‹ Œuvres complètes;Chapitre 41 sur 51 · TROISIEME HARANGUE · texte numérisé non relu

TROISIEME HARANGUE

prononcée à l'ouverture du palais le second jour d'octobre iBgS.

.T. Travers ne nous a pas conservé le texte de cette harangue; il s'est contenté de nous dire qu'elle roule sur la justice que Des Yveteaux dit <( estre le premier lien de la Société humaine, le principal fondement de nostre liberté, la fontène perpétuelle de nostre bonheur : illius idcirco servi sumus, ut liheri esse pos simus (i). » Il s'adresse aux avocats, à nouveau •: (( Pensez que vous estes icy pour monstrer le chemin de la justice et non pas des procez... Ne soyez pas induits à recevoir indifféremment des causes justes et injustes... Obligez-vous plus que vous ne faites à ce qui est de l'ordre, laissant ces voix aspres et enrouées i\ ceux qui font la chasse dans les bois, en retenant que l'avocat doit estre iïisfructus voce, actiqne et lepore (2), comme dit Cicéron. Vous devez bien épouser les causes des paities, mais non pas les passions, et ne devez pas

fi) Nous sommes précisément ses esclaves pouT pouvoir être libre«. (2) Remarffunble par la parole, le geste et la grâe.

lu6 ŒUVRES DE DES YVETEAUX

tant contester qu'il semble que vqus taschie? 4e faire révoquer tous les jugements qui ne vous sont point favorables. » Il termine en rappelant la sainteté du serment : « Si nous gardons la foi entière et inviolable aux ennemis, aux estrangers, aux tyrans et aux pirates, combien il est dangereux de la rompre et de la violer à l'endroit de Dieu! »

L'IxNSTlTUTlON DU PRINCE {Postérieur à i643.)

Ce m-émoire se trouve au début du ms. fr. 102 lo (pages i-i4) de la Bibliothèque Nationale. Il a été composé postérieurement à i6/i3, piiistJUe Louis XIII était mort. Blanchemain suppose qu'il fût demandé à Dfes Yveteaux au moment où Antie d'Autriche s'occupait de trouver un précepteur au jeune roi Louis XIV. Mais, bien qu'il pose dans cet opuscule, <( d'excellents principes d'éducation », la réputation que lui avaient faite ses vers licencieux et ses intrigues amoureuses dut effrayer la Relue qui lui préféra Hardouin de Péré fixe (t).

Blanchemain a itnprimé potif la première fois ï Institution du Prince (en proSé) dans son édition des Œuvres de Des Yveteaux; mais il l'a transcrite avec d'assez nombreuses fautes de copie que je n'ai pas cru devoir signaler ici. De même, il avait cru bien faire en donnant à certains mots une orthographe des plus fantaisistes. Le texte ci-àprès est la reproduction intégrale du manuscrit de la Bibliothèque Nationale.

Il semble qii'il adroit aUssy inutile de s'amuser à dire combien la bonne nourriture des Princes est importante, comme il geroit superflu de mettre peine à persuader que la bonté et la douceur de l'air est aussy nécessaire à ceux qUi en reçoivent les impreSâiôns, comme la corruption et l'empoisohnfe-

(1) Voir dans notre Etude sur VŒuvrc de Des Yveteaux une comparaison de cet opuecule avec V Institution du Prince en vers (Toir Suprà).

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ment des rivières et des fontaines publicques seroient dommageal)les à tout le monde; car, au lieu de regarder les almanachs pour sçavoir les bonnes ou les mauvaises années, il ne faut que considérer les vertus et les vices des Princes, qui sont les astres des peuples et les vrays soleils de la terre. Et, comme c'est un léger advantage aux plus belles villes du monde que leurs murailles et leurs portes soyent magnifiques, si les habitans en sont vicieux et de peu de courage, aussy la splendeur et l'esclat de la fortune ne produisent que du domage et de la honte à ceux qui sont eslevés sans villeur et sans mérites, quoy que quelquefois la grandeur d'un bon vaisseau cache les défauts d'un mauvais pilote.

Mais pour venir au fait, le fondement de mon intention est de facilliter et d'applanir quelque chemin à la première instruction du Prince, lequel ayant la partie de la Royson faible, celle de la colère et de la volonté très forte, est d'autant plus difficile à gouverner qu'il semble estre nay pour gouverner et pour commander aux autres, principallement quand il est nay Roy et qu'il n'a jamais esté exercé par la bonne et par la mauvaise fortune; et encores que je m'estime entre les moindres de ceux qui peuvent apporter quelque soulagement à un labeur si pénible et si glorieux; neantmoins, comme il est ordinaire à ceux qui veullent faire un grand voyage de demander le chemin aux autres qui en sont revenus, je diray, puisque l'on me le commande, ce que la souvenance et la prattique m'en ont laissé en l'esprit, tenant impossible à qui que ce soit de monstrer des voyes infaillibles par lesquelles on puisse parvenir heureusement et seuTement à un chemin si haut, principallement dans la Cour, 011 tant de choses portent à faux; Cela n'empesche pas pourtant, qu'encore que l'on aye dit autre&fois qu'il n'appartient qu'aux Roys de nourrir les Roys, que ceux qui les ont veiis nourrir n'ayent beaucoup d 'advantage, quoy qu'il soit tous jours mal aysé de faire venir du bled sur les rochers, dans les sables et parmy les espines; car, quoy que la semence soit bonne, et celuy qui la jette de mesme, les sables la bruslent, les espines l'estouffent et le vent l'emporte par les chemins, ou elle est plus utille aux oyseaux qu'aux princes : et souvent on a veu que tout ce que semé le jardinier

INSTITLIION 1)1 PJUNCK 169

ne levé point, et ce que la terre produit naturellement vient en abondance.

Je ne laisseray pas d'escrire que j'arrivay à la Gour par le commandement de Henry le Grand, lorsque La Reyne Marie de Medicis estoit grosse, et trouvant Ile Roy auprès d'elle qui faisoit marcher Monsieur de Vendosme devant luy, il me commanda de m'en gager dans la conduitte de son institution, aiin qu'en suitte j'entreprisse, avec plus de seuretë et d'expérience, la nourriture de Monsieur le Dauphin, après celle de Monsieur de Vandosme, qui pour lors estoit en délice à Sa Majesté, qui^ aussi me le bailla un peu tard. Le Roy luy ayant desja donné grand part a ses plaisirs plus secrets, et l'ayant admis à tous les entretiens du cabinet, qui sont souvent assez libres, remployant à des choses qui sembloyent le rendre plus propre au contentement de Sa Majesté qu'au bien de son service, estant eslevé hautement et tendrement dans la paix et après Iles triumphes de la guerre; tellement qu'ayant eu cet employ trop lard, je ie quittay, trop to»t, comme je feis aussy celui duquel je fus après honoré en qualité de précepteur de Monsieur le dauphin, lequel depuis fust louys treiziesme, et qui n'avoit pas eu, en l'aage ou est le Roy, moins de vigueur d'esprit ny de beauté de corps qu'a pour cette heure Sa Majesté.

En quoy l'on peut remaixjuer ce que vaut l'institution et ce que peut Ha nourriture; car c 'estoit un subject pour en faire un grand Prince, à cause qu'il avait une assez cuisante jalouzye de son authorité, qui n'a jamais creiie en une profonde application, quoy qu'elle fust tardive ,aux choses que l'on luy representoit^ sur lesquelles il avoit assez de jugement pour en faire une bonne eslection, qui estoit toutesfois sans suitte et sans effet, estant aysé de l'en démouvoir et de le tromper, pour ce qu'il! suyvoit ses plaisirs bas et mauvais, se laissant après persuader aux derniers qui parloyent à luy, faute d'une intelligence solide qu'il n'a jamais eiie, ou voulu avoir, pour ce qu'on luy à toujours caché les véritables causes et les premiers mouvements des choses; c'est pourquoy on à veu comme il a reussy, estant tombé fort jeune es mains de gens de peu (i), aussy ignorants 'du chemin de

(i) S'agit-il ici des gène de l'entourage immédiat du Dauphin, comme le maréchal de Souvré et Madame de Monglat, ou de courtisane comme Concini et de Luvnes?

l6o ŒUVRES DE DES YVETEAUX

la réputation des Roys et des choses nécessaires a la conservation de leur gloire, comme ils estoyent addonnés à leurs interests et à l'exercice des choses basses : par lesquelles pourtant ils prevaleûrerit et eurent le secret et la bourse entrant en la possession de l'aage et de ll'esprit de Sa Majesté, après que j'en fus party, au mespris du gouverneur et des précepteurs qui luy estoyent mal propres et tres-desagreables; ce n'est pas, tant la Cour est mauvaise, qu'il n'eust peu trouver pis^ comme il n'eust peu trouver mieux.

Donc, pour éviter les accidens desquels nous avons veiis les mauvais succès, je diray ce que je devois avoir dit auparavant, qiie le feu Roy louys treiziesme, ou pour avoir esté nourry d'un sang maternel fort grossiei* et d'un llaict fort es pais, se trouva avec des conduits si faibles, si engagés et si peu disposés à toute sorte d'evaporation, ayant mesme la faculté ejective fort debille, en sorte que je ne l'ay veu cracher, suer ny moucher très-rarement, cela estant les gouttières et les purgations les plus naturelles et de plus grande descharge, tant pour la santé que pour la liberté de la paroUe, de sorte que la vérité (i) me contraint de dire qu'ayant cet honneur d'estre auprès de luy, je remediois incessamment à cela, contre l 'ad vis de son premier médecin (2) qui disoit que ce phlegme espais et ceste mucosité mal conditionnée se purgeroyent par bas^ en quoy il s'est fort trompé, car Sa Majesté s'est trouvée submergé dans la quantité de ceste matière vicieuse, qui s'est pourrie et a suffoqué la chaleur naturelle, et empesché l'ordre et lia function de touttes les parties, ayant esté à la fin cause de sa mort, comme de cellle du petit Roy françois, qui mourust de mesme maladie, mais non pas advancee comme celle-cy par le continuel et très-dangereux usage des medicines fréquentes.

Of, encores que nous voyions, par la liberté de la parolle de nostre Roy (3) et par !la facilité de sa pronunciation, que son temperamant est autre, et sa composition meilleure, neantmoins puisque là respiration vient du nés aussy bien que la bouche laquelle demeure souvent ouverte quand le

(1) Le ms. porte liberté; c'est évidemment une faute du copiste. (Note de Blanchcmain.)

(2) Jean Jttéroard. (\. notre Etude sur la Vie de Des Yvefeàux.)

(3) Louis XIV. La difficulté de prononciation eu Roi Louifv XllI êst bien

INSTITUTIO.N DL PlUACË l6l

nés n'est pas librei on ne peut avoir trop de soin de le faire moucher pour tenir cette partie en office et dans une function aysee, laquelle se retarde et l'ait recuire la matière, par la neg^ligence des jeunes Princes^ qui sont emportés à leurs plaisirs plustot qu'à cette subjettion.

J'adjousteray que le premier repas qu'ils font, qui est le des jeûner, ne doit pas estre (soit pour le boire ou le manger) de choses douces et friandes, qui les desgoutent pour tout le jour en esloignant leur appétit, des viandes ordinaires lesquelles sont la meilleure nourriture. C'est ce qui doit faire prendre garde aux femmes et aux valets de chambre, qui donnent souvent des confitures et des dragées à leurs maistres, qui a cet aage la se prennent et se laissent tromper par le goust, comme faict leur esprit par la flatterie, qui tous deux corrompent la santé de l'un et de l'autre : cela a fait dire de tout temps qu'il est inutilUe aux gouverneurs et aux gouvernantes de fermer les grandes portes du chasteau, s'il en demeure quelque petite ouverte (i), pour ce qu'alors les souris et les renards du Louvre sont plus à craindre que les Lions de la Cour; de sorte qu'il est nécessaire de s'assubjettir sans intermission, avec une assiduité perpétuelle auprès du prince et peser Iles moments de ses actions et de ses exercices.

Si, dès ceste heure, la Reyne lui veut designer un précepteur, il ne peut estre trop tost de le cercher affin d'en pouvoir trouver un qui soit assés habille^ pour faire gouster à propos délicatement et judicieusement les bonnes choses au Roy, lequel beaucoup trouvent desja fort avancé et capable de bonnes impressions, quand on les lui donnera avec des entretiens doux, fleuris et arrousés du plaisir des comptes agréables : car la première conjecture d'un bon esprit est de mesler le plaisir au proffîct comme les fleurs sont dans les prairies, les estoilles dans ie ciel et les paysages dans les tableaux.

Mais puisqu'il ne suffist pas d'enrichir la mémoire du Prince, ni de fortifier son jugement, et qu'il faut aussy lui rendre les oreilles délicates et les yeux mesmes scavants, on ne doit point luy rien faire ouyr, ny luy faire veoir d'objet qui ne soit noble, n'exposant à son imagination que les

(i) Le ins. porto, par enito d'une faute du- copiste, ouverture.

102 OEUVRES DE DES YVÉTÊAUi

choses plaisantes qui ont leur bienséance complette et leur ornement parfait : ce qui fait désirer d'advantage que ceux que Sa Majesté approchera (i) de luy pour y estre toujours, soyent gens bien faits qui ayent l'air,, la taille et le visage agréables, la bouche aussy pure et. aussy nette que l'ame, afin qu'ils ne craignent point d'approcher de Sa Majesté, ny luy d'eux; comme il me souvient que H'on faisoit de son premier médecin (2)^ dont le feu Roy (3) m'a souvent faict plainte, et qui cependant avoit, comme ont tous les autres médecins, les premières occasions de faveurs lui pouvant, dès qu'il est esveillé, imprimer leurs prétentions et leurs conseils dans 11 'esprit qui n'est pas encore engagé aux exercices du jour, et aux divers entretiens- dont après il peut estre enveloppé, en quoy on voit que cette charge n'est pas ae petite importance non plus que celle du confesseur, dont je me dispense de parier.

La subjettion du gouverneur et du précepteur, comme j'ay desjà dit, est si nécessaire en cette occasion qu'il semb'e qu'il faille parmy eux un docteur portatif, et qu'il soit, comme ils disent en Espagne, hombre corriente^ pour ce qu'il ne faut pas s'ennuyer de rebattre les choses, et qu'il n'y a lieu, temps ny discours, qui ne donne subject d'enseigner ou de reprendre, de loiier ou de blasmer, d'imitter ou d'éviter; et à la Cour on sçait que l'occasion vaut mieux que la chose, et, que si la haquenée y va l'amble dcmyeheure, qu'elle y trotte trois heures.

De queilque sorte que la Reyne choisisse le précepteur, le premier et le meilleur lait qu'il puisse donner au prince, c'est l'amour et la crainte de Dieu, et luy imprimer en touttes rencontres que la piété va devant touttes les autres vertus, et que c'est d'elle que viennent toutes les félicités du Ciel et de la terre. Mais il seroit à souhaiter que ce fut par une autre dévotion que celle du feu Roy, son père, qu'il avoit plustost prise par coustume, comme il avoit fait touttes les autres choses, sans nulle première intention, et sans la pjrattique des bonnes actions que la dévotion veritaMe à accoustumé de produire; car la sienne estoit véritablement

(i) O mot est répété deux fois dans 1« Ms.

(2) Ge médecin s'appelait Suif. (Note de Blanchemaîn.)

(3) Louis XIII.

Institution du prince i63

grande et visible par l'apparence, mais tres-sterille et imperceptible par les effets, sut quoy quelques-uns l'ont appelé l'incompréhensible.

C'est un usage ordinaire et tres-necessaire aux Roys, qui sont nais à une vye exemplaire, d'assister publicquement au survice divin ; mais il me semble que cela ne doit pas oster à ceux qui sont auprès d'eux, les occasions particulières de les faire ressouvenir d'eslever souvent leur cœur à Dieu en quelque lieu qu'ils soyent : car il se présente à la chasse et à la campagne mille subjets de l'admirer en ses œuvres et de se ressouvenir de sa Providence, qui a voulu faire naistre Sa Majesté par miracle, qui l'a fait asseoir par bénédiction dans le trosne le plus glorieux, et posséder la plus fameuse couronne du monde, sur quoy l'on luy doit principallement ramentevoir que sa divine bonté l'a fait sortir d'une Reyne non-seulement issue de tant' de Roys, mais descendue de maisons imperialles de tous les deux costés^ qui n'empesche pas que Iles plus glorieux et les plus grands advantages qui en viennent, ne ceddent pour splendides et esclatants qu'ils soyent, à la lumière de ses propres vertus, aussy bien qu'à celle de ses yeux (i).

D'ailleurs, chacun scait qu'il est très louable à un prince de porter révérence à touttes les cérémonies de l'Eglise et à ses ministres mesmes; Mais c'est une rliosr particulièrement convenablle aux opprimés, de se monstrer vengeur de touttes les violences injustes, estre prompt à la récompense des bons, et à la punition des nicsciiaiits, de demeurer ferme dans la confédération de tous les princes chrestiens, puisqu'i' en est le Roy, et tascher d'imiter Dieu en sa douceur et en son humanité par touttes sortes de pardons, puisqu'il ne le peut pas imiter en son tonnerre et en sa puissance.

Pour acheminer donc l'aage du Roy à ces actions la, il est nécessaire de munir sa mémoire et d'y préparer son esprit, par les exercices conformes à son enfance, qui lui servent après d'ornement et d'appuy le reste de ses jours; premièrement. Uni apprendre à lire; car encores que sa gouvernante et les fem.mes qui servent soubz elle, ou possible quelque aumosnier lui en ayent donné les commencements, c'est au précepteur à recommencer de nouveau, à le faire lire

(i) Peut-être faut-il lire oyeux.

haut, peu et à plusieurs lois, et puis lire après luy, en le faisant ressouvenir et dire son advis sur beaucoup de demandes dans lesquellles il feindra d'apprendre, et Juy en donnera des louanges : pour les livres, je serois d advis de commencer par Josephe (i) et par Justin, qui sont en assez bon françois pour la cognoissance générale des histoires de l'Eglise et du monde; je meslerois Plutarque par tout, de l'impression de Vascosan, qui est le maistre des bonnes moeurs^ des exemples de magnanimité, de justice et de gallenterie : les histoires particulières iroyent .après, comme celle de France de Viguier et de Commines, le Livre des Roys, les Ethiques et Politiques d'Aristote, le second livre de la Rhétorique des passions et des affections des hommes; un Rotero (2) pour les relations des empires; les Vies du connestable du guesclin, de Rayart, de Ximcnès, avec celle du Pape Pie cinquiesme; en espagnol, la Vie de Jacob Almanzor roy des Arabes; les Essais de Monsieur de Montagne pour la pureté de la langue, avec lia boulé du livre; Seneque, de la traduction de Malherbe, des bienffaits; la Consolation (3), de Madame la Princesse de C.onty. et mon Institution du Prince en vers (4), sans l'exclusion des romans et des poètes^ car il faut de la salade et des fruits avec la nourriture solide, et pour aymer a voir le plus souvent des temples magnifiques et des palais eslevez, il ne faut pas renoncer aux grottes, ny haïr les perspectives et les miroirs.

Mais premier que d'entrer en nulle sorte de commerce, il est nécessaire que le précepteur desgage l'esprit du prince des pensées contraires à l'intention des livres et le ramené mesme, ramassant son imagination divertie en plusieurs objets, par quelque compte de plaisir et par quelque narration agréable, de laquelle on puisse tirer proffict dès ce moment la, car il faut mettre en riant l'instrument dont on

(i) Des Yveteanx semble avoir eu pour Josèphe une grande prédilection; Héroard qui tenait, lui, pour Cic-éron (V. son InsUtation du Prince), nom raconte que dès la première leçon Des Yveteaux lut un passage de Josèphe à 'Louis XIII.

(2) Botero, précepteur des enfants de Charks-Emmanuel P'", duc de Savoie, né en Piémont en i5/io et mort en 1617, est auteur de divers traités de politique où il réfute Machiavel. (Note de Blanchemain.)

(?) C'est la Consolation de Sénèqm, traduite par la Princesse de Conli. (Voir plus haut un sonnet que Des Yvet-eaux lui a adressé, p. 82.)

(/i) (Voir plus haut, p. 48.)

iNSTiïi rioN 1)1 piuNct: i6o

veut joiier, premier que de le toucher sérieusement : ce qui a tousjours heureusement reussy au comte de Gondemart, un des plus grands officiers d'Espagne, en touttes ses négociations, ayant, premier que de traitter, gaigné l'esprit et le cœur de celuy avec lequel il traittoit et de qui il voulloit tirer quelque advantage, par des loiianges, des soubzmissions et des comptes de plaisir qu'il sembloit faire avec une simplicité naturelle, et qui cependant se rapportoyent à son but, avec un grand art caché sous une franchise apparente.

Avec tous les articles précédents, deux choses sont principallement requises au mestier, la douceur judicieuse et la facilité jointe à la patience, qui est le premier fondement de touttes les deux, ayant oùy remarquer de mon temps que Monsieur de la Broûe (i), qui estoit le meilleur et le plus sçavant escuyer de France, n'a jamais faict ni bon escuyer ni bon cheval par son impatience et par sa colère.

Quant à Ha facillité, on a tousjours cru que la meilleure parolle pour enseigner est celle que les pages et les nourrices mesmes peuvent entendre (î»), et en laquelle les sçavans peuvent proffiter et ne peuvent rien répondre, car, comme les meilleurs arbres et les plus prisés sont ceux qui sont fort hauts et ([iii abaissent jiis(|n'à terre leurs branches en se penchant vers la terre affîn qu'il y ait du fruit pour les grands et pour les petits, ainsy les âmes pilus eslevees et plus scavantes sont celles qui se rdlaschent plus aysément aux rencontres nécessaires, et qui s'accomodent à la portée de ceux qu'ils entretiennent.

Pour recueillir après quelque fruict utille de la lecture, il est meilleur, ce me semble, de choisir Iles autheurs qui ont escript les choses generalles et selon l'ordre des temps, comme j'ai desjà dit, et les autres ensuitte; pour ce qu'un Prince est assez scavant en cela quand il sçait qu'Auguste n'estoit pas du temps d'Alexandre, ni Clovys ou Pharamond de ce'luy de Hugues Capet et poiirveu qu'il scache les quatre premières mniiarohies, qui sont aysees à retenir : Assiriens ou Hébreux, Persans, Grecs et Romains.

, (i) S'alomon (\e la Rrofie n donno le Cavalier français, rOo-x, in-folio.

(•2) L'infliK^nco Ho Malhor])o sur Des Yvefonnx est iri très visible: comme celui-ci e?t rléjà loin fie R(in?nrrl et m^me de ?on propre père, Vaiiquelia rie la Fresnayei

ibb OEUVRES DE DES YVETEAUX

Ce n'est pas qu'il faille incessamment occuper son esprit à des choses plus sérieuses que son âge ne porte^ et qu'il ne soit nécessaire d'entremesler plusieurs fables choisies dans Esope et ailleurs, entre lesquelles il y en a beaucoup d'utilles et d'agréables, comme aussy luy pourront estre les gazettes, pour soavoir les desseins de l'Europpe et les généraux qui sont en réputation, car on ne doit pas prendre la .direction pour le rebuter des choses dont il faut qu'il demeure (s'il est possible) toujours en goust; mais, et veritabllement, j'ay trouvé qu'un Prince de bon esprit comptera aussy aysement combien il y a de Papes, d'Empereurs et de Roys, bons et mauvais, combien il y à eu de bataiilles données depuis cent ans, (•om})ien il y a de regimens entretenus en France, comme un berger fera ses moutons et ses chèvres.'

On doit aussy considérer que toutes les choses qui tomb.^nt sous le poids, le nombre et la mesure, peuvent estre comprises aussy bien par les enfants que par les hommes; car doux et deux font quatre^ aussy bien dans leur mémoire comme dans celle des vieilHards de cent ans. C'est pourquoy les cartes generalles et puis les particulières, tant de pays que de grandes villes, peuvent estre monstress de fort bonne heure, avec les démonstrations par le compas du lieu d'où partist Alexandre Le Grand, et les autres conquérants ; de leurs passages, de leurs batailles, et du lieu de leur mort : estant tres-veritable et certain que la mémoire que l'on appelle corporelle, qui consiste aux images, aux choses figurées dans les cartes et aux inr'daiîllos des Empereurs et des Roy s, fait arrester plus longuement dans nos esp^ts et y grave beaucoup mieux la souvenance des choses qui dépendent de la mémoire spirituelle que les livres nous rafreschissent; ce qui fait que le duc de Savoye (i), père de ceuxci, sçavoit parfaittement rhistoire pour l'avoir apprise conjointement avec fia lecture et les médailles; mais parce que le Roy louys treiziesme aymoit beaucoup mieux les armes mortes (■>) que les vivantes qui font les homme? et sont Hes vrays et propres instruments des princes qui executtent par eux touttes sortes d'entreprises, comme les artisants font

(i) Victor Am^ I*', âiic. de Savoie, né en i587, mort en i63^7.

(?) Il vont peut-ôire dire par \h que Louis XTII s'occupait de quelque art m(^caniqup; il 6\n\t en effet peintre et musicien, et d'une habileté coneommc'e au tir de l'arquehuee. (Note de Blanchemain.)

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