ACTE II, SCÈNE VI. W
SGANARELLE, assis entre Géronte et Lucinde.
Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez.
GÉRONTE
Vous l'avez fait rire, monsieur.
SGANARELLE
Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. (A Lucinde.) Eh bien, de quoi est-il question? Qu'avez-vous? quel est le mal que vous sentez?
LUCINDE répond par signes, en portant la main à sa bouche, à sa tôte, et sous son menton.
Han, hi, bon, han.
SGANAREtiLE.
Eh! que dites-vous?
LUCINDE continue les mêmes gestes.
Han, hi, bon, han, han, hi, bon.
SGAKA&ELLE.
Quoi?
LUCINDE
Han, hi, bon.
SGANARELLE, la contrefaisant.
Han, hi, bon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là?
Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est dy.vfi\)nft mneffe, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.
SGANARELLE
Et pourquoi?
GÉRONTE
Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conckre les choses.
SGANARELLE
Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderois bien de la vouloir guérir.
GÉRONTE
Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins |>our la soulager de son mal.
SGANARELLE
Ail! ne vous mettez prs en peine. Dites-moi un peu : ce mal Toppresse-t-il beaucoup?
GERONTE.
Oui, monsieur.
a08 LE MÉDECIN MALGRÉ LUL
SGANARELLE
Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?
Fort grandes.
SGANARELLE
C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez?
GÉRONTE
Oui.
SGANARELLB.
Copieusement?
GÉRONTE
Je n'entends rien à cela.
SGANARELLE
La matière est-elle louable?
GÉRONTE
Je ne me connois pas à ces choses.
SGANARELLE, se tournaat vers la malade.
Donnez-moi votre bras. (A Géronie.) Voilà un pouls qui marque que > votre fille est muette.
GÉRONTE
Eh! oui, monsieur, c'est là son mal ; vous l'avez trouvé tout du premier coup.
SGANARELLE
Ah! ah'
JACQUELINE
Voyez comme il a deviné sa maladie '
Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire : C'est ceci, c'est cela; mais moi, je louche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.
GÉRONTE
Oui; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient.
SGANARELLE
n n'est rien de plus aisé; cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.
GÉRONTE
Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole?
j SGANARELLE.
Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue.