SCÈNE I. — LA PRINCESSE AGLANTE, CYNTIIIE, PHILIS
LA PRLNCESSE.
Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux, On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux ; Et de tous nos palais la savante structure Cède aux simples beautés qu'y (orme la nature. Ces arbres, ces rochers, celte eau, ces gazons frais, Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
AGLANTE
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles, Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes. De mille objets charmants ces lieux sont embellis; Et ce qui doit surprendre est qu'aux portes d'Élis La douce passion de fuir la multitude Rencontre une si belle et vaste solitude*. Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants Vos retraites ici me semblent hors de temps; Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique Que chaque prince a fait pour la fête pu lique. Ce spectacle pompeux de la course des chars Devoit bien mériter Thonneur de vos regards.
LA PUINCESSE.
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence, Et que dois-je, après tout, à leur magnificence? Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acqnérir, Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir,
* Cet intermède est bouffon plutôt que comique; c'est de la farce, mais de la farce qui fait rire même les gens de goût. (Auger.)
* Allusi(jn évidente à la création du palais et du jardin de Versailles, alors toute nouvelle.
Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte, Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.
CYXTIIIE.
Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher Des innocents desseins qu'on a de le toucher, Et regarder les soins que pour vous on se donne Comme autant d'attentats contre votre personne? Je sais qu'en défendant le parti de l'amour On s'expose chez vous à faire mal sa cour ; Mais ce que par le sang j'ai Thonneur de vous être S'oppose aux duretés que vous faites paroitre; Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien Vos résolutions de n'aimer jamais rien.
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme Qu'un mérite éclatant allume dans une âme? Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour, Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour? Non, non. tous les plaisirs se goûtent à le suivre; Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre*.
AGLAKTE.
Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s'il ne s'y mêle un peu d'amour.
LA PKLNCESSE.
Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que foiblesse et qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prétends soutenir Ihonneur jus juau dernier moment de ma vie, et ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects, sont dos embûches qu'on tend à notre caur, et qui souvent l'engagent à comnieltre des lâchetés. Pour moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je sens tout mon cœur qui s'émeut; et je ne puis s ouffrir qu'une âme qui fait profession d un peu de fierté ne trouve pas une honte horrible à de telles îoiblesses.
CYNTHIE
Eh! madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point hon-
* Le dessein de l'auteur étoit de traiter ainsi toute la comédie. Mais un commamlemenl du roi, qui pressa cette affaire, l'obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur plusieurs scènes, qu'il auroit étendues davantage, s'il avoit eu plus de loisir. ÛNote de Molière.)