ACTE I, SCÈNE IV
LYCARSIS.
Non, j'ai reçu du ciel une âme peu ciiielle :
Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle,
Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité,
Et je ne suis point homme à garder de fierté.
DAPHNÉ
Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.
ÉROXÈNE.
Et souffrez que son choix règle notre querelle.
LYCARSIS.
Myrtil!
DAPHNÉ
Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.
ÉROXÈNE.
De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons?
LYCARSIS.
Je ne sais; mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage.
DAPHNÉ
Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux, Et Ton veut s'engager un bien si précieux, Prévenir d'autres cœurs, et braver la fortune Sous les fermes liens d'une chaîne commune.
ÉROXÈNE.
Comme par son esprit et ses autres brillants 11 rompt l'ordre commun et devance le temps, Notre flamme pour lui veut en faire de même. Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême.
LYCARSIS.
Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois ; Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir Tesprit de sa philosophie. Sur de certains discours l'a rendu si profond Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.
DAPHNÉ
II n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour; Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.
ÉROXÈNE.
Us pourroient bien s'aimer; et je vois...
234 MÈLICERTE.
LYCARSIS.
Franc abus.
Pour elle passe encore, elle a deux ans de plus ; Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul Toccupe tout, je pense, Et les petits désirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité*.
DAPHNÉ
Enfin, nous désirons par le nœud d'hyménée Attacher sa fortune à noire destinée.
ÉROXÈNE.
Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son cœur.
LYCARSIS.
Je m'en tiens honoré plus qu'on ne sauroit croire. Je suis un pauvre pâtre ; et ce m'est trop de gloire Que deux nymphes d un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plût qu'ainsi la chose s'exécute. Je consens que son choix règle votre dispute ; Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt Pourra, pour son recours, m' épouser, s'il lui plaît. C'est toujours même sang, et presque même chose. Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose. Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement : Et voilà ses amours et son attachement.
SCÈNE V. — ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS, dam k fond du, théâtre i MYRTIL.
MYRTIL, se croyant zeul, et tenant un moineau dans une cage.
Innocente petite bête.
Qui contre ce qui vous arrête
Vous débattez tant à mes yeux, De votre liberté ne plaignez point la perte :
Votre destin est glorieux.
Je vous ai pris pour Mélicerte.
Elle vous baisera, vous prenant dans sa main ; Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce.
Est-il un sort au monde et plus doux «t plus beau? Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau,
Ne voudroit être en votre place?
' Bergers de haute qualité est une singulière expression. Nous allons voir plus loin le haut rang, impuissance et même la noblesse des bergères. (Auger.)