises, t/| D'entretiens vertueux nos esprits nourrissant.
Cf. : T (j). 5?). — Pi Cf. r-07) [compm sons le titre orénérn! : Autres Sonnets du Sieur des Yveteaux]. — P2 (f. 354), Thi Sioiir Desyveteaiix. — L fp. 468). Du S. des-Yveteaux. — Li, Ehi S. des-Yvetoaux. — Ms. MnnfhéJinrd (f. fi?.). — V (p. 92).
SONNET
Le» sanglots embrasez qu'à tout moment il tire, Joignant à ses propos tous jours quelque serment, Font que mille beautez pensent certainement A Qu'il n'est rien icy-bas égal à son martyre.
Par feintes passions pour toutes il souspire; Telle croit que ses yeux luy donnent du tourment, Qui, le tenant bien pris, ne le tient nullement 8 Et dont le plus souvent il ne se fait que rire.
Il couvre son amour de tant de fiction» Que le peuple a pensé que ses affections 1 1 Estoient en un endroit estant en autre place.
Aux plus grands de la Cour il ne descouvre rien; Jamais son amitié ne se lit en sa face, T^i Et ses mots sont mourans quand il se porte bien.
Cf. : T (pp. 52-53). — Pi (î. 207) fcompris sous le titre prénéral : Autres Sonnets du Sieur Des Yveteaiuc], — P2 (f. 354), Du Sieur Des Yveteaux. — L (p. 469), Du S. des-Yveteaux. — Li, Du S. des-Yveteaux. — Ms. Monthélmrd (f. 42). — V (p. gS).
SONNET
Avecque mon amour naist l'amour de changer; J'en ayme une au matin ;rautre au soir me possède, Premier qu'avoir le mal, je cerche le remède, \ N'attendant estre pris pour me des-engager.
Sous un espoir trop long je ne puis m'affliger; Quand une fait la brave, une autre luy succède; Et n'ayme plus long-temps la belle que la laide : S Cjir dessous telles loix je ne veux me ranger.
Si j'ay moins de faveur, j*ay moins de frénésie; Chassant les passions hors de ma fantaisie, Ti A deux, en mesme jour, je m'offre et dis adieu.
Mettant en divers lieux l'heur de mes espérances, Je fay peu d'amitiez et bien des cognoissances; T^i Et me trouvant partout je ne suis en nul lieu.
Cf. : T fp. 53). — Pr ff. 298) [compris sous le titre pfénéral : Autref; Sonnetfi du Sieur des Yvefeaux]. — P2 (f. 35^), Par le Sionr Des Yveteaux. — L (p. /i7o), Dii S. des-Yveteaux. — Li, Dii S. des-Yveteaux). — V (p. g^).
SONNET
Esprit, des le berceau dans le ciel emporté, Qui desdaigu<^s l'esclat des choses peu durables (i), Et tous jours t'arrestant aux desseins honorables, 4 Ne t'es jamais soumis à nulle vanité;
Suject à la raison, tu vis en liberté, Tant de vaines grandeurs, aux autres admirables, Tant de plaisirs pipeurs, tant d'honneurs misera-
[bles, 8 N'ont jamais peu toucher tes ans ni ta beauté.
Le plaisir de nos jours, qui sans cesse varie. Est semblable aux couleurs d'une plaine fleurie, I T Qu'on void après six mois en neiges se tourner;
Mais nos sainctes amours sont hors de la nature, Le Ciel et la Vertu seront leur sépulture; T^i Car jamais les saisons ne les pourront borner.
Cf. : T (p. BS-B/j). — Pt (f. ^()S) [ooTnpris sous le titre frénéral : Antref; Sonneifi du SJcjir ries Yvrfeau,T]. — Pr> (ff. 354-355), Par U Sieur Des Yvfteanx. — L (p. '171), Du S. des-Yveteaiix. — Li, Du S. (les-Yveteaux. — V (p. 95)
(i) m.nins durables (T, L, L'i).
[i6of5]
SONNET
Clorice (i), qui desjà m'a tant de fois juré D'éviter les travaux qui sont indignes d'elle, Et d'avoir plus de soin, non de se faire belle, /i Mais de rendre à la fin son repos asseuré,
Ainsi qu'auparavant, d'un soin demeseuré, A la poudre, au soleil, ses peines renouvelle, Et consommant son âge, à soy-mesme infîdelle, S Se rend digne du mal tant de fois enduré.
Pren congé des travaux, donne fin à tes peines. De moissons tous les ans se couronnent les plaines; II Mais l'âge bien-heureux, père des beaux désirs,
Partant sans revenir, de bonne heure nous
[laisse.
Au moins, pour dire adieu, garde un peu de jeu-
[nesse l^ Avecques ta beauté conservant tes plaisirs.
Blanchomaîn dit à propos de ce sonnet : a Si re sonnet ne se trouve pas dans les éditions dos DrUr(\<^ de la Poésie antérieures à 16^0, il pourrait bien être adressé à la danne du Pny, dont Des Yveteanx devint amoureux en 1618. » C'est inadmissible : tout d'abord, c'est en 1628 et non en i6t8 que Des Yveteaux rencontra Jeanne Du Puy. De plus, ce sonnet remonte au moins à 1606, puisqu'il figure au BecueAl Morel.
Cf. : T (pp. 5^-55). — Pi (f. 2p8) [compris sous le titre g-énéral : Aufreft Sonnets du Sieur des; Yveteaux']. — P2 (f. 355), Par le Sieur Des Yveteaux. — L (p. ^72). Du S. Des- Yveteaux. — Li, Du S. Des-Yveteaux. — V (p. 96).
^t) Cîarict; (T, L, Li).
SONNET
Tandis que loing de toi la Fortune m'engage, Et que je donne aux grands un esprit qui t'est deu. Je pleure bien souvent le temps que j'ai perdu, 4 Sans te prouver combien je prisois mon servage;
Lorsque tant de respects agitant mon courage Sur le poinct d'un plaisir si chèrement vendu, Semoient parmy le bien que j'avais attendu 8 Mille fascheux ennuis empeschant mon langage.
A ceste heure je parle eslongné de tes yeux, Comme nos deux esprits parleront dans les Gieux Il Et si le feu sacré dont ton ame est esprise
Te peut montrer celuy dont je suis consumé (i). Je n'ay pas de regret à perdre ma franchise; i/i Car jamais prisonnier ne fust si bien aymé.
Cf. : T (p. 55). — Pi (ff. 102-108), Du Sieur Des Yveteaux. P?. (f. 355), Par le Sieur de? Yveteaux. — V. (p. 88)
(ï) consammé (T).
SONNET
De toutes passions j'esteins la violence; Je me passe ay sèment des caresses du Roy; L'amour de mon pays ne peut plus rien sur moy : 4 Je hay ce que chacun estime en apparence.
De tout, sans me fascher, on peut faire défense, Et sans me r es jouir establir toute loy, Car j'ay perdu le goust, et bientost je me voy 8 Aussy las des effects comme de l'espérance.
Mais comme je suy mort au reste des plaisirs, Je me sens si sensible au feu de mes désirs, II Que cent fois hors de moy mon ame se promeine,
Et desdaignant la terre et n'aspirant qu'aux
[Cieux, La grandeur de la Cour et sa pompe plus vaine, \!\ Sans toucher mon esprit passe devant mes yeux.
Blanchemain accompagne ce sonnet, écrit dans une heure, bien fugitive sans doute, d'ennui et de découragement, de la note suivante : « Quoique ce sonnet ait été composé bien avant le précédent {Avoir peu de parens, moins de tmin que de rente...), puisqu'il se trouve dans le tome II de Despinelle (1607 Pi) nous avons cru devoir le placer ici à défaut d'un sonnet chrétien qui est perdu et par lequel, au dire de Daniel Huet (i), Des Yveteaux aurait réparé le scandale de celui qui lui a été si souvent reproché. » Ce sonnet chrétien^ que Blanchemain croyait perdu et que Pichon n'avait pu découvrir, a été découvert et publié par Julien
(i) Les (trigines de Caen.
Travers : Addition à la Vie et aux œuvres de Nicolas Vauquelin des Yveteaux. (On le trouvera dans ce volume, v- ciaprès) .
Cf. : T (pp. 55-56). — Pi (f, 299) [compris sous le titre général : Autres ::ionnets du Sieur des Yveteaux], — P2 (f. 355). — V (p. 100).
LE VOYAGE D ANDRONIGE,
Roy de l'Arabie heureuse.
Auprès de ces hauts monts où la belle Pyrene (i), Aymant un cœur ingrat, endura tant de peine, Pour luy perdant sa vie et sa virginité, Naquit un Koy Gaulois, plein de divinité,
5 De qui la seule gloire errante et vagabonde
S'espand par elle-mesme aux quatre coins du
[monde.
Son enfance guerrière aux travaux se passa; Nourry du laict de Mars, tous les Roys il passa. Sans nulle force encor, il força les murailles,
10 Et son premier object, ce furent les batailles. Princes, ne dites point que ce Roy fust heureux, Car il doit sa fortune à ses faicts valeureux. Gomme une jeune fleur à l'orage exposée,
i II vid à sa valeur toute chose opposée;
(i) La Nymphe Pyrène, ou mieux Pyrèn?î, fîll© de Bebrycius, roi d'Ibérie, selon les uns, et selon d'autres, de Pyrénée, roi de Thrace, fut séduite par Hercule et mit au monde un serpent. Saisie d'effroi, elle s'enfuit, pour échapper à la colère de son père, dans les montagnes qui séparent la France de l'Espagne, où elle fut dévorée par les bêtes fauves. Ces montagnes ont depuis cette aventure pris le nom de Pyrénée».
i5 Les citez de la terre et tous les Empereurs
Le choisirent pour but aux traicts de leurs fureurs. Mais ils ont tous payé le tribut à sa gloire, Servant de monumens sacrez à sa mémoire. Apres avoir réuni les peuples sous se^ loix,
20 Ceint des lauriers de Mars ses tempes tant de fois, Avoir de jour en jour, par labeurs véritables, En effect accomply ce que chantent les fables, Faict et dompté des murs, et par ses bastimens Dignes de son nom seul, bravé les elemens,
25 De triomphes humains lassé la Renommée, Flechy par sa vertu la Fortune animée, Estouffé les projets des plus audacieux Mais de tous ses succez rendu l'honneur aux Dieux, Et devenu luy-mesme à la fin adorable,
3o Arrestant le pouvoir du Temps inexorable; Une paix asseuree à son siècle il donna Et ses autels sacrez d'olive il couronna. Voulant doncques joûyr de sa gloire illustrée. Errant parmy le monde il vit une contrée
35 Que deux esgalles mers vont tout environnant Et de leurs flots réglez ses isles couronnant. Son assiette eslevee et pleine de merveille Regarde l'Océan à l'arène vermeille, Là le ciel amoureux et tousjours odorant
/io Va de tous ses thresors la terre bien-heurant, Et dans ce paradis, le palais des délices, L'Amour a mille appas et n'a nulles malices; Des Zcphires tous seuls cet air est agité, Et quiconque se plainct, c'est de la volupté.
'iT) Les eaux et les forests sont toutes parfumées, Et de baulme et d'encens les terres sont semées. L'or brillant de rayons fait reluire les champs Et leurs alerions (i) f croient honte à nos chants;
(i) L'alerion est un oiseau de proie; ce mot est suriout employé dans le» termes de blason.
gÔ ŒUVRES DE DES YVETEAUX
En l'an le plus ingrat quatre moissons dorées 5o A ces peuples heureux sont tous jours asseurees.
C'est là que cet oyseau vénérable aux mortels (i),
Sous le char du soleil se dresse des autels (2). Dans ces lieux fortunez regnoit une Déesse,
De nul amant encor ny femme, ny maistresse. 55 L'Orient précieux au matin recueillant
Les tributs que luy doit l'Aurore en s'esveillant,
Dans le mois de Venus void moins de belles
[choses,
Que son leinct ne monstroit et d'oeillets et de
[roses ;
La neige du Liban cedoit à sa blancheur, 60 Et les lys de Junon avoient moins de fraischeur. En vain les plus grands Roys de mérite et de
[race
Avoient desja tenté d'eschauffer ceste glace;
Les feux de la vertu, qui brusloient ces esprits,
Esteignoient ay sèment les ardeurs de Gypris. 65 Mais tout en un moment sa constance domtee
Se perdit en voyant le vaillant Agontee.
Les faicts de ce Gaulois, en tous lieux admirez,
Avoient à cet amour ses désirs préparez.
Luy de mesme la tient reine de sa pensée. 70 II meurt de mille ennuis si tost qu'il l'a laissée.
De l'esprit et des pas partout il la suivoit;
Ses yeux lui sont plus chers que ceux dont il la
[voit,
Mai», après maints souspirs, ceste ame glorieuse,
De toute chose enfin tousjours victorieuse, 75 Par ses rares vertus la Déesse vainquit,
Et d'eux bien tost après Andronice naquit.
(i) L'aigle.
(ï) Cette belle c<)ntré€ est l'Italie, pays d'origine de M;irie de Médicie.
A l'instant, près de là, dans les bois solitaires,
Que l'on tient de tout temps reservez aux mys-
[teres,
Sur le haut d'un rocher l'Oracle s'entendit. 80 Et les faicts d'Andronice en ces mots il prédit :
« Aux Princes estrangers il sera redoutable;
Aux Infîdelles mesme il sera véritable;
Sçavant, il voudra joindre à la gloire des arts
Les lauriers d'Apollon avecques ceux de Mars. 85 Courtois, il conquerra les âmes plus barbares.
Et sera mis au rang des héros les plus rares.
Mais de tous ces succez vain est le fondement
S'il n'est de Parthenie aymé premièrement. » Ainsi parla l'Oracle, et depuis un vieux mage, 90 A qui les prestres saincts au temple font hom-
[mage,
Promist de luy monstrer ceste chaste beauté,
Agréable subject de sa félicité;
Ce qui faict qu'au mespris des fortunes humaines,
Bravant tous les dangers et desdaignant les
[peines, g5 Après de longs désirs il arrive en ces lieux.
Menant avecque luy ces unze demi-Dieux, (i)
Bïanchemain accompagne cette pièce de la note suivante : « Andronice (vainqueur des hommes), c'est Louis XIII. Ce roi Gaulois, Agontée, dont il est le fils, c'est Henri IV; et cette Parthénie, dont il est question ici, est Anne d'Autriche. La date de cette pièce doit être fixée à 161 5, et elle aura été faite pour quelque mascarade, lors des fêtes données à l'occasion du mariage de Louis XIII et de cette princesse ». Si ia première partie de cette note est juste, la deuxième ne l'est pas, car on trouve cette pièce dans le Beciieil Du Bray 1609. Nous ne savons si cette pièce ne devrait pas être reportée à lia
(i) L'allusion est obecure; peut-être s'agit-il de seigneurs courtisans.
gS OEUVRES DE DES YVETEAUX
naissance du Dauphin (1601) ; mais dans ce cas, on ne comprendrait pas l'allusion à Parthénie.
Des Yveteaux composa plus vraisemblablement ces vers en 1609^ lorsqu'il fut nommé précepteur du Dauphin. S'ils avaient été composés à la naissance de Louis XIlI, ils auraient sans doute paru dans les Muses rcUlUes ou dans le Parnasse de 1607.
Cf. : I (pp. 5o5-5o9), n. s. — G (pp. 458-462), n. s. — L (pp. 473-476), Du S. des Yveteaux. — Li, Du S. des Yveteaux. — V (p. 66-69).
CHARIOT D'ANDRONICE
Tyranne des cœurs généreux, Douce ardeur des âmes plus belles,
3 Gloire, qui fais aux plus heureux
Gercher des fortunes nouvelles, Par toi, desdaignant tout danger,
6 Nous voyons un ciel estranger.
Les Hazards qui ferment le pas Aux plus téméraires courages,
9 Tant de mers qui ne veulent pas
Que l'on attente à leurs rivages, N'ont pas sceu défendre ces lieux
12 A ce Roy favory des Dieux.
L'âge le presse d'imiter Des siens la valeur si prisée,
i5 II ne sçauroit plus supporter
Les noms d'Alcide et de Thésée, Et veut tant de fois triompher,
18 Qu'enfin il les puisse estouffer.
Le siècle le plus fortuné
N'a rien veu d'égal à la gloire 21 De ce grand Koy dont il est né,
Qui seul lui causa la victoire
De ces unze Koys glorieux, 2/1 Partout ailleurs victorieux.
Mais il n'iroit pas conquérant
Ny recerchant (i) son adventure, 27 Quitter (2) oe climat odorant,
Le paradis de la nature,
Si ce dessein n'avoit esté 3o Résolu dès l'éternité.
Puisses-tu, bel astre naissant, Faire, par ta lumière vive,
33 Pallir la clarté du croissant,
Lt rendant cette gent captive, Dévot, vénérable (3) et vainqueur,
36 Planter la vertu dans ton cœuri
Voillà de nouvelles louanges au jeune Louis XIII, âgé de huit ans à peine. C'est l'époque à laquelle Des Yveleaux fut nommé son précepteur (1609) et cette circonstance l'a sans doute déterminé à écrire cette pièce que Blanchemain date de 161 5 par erreur.
Cf. : I (pp. oog-ôio), n. s. — G (pp. 462-463), n. s. — L (pp. 477-478), Du S. dcs-Yv€teaux. — Li, Du S. des-Yveteaux. — V (pp. 70-71).
(i) rechercher (I, G, L, Li).
(->.) qaiU^nt (I, G, L, Li).
(3) véritable (G).
lOO ŒUVIAES DE DES YVEJEAUX
STANCES
Ces amours insensées Dont les âmes blessées N'aymoient que pour un jour,
4 Maintenant sont esteintes,
Et des flammes plus sainctes Bruslent ceux de la Cour; On n'ayme plus rien que de beau,
8 Mais on l'ayme jusqu'au tombeau.
Dessous la tyrannie
Des loix (i) de Parthenie l'.i Sont les feux de, Gypris;
Les Amours n'ont plus d'aisles;
Des chaisnes éternelles
Attachent les esprits; Car un seul de ses doux regards (2) 16 Blesse d'un million de dards.
Ceste beauté naissante,
Couverte d'amaranthe,
N'est point subjecte au Temps;
20 Ses vertus qu'on admire,
Franches de son empire, Ont tous jours leur printemps.
Qui peut vivre en la conquérant,
24 II doit mourir en l'adorant.
(i) De« feux de Parthénio (L, Li, V).
(3) De ses regards (I, G). V^re faux; il a été corrigé à l;i main sur oerlains exemplaires.
POESIES lOI
Quand Flore est couronnée
Des thresors de l'année,
Elle a moins de beautez ?!8 Et Ceres de richesse
Que n'a ceste Déesse
D'amours de tous costez.
Le doux feu qui sort de ses yeux ?>9 Faict les tourmens délicieux.
Cet esprit tout pudique,
Plein d'une flamme unique,
Aymé par jugement :
3fi Eos vœux et le service
Du fameux Andronice
Euy plaisent seulement.
La voyant, tout ennuy se pert; ^io Tout plaisir croist quand on la sert.
Cotto pièce, panie darfs lo.< mômos recueils; (jiie les denx préeédeiites, a été sans doute rninpo?ée à la même t''])0(|ue. Rlanehemain lui donne la date de t6t5, mais elle fui éerite en ifiof), puisqn'ellle figure au Bec. Du Bray 1609. Louis Xlll n'avait que 8 ans, mais il n'est pas extraordinaire de voir figurer « Parthénie » (Anne d'Autriche) dans les poésies des Courtisans dès cette époque. L'amour était précoce dans les milieux politiques et le rhariage de Louis XIII avec Anne d'Autriehe (161 5) était déjà envisagé et même préparé dès 1609. Dès la naissance de l'Infante d'Espagne, le lendemain de celle de Louis XIII « ce qui fait présager, dit l'Estoile qu'ellle sera reine de France », le mariage des deux enfants était prévu. Voir le Journal de ÎMuis XIII, par Héroard, passim et en particulier (T. T, p. ^t?>^ Edition Soulié).
Cf. : I (pp. 5ti-5io\ p. L. S. D. Y [Par ]o Sieur d<^s Yveteaux]. — G (pp m-fiC>ô). P. L. S. D. Y. — L (pp. A7O-480), Du S. des Yveteaux. — Li. Phi S. d<^s Yveteaux. — V fpp. 72-78).
MESLANGES A M. VAbhé de Thiron.