V . Le premier et le plus général de ces moyens
AU DROIT PUBLIC. lOl
dont je ferai ma troisième règle , est de m'appliqucr à établir et entretenir , dans mon ame , un ordre et une proportion parfaite, entre ses facultés et ses différentes observations.
Mais en quoi peut consister cet ordre ou celle proportion ? si ce n'est ,
i.*^ Dans la conformité des jugemens démon esprit, avec mes perceptions ou mes idées claires j
2." Dans l'accord parfait et constant de mes scntimens , ou des mouvemens de mon cœur , avec les jugemens de mon esprit^
3." Dans la fidèle correspondance de mes paroles et de mes actions^ avec mes jugemens et mes sentimens.
Ainsi , la règle , qui est l'objet de cet article , en renferme trois , dont le concours tend directement à ma perfection , et par là à mon bonheur.
YI. Mais le pays où mon intelligence peut voyager, n'a point de bornes : celui qui s'offre continuellement aux désirs de ma volonté, en a moins encore, s'il est possible, comme je l'ai déjà observé. C'est cette immensité même , ou cette multiplicité infinie des objets de ma pensée ou de mon amour, qui est une des principales causes de mes égaremensj parce que l'activité de mon esprit et l'avidité de mon cœur , ayant besoin d'une nourriture continuelle , il m'arrive souvent de les amuser, plutôt que de les rassasier, en saisissant le premier objet qui se présente à mes regards ou à mes désirs.
Ce sera donc pour éviter cet inconvénient , que je ferai consister ma quatrième règle à être en garde contre ces premières impressions , qui détournent et qui débauchent, pour ainsi dire, mon entendement, ou ma volonté , en lui dérobant la vue de son véritable objet , qui est sa perfection intérieure. J'éloignerai donc , avec soin , tout ce qui peut distraire mon ame d'un si grand objet, afin que, l'ayant toujours devant les veux , elle soit attentive à diriger , vers lui, les pensées de son esprit et les mouvemens de son cœur.
VU. Ce seroit peu, cependant, d'éviter la méprise
1^2! ESSAI d'uINE INSTITUTION
qui me fait courir vainement d'objels en objets inutiles , ou même nuisibles à ma perfection , si je tombois dans un inconvénient contraire , par un excès d'esprit ou de métaphysique mai entendu , en voulant trop tixer mes regards sur les objets mêmes qui sont véritablement dignes de mon attention.
C'est ce qui m'arrive , lorsque , par une curiosité téméraire et dangereuse , je cherche à découvrir , ou sur Dieu, ou sur moi-même, plus qu'il ne m^est permis de savoir. Je regarderai donc , comme une des connoissances les plus nécessaires pour moi , celle de la mesure de mes forces ; et j'en jugerai , comme de tout le reste, par les idées claires que je trouve dans mon ame.
Tout ce qui peut se résoudre, par ces idées ou par des conséquences non moins évidentes , me paroîtra un objet proportionné à la capacité de mon intelligence bornée.
Mais tout ce qui n'a point ce caraclère, tout ce qui appartient à des connoissances que je n'ai pas , et que je ne saurois acquérir , soit parce qu'elles sont fondées sur des idées qui surpassent la portée de mon esprit , soit parce qu'elles dépendent d'une volonté positive de Dieu , qu'il ne lui a pas plu de me révéler dans cette vie , je les regarderai comme des objets qui sont hors de la sphère de mon esprit. Plus content de l'ignorer sagement, que si j'osois le sonder témérairement , je me ferai une cinquième règle de savoir jns(|u'où je peux aller, et de m'arrêter au point qui sépare , pour moi , le connu de l'inconim , afin de garder constamment une juste mesure dans le bien, et de mériter, si je le peux , la louange qu'on a donnée à un grand homme de l'antiquité , lorsqu'on a dit de lui qu'il avoit su tempérer l'ardeur de sa curiosité par sa raison , et être sobre dans sa sagesse même (i).
(i) tncensnm et flagranlem aninium mitigavit ratio et œtas > f^titiUîlque , quod est difficillimum , ex. sapientid modiirn. Tacit. ih Vit. yiaric.
AU DROIT PUBLIC. Io3
VI! T. Jusffu'ici j'ai envisagé séparément la perfection de mon être corporel, et celle de mon eLre spirituel , pour me prescrire dislinctement les règles qui sont propres à l'un et à l'autre. Mais j'ai déjà remarqué que je ne devois pas êlre moins occupé du tout, qui est formé par l'union de ces deux substances , c'est-à-dire , de la perfection de l'homme entier. Il me reste donc à parler des résilies qui contiennent à ce tout.
IX. L'alfection naturelle que j'ai pour ce moi, qui résulte de l'union de deux substances si différentes , seroit bien peu raisonnable , si , après avoir étudié la nature de l'un et de l'autre , mon esprit ne s'atlachoit à connoître, autant qu'il lui est possible, celle du lien qui les unit. Il sait , par une expérience continuelle , qu'elles agissent réciproquement l'une sur l'autre ; et il ne peut douter que ce ne soit Dieu , qui est l'auteur et le conservateur perpétuel de ce pouvoir. Il ne m'en faut pas davantage pour en conclure , comme je le fais dans ma sixième règle, que je pécherois contre les lois de l'union intime , qui est entre mon ame et mon corps , si j'abusois de la puissance que j'exerce, par mon ame sur mon corps, ou par mon corps sur mon ame , pour nuire à la perfection de l'un ou de l'autre, ou à celle d'un si admirable composé , à laquelle l'un et l'autre doivent concourir de leur côté , selon la proportion de leur nature.
X. J'ajoute cette restriction , parce que les soins qu'ils exigent de moi pour la conservation des avantages qui leur sont propres , ne m'empécbent pas de sentir combien la première substance est plus excellente que la seconde j et j'en tire cette septième règle , que , s'il m'est permis , et même ordonné de cultiver attentivement l'union que Dieu a formée entre mon corps et mon ame , je dois , en les appréciant à leur juste valeur , donner la préférence a celle de ces deux substance» qui est, sans comparaison , la plus parfaite et la seule qui soit capable <lu bonheui' que je ne cesse jamais de désirer.
iSj ESSAI d'une institution
XI. S'il se trouve donc des occasions où la perfection de l'une soit incompatible avec la perfection de l'autre , un amour e'clairé de nous-mêmes n'Picsitera point à se déciarcr pour la partie la plus noble j el la raison dont il suit les leçons , lui dictera cette huitième règle , que je dois sacrifier généreusement les intérêts d'inie substance fragile et périssable , à ceux d'une substance non-seulement plus durable mais immortelle.
XII. Celle huitième règle me paroît même d'une si grande importance , que je croirai Uavailler utilement pour ma perfection , si je m^attache k l'approfondir et à la développer encore plus, en l'appliquant aux biens et aux maux sensibles , ou au plaisir et à la douleur que nous éprouvons à l'occasion de ces biens ou de ces maux. Ce sera le moyen de tirer de nouvelles conséquences des principes que je viens d'élablir sur cette espèce de droit naturel^ qui a lieu entre l'homme cl l'homme mémo.
XIII. Tout bonheur et tout plaisir actuel n'aissent en moi de l'opinion que j'ai de posséder un bien; opinion qui me trompe souvent par excès ou par défaut , c'est-à-dire, parce qu'elle ajoute, ou parce qu'elle retranche à Tidée réelle que je dois avoir de la véritable valeur de ce bien. Ainsi , pour éviter cette double méprise , qui est souvent également nuisible à mon ame et à mon corps , la première conséquence que j'en tirerai , sera que je dois juger toujours de l'objet qui excite mon amour, non par l'impression sensible que j'en reçois , mais relativement à la valeur véelle que cet objet a par rapport à moi. Je ne chercherai donc point à diminuer celte valeur, par un mépris pur<!mcnt phil()Soj)hique , et par le vain honneur de résister aux opinions communes. Je n'éviterai pas moins de l'augmenler , par une facilité aussi imprudente et plus ordinaire à suivre le rapport de mes sens , ou le jugement troœp<>ur de mon imagination ; el , ]iour garder un juste milieu entre ce.s deux extrémités, je ferai toujours passer , comme par le creuset d'une raisoa
AU DROIT PUBLIC. l85
épurée, si j'ose me servir de cette image, tout ce que les hommes appellent un bien , pour connoîlre ce qu'il a de réalité , et en fixer la véritable estimation.
XIV. Par une juste conséquence de cette estimation, et de la comparaison que je ferai des différentes espèces de biens, je conjprendrai aisément que je dois prélércr le bien le plus durable à celui qui l'est moins; et , à plus forte raison , le bonheur parfait, qui remplit lous mes désirs, et qui , comme je l'ai dit ailleurs, ne se trouve que dans mon union avec Dieu. Je mépriserai donc, à la vue de ce bonheur, toute satisfaction imparfaite et passaf^ère, qui irrite ma soif au lieu de l'apaiser; et je sacrifierai sans peine une joie plus sensible et de peu de durée, à un contentement moins vif, mais stable et permanent, qui me procure, non pas un seul acte de plaisir , mais une habitude persévérante de bonheur.
XV. Pour m'affermir dans la pratique de cette règle, j'envisagerai les plaisirs, non-seulement en eux-mêmes, mais dans leurs suites; et à la vue des maux qui naissent précisément de ce qui m'avoit paru un bien par l'illusion du plaisir , je tirerai cette troisième conséquence, que des délices innocentes qui ne m'exposent à aucun retour de douleur , doivent me paroître bien au-dessus de celles qui , quoique plus agréables dans un moment rapide, deviennent pour moi la source d'une longue suite de déplaisirs.
XVI. Comme le mal et la douleur sont le contraire du plaisir , j'en ferai le discernement par les mêmes principes, parce que les règles qui m'apprennent ce que j'ai à rechercher , me montrent en même temps ce que je dois faire et éviter.
XV^II. Si je compare donc les peines avec les plaisirs , je reconnois aisément (et ce sera la quatrième conséquence que je tirerai de ma huitième règle), que la seule exemption de touie sorte de peines est par elle-même un si grand plaisir , que s'il faut l'acheter par la souffrance d'une peine passagère, je ne
iSG ESSAI d'une institution
dois pas hésiter à prendre ce parti, comme je le prends en effet tontes les fois qn'il s'agit de la conservation ou du rétablissement de ma sanlé, qui n'a cependant pour moi que le simple plaisir de ne sentir aucune douleur, ou aucune impression de'sagréable à 1 orcasion de mon corps.
-Wlll. Par conséquent (et c'est ma dernière conclusion) la crainte d'une peine actuelle doit encore moins m'arrèter lorsqu'il s'agit de parvenir, non-seuiemont à l'exemption de toute douleur, mais à un état permanent qui m'assure la jouissance d'un plaisir beaucoup plus grand que la peine par laquelle je puis arriver à cet état. Or, tel est le plaisir que j'éprouve^ lorsque je rcconnois, par le témoignaj^e intérieur de ma conscience, que je suis dans la voie qui me conduit à la perfection de mon être; et, comme ce plaisir croît à mesure que j'en approche davanlage, il n'y aura point de peine qui ne me paroisse supportal)le , quand je la comparerai avec une si grande satisfaction, soit que cette peine consiste dans une simple privation, ou même qu'elle soit perlée jusqu'à nu sentiment triste et pénible pour moi.
Jusqu'ici j'ai envisagé les deux premiers objets de mon inlcliii;cnce et de ma volonté , je veu\ dire » Dieu et moi-même, pour y trouver les premiers principes de mes devoirs , ou les ]U'cmières règles de cette espèce de droit naturel que je dois suivre a l'égard de l'ini et de l'aulre. Tl me reste à me considérer par rapport au dernier des trois grands objets avec lesquels j'ai un rapport essentiel : ce sont mes semblables, ou les antres hommes. Mais, avant que d'enlrer dans l'explication de ces règles, il ne sera pas inutile de faire d'abord un petit nombre de réllcxions préliminaires sur 1 état où les hommes so trouvent réciproquement les uns avec les autres, lorsqu'on ne considère en eux que la nature <[ui leur est commune. Il en naîtra des notions générales et semblables à celles que les géomètres appellent des axiomes, ou <\qs demander ^ qu'ils placent a la tête
AU DROIT n BLIC. 1 87
des elemens de leur science, comme la semence Ou le ijerme de toutes les preuves des vérités qu'ils se proposent de démontrer.
Réflexions préliminaires sur rétat de VHumanilé j ou du Genre humain, considéré comme composé d'Etres absolument semblables.
I. Tous les hommes sont sortis eçraux des mains de la nature , ou plutôt de celles de son auteur; et maigre la difîercnce des conditions, ils demeurent égaux aux veux de celui devant qui les rois mêmes ne son' pas plus grands que leurs sujets. Tous ont un corps entièrement semblable : tous ont une ame qui renferme ésjalement en elle-même une intelligence et une volonté. La ditlerence des talens, l'éducation et les réflexions peuvent y mettre une espèce d'inégalité; mais il n'y en a point dans leur essence, et on ne les considère ici que par rapport à cette essence , sans parler des qualités qui les unissent plus étroitement, telles que celles de pères et d'enfans , entre lesquels il v a une supériorité et une infériorité dans l'ordre même de la nature.
II. Tous les hommes, ainsi considérés, doivent se regarder comme des frères, couime les enfans du même père, comme une seule famille composée de tout le genre humain , qui a un droit égal à l'héritage paternel, c'est-à-dire, à la suprême félicité attachée , comme il a déjà été dit , à la possession de Dieu même.
III. S'il y a donc une règle qui exige naturellement, leur soumission , elle doit avoir ces deux caractères :
L'un d'êtr<î commune à tous, puisque tous sont égaux i
L'autre, d'être l'effet d'une intelligence et d'une volonté supérieure qui impose à tous la même loi , et qui la leur manifeste par une révélation naturelle, c'est-à-dire , par la manifestation que Dieu nous fait lui-même de sa volonté , avec des signes qui ne nous
i88 ESSAI d'une institution
permettent pas de douter que ce ne soit Dieu même
qui a parlé.
IV. Tous les hommes ont un plaisir naturel a. voir leurs semblables , encore plus à vivre en société avec eux. Une solilude entière et de longue durée leur est pénible, ou pliilôl insupportable; le speclacle même de toutes les beautés que la nature offre à leurs yeux, a quelque chose de languissant et presque d'inanimé à leur égard , jusqu'à ce qu'ils voient des êtres semblables à eux, avec qui ils puissent en jouir.
On aperçoit dans une partie des brutes mêmes, comme une image de la société, et une espèce d'instinct et de mécanique naturelle qui les porte à vivre avec leurs semblables.
V. L'usage de la parole qui n'a été accordé qu'à riiomuie, suthroit seul pour montrer qu'il est né pour la soci''té. C'est le canal par lequel Dieu lui a donné le moyen de communiquer ses pensées et ses sentimens à ses semblables ; et à quoi lui serviroit ce don précieux dont il tire de si grands avantages, s'il n'étoit pas fait pour converser avec eux ?
YI. A cette inclination commune qui forme la première liaison naturelle entre les hommes , il a plu à l'auteur do leur être de joindre un autre lien, qui naît du besoin réciproque qu'ils ont les uns des autres. Si on les considère du côîé du corps, combien manque-t-il de choses à chaque homme considéré séparément et hors de toute sociélé, soit pour sa nourriture, pour son vêtement, pour se mettre a l'abri des injures de l'air, pour conserver ou pour rétablir sa santé et ses forces; soit pour se garantir et se mettre à couvert des insultes auxquelles il seroit contitmellement exposé s'il vivoit dans la solitude.
Si on l'envisage du -côté de l'esprit, on reconnoît aisément (ju'il n'a pas moins besoin du secours de ses semblables , pour s'éclairer par une communication mutuelle de lumières; pour étendre la splière de son intelligence, pour apprendre à diriger utilement les mouvcaicus de sa volonté 3 en un mot.
pour corriger les de'fauts et augaicnter la pcrfeclioa de son être spirituel.
Pourrois-je douter, après cela, que Dieu n'ait voulu unir riiomnie à ses semblables par son imperfection , par son indigence même? Incapable de sutlire seul à vses besoins corporels ou spirituels , il est comme l'orcë d'y suppléer par le secours de ceux qui ont ce qui lui manque. Tel est l'ordre et , pour aiiksi dire, le secret admirable de la providence , que la pauvreté naturelle de l'homme , et cette espèce de nudité dans laquelle nous naissons, deviennent la cause de notre abondance, par les ressources que nous trouvons dans la société. Plus les nécessités sont grandes des deux côtés , plus \es liens se multiplient et se resserrent réciproquement. Le désir de la commodité et le goût même du superflu les augmentent encore : et l'homme le plus occupé de lui-même, est obligé de reconnoître qu'il se nuit quand il nuit aux autres, parce qu'il se prive de leur secours; comme au contraire, il se sert lui-même en servant les autres, puisqu'il entre par là en partage des biens qu'il n'a pas, et qui sont entre leurs mains.
Vil. Telles sont en général ces premières notions, ces idées fondamentales sur l'état de l'homme comparé avec SCS semblables , que l'on peut regarder comme des axiomes clairs par eux-mêmes , ou comme des propositions si évidentes , que personne ne peut y refuser son acquiescement sans se déclarer l'ennemi de la raison.
Ainsi, tout esprit attentif en conclura nécessairement qu'il doit rejeter avec mépris le sysième de ces philosophes anciens ou modernes , qui ont pris le désordre et le trouble des passions pour l'état naturel de l'homme : comme si l'on devoit le considérer par la corruption qui l'a dégradé , et non tel qu'il est par sa nature primitive, ou supposer qu'un être qu'on ne peut pas s'empêcher d'appeler un être raisonnable, doit commencer par agir directement contre la raison , contre son propre in-térêt , contre sa perfection , contre son bonheur;
inO ESSAI D UNE INSTITUTION
Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner et de re'futer exactement une opinion si injurieuse, si pernicieuse même au genre humain , il sufïit d'en avoir indiqué le vice en passant, et de s'en tenir à ce ])riucipe e'vident par lui-même , qu'un être raisonnable doit agir raisonnablement , et que c'est là ce qui forme vérilablement son état naturel.
Il faut entrer, à présent, dans l'exposition abrégée des règlfis générales de ce droit , que j'ai appelé le Droit naturel entre l'homme et ses semblables.
DROIT NATUREL ENTRE l'hOMIME ET SES SEMBLABLES.
I. Je le répèle ici : cette grande société qui embrasse tout le genre humain , et qui est uniquement fondée sur les liens réciproques qu'une natnre commune a formés entre tous les hommes, est la seule que je dois envisager présentement. Si je veux découvrir d'abord les règles que la raison me dicte par rapport à cette immense société , je n'y considérerai mes semblables qu'en tant qu'ils sont hommes comme moi : et, ea effet, il ne m'en faut pas davantage pour m'obliger à dire comme ce vieillard de Térence : Je suis homme ; et , dans tout ce qui intéresse le genre humain, il n'y a rien d'étranger pour moi :
Homo sum : hiimani nihil à me alienum piito (i).
II. Mais, plus je médite sur ce sujet, plus je rcconnois que, comme l'objet direct et légitime de mon affection pour moi, est de tendrai mon bonheur par ma perfection , mon amour pour mes semblables doit avoir la même fin, et aspirer à les rendre heureux en les rendant plus parfails. Tel est, en général , le but de tout amour bien ordonné; et, en ne consultant même que mon intérêt propre , je suis convaincu par un sentiment intérieur , qu'en travaillant à la
i) T'crcnt. fleaiil. , ad. i,scend i.
perfection et à la félicité des autres, j'augmente réellement la mienne.
De cette réllexion générale, il me semble que je peux tirer aisément les conséquences suivantes que je regarde comme autant de règles de ce droit qui est commun à la société universelle du genre humain.
m. J'en conclus d'abord que je dois être toujours dans la disposition réelle et ellective de leur faire du bien ; et , comme l'exemption du mal est le premier de tous les biens, ma première règle sera aussi de ne faire à mes semblables aucun mal réel et véritablement nuisible. Je leur épargnerai même, s'il se peut, ces maux qui n'existent que dans leur imagination : car, quoiqu'ils ne soient qu'apparens lorsqu'on les considère dans l'exacte vérité, il en résulte cependant une peine pour eux, et un mal certain pour moi, je veux dire la perte ou la diminution de celte amitié de mes semblables qu'il m'est aussi utile qu'à eux de conserver, eu prévenant tout ce qui seroit capable de l'altérer. Par conséquent, je ne dois jamais m'exposer à cet inconvénient, si ce n'est lorsqu'il s'agit des véritables biens , c'est-à-dire , de notre perfection et de notre félicité commune , pour laquelle tout mal , comme tout bien imaginaire , doit être méprisé.
IV. Mes semblables n'auront donc rien à craindre de ma part ni pour leurs biens, ni pour leur vie, ni pour leur honneur; et je me ferai même une seconde règle d'empêcher, autant qu'il m'est possible, les autres hommes de leur nuire, sans quoi il ne seroit pas vrai de dire que je fais tout ce qui est en moi pour ne pas nuire à leur perfection et à leur bonheur,
V. J'ai déjà dit que la parole étoit le lien qui unissoit le plus étroitement l'homme avec l'homme; ainsi, je me garderai bien d'en taire an contraire une source de division : et je prévois aisément que c'est ce qui arriveroit, si je m'en servois pour induire les autres en erreur, soit en leur cachant le vrai, soit en leur présentant le faux; et je regarderai le mensonge, quoiqu'il ne tombe que sur des faits qui peuvent être
ig2 ESSAI D UNE INSTITUTION
OU n'être pas , coQinie une des plus grandes infraclions des droits de ia société humaine , à la periection de laquelle je dois travailler comme à la mienne,
La vérité régnera donc toujours de ma part, dans un commerce dont elle fait la sûreté ; et la fausseté en sera bannie , parce qu'elle en est la destruction.
VI. Si je me conduis ainsi lors^jne la vérité n'a pour objet que des faits purement contingens, que sera-ce , lorsque je serai obligé de parler de ces vérités nécessaires, immuables, éternelles , ([ui sont le fondement des devoirs naturels de Fliomme? Le mensonge qui iroit jusqu'à les trahir, à les altérer, ou à les déguiser, me paroîtra un attentat sur les droits de lliumanité, puisqu'il tend directement à pervertir les jugemens, ou à corrompre les mœurs de mes semblables, en leur donnant des idées fausses, ou en leur inspirant des sentimens vicieux qui ne peuvent C[ue les rendre imparfaits, et par conséquent malheureux. J'irai même encore plus loin; et, considérant ces vérités respectables , comme ayant leur source dans lEtre divin dont elles sont une émanation , je regarderai le premier genre de fausseté qui ne tombe que sur des faits qui peuvent être ou ne pas être, comme un mensonge qui attaque principalement les hommes; et le second qui est contraire aux vérités nécessaires et éternelles, comme un mensonge, ou plutôt comme un blasphème qui attafjue directement la majeslé de Dieu même.
Vil. Mais, me conlenlerai-je de remplir ces devoirs, qu'on peut appeler négatifs, parce qu'ils ne consistent qu'à ne point faire de mal à mes semblables? La nature de mon être, et même l'amour que j'ai pour moi, s'il est raisonnable, ne m'inspircront-ils pas le désir de leur faire du bien, non-seulement par un motif intéressé , je veux dire par l'espérance du retour, mais par l'attrait de cette salisfaclion intérieure qui est naturellement attachée à l'exercice de la bienveillance, et au ])laisir de faire des heureux. C'est encore une règle qui me paroit être de la dernière évidence ^
Au DROIT PUBLIC. lCj3
et il ne s'agit ici que d'expliijucr plus en détail les effets de cette disposition générale.
VIII. La première attention ([u'il me semble qu'elle m'inspirera naturellement aura pour objet la conservation de leur vie corporelle.
Ainsi , assister les misérables et les indigens , soutenir les loibles, défendre les opprimés , consoler les malheureux , et donner à tous les secours qui dépendent de moi, par rapport à ce qu'on appelle les biens du corps , me paroîtront non-seulement des actes de bonté , ou d'une générosité purement volontaire de ma part , mais des devoirs fondés sur cette justice naturelle dont j'explique ici les véritables règles.
IX. Pour m'en convaincre encore plus, je considérerai que^ quoique tous les liommes soient égaux dans l'ordre de la nature , il y a néanmoins une grande inégalité entr'eux du côté des avanlages et des biens extérieurs. Or, je ne saurois concevoir qu'un Dieu souverainement juste ait laissé introduire une telle différence entre des êtres parfaitement égaux , s'il n'avoit voulu les lier plus étroitement par cette inégalité même , en donnant lieu , aux grands et aux riches , d'exercer abondamment une bienveillance dont ils seroient avantageusement récompensés par les services qu'ils recevroient des pauvres.
On a eu raison de dire , il y a long-temps ^ que Dieu a mis le nécessaire du pauvre entre les mains du riche ; mais il n'y est que pour en sortir. Il ne peut y rester sans une espèce d'injustice , qui blesse non-seulement la loi de la Providence , mais la nature même de mon être , qui le porte à se répandre au dehors , et qui m'inspire de former une communication réciproque entre moi et les autres hommes , par les biens que je verse sur ceux qui en sont privés , et par ceux que je recois d'eux à mon tour.
En effet ( et c'est une réflexion qui peut mettre cette vérilé dans un plus grand jour), ce n'est pas seulement le riche qui a de quoi fournir aux besoins
D'Aguesseau. Tome XV. i3
lf)4 ESSAI d'l>E lySTlTlTlOS
du pauvre , c'est le pauvre qui a aussi dans sa main ce qui manque au riche. L'un fait , pour ainsi dire , le tond de cette société en argent ; l'autre la sert peut-être encore plus utilement par son industrie ; ou , pour se servir d'une autre image , le premier fournit le prix, le second donne la marchandise j et c'est par cette espèce d'échange que chacun trouve de quoi remplir ses besoins.
On peut dire même, en un sens , que le riche est encore plus dépendant du pauvre que le pauvre ne l'est du riche. Quel est le prince , le souverain , l'homme puissant , quelque grand qu'il soit . qui puisse seul se suffire à lui-même , et satisfaire également à tout ce que la nécessité exige , que la commodité demande, ou que la cupidité désire? PKjs les riches et les puissans croient que leur fortune les met en état de suivre aveuglément les mouvemens de leurs passions ;. plus , sans y faire rétlexion , ils augmentent leur indiiience. A des besoins réels , ils en ajoutent d'imaginaires , éprouvant ainsi une espèce de pauvreté au milieu de l'abondance même : magnas inter opes inops ; ou, comme dit un autre poète : semper inops quicumque cupit. Le pauvre , au contraire , mesure ses désirs sur les vrais besoins de la nature j et , plus il sait se contenter du peu qu'elle exige, moins il est dépendant du riche, et plus il approche du bonheur de se suflire à lui-même. C'est encore une vérité qui s'est fait sentir aux poètes de la profane antiquité ; et tout ce que Ton vient de dire est renfermé dans ces vers d'Horace :
Multa petentibus Desunt milita : benè est cui Deus ohtulit Parcd quod satis est manu \ .
X. Je passe aux besoins de l'esprit . et je reconnois sans peine que mon atîection naturelle , pour mes
(i) Horal. , lib. 3, od. ir.
AU DROIT PLBLIC. I qS
semblables, me porte à goûter encore plus de plaisir, fjuand je poux leur communiquer celle seconde espèce de biens.
J'en suis convaincu par la satisfaction que j'éprouve lorsque je peux leur apprendre ce qui est utile , faire croître leurs lumières en y joignant les miennes, e'tendre les bornes de leur intelligence , et surtout leur faire connoîlre les véritables biens et les véritables maux.
Je regarderai donc comme un devoir essentiel pour moi l'obligation de partager avec eux les richesses de l'esprit , de même que les biens du corps ; et les avantages que j'en recevrai me lt;ront connoîlre de plus en plus que je m'aime véritablement moi-même en aimant mes semblables comme moi.
XI. Non-seulement donc la parole ne me servira jamais à les tromper sur les vérités de fait , mais je leur communiquerai, avec candeur, toutes celles qu'il leur importera de savoir ^ sans qu'elles puissent nuire à d'autres ; et je leur serai toujours utile par mes paroles , si je ne peux pas l'être toujours par mes actions.
XII. Je leur ferai part , avec encore plus de libéralité , des connoissances qui tendent plus directement à leur perfection et à leur bonheur, je veux dire de ces vérités invariables qui sont la règle de notre vie; et si je suis plus instruit qu'eux de la route qui conduit à la solide félicité , je ferai consister une partie de la mienne à leur montrer ce chemin ; je mV porterai même d'autant plus volontiers , que , suivant l'expression d'un ancien poète , je ne perds rien en soulîrant qu'ils allument leur flambeau à celui qui m'éclaire ; au contraire , il me semble que ma lumière croit à mesure qu'elle se répand sur mes semblables; leur approbation la redouble, et la rend plus éclatante pour moi-même, comme par une espèce de réflexion.
XIII. Si je repasse, à présent , sur ces vérités , dont je viens de me convaincre , elles concourent toutes à me faire reconnoître que tous les devoirs
igG ESSAI d'l'ine institution
réciproques de l'homme à l'égard de Thomme , se rédiiiseiit, en ellët , à ces tleux grandes règles, où se trouve tout ce qui est nécessaire pour la perfection et pour le bonheur , soit de chaque homme, considéré séparément , soit de la société entière du genre humain :
La première , est que je ne dois jamais faire aux autres ce que je ne voudrois pas qu'ils fissent contre moi j
La seconde, que je dois pareillement agir toujours pour leur avantage, ainsi que je désire qu'ils agissent toujours pour le mien , comme nous sommes réciproquement obligés de le faire , quand nous ne consulterions que nos besoins mutuels.
Nous avons même la satisfaction de voir que les leçons de l'expérience s'accordent parfaitement sur ce point , avec celles de la raison ; en sorte que les deux principales sources de nos connoissances conspirent à allérmir ces deux règles fondamentales qui renferment les premiers principes de toute morale , comme de toute jurisprudence.
Je ne serai donc point surpris si j'apprends , dans la suile , que la vérité éternelle, ayant daigné s'unir à la nature humaine , nous a tliclé elle-même ces deux grandes règles, comme la source de toutes les lois ; je les respecterai ; par consécjuent , je les aimerai, je les ol)serverai avec d'autant plus de fidélité et de persévérance, que j'y admirerai davantage ce concert parfait de la raison et de la religion, et cette heureuse conformité, qui se trouve entre le véritable intérêt de l'homme et ce que Dieu exige de lui.
Je pourrai explicjuer ailleurs , dans un plus grand détail , les conséquences directes et immédiates {|ui naissent de ces deux grands principes ; mais je dois achever, auparavant, de me former les premières notions de ce droit naturel ^ dont je me suis proposé de développer les ditlérenles règles.
XTV. 11 me reste , pour cela, de prévoir un cas qui, malheureusement, n'est que trop commun. Ce ne sera pas moi qui manquerai à mon devoir par
rapport à mes semblables , ce seront eux qui y maucjueront à mon e'gard.
Non-seulement ils me refuseront toute communication des biens qu'ils possèdent , mais ils chercheront à me priver de ceux qui m'appartiennent j ils s'efforceront de me nuire , ou par la force et la violence , ou par la fraude et l'artifice ; et , en cas que j'éprouv-e ce malheur, quelle doit être ma conduite , si je veux continuer de suivre inviolablement les principes de la loi naturelle ?
XV. Pour commencer par le cas de la violence , il faut convenir que , dans l'état parement naturel , où l'on ne suppose aucun gouvernement établi , aucune autorité supérieure , aucun tribunal à qui l'offensé puisse avoir recours pour se mettre à couvert des violences de l'offenseur , ou pour en demander une réparation convenable , il semble qu'on peut dire qu'il n'est pas défendu , en supposant cet état , qui n'existe point dans aucune nation policée ^ de repousser la force par la force ; mais, dans cette supposition même , je devrois observer les règles suivantes :
i.° Ne chercher jamais à grossir les sujets de mon aversion , et éviter avec soin de joindre au mal réel que les autres me font , des maux imaginaires qui n'ont d'existence que dans mon opinion ;
2° N'agir jamais par les mouvemens d'une haine aveugle et implacable ([ui n'écoule point les conseils 'de la raison , et qui se livre impétueusement à ceux de la passion ; ni dans la seule vue de goûter le plaisir inhumain , dangereux et souvent funeste de la vengeance ;
3.° Regarder comme un bien pour moi, de pouvoir me défendre contre les attaques de mes ennemis , sans leur faire aucun mal réel et sensible;
4-° Comme la société entière du genre humain doit encore m'être plus chère que moi-même , je ne ferai rien, pour ma défense, qui puisse nuire au bien général de l'humanité ; et je serai disposé à souffrir un mal particulier qui ne tombe que sur moi seul ,
igS ESSAI d'tJKE institution^
lorsque je ne pourrai le délourner, ou le réparer, qu'en faisant un plus grand mal au genre humain par le violemeut des lois qui en assurent la tranquillité.
L'équité de ces règles ;, l'oMigation même de les observer ont été expressément reconnues par des jurisconsultes païens, lorsqu'ils ont dit que le droit naturel permettoit, à la vérité, de repousser la force par la force, mais avec la modération que la défense doit avoir pour être irrépréhensible, ciim moderamine inculpatœ titlelœ.
XVI. Du cas de la violence, je passe à celui de la fraude ou de l'arlifice, et je trouve ce cas beaucoup plus susceptible de difficultés que le premier.
Si je ne consulte que cette égalité naturelle qui est entre tous les hommes , et qui leur donne réciproquement le même pouvoir l'un sur l'autre, il me semble que je peux me défendre avec les mêmes armes que celles dont on se sert pour m'atlaquer , et , par conséquent , opposer la fraude à la fraude , comme la force à la force, et rendre aux autres le traitement (juc j'en ai reçu.
Çuœquc prior nobis intulil , ipse fcrat (i).
Telle étoit la morale des poètes de l'antiquité j et c'est ce qui a donné lieu à Virgile de dire :
Dolus an virliis guis in hostr rcquirat (3) ?
Regarderai-jc donc cette maxime comme une règle du droit naturel ? Mais je sens je ne sais quoi dans le fond de mon ame qui y répugne : ma droiture naturelle en est alarmée , et je crois en apercevoir ici la raison.
Il est vrai que celui qui a employé la fraude contre moi, mérite, à la rigueur, que j'en use réciproque-
(i) Ov. Ep. lier. OEnone Paridi.
a) JEneid. , lib. 2.
ment contre lui; et, si je le fais, il n'est pas en droit de nie dire que je manque à ce que je lui dois , parce que c'est lui-mcme qui m'a mis en état de ne lui devoir rien. Mais ce n'est pas seulement à lui que je suis redevable; je le suis à moi-même, je le suis encore plus à Dieu , notre maître commun ; et la suspension momenlane'e de l'exercice d'un devoir naturel à l'égard de celui qui manque le premier à ce qu'il me doit , ne fait point cesser deux autres devoirs si essenliels et si inviolables.
Or, I." je manque à ce que je me dois , lorsque j'use de fraude et d'artifice, soit parce que , en le faisant, je nuis à la perfection de mon être , et, par conséquent , à son bonheur , soit parce que je donne atteinte à cette bonne foi , à cette conliance réciproque qui fait le bien et la sûreté de toute société entre les hommes ; je les avertis même , par ma conduite , de se défier de moi eu particulier , comme capable d'abuser de la parole, ou d'autres signes semblables , pour tromper les autres hommes.
2.° Je manque en même temps, et encore plus a Dieu , qui est la vérité par essence, et qui veut, par conséquent , qu'elle règne dans mes actions comme dans mes paroles. Je pèche donc contre le respect que je lui dois^ lorsque je la trahis, ou même que jerallcre, ou que je la déguise pour tromper mon semblable , quoiqu'il soit devenu mon ennemi. Il a tortj sans doute, de m'en donner l'exemple; mais faut-il que je devienne coupable , parce qu'il l'est ? C'est à quoi ma rectitude naturelle s'oppose avec raison.
Je ne pécherai peut-être pas, à la rigueur, contre la justice que je dois à mon semblable , en trompant celui qui m'a trompé ; mais je serai véritablement injuste et envers moi et envers Dieu , parce que je manque également et à Dieu et à moi , lorsque je trahis la vérité pour me venger de celui qui la trahit à mon égard.
XVII. La conséquence que je retirerai de ces réflexions sera doue que si mon semblable a voulu me
nuire par la fraude , je n'aurai point recours à un pareil moyen pour m'en garantir. Je regarderai tout artifice et tout déguisement comme indigne d'un être raisonnable, et je n'oublierai jamais cette belle maxime d'un jurisconsulte païen : Tout ce qui blesse la vertu, l'honneur , notre réputation , et, en général ^ tout ce qui est contraire aux bonnes mœurs ^ nous devons le regarder comme impossible.
XVIII. 11 est temps , à présent, de prévoir une question qu'on pourra me faire sur le terme de droit naturel , ou de la loi naturelle , que j'ai donné aux règles qui me montrent mes devoirs par rapport à Dieu , à moi-même, aux autres liommes.
Pourquoi , me dira-t-on , nous le présenter sous cette idée ? Rien ne mérite le nom de droit ou celui de loi , que des décisions ou des commandemens émanés d'une autorité légitimement établie , ([ui peut se faire obéir par la crainte d'une peine inévitable, ou par l'espoir d'une récompense assurée.
Or, dans le temps qui a précédé toutes les espèces de gouvernement, dans cet état pureriient naturel, où les liommes, considérés comme égaux et indépendans les uns des autres , sont supposés n'avoir pas encore de maître commun sur la terre qui puisse leur imprimer cette crainte ou leur donner cette espérance , et mettre en mouvement ces deux grands ressorts du cœur humain, il peut 'bien y avoir des règles qu'un esprit raisonnable doive se prescrire à lui-même pour son propre bien j mais, peut-on dire qu'il y ait un droit obligatoire , ou de véritables lois coactives ? Ne manfjue-t-il pas toujours, aux règles les plus conformes aux lumières naturelles , cette partie de la loi qu'on, appelle la sanction, c'est-àdire , cette disposition pénale , souvent plus elllcace que l'attrait de la récompense , qui seul peut assujettir riioinme et le contraindre à l'observation de la loi ? Ainsi, me diront les mêmes critiques, donnez, si vous le voulez , à vos règles , le nom de devoirs naturels; appelez-les des principes, ou des préceptes de morale j mais ne prodiguez pas le nom de loi à
des règles impuissantes , auxquelles il manque des armes ou des i^râces pour dominer par la crainte, ou pour re'gner par l'espérance.
Ce raisonnement est-il aussi solide qu^il se pre'scnte sous une forme spécieuse, et presfjue séduisante? Celte question mérite bien que je m'arrête ici pour l'examiner avec toute l'attention qu'il demande.
Les règles cjuune raison éclairée inspire a l'homme sur ses devoirs naturels à l'égard de Dieu , de lui-même , de ses semblables , peuvent-elles porter justement le nom de Droit, et être regardées comme des véritables Lois ?
I. Si j'avois voulu écarter entièrement cette question , pour m'épargner la peine de la résoudre , je n'aurnis eu besoin que d'une réflexion bien simple qui s'offre d'elle-même à mon esprit.
Que m'importe , en effet , qu'on donne le nom de loi aux règles que je me suis prescrites , ou qu'on les appelle simplement des devoirs ou des préceptes de morale , qui , par eux-mêmes , n'exercent pas , sur moi , un empire de contrainte? Ne me suffit-il pas de savoir , comme je m'en suis convaincu , que l'observation de ces règles est nécessaire pour la perfcctifjn , et, par conséquent, pour le bonheur de mon être ?
Ai-je besoin qu'une puissance extérieure vienne m'effrayer par la terreur des peines dont elle me menace, pour me contraindre à aimer tout ce que je dois aimer? Et qu'est-ce qu'une loi positive pourroit ajouter à l'efficacité des motils qui m'y engagent? En un mot , la force de ces règles ne dépend point de leur nom. Et quelle loi peut exercer une contrainte plus douce, et en même temps plus puissante , sur un être raisonnable ,• que celle qui agit sur lui par ce désir permanent et invincible qu'il a d'être heureux j en sorte qu'il est obligé d'aimer cette loi , et de s'y conformer par l'amour continuel qu'il a pour lui-même?
î£02 ESSAI D UNE INSTITUTION
II. Mais je ne me contenterai pas de fermer hi Louche , par celte seule réflexion générale , à ceux f[ui veulent douter de la force du droit naturel , et je ne craindrai point d'entrer avec eux dans une discussion plus profonde de la question qu'ils me donnent lieu d'agiter.
Je les prierai donc d'abord de se souvenir que , suivant leurs principes mêmes, ce qui fait la ibrce des lois les plus impérieuses , n'est pas tant l'attrait de la récompense (motif qui se trouve rarement dans les lois humaines), que la terreur qu'elles impriment par la crainte des peines dont elles menacent les réfracta ires.
Il n'y a même personne qui ne sente que la crainte du mal agit beaucoup plus puissamment sur la plupart des hommes , que l'espérance du bien. C'est par la force de cette crainte que la lui se fait respecter.
11 n'y a que Dieu, comme on le dira dans la suite , dont la volonté , essentiellement et souverainement efficace , opère immédiatement tout ce qui lui plaît. Le législateur absolu , le monarque le plus puissant n'a point d'au Ire voie pour faire exécuter ses lois , que de répandre la terreur par la menace des peines dont il dispose. C'est à quoi se réduit cette espèce de contrainte ou de coaction qui est attachée à la loi posiîive, et sans lacjuelle elle ne seroit plus qu'un simple conseil , ou un précepte presque toujours inefficace.
III. J'admets donc volontiers ce principe , et je crois fju'il me suflit , pour convaincre tout esprit raisonnable , que les règles du droit naturel ont tous les caractères essentiels à une véritable loi , puis- <^ju'cllcs ont aussi celui de réi^ncr sur l'homme par la crainte , et par une crainte d'un ordre supérieur à celle qu'inspirent les lais émanées des législateurs les plus redoutés.
IV. Pour établir cette proposition, et pour développer encore mieux ma pensée , je distingue trois sorli's de craintes, qui aifcrmisscnt l'autorité des lois
îmmaines , et qui leur font donner le nom de lois co actives :
La première leur est commune avec celle qui fait, en grande partie, la force des lois naturelles ; c'est celle que cliaque homme a de lui-même , et des reproches de sa conscience •
La seconde , est la crainte qu'inspire le caractère ou Tautorilé du lé'^nslateur; et cette crainte est toujours proportionne'e à la grandeur des maux et des peines qui sont à sa disposition ;
La dernière, est celle que chaque homme a des autres sujets du même législateur, qui sont les ministres , les exécuteurs ou les vengeurs de ses lois.
SI je trouve donc que ces trois genres de crainte se réunissent, et même dans un degré supérieur, pour m'obhger à observer les lois naturelles , ne serai-je pas en droit d'en conclure que rien ne manque à ces lois pour en porter justement le nom , c'est-à-dire , pour renfermer celte espèce de coaction qui assure l'exécution des lois positives. C'est ce qui mérite d'être discuté plus exactement dans les trois articles suivans :