‹ Œuvres complètes;Chapitre 26 sur 51 · RESPONSE AUX VERS DU COURTISAN DISGRACIE · texte numérisé non relu

RESPONSE AUX VERS DU COURTISAN DISGRACIE

C'est bien faict de ne s'estonner

Pour ouyr Jupiter tonner; 3 Mais estre cause de l'orage

Qu'il verse sur nous justement (i),

Et puis l'accuser laschement, 6 Est-ce l'effect d'un homme sage?

A tort le regret (2) que tu sens

Te faict des astres innoc€ns 9 Blasmer la severe influence;

Ce n'est l'injustice du sort

Qui faict contre toy son effort :

12 Tu n'eus pas assez de prudence.

Sensible aux traicts de la douleur,

Tu nous dépeins en ton malheur i5 Des Destins les rigueurs extrêmes;

Mais, sans injurier le Ciel,

Tu ne devrais verser ton fiel 18 Que pour te plaindre de toy-mesme.

Nos maux sont oefuvre de nos mains, Et non des Destins inhumains; 21 Mais tousjours nos légères testes, • Pour ne sçavoir nous mesrîager, Nous précipitent au danger 24 Quand moins nous craignons les tempestcs '3).

vi) i.n]'u.!it^inent (M.s. M<mibéh'ar(l). Vers f;nix; faute de copi€.

(r>) Les reffrels (A/,s. Mcrtihéliard).

(3) Dans le Af.s-. 88/i, les strophes 3 et l\ sont interverties.

i>OÉSIES II '6

Confesse donc la vérité :

Tu ne dois qu'à ta vanité 27 La disgrâce de ton absence.

Nos esprits se perdent souvent

Pour vouloir embrasser le vent, 3o Qui n'a point de solide essence.

Nos projets non judicieux

Ont des effects pernicieux, 33 Les bastissans en nos colères;

Pour les fleurs que nous nous feignons,

Des espines nous estreignons 36 Qui layssent des poinctes ameres.

Cherchant en la cause l'effect, Tu trouveras qu'à ton mesfaict

39 Ta passion donna la vie.

Où estoient donc ces beaux discours Aux quels ta gloire donne cours?

l\2 Que faisoit ta philosophie?

C'est là, c'est là que tu devois

Desployer ce que tu sçavois 45 Pour te garantir de l'orage,

Mais suivant les feux de Cypris,

Tu vins abuser nos esprits ^S Pour te jeter en ce naufrage.

Pour n'avoir d'un fol attentat

Conspiré contre cet estât, 5i Tu fais esclater ta justice;

Mais la gloire des premiers faicts

Se flestrit par d'autres effects 54 Oii l'on connoît de la malice (i).

(i) ta malice (Ms. Montbéliard).

lllx ŒUVRES DE DES YVETEAUX

Les Princes ont divers objects Pour s'offenser de leurs sujects :

57 II ne faut qu'une jalousie Pour leur colère deslier.

Nous les voyons tout oublier

60 Quand ils en ont l'ame saisie.

Si nostre honneur est un soleil, Le leur est tendre comme l'œil;

63 L'image d'un dessein les blesse, Et s'opposer à leur ardeur, C'est les picquer sur la grandeur :

66 Les sages f uyent ceste presse.

Je ne veux pourtant t' affliger; Plutost voudrois-je soulager

69 Le desplaisir qui te tourmente;

Mais, quoy que l'on fasse pour toy.

Il n'y a que l'astre du Roy

72 Qui puisse appaiser la tourmente.

** Ce Prince, ayant devant les yeux Tous les services ^orieux

75 Qui recommandent ton Achille, Cet orage recalmera (i).

Et sa clémence te luira (2),

78 Qui rendra ton ame tranquille.

Il excusera ton erreur, Disant qu'une jeune fureur

81 Te fist montrer tant de courage,

Mais pour n'estre sans chastiment, Il t'avertira doucement (3)

8d Qu'une autre fois tu sois plus sage.

(i) Reclamera (Ms. 884, Ms. Montbéliard) . Faut^ de copie.

(2) Reluira (Ms. Monthéîktrd).

(3) tout doucement (Ms. Monthéliard) . Vers faux; faute de copie.

POESIES Il5

Cette pièce fui écrite en réponse à lia suivante : VERS D'UN COURTISAN DISGRACIÉ

Eh quoi I nous faut-il estonner Pour ouyr Jupiter tonner Et verser sur nous son orage Non au plus fort de ses éclairs Aussi redoutables que clairs.

Qui moins se meut est le plus sage.

Je voy comme au temps pluvieux Qui cachoit le ciel à nos yeux Succèdent les belles journées, Les Astres nos Rois souverains Font nos coeurs troublles ou sereins Selon qu'il plaît aux destinées.

Içy tout reigne tout à tour ; La nuict y rameine le jour, Le calme comme la tempeste.

La santé présage la mort ; Le bon attire un mauvais sort ; Rien en mesme estât ne s'arreste.

Puisque la loy du tems léger Contraint toute chose à changer.

Dessous la céleste influence.

Au milieu de ces monvemens Peut-on changer nos jugemens, Que dessous la mesme inconstance?

Des Yveteaux, je parle ainsi A mon cœur rempli de soucis.

Pour le résoudre en ma disgrâce; L'ennuy qui nous peut affliger, Quand nous voulons soulager Enfin l'amolit et se passe.

Il6 Ot;L\UES DE DEb YVETEAUX

Rien n'est plus grand que nos esprits Lors qu'ils veulent prendre à mespris Ce que le monde glorifie.

Et qu'ils ne sont point arrêtez Aux idoles de la vanité, Ce qui votre cœur sacrifie.

Tant de vains désirs que le vent Conçoit en nous le plus souvent Nous trompent en leurs assurances Et tandis que (i) nous espérons De nous agrandir, nous mourrons Au chemin de nos espérances.

Toy mesme qui de jour en jour Vois les miracles de la Cour, Où ta fortune t'enveloppe, Dis-moi quel homme as-tu trouvé Avoir jamais parachevé Cette toile de Pénélope.

Désormais mon bien souverain Se rend plus facile et certain Et rien ne me sçauroit distraire.

Voicy le comble de mes vœux, Ne pouvant pas ce que je veux Je voudroy ce que je peux faire.

Qui se contente est grand assez.

Je laisserai faire deux insensés.

Des desseins plus forts que durables ; Cherchant et trouvant mon plaisir Dedans un vertueux loisir, Je vous tiendray tous misérables.

Plusieurs sages du temps-passé Au bout de leur vie ont pensé Commencer seulement à vivre.

Et, lors que d'un courage fort, Vengez des injures du sort, Ce repos ils ont voulu suivre.

(i) Et, tant qat (Ni). Vers faux. ,

Quelqu'un longuement tourmenté Et du naufrage rejette En paya des vœux à Neptune En se tenant favorisé, De ne se voir plus abusé Des vains trésors de la fortune.

C'est elle qui jette le dé Non si bon qu'il est demandé Par les vœux de notre espérance ; Elle nous trompe à tous Iles coups ; Il dépent seulement de nous De bien mesnager nostre chance.

Le mal qu'on ne peut corriger Par jugement doit soulager En la cause dont il procède ; Et ces atteintes de douleur Que m'a fait ce dernier malheur, Les bien souffrir, c'est mon remède.

La Vertu, Royne des mortels, Qui doit seule avoir des autels Dans le fond de notre pensée, Comme la paulme sous le fais Acquiert la force en ses effets Alors qu'elle est plus oppressée.

Le vent peut esteindre un flambeau Et le raîumer de nouveau ; La faveur qui tient de la Lune Accroist et diminiie aussi; Les plus grands la prennent ainsi, Subjects tiux loix de la fortune.

Lors que le soleill esclipsoit, Le peuple grossier fremissoit Craygnant des éternelles ombres, Mais la maistresse des esprits, L'expérience, a bien apris Qui fait ces intervales sombres.

Il8 ŒUVRES DE DES YVETEAUX

Or, si le tems et la raison N'amaine point d'autre saison, Il me faut essayer de vivre Aussi content et satisfaict Que si j'avois faict à souhait En la Court que j'ai voulu suivre.

Possible qu'un jour bienheureux.

Ce prince grand et généreux Sans effort se verra contraindre . De m'aymer et de me chérir ; Qui me blesse me peut guérir, Et me faire cesser de plaindre.

Je n'ay point d'un fol attentat Conspiré contre son Estât, Ny trouMé ces peuples tranquiles D'effect ny de consentement; Je n'ai jamais perfîdemment Ouvert à l'Espagne ses villes.

Je n'ay point basti sur sa mort Invoquant la tourmente, au port, Comme font encore les traistres ; Admirant ses faits triomphans.

J'ai souhaité que ses enfans De longt-temps ne fussent mes maistres.

Seulement, et c'est mon regret, Je ne fus pas assez discret, Et ne poux tenir mon courage.

Me monsfrant contre mon devoir, Quasi sans m'en apercevoir.

Beaucoup plus sensible que sage.

Mais l'honneur, mon second soleil. De l'homme est tendre comme l'œil; \vant les qualité/ esgales, Il faut monrîr on le sauver Et tout ainsi le conserver.

Qu'on f.iisoit lo fpii des Vestales. .

Si donc ce prompt ressentiment M'a faict sans dessein franchement Parler avec trop d'innocence, Le Roy jugeant la vérité, Et ma grande sincérité, N'en doit garder aucune offense.

Cependant, goustant les plaisirs Des champs et bornant mes désirs Dans ma famille bienheureuse.

J'espère de m'y porter mieux Que parmy les bruits envieux De la Cour légère et trompeuse.

Désormais je veux nuict et jour, Exempt des tourmens de l'amour, Sacrifier au bon Génie, Et surmontant les passions Qui troublent nos affections, M'exempter de leur tyrannie.

Aussi bien Mercure un matin.

Quand le voudra nostre destin, Nous conduira dedans la barque Alix lieux OTi reio"ne, ce dît-on, Un noir et terrible Pluton, Des omhres le puissant (i) Monarque.

C'est là que tous rendus esgaux, Apres tant et tant de travaux, Dont enfin le nombre s'augmente, Et les Roys et leurs Courtisans Aussi bien que les paysans Auront pour juge Radamante.

Cependant guerv de fureurs.

Et de la gloire et des honneurs, Oh l'esprit des hommes s<> fonde, T'adore les vertus du Roy, Et He tiens certes romme toy En Prince le plus "-nrid du monde.

(i) Le plv<t puissant (Ma. 'Monfhfliarâ). Vers fatrx; fairte d^ copie. ,

Cette dernière pièce est du sieur Cristofle de Harlay, comte de Beaumont, fils de Achille de HaïUay^ premier président au Parlement de Paris. Nommé ambassadeur en Angleterre, il y partit en 1602 avec sa femme Anne Rabot, d'une famille du Dauphiné, et une de ses parentes, M"* de La Haye ou plutôt des Essarts, fille naturelle de •Charlotte de Harlay (qui avait épousé en premières noces Jean de la Rivière, sieur de Chevry ou de Ceny) et de François des Essarts, sieur de Santour en Champagne. M"* de La Haye devint bientôt la maîtresse de M. de Beaumont et le resta pendant tout son séjour à Londres. Sa réputation de grande beauté, qui avait précédé son retour en France en 1607 avec M. de Beaumont attira l'attention de Henri IV. Le Vert-Galant ne tarda pas à prendre à M. de Beaumont sa beïle maîtresse qui ne fit pas grande résistance. Elle alla même jusqu'à user de sa faveur auprès du Roi pour faire disgracier son ancien amant, qui écrivit alors l'Ode (à Des Yveteaux. On trouve dans le Journal de Pierre de l'Estoile à la date du 21 juin 1607 : a M. Despinelle m'a donné des vers français assez bien faits sur la disgrâce du comte de Beaumont. »

Les différents sonnets dans lesquels le malheureux comte épancha sa douleur (fîib. Nat. M,<?. 10229, fonds latin f° 216) ont été publiés par M. Lachèvre. (Revue r/p.s Livres anciens, 1918, i®^ fascicule, p. 21).

M"* Des Essarts, après sa rupture avec Henri TV dont elle eut deux filles, fut Ha maîtresse de Louis de Lorraine, devenu cardinal de Guise, qui lui donna également plusieurs enfants; enfin elle épousa, le 4 novembre i63o, le maréchal de l'Hospital et mourut en i65t.

Suivant la méthode que noiîs avons adoptée jusqu'ici, nous avons daté la réponse de Des Yveteaux de 1618, date du premier recueil où elle a paru (N,). Cependant la note ide l'Estoile, citée plus haut et datée de 1607, nous donne la véritable 'date de la disgrîice de M. de Beaumont. iJ'ode à Des Yveteaux parut pour la première fois en 161 1 (F) et la réponse de celui-ci en 1618 (N/); mais les deux pièces ont été évidemment composées en 1607.

lia pièce du sieur de Beaumont se trouve dons : F (pp. 3St-386), De Monsieur de Refuimonf. A \Tonsieiir des Yveteaux. — Ni Tpp.

460-465), n. s. — H (p. 407-412), De Monsieur de Beaumont. A Monsieur des Yvctcaux. — N3 (t. I, pp. 34o-344), Par le Sieur des Yveteaux (faute d'impression; il faut lire : Au Sieur d<>s Yveteaux), n. s. — Ms. Montbéliard (ff. 4-9), n. s. Blanchemain n'a pas réédité cette poésie qui est indispensable pour expliquer la réponse de Des Yveteaux.

On trouve la réponse de Des Yveteaux dans : Ni (pp. 466-468), Par le Sieur de Yveteaux. — N3 (t. I, pp. 344-34?), Par le Sieur Yveteaux. — Bihl. Nat. Ms. 884 (ff- i65-i66), n. s. — Ms. Montbéliard m. o-ii). — V fpp. 82-85).

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