ARTICLE PREMIER
Premier genre de crainte , fondé sur le caractère ou sur la puissance du Législateur.
I. Quel est le lé^^islateur, ou l'auteur et le fondateur du droit naturel? Je ne saurois douter que ce ne soit Dieu môme. Qu'est-ce , en effet , que la loi naturelle , si ce n'est un ordre visiblement dicté par l'auteur de la nature; une suite, ou une conséquence nécessaire de l'idée qu'il nous donne de son Etre suprême et de notre être borné ; des rapports essentiels qui sont entre l'un et l'autre , des relations qui nous lient , qui nous unissent avec nos semblables , et qui forment une société , non-seulement agréable , mais utile , mais nécessaire pour notre perfection et notre félicité ? Loi favorable , par conséquent ^ à
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chaque homme envisagé séparément, favorable à tons les hommes considérés comme ne faisant qu'on tout, ou qu'un seul corps ; loi toujours conforme aux lumières de la raison , c'est-à-dire ^ à ce don du Ciel qui nous est commun avec tous nos semblables 5 loi , enfin , dont un amour-propre éclairé suffiroit seul pour nous apprendre les règles , et qui porte juslomcnt le nom de loi naturelle , puisque , d'un côté , elle est l'ouvrage de l'auteur de la nature entière , et que ^ de l'autre, elle renferme ce qui convient le mieux à celle de notre être particulier.
De là vient, sans doute, que, comme je l'ai remarqué ailleurs , cette loi est gravée dans le cœur de tous les hommes. Les passions peuvent bien l'obscurcir quelquefois , et pour un temps , mais elles ne reffaccnt jamais. C'est à cette loi que tous les hommes appellent toujours leurs semblables, comme à la conservatrice et la protectrice du genre humain. C'est par elle qu'ils condamnent les autres hommes , par elle qu'ils se condamnent eux-mêmes j et il est évident qu'une impression si générale ^ un sentiment si commun à tons les peuples , et inséparable de la nature humaine , ne peut venir que d'une cause commune , c'est-à-dire , de l'auteur même de cette nature.
II. Il est évident que trois sortes desentimcns concourent à former cette impre.shion de crainte que le législateur, considéré en lui-même, fait sur notre esprit :
i.*^ La connoissance que nous avons de la vérité conslanle et reconnue de son pouvoir ;
2.*^ L'idée que nous nous formons de la justice avec laquelle il l'exerce ;
3.*^ La persuasion où nous sommes de l'c-tcndue de sa puissance ou de ses forces, cl de l'impossibilité d'y résister j
Eu un mot, certitude de l'autorité, justice de l'autorilé, l'étendue de l'autorité j ce sont les trois caractères dont la réunion rend le législateur vraiment redoutable; et rcilicucilé de ses lois est toujours prc-
AU DROIT PUBLIC. 2o5
povlionnée au degré dans lequel il possède ces trois caractères.
III. Je reprends , après cela , les trois caractères qui sont le iondernent de la crainte ffu'iuspirc la menace du le'gislateur : certitude , justice , étendue de son autorité , et je demande, ou plutôt je n'ai pas besoin de demander, s'il y a , ou s'il peut y avoir un le'gislateur dans lequel ces trois caractères réunis aient quelque proportion avec Ja plénitude ou l'immensité' dans laquelle Dieu les possède.
Le législateur le plus puissant sur la terre n'est (fu'un homme , et , par consé([uent , un être limité. Quoique son autorité puisse croître à mesure que ces trois caractères reçoivent en lui un nouvel accroissement , il est cependant vrai de dire que, à quelque degré qu'ils soient portés , son pouvoir demeurera loujours fini comme son être. Mais, dans l'Etre infini , tout est infini : nulle imperfection , nulles bornes ne peuvent le restreindre ou le terminer. Sa puissance est donc infiniment certaine et infiniment juste. Je conclus par une conséquence nécessaire , que le rapport du pouvoir des plus puissans auteurs de toute loi humaine , à celui de Dieu, auteur de la loi naturelle , est le rapport du fini à l'infini.
IV. Si j'ose donc transgresser la loi naturelle, je résiste à l'ordre établi par un législateur qui possède seul là suprême autorité , seul la véritable justice , seul l'étendue immense du pouvoir ; devant lequel tout genou fléchit, toute puissance, toute force s'évanouissent ; qui tient en sa main tous les biens que je peux désirer , tous les maux que je peux craindre , et qui est le maître , non-seulement de punir , mais d'anéantir l'être qu'il a créé , et qui ose être rebelle à sa loi.
Mais , si cela est , comme je n'en saurois douter , quelle crainte fondée sur la menace d'un législateur mortel et fi agile comme moi, peut jamais être comparée avec la terreur que m'impriment les lois dictées par un législateur éternel, toujours armé d'une puis-
206 ESSAI d'une institution.
sance infinie, et dont les paroles sont des paroles de vie et de mort pour moi.
V. Telle est l'idée que ma raison me donne de l'autorité des lois naturelles ; et il ne m'en faudroit pas davantage pour me convaincre pleinement qu'il ne leur manque rien du côté de la qualité de législateur pour être encore plus obligatoires, encore plus coactives qu'aucunes lois positives. Mais mon esprit se plaît à s'affermir de plus en plus dans la connoissance de cette vérité par des preuves de sentiment , toujours plus intéressantes , et souvent non moins convaincantes que celles du raisonnenienl. C'est par la réunion des unes et des autres que je joindrai l'acquiescement de mon cœur à la conviction de mon esprit.
VI. Je remarque d'abord qu'une impression secrète m'avertit tous les jours, que la crainte de la puissance du suprême législateur est née , pour ainsi dire, avec moi , comme la connoissance de ses lois. Il semble que Dieu ait confié la garde de mon ame à cette crainte salutaire, pour la contenir dans l'ordre qui convient à sa perfection et à son bonheur; pour exercer continuellement sur elle cette espèce de contrainte , qui rassujeltit à des lois dictées par une puissance à laquelle rien ne peut résister.
VU. Ce sentiment ne m'est pas propre; il m'est commun avec tous mes semblables , parce que ces lois ont été faites pour eux comme pour moi. Ils ont reconnu la réalité de ce sentiment , dans les temps , dans les lieux mêmes où leur esprit étoit obscurci par les ténèbres de la plus profonde ignorance, et ceux qui sont encore dans cet état ne le reconnoissent pas moins. Il n'est point de nation où l'on ne trouve des preuves de celle crainte naturelle à l'homme, de la justice et delà puissance d'un Etre supérieur,, toujours prêt à punir le crime et à protéger riniiocence.
N'est-ce pas, en effet, par l'impression de cette crainte qui les suit partout , qu'ils rougissent de certaines actions; qu'ils voudroient pouvoir les cacher,
AtJ DROIT rLBLiC. ÎÎO7
hoii-seulemenl aux autres, mais à eux-mêmes? Quand , malgré lesellbrts qu'ils lassent pour en détourner leur vue , ils sentent bien qu'ils ne sauroient éviter les rei^ards pénélrans de rÈtrc qui voit tout, qui connoît loiit, et qui porte le llambeau jusque dans les replis les plus ténébreux du cœur humain , un remords intérieur leur représente la Divinité comme toujours armée contre l'injustice j et de là vient encore qu'ils menacent les autres de cette puissance qu'ils redoutent pour eux-mêmes ; qu'ils leur reprocbent amèrement les infractions de la loi naturelle; qu'ils les citent à ce tribunal suprême qui doit exercer sa rigueur sur tous les violateurs de cette loi.
Il n'est pas même nécessaire , pour leur en faire reconnoître l'équité, l'utilité, la nécessité, que ceux qui la méprisent leur fassent actuellement un mal réel ; il suffit qu'ils n'aient point d'intérêt présent qui les porte à en éluder l'autorité. Justes, et souvent sévères censeurs de la conduite des autres dans le temps qu'ils sont indulgens pour eux-mêmes , ils jugent trèssainement des règles du droit naturel , lorsqu'ils sont exempts des passions qui troublent ou qui obscurcissent leur raison.
Tant il est vrai que tout le genre humain conspire unanimement à attester la réalité et la force de cette terreur efficace qui assure l'observation des lois que leur auteur a dictées et enseignées, comme par une révélation naturelle, à tous les êtres raisonnables.
VllI. Je vais encore plus loin, et je ne craindrai point de dire que l'impiété même , ou plutôt l'extravagance de l'athéisme, fournit, malgré elle , des preuves non suspectes de cette vérité.
J'entends un poète me dire que c'est la crainte qui a formé la première , et pour ainsi dire , enfanté les dieux :
Priinus in orbe Deos fecit timor (i).
Je ne m'arrête pas à lui répondre , qu'on ne
(i) Petron. satyr. Stal. ThchciuL , lib. 3.
2o8 ESSAI d'une institution
craint pointée que l'on ignore, et dont on n*a même aucune idée 5 d'où je conclurois que, si les hommes ont craint la divinité , il falioit donc qu'ils la connussent.
Mais sans raisonner ainsi sur ses paroles, j'en tire cette conséquence nécessaire , que la crainte de la divinité, a tant de pouvoir sur l'homme, et est tellement née avec lui , qu'elle Ta porté à imaginer des dieux, comme convaincu que le genre humain avoit besoin d'être contenu par une frayeur généralement répandue dans l'univers , et d'être forcé par là, à subir le joug de ces premières lois, qui font en eftét toute sa sûreté.
Si un fameux disciple d'Epicurc (i) , voulant donner à son maître la vaine et folle gloire d'avoir osé s'élever le premier contre le sentiment de tous les hommes , me représente le genre humain comme opprimé par le fantôme de la religion, qui, levant sa tête du haut du ciel, cHrayoit les mortels par un aspect redoutable ', il me fait voir par sa peinture même , que ce qu'il appelle un mal , est un mal commun à toutes les nations de la terre, et, par conséquent, que la crainte de la divinité a toujours été, comme je l'ai déjà dit , la plus grande de toutes les terreurs; crainte naturelle ou innée à l'esprit humain, et aussi inséparable de son être , (|ue la conuoissance de Dieu et de lui-même.
IX. Faut-il confirmer encore cette vérité par une autre preuve de sentiment ? Je la trouverai dans un lieu aussi éloigné de la véritable religion que l'athéisme; et ce sera dans l'idolâtrie.
Personne n'ignore ius(îu'à quel excès l'aveuglement et la foiblesse de l'homme l'a voient portée. Conservant toujours dans le fond de son ame l'idée de la divinité, et cherchant à la trouver dans tout ce qui frappoit ses sens , il avoit consacré et comme déifié tous les objets de ses craintes ou de ses désirs, en sorte que, divisant l'Etre divin en autant de parties
(1) Lucr. , lib. I.
Au DROIT PUBr.IC. 9.09
qu'il avoît de besoins à remplir, ou de passions à contenter , il ofFroil des sacrifices à des dieux qu'il regardoil comn^e nialfaisans, pour détourner les maux: dont il se croyoit menacé, pendant que sa main, non moins criminelle, immoloit des victimes à d'autres divinite's, appele'es bieulaisantes , pour en obtenir les biens qui exciloient sa cupidité'. Mais , de tant de cuites insensés, et de celte multiplication absurde de dieux imai,nnaires, je suis toujours en droit de conclure que la crainte de la divinité est le plus général de tous les motifs qui agissent sur le cœur de l'homme. On diroit, en effet , que , convaincu par une persuasion intime et invincible de la dépendance continuelle où il est d'un Être supérieur , il n'ait cherché qu'à multiplier les vengeurs de ses crimes, ou les rénumérateurs de ses bonnes actions; et, comme ce sentiment accompagne toujours le mépris ou l'observation des règles du droit naturel, il n'y a point de loi positive, qui puisse imprimer une crainte aussi juste et aussi puissante.
X. Si je veux approfondir encore plus cette matière , en réunissant les preuves de sentiment et les preuves de raisonnement, je supposerai d'abord , ou plutôt je reconnoîtrai que je p(jrte dans moi-même un pressentiment secret de l'immortalité de mon ame, et l'attente d'une vie future qui n'aura jamais de fin. En vain , voudrois-je étouffer cette opinion dans mon cœur , et écouter ceux qui cherchent à l'obscurcir. Je sens en moi un principe, et comme un germe d'immortalité qui ne me permet pas d'en douter. I^a dissolution des organes de mon corps ne me paroît point entraîner avec elle la destruction de cet être spirituel qui lui est uni. Je ne vois dans un être indivisible et essentieliement un, aucune cause de séparation ou de corruption; et je ne conçois pas pourquoi un Dieu aussi sage que puissant, n'auroit tiré cet être du néant, que pour Vy l'aire rentrer après ce court intervalle qui est entre la naissance de l'homme et sa mort, intervalle qui n'est qu'un instant, et encore moins aux yeux de l'Être éternel. D'Jguesseaii. Tome XV. 1 4
21 0 FSSAI D UNE INSTITUTION
Je me ciis donc à moi-même, comme Horace, et dans un meilleur sens que lui :
Non otnnis moriar; mullaque pars mei VitabU Ubitinain (i).
Je trouve en moi une autre idée qui achève de me confirmer dans ce sentiment.
En eifet , si je ne saurois concilier la supposition de la mortalité de nîon ame , avec l'idée (jue j'ai de la sagesse de Dieu ^ je peux encore moins l'accorder avec celle que j'ai de sa juslice.
Le parlaije très-inégal des biens et des maux du monde présent , la prospérité dans laquelle je vois souvent roider les jours de l'homme injuste, l'adversité qui n'accompagne pas moins souvent ceux du juste ou de l'iiomme de bien, m'annoncent également (ju'uii Dieu qui est la juslice même , ne saurt)it pei'iuctlre qu'uii si grand désordre dtu-e toujours, en laissant le vice étcrncHeraent sans punition^ et la vertu éternellement sans récompense.
J'en conclus donc qu'il viendra un temps , et qu'il y aura "après celle vie, destinée à l'épreuve i\(is bons et des mécluitis, un état où une inégalité si surprenante sera avantageusement réparée , et où le juste souverainement heureux , l'injuste souverainement malheureux, feront également, s'il est permis dé parler ainsi, l'apologie delà providence.
En vain, quelques-uns de mes semblables, à qui leur ame prophétise comme à moi , un avenir lavorable aux observateurs de la loi naturelle , et redoutable à ses violateurs , voudroient pouvoir écarter celte pensée importune, qui trouble et qui empoisonne leurs plaisirs. Elle les suit partout malgré eux; elle redouble leurs iVaveurs à mesure qu'ils approchent du terme lalal de leur course; et, lot ou tard , ils sont forcés de reconnoître que l'homme trouve également dans lui-même, et une réponse •le mort par rapport à son être corporel , et une
Cl) Jlorat. , Ub. 3 , od. 24.
AU DROIT PLBT.IC. 21 t
réponse cle vie ou d'immorlalilé par rapport à son elre spirituel.
Non-seulement le plus i;rand nombre des philosophes, mais presque tous ïca p(,'èles sans en excepter les plus profanes, me l'ont voir que cetle opinion ne m'est pas propre , et que tel est le sentiment perpétuel et universel du genre luimain,
La fable même a rendu témoignage sur ce point, à la vérité; et il ne seroit pas possible que toutes ses fictions sur l'état des âmes séparées de leurs corps, sur les supplices des médians, sur les rt'compenses des bons , eussent acquis une si grande autorité clans Tesprit des peuples , si elles n'eussent éié fondées sur une très - ancienne tradition qui remonloit jusqu'à l'origine de l'humanité, et qui, quoique obscurcie par un mélange fabuleux d'iraagPi grossières , s'étoit conservée et transmise d'âge en âge, dauo toutes les nations , en sorte que c'est ici une de ces matières où l'on peut dire que le- faux même est une preuvedu vrai.
XI. Rien ne fait mieux seniir combien une opinion a jeté d'anciennes et de profondes racines dans l'esprit de tous les hommes , que lorsque la tradition peut en être prouvée, non-seulement, par le témoignage de ceux dont les écrits ont résisté à l'injure des temps, mais par des faits mêmes qui en sont comme des témoins muets, et, par là, encore plus irréprochables; j'entends parler ici des mœurs et des usages observés dans tous les pays de la terre qui nous sont connus. Or , tel est le caractère (h; l'opinion que tous les hommes ont naturellement d'un Dieu vengeur qui punit rigoureusement après la mort tous les infracleurs de la loi naturelle.
C'est sur ce sentiment qu'est fonJé l'usage établi en tous lieux ; soit de ces juremenîi familiers , pour ainsi dire , qui ne sont que trop souvent daris la bouche de tous les hommes lorsqu'ils veulent assurer la vérité d'un fait, et exiger ([u'on les croie sur leiuparole; soit de' ce serment solennel qu'ils regardent comme le plus ferme appui des engagemens humains, parce qu'ils y rendent Dieu même garant de leur
bonne foi, et de la stabililé de leurs promesses. On diroit que la nature ait gravé dans leur cœur ces paroles de saint Paul (i) : que les hommes jurent par celui qui est plus grand queux , et que toutes leurs querelles , tons leurs dilTérends se terminent par le senuenî, qui est regardé connue la plus grande assurance qu'ils puissent se donner réciproquement.
Pourquoi donc ce lespect , cette vénération pour le serment, ont-iis fait une impression si profonde sur le genre humain ? Ce n'est pas seulement parce que, suivant la remarque d'un ancien philosojdie , riiumme y altesle et y prend à témoin la vérité de Dieu même, comme s'il disoit: le fait que j'assure, ou rengagement que je contracte, est aussi certain ou aussi inviolable , qu'il est vrai qu'il y a un Dieu qui i'enlend , un Dieu incapable de tromper ou d'être trompé. Mais une raison encore plus sensible, et plus à la portée de tous les esprits, a rendu la religion du serment tncore plus redoutable à tous les peuples de la terre: c'est la persuasion intime où ils ont toujours été, et où ils sont encore, que Dieu est le juge sévère et inévitable de la violation du serment , comme d'un outrage fait à la ilivinilé. Ils ont regardé , et ils regardent le parjure, comme un crime de lèze-majesté divine, dont Dieu se doit à lui-même le cbatiment et la vengeance.
En efïet , cette expression de saint Paul (^) , Deum teslem uivoco in animant meam , j'invoque , j'appelle Dieu à témoin contre mcm ame si je trahis la vérité , est reniérmée au moins tacitement dans tout genre de serment. Quiconque le prèle, proïionce une imprécation , un analhème contre luimêtne , en cas qu'il manque à sa parole ; c'est une \érilé que toutes les anciennes formules , toutes les cérémonies religieuses des scrmens prouvent également.
Ainsi , pour remonter à la* plus haute el à la plus sainte antiquité , nous voyons que cette espèce de
(i) Ilebr. 6, il. i6. (2) Ep. 2, Cor,, cJi. 1, '^. 23.
AU DROIT PLLLIC. ai3
traité qui fut fait entre Jacob et Laban sur les limites de leurs possessions , conticnl une menace expresse des jugcnicns de Dieu (i) : que Dieu , dit Laban, que le Dieu iV Abraham et de JVachor , le Dieu de leurs pères , voie et Juge entre nous ; et Jacob jure de son côié par le Dieu que son père avoit révéré avec une sainte frayeur.
Si l'on croit que les preuves tirées des auteurs profanes soient encore plus propres, eu un sens, à montrer l'opinion commune et le sentiment naturel de tous les peuples , écoutons celui que la Grèce a appelé le divin Homère, et qu'elle a respecté, non-seulement comme le plus grand des poètes, mais conmie renfermant tous les mystères ou tous les symboles de sa théologie.
Dans ce serment solennel qui précéda le combat singulier de Ménélas et de Paris , on voit d'un côté que l'on apporte deux agneaux, dont le sang répandu, devoit être l'image de la peine des parjures , et dont les poils, pour le figurer encore mieux, furent distribués de part et d'autre aux deux armées. On remarque d'un autre coté qu'avant que d'égorger les deux victimes, Agamemnon, en présence du roiPriam, lève les mains au ciel , et prononce ainsi son serment en forme de prière , dont il suffit ici de rapporter la substance.
« Père des dieux, Jupiter, soleil qui vois tout et » qui entends tout, fleuves et terre ^ et vous qui pu- » nissez les mortels lorsqu'ils descendent dans les )) enfers, si quelqu'un se parjure aujourd'hui , soyez- » en les témoins, et les conservateurs de la sainteté » des sermùns ».
En achevant ces mots, il porte le fer dans la gorge des agneaux ; et, après les libations ordinaires , l'-'s troyens se réunissent avec les grecs pour prendre encore les dieux à témoins.
« Grand Jupiter, disent-ils, et vous tous, dieux )) immortels , si quelqu'un des deux peuples viole ce
(i) Gen., ch. 3i , f, 53.
ai4 ESSAI- d'lne institution
» sprmenf , que sa cervelle el colic de ses enfans soient » répandues sur la lerre coniuie le saug qu'on vient » de verser ».
IjC récit de ces cércmouies fcra-l-il encore plus d'impression dans la boiielie des historiens , que dans celje des poêles? On les trouvera renfermées dans la formule du serment, qui, selon Tite-Live, précéda le célèbre combat des Iloraces et des Curiaces.
Ecoutez^ Jupiter (^i) , (dit le bérault du peuple romain), et vous albains ^ prêtez l'oreille: si le peuple romain manque a Vobservation du traité qui rneut d'être récité publiquement , frappez-le alors , comme je vais frapper aujourd'hui ce porc, et d'autant plus durement , que vous avez plus de force et de puissance. Ei enaclievant ces paroles, ilfrappale porc avec un caillou.
Si le christianisme a fait abolir cette ancienne cérémonie , on y avoit substitué pendant plusieurs siècles des menaces de la vengeance divine , des imprécations et des anathèraes beaucoup plus capables de faire impression sur 'des esprits raisonnables, que le spectacle allégorique d'une victime immolée à des dieux imaginaires. C'est même ce qui avoit fait établir^ pendant quelque temps, l'usage d'avoir recours aux minis(res de l'église , et surtout au souverain pontife ;, pour assiMxr l'observatiort des trailes passés entre des princes chrétiens , par le respect de la religion , et par la crainte des peines spirituelles, plus redoutables en elïet que les peines temporelles.
L'abus que les llattours de la cour de Rome ont voulu faire de ces analhèmes , pour en conclure que le pape avoit un pouvoir, au moins indirect, sur le temporel des rois, a fait cesser cet usage; mais le fond de l'obligation q»ii se contracte par le serment, et cette impréeation tacite, mais réelle, qu'il renferme essentiellement, n'en subsiste pas moins. La crainte
(i) Tit. Li^\ , Lib. \, n. 24.
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d'un Dieu vengeur, y demeure toujours inséparablement attacliée ; el, dans tous les temps comme dans tous les pajs, il sera vrai de dire, que cette crainte commune à tout le genre humain , est regardée comme le plus puissant motif de la soumission qui est due à l'autorité des lois, et surtout de la loi naturelle.-
De là, vient cette horreur avec laquelle on regarde les parjures. Détestés partout comme coupables d'une infidélité, qui peut être appelée sacrilège, ils portent, dès cette vie , une partie de la peine que méi^ite leur crime , et ils deviennent une preuve vivante de l'impression que la religion du se; ment, et par conséquent la crainte de la justice divine fout sur tous les cœurs.
Xll. A tant de preuves qui me convainquent que , du côté du législateur, il ne manque rien aux lois naturelles , pour avoir cette force coactive qui dépend de la crainte des peines , je dois ajouter encore deux réflexions importantes , que je l^éunis à cause de la grande liaison qu'elles ont cntr'elles.
PREMlii^RE RÉFLEXION.
Je vois que Dieu , auteur^ de toute - puissance , comme je le dirai bientôt, a permis à toutes celles qui régnent sur la terre, de donner des lois aux peuples qui leur sont soumis. Mais, comme dans ce monde elles n'ont point de supérieur visible, qui puisse leur en donner à elles-mêmes, il n'y a que Dieu qui règne sur les puissances souveraines; et le seul* frein capable de les contenir , est la crainte du maître commun , de l'arbitre suprême de tous les êtres , qui par cette raison est appelé le roi des rois.
C'est ce que Horace exprimoit par ces deux vers :
Regum timendorum in proprios grèges , Rc'ges in ipsos imper ium est Jovis (i).
(i) Horai. , lih. Z, ocl. i.
1l6 ESSAI d'une institution
Mais , dans ce haut degré de puissance, qui les rend sujîérieurs à tous leurs sujets , et inférieurs à Dieu seul , ils sentent qu'ils sont hommes , et la ridicule ambition des princes , qui ont voulu passer pour des Dieux, a été regardée comme une folie. Euvaia aspiroient-ils à partager les honneurs de la divinité : on n'en disoit pas moins d'eux, que celui qui prétendoit se faire adorer , par les peuples , comme un Dieu , n'étoit certainement qu'un homme à ses propres yeux.
Forcés de reconnoître qu'ils sont hommes . ils sentent, par conséquent, qu'ils sont mortels j que le moment de la mort les égalera au moindre de leurs sujets ; et qu'ils retomberont alors entre les mains d'un jnge redoutable, au tribunal duquel il n'y a point d'acception de personnes; et par qui, comme il le déclare lui-même dans ses écritures , les puissans , qui auront abusé de leur pouvoir , seront aussi le plus puissamment tourmentés (i).
Telle est donc l'impression de cette crainte , sur l'esprit de ceux mêmes qui ne craignent personne , qu'elle suffit seule pour les assujettir à l'empire des lois naturelles. Ils font gloire d'en respecter, d'en suivre les règles : ils soullrent impatiemment le reproche de les avoir violées. On n^an a presque point vu dans quelque pays que ce fût, et de quelque religion qu'il 1 it profession , même pendant le règne de l'idolâtrie, qui n'ait recommandé le culte d*un Être suprême, à qui il devoit lui-même rendre compte de ses actions ; enfin, qui ne se soit reconnu soumis à ce droit naturel, qui avoit sa source dans la divinité même. C'est, en effet, aux lois nalurelles que l'on doit principalement appliquer ces belles paroles d'un empereur romain (a).
« La majesté du souverain ne s'explique jamais « phis dignement, (pie lorsqu'il reconnoît haute- V ment que son pouvoir est borné par les lois. Se
(0 Sagess. , ch. 6, y. 7. — (o) Thcodose le jouue et Vi^IcA-i liniei) , 3 cod., lib. i, lit. i j, de Ic^ibus , Icg. \.
Au DROIT PUBLIC. 21 7.
» soumettre à leur empire , c'est quelque chose de » plus grand que l'empire même ».
DEUXIÈME REFLEXION
Si les lois naturelles ont assez de force pour régner sur les rois mêmes , par la crainte de l'auteur de ces lois, elles ne régnent pas moins entre les rois ou entre les diflérentes nations , comparées les unes avec les autres. Elles sout le seul appui ordinaire de ce droit, qui mérite proprement le nom de droit des gens , c'est-à-dire, de celui qui a lieu de royaume à royaume, ou d'état à état.
Aucun supérieur commun , aucune autorité hu maine , n'a le pouvoir de commander ou de donner des lois à l'un et à l'autre : également et réciproquement indépendans , ils n'ont pour règle que leur seule volonté. Quel est donc le motif qui les contient mutuellement dans de justes bornes , qui suffit communément, et hors des temps de guerre , pour empêcher, des deux côtés, l'infraction du droit naturel ; qui , pendant la guerre même , leur fait conserver , jusqu'à un certain point, le respect du aux droits de l'humanité? Il est évident qu'on ne peut en imaginer aucune autre raison, que cette crainte de la divinité, qui est commune à tous les hommes. Ceux qui gouvernent^ sentent, comme ceux qui sont gouvernés, que toutes les nations, comme tous les hommes , considérés séparément, ont un Maître suprême, dont un de nos plus grands poètes a dit :
Des plus fermes élats, la chute épouvantable,
Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable (1).
C'est la crainte , et la seule crainte de ce bras tout-puissant , qui met un frein à la fureur des peuples ; et c'est ce qui les oblige à se renfermer dans les justes bornes de leurs droits réciproques. Heureux, quand ils suivent ces règles de la loi naturelle , qui
(i) Eslher, acte 3, scène 4»
UlS ESSAI d'uAE ÎNSTITLTIOM
sont la source du droit des nations : mallieureux . quand ils s'en écartent j ils sont toujours instruits, par leurs malheurs mêmes , de l'obligation de se conlbrmer à cette loi salutaire , qui décide de leur félicité ou de leur infortune !
]Ne suis-je donc pas en droit de conclure également de ces deux réflexions, que , comme il y a des lois primitives rjuc la nature dicte à tous les hommes , il y a aussi une crainte générale qu'elle leur inspire pour l'Auteur suprême de ces lois; crainte dont la force cl l'efficacité n'éclatent jamais davantage , que lorsqu'on voit , d'un côté, qu'elle règne sur les rois mêmes , et, de l'autre, qu'elle se suffit à elle-même , pour devenir comme une digue et une barrière puissante, à laquelle viennent se briser les flots, ou les mouvemens impétueux des nations les plus indépendantes les unes des autres ?
XIII. Je peux à présent réduire à une seule proposition , tout ce que je viens de dire sur cette e;pèce de coaclion ou de contrainte, qu'une utile frayeur attache aux lois naturelles ,• et la vérité de cette proposition est si évidente , qu'elle n'a pas besoin de démonstration.
Les peines dont, les puissances de la terre nous menacent , pour nous faire obéir à leurs lois positives et temporelles , sont aux peines que Dieu prépare aux violateurs des lois naturelles et éternelles, comme le législateur est au législateur , ou comme l'homnu; est à Dieu , c'est-à-dire , comme le fini à l'infini ; et il send)le que c(,'lte espèce de proportion soit clairement renfermée dans les derniers termes de la formule de serment que Tite-Livf; (i) nous a conservée : tanlù magis fento , quanta îuagis potes , pollesqae. Comme si le héraut, qui pronomoit cette formule , avoit dit : Dieu , autant que votre force et votre puissance , l'emporte sur celle de l homme , frappez le parjure injinimcnt plus que je ne peux Jrapper cette victime.
(l) Tit.-Lk:, Ub. J, I2.n.\.
Au DROIT PUBLIC. 219
Il n'y a donc aucune comparaison à faire entre les divers genres de dainle rpie le pouvoir du Leijjislaleur divin cl l'autorilë des iégislalcors humains nous inspirenL , ni, par conséquent, entre les diiférens degi'é> de coaclion, que des craintes si disproportionnées allachenl aux lois nalurellcs et aux lois civiles.
C'est ce quia fait dire aux jurisconsultes romains , qu'une loi positive peut être détruite ou abrogée par une autre loi positive. j mais qu'une pareille loi ne peut jamais donner aucune atteinte à la loi naturelle (i) , civilis ratio civilia quidem jura corrunipere polest ; naturalia Ter 6 non ittique. Et c'est aussi ce qui peut servir à fixer le véritable sens de cjs paroles remarquables d'un empereur romain (a) : jurisjiivandi contempla religio saiisDeiun uliorem hahet; c'est-à-dire, que, pour assurer la religion du serment, et l'engagement redoutable qui en est l'eflet, il suffit de savoir que c'est Dieu même qui est le juge et le vengeur du parjure : paroles qu'on peut appliquer également à toute infraction des lois naturelles. La justice de l'auteur, de ces lois n'est pas moins armée contre ceux qui les transgressent, que conlre les violateurs du serment qui n'ajoute rien à l'obligation de les observer , ni à la force de nos engagiîmens , et qui ne sert qu'à nous rappeler le souvenir de celle justice inexorable.
XIV. Je n'ai employé jusqu'ici, que des preuves de sentiment et de raisonnement , pour faire voir que les règles du droit^aturel , ouvrage du divin législateur, ne méritent pas moins le nom de lois coactives , que les lois civiles ou positives qui sont émanées des législateurs humains. Mais , s'il étoil nécessaire d'y joindre des preuves d'un autre genre , je pourrois accumuler ici une foule d'autorités, pour faire voir que cette vérité a été reconnue et attestée
(0 fnst. de légitima adgnat. iuleld, l. 3. — (ci) Alexandre Sévcie, liv. 4- *-it> I. Icg. I !• cod. de reb. crcd. elde jure jurando.
par les hommes de tous les pa^s, de tous les temps, de toutes les conditions. Mais c'est un détail qui me meneroit trop loin ; et j'ai peut-être à me reprocher de m'être trop étendu sur ce premier point. Il est temps de passer au second , et d'envisager la même matière sous une autre {'ace; je veux dire, qu'après avoir considéré combien la loi naturelle est obligatoire et coactivc , à n'envisager que l'autorité du législateur, je dois me convaincre à présent qu'elle ne l'est pas moins , lorsque j'en juge par les sentimens et la disposition de celui à qui elle est imposée , c'està-dire , de l'homme.