ÉTUDE POUR LES FONCTIONS D^AVOCA-T DU ROI
l'on ait la patience de les remanier, et de les remcllre sur l'enclume, jusqu'à ce qu'on les ail portés au point de perfection dont on peut les rendre susceptibles. Un ouvrage achevé forme, sans comparaison, plus l'esprit et le goût, que cent ouvrages commencés; et si le temps manque dans l'exercice actuel d'une charge, pour perfectionner ainsi ce que l'on écrit, on sait au moins ce qu'il faut faire pour y parvenir, et l'on en approche toujours beaucoup plus que si l'on n'avoit jamais fait que des ébauches.
Un second exercice domestique^ qui peut être aussi d'une grande utilité , est de proliter des conférences que l'on fait sur le droit, pour acquérir l'habitude d'en digérer et d'en développer les principes dans un ordre qui , par des définitions , des distinctions et des preuves bien disposées , conduise purement l'esprit à prendre le meilleur parti.
Il faut , pour cela , commencer la conférence par une espèce de discours suivi , où , en se proposant toujours pour modèle , autant qu'il se peut , la méthode géométrique , on épuise d'abord tout ce que le raisonnement peut fournir sur la matière que l'on traite , pour y joindre ensuite les autorités tirées des sentimens des jurisconsultes et de la jurisprudence des arrêts.
Ce discours ne doit être ni lu ni appris par cœur j il suffira d'en avoir fait une espèce de plan ou de canevas ; après quoi il faudra s'abandonner à sa facilité naturelle pour l'exécution , et être seulement attentif à éviter les fautes de langage, sans trop rougir de celles qui échappent. L'exercice en diminuera toujours le nombre , et c'est le meilleur moyen de se former l'habitude de parler, et de bien parler, sans avoir rien appris par mémoire , comme on doit le faire dans les plaidoyers. L'essentiel est que l'ordre le plus naturel règne toujours dans tout ce que l'on pourra dire ; et, quand on s'y est une fois accoutumé dans la jeunesse, il en coiiteroit plus pour parler sans jjiéthode que pour le faire avec méthode.
Le second point , qui consiste à savoir plaire en
prouvant , et pour mieux prouver , ne demande pas moins d'exercice et de préparation que le premier , si l'on veut acquérir une élocution non-seulement pure et naturelle , mais noble , et même fleurie jusqu'à un certain point. Ce ne seroit peut-être qu'un avantage frivole , si elle ne servoit qu'à faire louer l'orateur; mais elle devient un objet solide, quand on considère combien elle est utile pour faire triompher la justice.
De tous les travaux domestiques qu'on peut entreprendre pour se former le style , il n'en est guère de comparable à celui de Ja traduction ; elle apprend à faire mieux sentir les vraies beautés de l'original ; et , comme ce travail excite une louable émulation de les égaler dans noire langue, il force Pesprit à cliercher et à trouver les tours capables d'exprimer tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sent même. Or, c'est en cela précisément que consiste la véritable perfection du style. Toutes les expressions sont des images, et tout écrivain est un peintre qui a réussi dans son art, lorsqu'il a su donner^ à ses portraits, toute la vérité et toutes les grâces des originaux.
La traduction est donc comme l'éole de ceux qui se destinent à peindre par la parole. La nécessité de frapper à plusieurs portes difïérentcs , pour trouver une expression qui rende iidelement , en français, toute la force du mot latin, nous ouvre enfin celle qui nous fournit le terme propre; que nous cherchons. Nous découvrons, par là, dans notre langue, des richesses (}ui nous éloient inconnues ; et notre esprit acnuiert une heureuse fécondité , en se rendant le maître d'un grand nombre d'expressions synonymes, ou presque synonymes , qui joignent , daus ses discours , la variété à l'abondance. Il apprend même r et c'est ce (iui est encore plus important) à distinguer les termes vraiment synonymes, de ceux qui ne le sont pas exacîementj et de là se forme ce goût pour la justesse et pour la propriété des expressions, et ce choix entre celles qui sont plus ou moins énergiques , et (pii répandent non-seulement plus de lu-
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mière , mais plus de force ou plus d'agrément sur nos pensées.
L'expérience fera encore mieux sentir l'ulililé de ce travail que tous les raisounemens. L'essentiel est de s'y attacher avec persévérance , et tle choisir toujours les phis grands modèles, comme les narrations de Térence , les plus beaux endroits des oraisons de Gicéron , les harangues de Sallusle , de Tite-Live , de Tacite , el les portraits qui se trouvent dans ces trois auteurs. C'est contre de tels émules qu'il est véritablement utile de jouter. Le combat est pénible, et presque toujours inéi,'al • mais on y gagne même à être vaincu , par les eil'orts que l'on fait pour vaincre. On a au moins le plaisir de sentir qu'on approche toujours de plus près de son modèle, pourvu que, sans désespérer du succès, comme cela arrive quelquefois à des esprits vifs qui voudroient tout emporter du premier coup , on soit bien persuadé qu'avec le temps et l'application , il n'est point de difficulté qui ne cède à une heureuse opiniâtreté.
Au reste, il n'est pas nécessaire de se piquer toujours de faire des traductions exactement littérales ; il est bon même d'en mêler quelquefois de plus libres , qui approchent plus de l'imitation que de la traduction. On ne fait des copies que pour se mettre en état de produire à son tour des originaux ; et c'est l'esprit des grands maîtres qu'il faut tâcher de leur dérober, pour ainsi dire , et de s'approprier, plutôt que leurs expressions ou leurs pensées mêmes.
Il y auroit bien d'autres genres d'ouvrages auxquels il seroit utile de s'exercer, comme des C!)mparaisons des endroits presque sendjlables qu'on trouve dans différens auteurs ; des jugemens ou des critiques de certains ouvrages ; des parallèles de diftérens auteurs, ou de grands hommes , dont on auroit lu la vie , a l'imitation de ceux de Plutarque. Mais le temps est trop court pour pouvoir faire tout ce qui seroil avantageux ; et , comme je l'ai déjà dit ailleurs, il seroit dangereux d'effrayer un jeune courage , en multipliant trop Ig? objets de ses travaux. Je crains même
tl'élre déjà tombé dans cet inconvénient; et, à mesure que i'ai vu les pensées et les réflexions croître toujours sous ma plume , il m'est souvent venu dans l'esprit qu'on pourroit me dire : « mais tout cela )) est-il bien nécessaire pour se mettre en état d'exer- » cer une charge d'avocat du roi au cbâVelet »? Est-ce donc un ministère si difficile a soutenir? Et s'agit-il , pour cela , de former un chef-d'œuvre en genre de capacité, d'éloquence et de goût? Tous ceux qui ont rempli une semblable fonction, et qui l'ont fait même avec succès , s'y étoient-ils préparés d'une manière si laborieuse ?
Je conviendrois volontiers que beaucoup ne l'ont pas fait , pourvu qu'on avoue aussi qu'ils auroient dû le faire; mais , d'ailleurs , celui qui est ici mon objet prétend-il se borner à être avocat du roi toute sa vie? J'ai trop bonne opinion de lui pour penser qu'il veuille se contenter du pur nécessaire , en le bornant même à ce qui suffit pour remplir une charge qui ne doit être considérée que comme un passage et une espèce de noviciat. Il portera donc plus loin ses vues ; et , s'il entre bien dans les miennes , il regardera le plan que je viens de lui tracer comme une préparalion pour toute la suite de sa vie , beaucoup plus que pour le temps qu'il passera dans la charge d'avocat du roi , et il se mettra bien dans l'esprit ces paroles qu'il lira dans Quintilien : altiiis ibunt qui ad siimma nite/Uur, quàm cjui prcesuniptâ desperatione quo velint evadendi , protiniis circà ima substiterint.
Je finis cette espèce d'instruction par deux avis , qui ne lui seront peut-être pas moins utiles que tous les autres :
Le premier, est de s'accoutumer à ne point parler, même dans le commerce ordinaire du monde, sans avoir une idée claire de ce qu'il dit , et sans être attentif à l'exprimer exactement. Rien n'est plus ordinaire que de voir des hommes de tout âge parler avant (jue d'avoir pensé , et manquer du talent le plus nécessaire de tous , qui est de savoir dire . en