‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 41 sur 73 · ARTICLE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE DEUXIÈME

Deuxième genre de Coaction, ou de Contrainte , attachée à la loi naturelle ; la crainte que l'homme a de lui-même.

1. Tout ce que j'ai observé, dans le premier aiticlc , sur les elïets de la terreur , que la puissance du suprême Législateur inq^rime dans le cœur de l'homme, pour le soumettre à la loi naturelle , convient aussi à l'article présent , parce que le jugement intérieur que je porte de moi-même , et la crainte que j'ai des reproches ou des remords de ma conscience , se mêlent et se confondent tellement avec l'opinion que j'ai de la justice divine , et la frayeur qui en est FelFct , qu'on peut dire que je ne me crains moi-même, que parce que je crains Dieu. Mais, sans m'arrêter à rechercher ici trop subtilement la diflérence, ou à mesurer la distance de deux sentimens qui ont une liaison si intime , je ne saurois douter que je ne les aie l'un et l'autre. Je crains Dieu, c'est ce qui a fait la matière de l'article premier: je me crains moi-même , c'est Tobjet de l'article présent.

II. Mais, comment peut-il se faire que je me craigne moi - même ? C'est une question à laquelle jo

AU DIIOIT PUBLIC. 221

pomrois me dispenser de répondre. La ve'rité , la réalité de celle crainte me sont intimement connues, et quand l'existence actuelle d\in fait est certaine , la possibilité en est plus que démontrée. Mais il ne sera peut-ctre pas inulde tic m'arréler ici un moment à examiner quelles sont la cause et la nature d'une crainte qui paroissent d'abord si singulières , parce que cette rcchercbc pourra répandre un plus grand jour sur ce que je dirai dans la suite de cet article.

Je me demande donc , encore une fois , comment il peut cire vrai que je me crains véritablement ? Par quel changement extraordinaire mon amourpropre se cliangeroit-il en une espèce de colère ou d'indii^nation contre moi - même ? ]\ 'est-ce pas cet amour qui me fait regarder tous les mouvemens , toutes les opérations de mon ame , avec une secrète complaisance 1 II met un voile sur mes défauls : il les transforme même quelquefois en vertus. Comment donc cet approbateur , ce flatteur perpétuel , deviendroit-il pour moi un moniteur importun , et un censeur sévère ? C'est un problème que Médée , ou plutôt Ovide , semble avoir résolu, il y a longtemps , lorsqu'il lui fait dire :

Video meliora , proboque ; Détériora sequor (i).

La théologie du paganisme , peu éloignée , sur ce point , de celle du christianisme, distinguoit donc, si l'on peut parler ainsi , deux hommes dans le même homme , et comme deux âmes dans une seule.

D'un côté , une ame éclairée , intelligente , raisonnable . qui connoît son devoir, qui sait en quoi consiste la perfecîion de son être , et qui sent que c'est là qu'elle doit chercher son bonheur ;

De l'autre , une ame troublée , et obscurcie par les nuages que les passions y répandent: aveugle sur ses véritables intérêts j cnlraînée par l'impression

(i) Ovid. , lib. ']f Metamorphos. i.

22a rssAi d'u^'e institution

séduisante des oltjets sensibles, plutôt que conduile pai- les lumières de son inlelligence 5 cherchant son l>onhcur dans ses égarcmens mêmes, et s'en éloignant loujours de plus en plus , parce qu'elle veut le trouver dans ce qui fait son imperh clion.

Voilà ce qui avoit porté l'ancienne pliilosophie à donner deux âmes à l^homme. L'une, raisonnable j l'autre, qu'elle appeloit scnsilive : la dernière , faite pour obéir à la première , mais cherchant loujours à en secouer le joug , et n'y réussissant que trop souvent.

S'il a paru absurde de vouloir faire deux amcs d'une seule, et de partager un être indivisible -, une meilleure pliilosophie , ei, même la théologie la plus sublime , en nous apprenant le changement arrivé dans l'état de l'homme , a substitué aux anciennes chimères. la célèbre distinclicui de la nalure primilive do l'homm», où tout étoit sain et dans l'ordre j et de la nature allérée et corrompue de l'homme spirilutl, oui sait soumettre le sentiment à la raison , et de l'homme terrestre et animal, en qui le sentiineut ou la passion usurpe souvent Tempire de laraison.

Uuc conscience iniinie et une expérience continuelle m'apprennent , comme à tous mes semblables, la réalité de cette dislinction. Je sens, tous les jours, mon cœur parlagé et comme déchiré par deux mouvemens contraires 5 l'un , qui le porte vers le bien, que ma raison lui monlre inlérieurement : l'autre , qui l'entraîne vers le mal , revélu d'une apparence de bien , que les sens , ou son imagination lui présente. Mais, dans le tenq:)S même de cetle espèce de sédition domestique, ou plutôt intestine, ipii s'élève entre moi et moi-même ( état violent où il jn'arrive souvent de ne pas faire le bien que je veux , et de faire le mal que je ne veux pas ) , je ne cesse point d'apercevoir, et de craindre le jugement de ce censeur rigouieux que je porte dans mon seîn. Je ne saurois m'empécher de prévoir ce triste reîour que mon ame fera tôt ou tard sur elle-même, ou ce reproche iné\ilable qu'elle se fera , un jour , d'avoir

sacrine sa perieclion , et, par conséquent, son véritable bonheur , à la douceur passagère et rapide d'uu plaisir criminel, dont il ne lui reste qu'un souvenir amer , et un repentir cruel • en sorte que , par la crainte même de cette espèce de tourment , je rends , malgré moi , un témoignage certain à la justice et à 'la Ibrce de la loi naturelle , dans le temps même que je m'en écarte le plus.

m. Veux-je me convaincre de la réalité, et ^ pour ainsi dire , de l'universalité de ce sentiment que la nature, ou plutôt son auteur, a gravé dans le cœur humain ? Je reconnois d'abord que mes semblables regardent tous comme un véritable supplice pour l'homme , d'être mal avec lui-même. Envain cherchent-ils à l'éviter , en détournant leurs yeux d'un objet qu'ils ne peuvent voir sans douleur , et en se fuyant eux-mêmes. C'est ce qui a fait dire à un ancien poète :

Boc se qnisque modo seinper fugit.

Mais Sénèque répond fort bien : quid prodest, si Tion effiigit (i)? Que sert à l'homme de se fuir , s'il ne peut échapper et se dérober à lui-même; si l'idée de son crime le poursuit en tous lieux, et , pour me servir d'une expression de l'Écriture sainte, si son péché couche toujours à sa porte, sans lui permettre jamais de dormir en repos (2)? G'étoit la crainte de tetétat, qui dicloit à Horace le conseil qu'il donnoit à son ami , de consulter les sages , pour apprendre d'eux à diminuer ses inquiétudes , de se rendre ami de lui-même , et s'affermir dans une parfaite tranquillité :

Quid ininual curas , quid te tibi reddat ainicum 7 Qidd pure Iraiiquillet , etc. (3) ?

IV. La fable même, qui , dans son origine , n'a souvent été qu'une espèce de morale , préseutée aux

(1) De irnnqnd. animi , cap. 2. — ['i) Gctiès. , ch. 4; f- 7- — (3) Ilorat. , lib. i , cp. 18^ ad lolliuin.

2^4 ESSAI l/u^'E INSTITUTION

yeux du peuple sous des images sensibles, devient pour moi une nouvelle preuve de coLlc vérité.

Personne n'ignore la ficlion , célèbre dans l'anliquilé protane , de cet anneau trouvé par le pasteur Gygès, qui le rendoit invisible quand il tournoit la pierre de son côlc, et rjui le met toit par là en état de commettre impunément les plus grands crimes, parce qu'il ne craignoit pas d'en avoir des témoins.

Mais cet anneau , qui le cachoit à la vue des autres hommes, ne le dérobait point à la sienne j et c'est ce qui a donné lieu à Platon de traiter ce fameux problème de morale , où il examine si , supposé qu'un pareil anneau tombât entre les mains de l'homme de bien , il demeureroit fidèle à la justice , ou si l'assurance de l'impunité le rendroit injuste et coupable (i). Mais ce problème ne mérite pas même ce nom , si l'on en croit ce grand philosophe et ceux qui ont marché sur ses traces. Que serviroit , selon eux , à l'homme de bien cet anneau de Gygès? Il veut être juste pour lui-même, et non pour en avoir la réputation dans l'esprit des autres hommes. S'il craint la censure , il redoute encore plus celle de sa conscience 3 et il ne veut point se metlre dans un élat , où, pour parler comme un de nos plus jjjrands poèies , il ne pourroit sans horreur se regarder lui-même.

Cicéron (2) , voulant enchérir sur Platon même à cet égard , semble avoir imaginé la méthode la plus ingénieuse pour arracher cet aveu à ceux qui, dans le fond de leur ame, voudroient que la justice ne fut qu'une chimère.

Je leur demande , dit cet orateur philosophe , ce qu'ils feroient de l'anneau de Gygès s'il tomboit entre leurs mains? Ils me répondent que l'histoire de ce berger n'est qu'une fable imaginée par Platon qui suppose une chose impossible. Mais, leur dis-je , elle ne l'est point absolument, elle peut même se réaliser dans plusieurs occasions où l'honuriese trouve en état de pécher contre la loi naturelle , avec aussi

(i) De repub. , lib. 3. — (2) OJfic. , lih. 3 , cap. 9.

AU DROIT PUBLIC. 2Tj

peu de crainte d'être découvert que s'il avoit à sou doigt ce fameux anneau. Je les presse donc de lue dire ce qu'ils feroieiit dans cette supposition ; et s'ils se contentent toujours de nier la possibililtî du fait , je leur réponds que ce n'est point de Ja possibilité qu'il s'agit entre nous , et que toute la question est de savoir ce qu'ils feroient si ce qu'ils regardent comme impossible devenoit en effet possible ; enfin, s'ils refusent encore de s'expliquer clairement, j'argumente contr'eux de leur refus même. Il ne peut être fondé que sur ce qu'ils sentent bien que s'ils me faisoient une réponse précise , il arriveroit de deux choses l'une, ou que, en avouant que s'ils pouvoient se rendre invisibles, ils se livreroient sans mesure aux passions les plus injustes, ils seroient forcés d'avouer en même temps qu'ils sont des seéléjals, ou que , s'ils faisoient une meilleure réponse , ils ne pourroient s'empêcher de reconnoî're la vérilé de ce respect que l'homme a naturellement pour luimême , et de sentir que la crainte de devenir -n spectacle insupportable à "^ses propres yeux suffît pour lui faire observer la loi naturelle , quand même il seroit sûr de pouvoir la violer impunément.

Je conclus donc avec Cicéron , que, puisque nul homme ne veut avouer qu'il abuseroit de l'anneau de Gygès, s'il en étoit le possesseur, il est donc vrai que tout homme regarde celte disposition comme contraire à la perfection de son être , instruit par la nature même à craindre ce juge ibtérieur, dont elle a placé le siège dans le C(eur de toute créatiu e intelligente.

V. En effet , ce ne sont pas seulemenl les philosophes qui ont pensé de cette manière pendant le règne même de l'idolâtrie , les poètes les moins scrupuleux ont attesté la vérité et l'efficacité de cette crainte.

J'entends un ancien poète me dire, que rien n'est plus misérable qu'une aiue à qui sa conscience reproche une action criminelle. ^

Nihil est miseriiis , qiiàm animus hominis consciiis (i).

(i) Plaal. Jllostcllaria , acl. "i , se. ifV. i3,

D'A puasse au. Tuma XV. i5

226 ESSAI d'lNE INSTITTJTIOIS

Un autre me dit dans des termes encore pins énergiques , que la première punition du crime est qu'aucun coupable n'est absous, quand il n'auroit pour juge que lui seul.

Prima hœc est ullio , qiibd se Jiidice , nerno nocens absolvilur (i).

Qu'en vain e'chappe-t-il à la rigueur des lois , puisqu'il retombe entre les mains d'une conscience redoutable qui l'effraie, qui le trouble continuellement par un souvenir vengeur, qui exerce sur lui une espèce de torture intérieure :

Car tamen hos Ut .Evastsse putes , quos diri conscia Jacti Meus habet atlonitos , et siirdo verùere ccedit , OccuUiun quatitnte aninio tortore flagellum (2) ?

Tourment plus rigoureux, selon le même poète ^ que ceux que Rhadamanle fait souffrir dans les enfers. Et en quoi consiste ce tourment? A porter nuit et jour dans son cœur un témoin qui en devient le bourreau.

Pœna aulem vehemens an multà sœvior illOf ,

Quas aut Ccvditiiis grai'is im'cnit , ciiil R/iadarnantus ,

Nocte dieque siium gestare in pectore testcm (3j.

La morale même poétique a été portée jusqu'à dire, que la seule volonté de commettre le crime éprouvoit celte espèce de châtiment :

Has patitur pœnas peccandi sola vohmtas (4).

Et un autre poète saisi d'un enthousiasme vertueux , ne croit pas pouvoir faire une imprécation plus forte contre la cruauté des l^rans,, que de leur désirer

(1) Juven. , sat. \3 , v. 1 et 3. — (2) Jùid. , sat. \Z , v. i()'2 et seq. — (3) Ibid. , sat. i3 , v. \ç)Qcl seq. — (^) Jbid. , sat. i3 ,

AtJ DROIT VVBJAC '11']

pour supplice la peine d'avoir toujours devant les yeux le spectacle de la vertu, et de sécher de frayeur à l'aspect de celle qu'ils ont abandonnée.

Magne paler divum , sœ^'os piinire tyrannos Haud alla ratione velis , cuiii dira libiclo IMoverit ingcniurn , Jcn>euti tincta veneno : Pirtutem videanl , inlabescantque relicld (i),

La vérité que ces poètes attestent , fait naturellement une imprcssicm si forte sur tous les esprits, que les peuples même en rendent témoignage.

Un acleur récite sur le théâtre d'Athènes ce vers, où un poète tragique faisoit ainsi le portrait d'un homme juste :

J[ ne veut pas sembler juste, mais l'être (i).

Tout le peuple applaudit à cette peinture, et en fait sur-le-champ l'application à Arislides présent, à qui il avoit donné en effet le surnom de juste.

Thémistoclcs annonce au même peuple , qu'il lui est venu dans l'esprit une pensée souverainement avantageuse à la république , mais qu'il seroit dangereux de proposer en public. Le peuple lui ordonna de la communiquer au seul Aristides.

Thémistoclcs lui confie son dessein , et Arislides revient dire au peuple assemblé , que rien ne pouvoit être ni plus utile à la république, ni en même temps plus injuste que la pensée de Thémistoclcs. Sur cette seule réponse , tout le peuple impose silence à Thémistoclcs, tant, ajoute Plularque , tout ce peuple avoit de confiance dans la probité d'Aristides , tant il étoit lui-même amateur de la justice (3).

Ce sont donc ici, non pas des philosophes, non pas un seul homme de bien , c'est un peuple entier qui atteste que la seule crninle, la seule horreur naturelle de l'injustice sullit pour détourner l'homme

(0 Pers. , sat. 3, v. 35 et seq. — (a) Eschyle Sept, coiit. Thebas. , v. 598. — (3) In Arislidi. p. 332.

228 r.SSAl D UKE INSTITUTION

de Ja commellre , sans aucun autre motif que celui de n'être pas forcé de se condamner lui-même.

yil. Serai-je donc surpris après cela , si je lis dans celui des historiens qui a le mieux connu la profondeur du cœur humain , que celte conscience vengeresse , dont*la voix se fait entendre aux âmes les plus perverses, y veille continuellement .'i rappeler et à faire respecter l'autorité des lois naturelles?

Qui croiroit que ce fut Tibère , ce prince si endurci dans le mal , si accoutumé à la cruauté , qui eut reconnu et confirmé la vérité de cette doctrine? Tacite nous en a conservé la preuve dans l'endroit de ses annales où il rapporte les termes d'une lettre que Tibère écrivit au sénat de la fameuse île de Caprée, où il s'étoit comme relégué lui-même pour se dérober à lia vue des autres hommes, et où il auroit voulu pouvoir se cacher à ses propres yeux.

Que vousdlrai-je (i) , pères conscrits? ou comment vous écrirai-je? ou prendvai-je plutôt le parti de ne vous point écrire dans le temps présent ? Les dieux et les déesses me confondent et me perdent plus misérablement que je ne me sens périr tous les jours , si je le sais. Paroles obscures et embarrassées , qui étoicnt comme la peinture naïve du trouble et de l'agitation de son ame.

C'est ainsi, conclut Tacite, que les crimes de cet empereur s'étoient changés pour Jui en supplices. Ce n'est donc pas (ajoute-t-il) sans raison qu'un des plus grands maîtres de la sagesse avoit coutume de dire, que s'il étoit possible d'ouvrir le cœur , et , si l'on peut parler ainsi, les entrailles des médians, nous y verrions les plaies et les tôurmens qu'ils éprouvent. Car, de mémo que le corps soulfre des atteintes sensibles par la violence des coups qu'il rcioil , ainsi, l'amc est comme décliiiée j)ar la cruauté , par la fureur de la passion , par les résolutions funestes qu'elle inspire. Ni la plus haute forinne, ni la plus proibnde solitude ne pouvoient en garantir Tibeie,

(i) Tncit. , lih. 6. /Inn. n. 6.

ni le rassurer assez pour l'enipêclier d'avouer luimême les peines et Ja torture qu'il ressentoit dans son cœur.

Telle est donc la force de celte utile frayeur que l'homme a de lui-même, second fondement de l'empire secret des lois naturelles. Il me reste à parler en peu de mots du troisième, je veux dire de la crainte des autres hommes.

Page 1