‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 19 sur 73 · ÉTUDE DES BELLES- LETTRES · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES BELLES- LETTRES

Le génie des Italiens et des Espagnols est plus propre à ce ^enre d'écrire que le nôîre , soit parce qu'ils sont pins capables que nous, d'une solide et continuelle réflexion sur les choses humaines , soit parce que la constitution de leur gouvernement , et les différentes révolutions qui y sont arrivées , les ont rendus, et surtout les Italiens, plus profonds dans la polili([ue , qui est l'ame de l'histoire. Ainsi , faute de savoir deux langues, qui ne vous coîileront pas un mois de travail, vous seriez. privé du plaisir et de l'avantage de lire des historiens qui égalent les anciens , ou qui, du moins , ne leur sont guère inférieurs • ou vous ne goûteriez qu'une partie de ce plaisir et de cet avantage , en ne lisant que des traductions.

La poésie a aussi ses héros, principalement en Italie , dont il semble que les muses aient préféré le séjour à celui des autres pays : il n'y a au moins que la France qui puisse disputer le prix aux Italiens j encore faut-il que nous leur cédions des genres entiers^ comme le poème épique , Téglogue , je dirois aussi le lyrique, si je ne craignois d'offenser les mânes de Malherbe et de Racan. Ils ont , à la vérité , leurs défauts , et de grands défauts. Nos auteurs sont souvent froids , et les Italiens ont trop de feu , aussi bien que les Espagnols. Nous manqurtns de fécondité d'esprit, et ils en ont trop : nous péchons par le défaut , et ils pèchent par l'excès ; en sorte que , pour former un poète parfait , il faudroit le faire naître en Italie , le faire voyager en Espagne , et le fixer en France, pour le perfectionner en le tentpérant , et en retranchant seulement les superfluités d'une nature trop vive et trop abondante, je voudrois bien pouvoir hasarder ici l'expression de /Mjcz^/7rt«ie. Mais, malgré ces défauts , ce seroit abuser de la critique , et tomber dans le caractère que Socrate appelle , quehjue part , la m)'sologie , à l'exemple de la misantropie , que de vouloir fermer les yeux aux beautés d'un auteur , parce qu'on ne peut s'empêcher de les ouvrir sur ses défauts. Telle est la condition des ouvrages humains, D'J^uesseau. Tome XV. 7

parce que telle est aussi la condition des hommes , ou uy trouve aucun bien pur et sans mélange; mais le bon esprit consiste à connoître le mauvais , pour l'éviter, et à profiter du bon, pour rimiter; et au lieu do dire ce que Justin a dit des scjthes (i), plus in illis projlcit vitiorum ignoratio quam cognitio virtutis , je dirois volontiers , par rapport à ces auteurs, non minus proficit exploratio vitiorum quani cognitio virtutum. C'est ce qui forme véritablement le goiit ; c'est ce {|ui épure la critique. Je trouve d'ailleurs , dans cette étude , des défauts de nation , et, pour ainsi dire, de climat, où un degré de soleil de plus change le style , aussi bien que l'accent et la déclamation ; quelque chose qui étend l'esprit, qui le met en état tie comparer les meilleures produclions de chaque pays , qui le conduit ainsi et î'éève jusqu'à la connoissance de ce vrai , et de ce beau universel qui a une proportion si juste, et une si parfaite harmonie avec la nature de notre esprit , qu'il produit toujours sûrement son effet , et qu'il frappe tous les h(mimes , malgré la différence de leur nation, de leurs mœurs, de leurs préjugés; en sorte que, pour se servir encore des termes de Platon, on pourroit le regarder comme l'idée primitive et originale, C(mime l'archétype de tout ce qui plaît dans les ouvrages d'esprit; et c'est, à mon sens, une des plus grandes utilités que l'on puisse tirer de la coiHKjissance de plusieurs langues.

Je ne vous parle point des orateurs italiens et espagnols , soit parce que je n'ai pas beaucoup lu de ceux qui n'ont élé qu'orateurs, soit parce que le peu que j'en ai lu me donne lieu de croire que nous pourrions aisément leur tenir tête sur cet article ; mais cela n'empêche pas que, pour les raisons que je viens de vous expliquer , il ne soit bon d'en lire quelques-uns; ce qui ne se peut faire , avec quel(]ue utilité , sans les lire dans leur langue même. Je ne vous parle point non plus de la langue portugaise ,

(i) Justin, Hist. , lib. a.

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