‹ Œuvres complètes;Chapitre 42 sur 51 · INSTITUTION DU- PRINCE · texte numérisé non relu

INSTITUTION DU- PRINCE

touttes sortes d'ouvrages et de besognes par leurs outils; Il est à propos de prendre garde que Sa Majesté ne s'amuse pas trop aux mechaniques et aux choses qui dépendent de la main a quoy les princes d'Italie et quelques-uns d'AWemagne sont assés enclins, et plus accoustumés aux simulacres de la guerre qu'aux effets; car ceux qui s'amusent a faire des horloges, des ponts, fondre des canons, et faire touttes sortes de machines, ont eux-mesmes plus de rapport avec les ingénieurs qu'avec les Roys, de qui la science prinripa'lle est de faire différence des hommes, de les bien cognoistre, et de les employer selon la diverse capacité de leur mérite.

Ce discours à plusieurs faces et beaucoup d'estendûe sur les occasions particulières par lesquelles on peut voir si ces amusements ont suitte, ou s'ils servent en quelque sorte à relascher ll'esprit d'un jeune prince, qui se plaira à l'instruction d'une armée et a la mettre en ordre, en plomb ou autrement, faire des logements et des cartes soit pour la campagne ou pour le siège, ou îa deffense imaginaire des villes, ce qu'il faut pour munir une place, la fortiffîer et la deffendre; si bien que touttes ces choses dépendent particulièrement de la considération de lia charge de gouverneur; qui est do telle importance en la minorité du Roy principallement : que }v rroy que les deux personnes plus puissantes du royaume, c'est celuy qui est maistre des armes et des places au dehors ayant les forces et les armées de son maistre, et l'autre, qui tient son esprit et sa personne au dedans de la Cour, et qui peut non seuHlement imprimer les vertus et les vices qu'il ;i par coutusme et par une transfusion insensible dans son ame, mais lui donner ses opinions aussy, comme chacun a remarqué, du temps de Charles neuf, que Monsieur de Sipière Ci), son gouverneur, lui avoit monstre la libéralité et luy avoit aussy enseigné à jurer. C'est pourquoy le feu Roy henry le grand qui pensoit tousjours vivre, creut n'avoir pas besoin de tant de circonspection ny d'advertance quand il donna un gouverneur h Monsieur le Dau-

(i) Philibert de Marsîlly, seigneur do Cipière, né dan? le Maçonnais, mort en i566 : « C'estoit, dit de Thon, nn homme de bien et un irrand capitaine qni n'aroit rien pln« à rn^iir que la crloirc de son éltVe et 1 tranquillité de l'Ei^tat. )?

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phin; ayant souvent ouy dire à Sa Majesté qu'il estoit le premier gouverneur de son fils, et que ceux qui en auroyent la qualité ne seroit (sic) que pour le mener à la messe et luy faire prendre des habitudes vertueuses et des exercices convenables à sa santé.

Il disoit de plus qu'ayant perdu son père, le Roy Anthoine, trop tost, il fut eslevé sous les yeux de la Reyne de Navarre sa mère (i), laquelle luy bailla deux gouverneurs semestres, qui lui donnoient, comme il disoit, une assez mauvaise institution, tant pour ce qu'on n'approuvoit pas lors cet ordre alternatif et intervallaire, comme il se peut approuver de la personne des soubz gouverneurs, que parce que Monsieur de la Gaze, l'un des gouverneurs, estoit plus favorisé de ceste bonne Princesse que Monsieur de Moissant, ce qui causoit quelque mesinteWigence entr'eux.. Le Roy se souvenoit de plus, que l'on ne luy faisoit apprendre que la vie des Roy s de Juda, comme à un Roy huguenot, et les ' quatrains de Pibrac, au lieu que son institution devoit estre ornée du récit de touttes les choses remarquables dans les royaumes, de la cognoissance des estats de princes ses voisins, du nombre et de la puissance de ses confédérés, sans limiter trop estroittement la liberté de son esprit, ny le charger aussy de trop de confusion.

Sur quoy on se doit souvenir de ce que le pape pie deuxiesme, qui estoit un des plus scavants de son siecie, avoit accoustumé de dire que les lettres et les siences estoyent comme le vin qui n'estoit point donné aux hommes pour s'enyvrer et troubler leur jugement ny pervertir leur rayson; que les lettres aussy ne doyvent pas offusquer nostre lumière natureUle, ny estre préférées au sens commun, ni à la conversation des braves hommes, qui est la meilleure et la plus grande escolle; car les lettres pourroyent causer du dommage si elles estoyent plustost apprises par une pédanterie solitaire et abstraitte que par une Iliberté noble et judicieuse qui doit tousjours réduire les choses à la prattique des actions et des bons exemples de la vie et du mestier auquel nous sommes nais.

C'est pourquoy le gouverneur, de qui deppend l'entiepe direction do la conduite du Prince, doit distribuer les

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effets de sa prudence sur touttes ses actions, car encores que l'architecte ne mette point la main aux pierres, à la chaux ny au sable, il fait d'advantage, par son compas et par son pllan que tous les autres, comme peut faire aussy le gouverneur.

Il semble et me vient de souvenir que henry le grand me dit qu'il voulloit que ses enfans sceussent la langue latine, encores qu'il y eûst plus de honte à l'ignorer que de prof fit et de gloire aux princes à la sçavoir, mais je scays bien que j'ay esté quelquefois apelé affîn de lire des despeches latines d'Alemagne et en faire pour Rome, et pour interprete'r des inscriptions en vers et en prose, pour ce que le secrettaire qui d'ailleurs estoit très-habille, n'estoit pas assés exercé en cette langue, en laquelle la feue duchesse de Rets (i) respondit par occasion et entretint les Ambassadeurs de pologne, pource qu'alors il ne se trouva personne, ny mesme entre Bes Esveques, qui osassent l'entreprendre, ce qui n'arriveroit pas à ceste heure, 011 ilz sont tous scavants en cela et en toutte autre chose.

Mais encore que les sciences qui dépendent du discours et du llangage facent (a) une grand partie des ornements et de l'elegance du prince, les' sciences (8) asseurées comme l'arithmétique et la géométrie, ne luy sont pas moins nécessaires. Voilà pourquoy il seroit bon de les réduire à son utillité particulliere. et par sa propre cognoissance, a mesure qu'il croistra comme nous avions délibéré de faire quand je quittay le Roy, luy apprendre sur les nombres combien il y a d'infanterie et de cavallerie entretenue en France et aux autres estais; combien de ports et de hanrres (/|) à barre, flot et de toutte eau ; combien il y a de greniers à sel, comme il se fait et comme il se distribue; combien de receptes generalles, ce qui en revient au Roy, [ce] que c'est que des cinq grosses fermes, les tailles, les péages, les aydes, les constitutions de rentes, engagement et rachapt de domaine, la pauleltc et ]<• reste ; Iny faire voir quelque fois les estais de sa maison, de l'artilllerye. de l'admirante et

(i) Claude-Catherine de Clermont, vec.ve de Jean d'Annebaiil, baron de Refz. ef épcinse d'Albert de Gondi, maréchal de Retz. (o) Mot répété denx fois dans le Ms,

(3) Mot répété deux fois dan* le Ms.

(4) Havres.

de l'escurie ; cuv \n>\ii \v> ints, ii en ilnit plus tost tirer de l'utiUité et du contentement par autruy que par luy mesme. Ainsi qu'il doit suffire en ce qui est de l'architecture (i) de sçavoir l'ordre des quatre colomnes, dorique et toscane, qui ne vont- quasi que pour une, ionique, .corinthienne et composite, sans ignorer d'où est venue ll'invention.

Pour la peinture, c'est assés qu'il puisse juger de la bonne ou mauvaise composition d'un tableau, de la beauté des subjects qui peinent ])]ns aoreablement réussir soubz le pinceau, de la situation des figures principalles, et de la bienséance de touttes les autres; c'est assés, pour les pourtraicts qu'il scache faire la différence de ceux qui sont de front, de profil ou de tiers point.

Quant à la musique, il se doit contenter de bien juger des beaux chants^ car les princes qui ont esté les plus scavants en cela, comme henry quatre, roy d'Espagne, et les autres, ce ne sont pas ceux qui ont mis leurs affaires en meilleur estât, non plus que ceux qui se sont d'advantage estudiés à l'éloquence des parollles qu'à l'excellence des choses et à l'exécution des entreprises glorieuses, comme henry troîsiesme.

Ce seroit une grande faute de laisser négliger aux princes les exercices qui développent le corps et qui donnent l'air et la grâce, comme la danse et l'escrime, et encore que l'on flit que !les françois naissent le cheval entre les jambes et que le port et la belles assiette soyent plus considérables aux grands que la forme delicatte de la main, du talon ou des autres aydes qui regardent tous les quatre manèges : on doit pourtant mettre peine que nostre prince ne soit pas moindre en cela que henr\^ le grand; qui, dans les toumoys et devant les dames, qu'il ne hayssoit pas, à tousjours passé comme le plus beau gendarme et le meilleur coureur, soit pour Iç port de la lance, le parlement du cavallier, la beauté de la course, ou pour la justesse et Ha netteté de l'arrest.

Ce n'est pas que je ne préfère à tout cela la cognoissance que son gouverneur luy peut donner, sur une feiiille de papier, de touttes les provinces de son royaume, et en suitte des bonnes et grandes maisons, luy faisant remarquer celles

(i) Mot rép<5t^ deux fois dans le Ms.

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