COLIN
Tu me requiers de ce j'ay envie :
Sus donc , mes vers , chantez chantz douloureux
Puis que la mort a Loyse ravie ,
Qui tant tenoit noz courtilz vigoureux.
Or sommes nous maintenant malheureux , Plus estonnez de sa mortelle absence , Que les aigneaulx à l'heure qu'entour eulx Ne trouvent pas la mère qui les pense.
Pleurons bergers , nature nous dispense : Pleurons la mère au grand berger ^ d'icy ; Pleurons la mère à Margot "" d'excellence, Pleurons la mère a nous autres aussi.
O grand pasteur , que tu as de soucy : Ne sçay lequel, de toy , ou de ta mère, Me rend le plus de tristesse noircy :
Chantez mes vers , chantez douleur amere.
Lors que Loyse en sa loge prospère , Son beau mesnage en bon sens conduisoit :
' François I^r.
^ Marguerite de Valois , reine de Navarre.
Chascun pasteur, tant fust il riclie père, Lieu là dedans pour sa fille eslisoit.
Aucunes foys Loyse s'advisoit ,
Les faire seoir toutes soubz un grand orme ,
Et elle estant au milieu leur disoit :
Filles , il fault que d^un poinct vous informe.
Ce n^est pas tout, qu'avoir plaisante forme, Bordes, trouppeaulx, riche père, et puissant; 11 faut preveoir , que vice ne difforme Par long repos vostre aage fleurissant.
Oysiveté n'allez point nourrissant :
Car elle est pire entre jeunes bergères , Qu'entre brebis ce grand loup ravissant , Qui vient au soir tousjours en ces fougères.
A travailler soyez doncques légères :
Que Dieu pardoint au bon homme Roger , Tousjours disoit, que chez les mesnageres Oysiveté ne trouvoit à loger.
Ainsi disoit la mère au grand berger, Et à son dict travailloient pastourelles: L'une plantoit herbes en un verger, L'autre paissoit coulombz , et tourterelles.
L'autre à l'aiguille ouvroit choses nouvelles , L'autre en après faisoit chappeaux de fleurs.
2So COMPLAINTES.
Or maintenant ne font plus rien les belles , Sinon ruisseaux de larmes et de pleurs.
Converty ont leurs danses en douleurs ,
Le bleu en brun , le vertguay en tanne' ,
Et leurs beaulx tainctz en mauvaises couleurs :
Chantez mes vers, chantez dueil ordonne'.
Des que la mort ce grand coup eust donné : Tdus les plaisirs champestres s'assoupirent: Les petitz Venlz alors n'ont halené , Mais les fortz ventz encores en souspirent.
Feuilles et fruictz des arbres abbatirent : Le clair soleil chaleur plus ne rendit : Du manteau vert les prez se devestirent , Le ciel obscur larmes en respandit. '
Le grand pasteur sa musette fendit , Ne voulant plus que de pleurs se mesler , Dont son trouppeau, qui plaindre l'entendit, Laissa le paistre "^ et se print à besler.
* Louise de Savoie mourut le 22 septembre, à l'e'quinoxe d'automne. C'est à cette e'poque que les vents soufflent avec violence , que les arbres se dépouillent de leurs feuilles , et que les pluies et les brouillards prennent la place des beaux jours. La poe'sie met à profit ces circonstances , et attribue le deuil de la nature à la mort de la princesse.
2 Non ulli pastos illis egere diebus
Frigida Daphni boves ad (lumina , nulla neque amaem LibavJt quadriipes , ncc gramiais attigit herbam.
Et quand Margot ouyt tout révéler, Son gentil cueur ne fut assez habile Pour garder l'œil de larmes distiller Ains de ses pleurs en feit bien plorer raille.
Terre en ce temps devint nue et débile : Plusieurs ruisseaux tous à sec demeurèrent : La raer en fut troublée et mal tranquille , Et les daulphins ^ bien jeunes y plorerent.
Biches et cerfz estonnez s'arr estèrent : Bestes de proye , et bestes de pasture , Tous animaulx Loyse regrettèrent, "^ Exceptez loups de maulvaise nature.
Tant en effect griefve fut la poincture, Et de malheur Tadventure si pleine , Que le beau lys en print noire taincture , Et les trouppeaulx en portent noire laine.
Sur Tarbre sec s'en complainct Philomene , L'aronde en faict criz piteux et tranchans , La tourterelle en gémit et en meine Semblable dueil , et j'accorde à leurs chantz.
O francs bergers sur franche herbe marchantz,
} Les fils de France : François , dauphin ; Henri , dlic d'Orléans ; Charles, duc d'Angoulême.
2 Pcenos etiam ingemuisse leones
Interitum , montesque feti , sylvaeque loquuntur.
ViaG. Églog. y.
Qu'en dictes vous? quel dueil, quel ennuy est ce? De veoir sécher la fleur de tous noz champs. Chantez mes vers , chantez , adieu liesse.
Nymphes et dieux de nuict en grandMestresse La vindrent veoir, et luy dirent, helas , Dors tu icy , des bergers la maistresse , Ou si c'est mort qui t'a mise en ses laqs ?
Las , ta couleur ( telle comme tu l'as ) Nous juge bien , que morte tu reposes : Ha mort fascheuse ! oncques ne te meslas Que de ravir les excellentes choses. ^
Tant eust au chef de sagesses encloses , Tant bien sçavoit le clos àe France aymer , Tant bien y sceut au lys rendre les roses , ^ Tant bien y sceut bonnes herbes semer. -
Tant lîien sçavoit en seurté conformer Tout le bestail de toute la contrée :
Tant bien sçavoit son parc clorre et fermer , Qu'çn n'a point veu les loups y faire entrée.
Tant a de foys sa prudence monstree Contre le temps obscur et pluvieux ,
1 Mais elle était du monde oii les plus belles choses
Out Je pire destin.
MktBEr<vE. Ode à Deapeners.
2 Elle travailla à la délivrance de François 1er et des enfans de France retenus comme otages en Espagne.
Que France n'a (long temps a) rencontrée Telle bergère au rapport des plus vieux.
Adîeu Loyse, adieu en larmes d'yeulx, Adieu le corps qui la terre décore.
En ce disant s'en vont nymphes et dieux : Chantez mes vers , chantez douleur encore.
Rien n'est ça bas qui ceste mort ignore : Coignac s'en coigne ^ en sa poictrine blesme, Remorantin la perte remémore , Anjou faict jou , Angoulesme est de mesme.
Amboyse en boit une amertume extresme : Le Maine en meine un lamentable bruict : La povre Touvre arrousant Angoulesme , A son pavé de truites tout destruict.
Et sur son eau chantent de jour et nuict Les cignes blancs -, dont toute elle est couverte , Pronostiquans en leur chant qui leur nuyct , Que mort par mort leur tient sa porte ouverte.
^ Nous avons dëjà reproche à Marot ces fades jeux de mots. Aujourd'hui surtout que la poe'sie a appris à penser, nous rions de ces riens difficiles qui occupaient tant nos pères. Alors les vers équivoque's, que Crétin mit à la mode , jouissaient de la plus grande faveur, et cette manie dura long-tems, puisque le sévère Boileau lui-même ne s'en pre'serva pas. Le dieu du goût ne conduisait sans doute pas sa plume , lorsqu'il écrivit ce vers :
Le Moï-se corainence à moisir par les bords.
Que faictes vous en ceste forest verte Faunes, Sylvains ? je croy que dormez là : Veillez , veillez , pour plorer ceste perte : Ou si dormez, en dormant songez la.
Songez la mort , songez le tort qu'elle a : Ne dormez point sans songer la meschante : Puis au resveil comptez moy tout cela Qu'aurez songé, à fin que je le chante.
D'où vient cela, qu'on voit l'herbe séchante Retourner vive, alors que l'esté vient? Et la personne au tumbeau tresbuchante , Tant grande soit , jamais plus ne revient ? '
Ha, quand j'ouy l'autrehier (il me souvient) Si fort crier la corneille en un chesne : ^ C'est un grand cas (dy je lors) s'il n'advient Quelque meschef bien tost en cestuy règne.
Autant m'en dit le corbeau siir un fresne : Autant m'en dit l'estoille à la grand'queue : ^
^ Cette pense'e si philosophique , re'péte'e tant ^e fois , a e'të cxprime'e avec assez de bonheur dans VÉlégie sur la mort de Ronsard :
Mais las ! o doulx printemps , votre verdeur fanie
Retourne au mesme poinct :
Mais quand notre jeunesse une fois est finie,
Elle ne revient point.
Robert Garnier.