ACTE I, SCÈNE V
VALÈRE
Cest une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours ) du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science. {
MARTINE
La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fm ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui * .
VALÈHE.
Voilà une étrange folie!
II est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
VALÈRE
Comment s'appelle-t-il?
MARTINE
Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître : c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un ha^it jaune et vert.
LUCAS
Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des parroquets? ^
VALÈRE
Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites^
, MARTINE
Comment! c'est un homme qui fait des ^nJEacles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche; et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre comme si de rien n'eût été.
LUCAS
Âh!
VALÈRE
D lalloit que ce fût quelque goutte d'or potable.
MARTINE
Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tète, les bras et les jambes. On n'y eut pas plutôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain on-
• Toute la pièce est bâtie sur cette invention de Martine.
guent qu'il sait faire; et Teiifant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à la fossette.
LUCAS
Ah!
VALÈRE
M faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
MARTINE
X|ui en doute?
LUCAS
Tétigué! v'ià justemeot Thomme qu'il nous faut. Allons vite le charcher.
VALÈRE
Nous VOUS remercions du plaisir que vous nous faites.
MARTINE
Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné.
LUCAS
Eh! morguenne! laissez-nous faire : s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous.
VALÈi.E, à Li3cas.
Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre ; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.