‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 272 sur 489 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Quiconque à son mari veut plaire seulement. Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

CLÉANTE

Mais, madame, après tout...

MADAME PERNELLE

Pour VOUS, monsieur son frère, Je vous estime fort, vous aime, et vous révère; Mais enfin, si j'étois de mon fils son époux, Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.

DAMIS

Votre monsieur Tartuffe e^tbien heureux, sans doute...

MADAME PERNELLE

C'est un homme de bien qu'il faut que l'on écoute ; Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux, De le voir querellé par un fou comme vous.

DAMIS

Quoi! je souffrirai, moi, qu"un cagot de critique Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ; Et que nous ne puissions à rien nous divertir, Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir?

DORINE

S'il le faut écouter, et croire à ses maximes. On ne peut faire rien, quon ne fasse des crimes; Car il contrôle tout, ce critique zélé.

MADAME PERNELLE

Et tout ce qu'il conti ôle est fort bien contrôlé. C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire : Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.

DAMIS

Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien, Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte. Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte : J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

DORINE

Certes, c'est une chose aussi qui scandalise

De voir qu'un inconnu céans s'impatronise ;

Qu'un gueux, qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers,

Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,

2S6 LE TARTïïFFli

En vienne jusque-là que de se mécoiinoître, De contrîiricr tout, et de faire le maître

MADAME PEKNELLE,

Eh! merci de ma Vie, il en iroit bien mieux Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.

DOUINE.

Il passe pour un saint dans votre fantaisie :

Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

MADAME PEKNELLE.

Voyez la langue !

DORINE

A lui, non plus qu'à son Laurent, Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE

J'ignore ce qu'au fond le servitenr peut être ; Mais pour homme de bien je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebu'ez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son cœur se courrouce. Et rinlérôl du ciel est tout ce qui le pousse.

DORlNE.

Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temp.s.

Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans?

En quoi blesse le ciel une visite honnête,

Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête?

Veut-on que là-dessus je m'ex^ique entre nous?...

Montrant Elmire.

Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux*.

MADAME PERNELLE

Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. Ce nest pas lui tout seul qui blâme ces visites : Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, Ces carrosses snns cesse à la porte plantés. Et de tant de laquais le bruyant assemblage, Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien; Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

CLÉANTE

Eh ! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause? Ce seroit dans la vie une fàchease chose, Si, pour les sots discours oîi Ton peut être mis^ Il falloit renoncer à ses meiUeurs amis.

* f^ vers, jeté en manière de saillie, annonce toute l'action de la pièce. (Auger

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