‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 42 sur 73 · CRAUNTE DES AUTRES HOMMES · texte numérisé non relu

CRAUNTE DES AUTRES HOMMES

I. Si l'homme pouvoit se suffire pleinement à luimême, s'il se trouvoit plus heureux dans l'état d'une parfaite solitude que dans celui de la société, une grande partie des règles de la loi naturelle sur ses devoirs à l'égard de ses semhlables deviendroit inutile par rapport à lui j ou, du moins, il n'auroit presque aucune occasion de les mettre en pratique, et, par conséquent, la crainte de ses semblables pourroit ne faire qu'une impression légère sur son esprit.

Mais une telle supposition est presque un cas métaphysique dans l'ordre naturel. Les besoins de l'homme, le soin de sa sûreté , le désir des commodités de la vie, l'amour du plaisir, le goût même et l'inclination naturelle ([ui lui font aimer la compagnie de ses semblables, tout concourt également à l'engager à vivre avec les autres hommes. Ainsi, la crainte des maux dont il est menacé de leur part , lorsqu'il viole à leur égard les règles de l'équité naturelle , est un des plus puissans motifs qui le contraignent à les observer , et peut-être même le plus puissant de tous, si l'on consulte la disposition commune de la plus grande partie du genre humain.

lî. Mais, dans la crainte que les hommes ont les

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lins des aulros, je crois pouvoir en distinguer deux espèces difïërentes :

L'une, qui afïecLe plus mon esprit que mes sens, parce qu'elle ne me présente que des maux qui déj>cndenl en quelque manière de l'opinion que j'en aij

L'autre, qui aflccle l'homme entier, c'est-à-dire, en tant qu'il est corps et esprit : maux indëpendans de son opinion, parce que le dérangement qu'ils causent dans son corps , et rimpressi(jn qu'ils produisent dans son esprit , n'ont rien de volontaire de sa part, ou plutôt sont toujours réellement contraires à sa volonté.

IIL A l'égard de la première espèce de crainte, l'homme considéré dans l'état de la société est environné d'autant de juges et de censeurs qu'il a de spectateurs de ses actions. Il sait que les règles du droit naturel leur sont connues comme à lui, que tous les hommes en jugent sainement, lorsque l'intérêt ou les passions n'obscurcissent point la lumière de leur raison. Leur jugement est donc d'autant plus à redouter pour lui, qu'il est plus juste ordinairement.

Un sentiment intérieur nous apprend que tout être raisonnable désire toujours d'être parfait ; (fu'il s'afïlige lorsqu'il est obligé de sentir qu'il ne l'est pas; qu'il ne peut s'cmpéchcr de se reprocher ses imperfections , ses foiblesses , ses égaremens ; que s'il ne peut les cacher, ou aux autres, ou à lui-même, son amour-propre cherche au moins à les pallier, à les déguiser, ou a les diminuer, et à les excuser, pour adoucir l'amertume d'un sentiment aussi douloureux pour lui que le sentiment de son imperfection.

Mais, (\'\in autre côté, les témoignages de son amour-propre , lors même qu'ils lui sont le plus favorables, ne lui suflisent pas. Gomme il ne peut s'empêcher de s'en défier jusqu'à un certain point , il cherche toujours à s'en assurer encore plus par le jugement de ses semblables • et lorsqu'il croit pouvoir compter sur leur estime et sur leurs louanges , c'est

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alors qu'il commence à jouir eu paix du specUcle llaltcur de sa perfection.

Ainsi, aulant que l'approbation de ceux qui l'environnent augmente sa satisfaction lorscju'il a fait une bonne action, aulant le déplaisir qu'il trouve lorsqu^ii est obli,:;[é de se condamner lui-même dans le mal qu'il fait, reçoit un accroissement sensible par l'improbatioii et par le bîame des témoins de sa conduite.

Il semble que leur jui^ement soit pour son amourpropre une espèce de portrait où il se contemple avec encore plus de complaisance (|ue dans l'original, c'est-à-dire , dans lui-même ; et l'on diroit que tous les liommes ressemblent, sur ce point, à ces femmes jalouses de leur beauté, qui n'en sont jamais plus contentes que lorsqu'elles croient en recounoitre tous les traits dans l'image qu'un pinceau flatteur leur présente , pendant que celles dont la laideur ne peut être déguisée par tout l'art du peintre , évitent de se regarder dans un portrait qui s;jmble leur reprocher la difformité de leur figure.

, Le désir de la gloire et la crainte de la honte , peuvent donc être considérés comme deux grands mobiles du cœur humain.

L'illusion même de ces senlimens est souvent portée si loin , que, mettant l'opinion à la place de la vérité , et plus touchés du désir de la réputation que du soin de la mériter, nous nous laissons éblouir par le désir d'un faux honneur , ou effrayer encore plus par la crainte d'une fausse infamie.

Falsiis honor jiival , et mendax infamia terret (i).

IV. S'il me restoit même encore c[uelque doute sur ce sujet, je n'aurois qu'à considérer qu'il n'est point d'homme sur la terre, quelque dépravé qu'il soit au-dedans , qui veuille paroître tel au-dehors , et se livrer effrontément au mépris , à l'indignation

(i) Horal., lib. i, epi. i6^v, Sq,

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des autres hommes. Les cœurs les plus endurcis dans le mal , ne commettent aucune faute sur laquelle ils ne cherchent à répandre de fausses couleurs pour se justifier. Ils aflectent de paroître justes , lors même qu'ils agissent le plus contre la justice, et ils confit ment par leur conduite la vérité' de ce que Cicéron a dit après Platon, que de toutes les fraudes, lu plus criminelle , la plus capitale (pour suivre à la ieltrc ses expressions), est celle des hommes, ^ui , dans le temps qu'ils trompent les autres par leurs artifices , ne sont occupés que du désir de paroitre gens de bien. C'est aussi ce qui a donné lieu de dire, il y a long-temps, que le mensonge même est obligé de prendre les apparences , ou , pour parler ainsi, le masque de la vérité, et que l'hypocrisie est un hommage forcé que le vice rend à la vertu.

V. Si telle est l'impression de cette première espèce de frayeur qui dépend de l'opinion , que sera-ce de celle que des maux réels et indépendans de notre manière de penser font sur notre esprit, par la crainte du tort effectif (jue les autres hommes peuvent nous faire dans notre corps , ou dans nos biens, et des sensations douloureuses qui en résultent dans notre ame ; et je ne puis éviter tous ces maux de la part de mes semblables , si je viole à leur égard les règles de la loi naturelle qui nous est commune, et que nous sommes obligés réciproquement d'observer.

VI. Concluons donc de celte espèce de digression que je viens de faire suç la nature de l'obligation , el même de la contrainte que les lois naturelles nous imposent, concluons, dis-je, qu'elles méritent eu eflèt le nom de lois, pris dans toute sa rigueur, puisque l'homme est engagé et comme forcé à les suivre par trois genres de craintes qui en forment la disposition pénale, ou ce qu'on appelle la Sanction de la loi : crainte de Dieu , crainte de soimême, crainte des autres hommes. Et quelle loi p;'ut être, non - seulement plus respectable, mais plus redoutable, que celle qui est aUcrmie par •(!<?

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si grands et de si justes terreurs ? En sorte que , si je la viole, je deviens l'ennemi de Dieu, de moimême , du genre humain , et je m'expose , par conséquent, ou plutôt je me livre à toutes les peines que je dois attendre des trois vengeurs inexorables de cette loi.

VII. Il n'est pas moins inutile d'observer ici que ces trois espèces de terreur ne se trouvent pas toujours réunies en faveur des lois positives , qui ne sont faites que sur des matières purement arbitraires. Il j en a plusieurs dont la transgression n'attaque pas en même temps mes trois grands devoirs, je veux dire, ce que je dois à Dieu, à moi-même, à mes semblables. Je peux pécher contre une loi humaine^ sans manquer directement à ce qui est de droit divin : je peux me faire tort à moi-même, en violant une loi positive , sans nuire en aucune manière à mes semblables : je peux manquer à ce qu'une pareille loi me prescrit à leur égard, sans me faire un tort réel à moi-même ; et il seroit aisé de trouver des exemples de tous ces cas 5 mais il n'en est jamais ainsi de la transgression des lois naturelles. H J a une liaison si étroite , si intime entre les trois devoirs qui en sont le fondement , que je ne peux contrevenir à ces lois, sans pécher en même temps contre Dieu, contre moi, contre les autres hommes^ et sans m'exposer à être condamné par trois juges également rigoureux et inflexibles,, c'est-à-dire, l'Etre suprême, ma propre conscience et le genre humain. .

VIII. Serai-je donc surpris après tout ce que j'ai remarqué jusqu'ici sur les fondemens , sur l'étendue, sur l'autorité des lois naturelles , d'entendre le même orateur philosophe que j'ai déjà cité , c'est -à- dire Cicéron , faire une peinture qui exprime avec tant d'éloquence, et avec encore plus de justesse, le véritable caractère de ces lois.

« Il est, dit-il (i), il est une loi animée, une raison

(1) Cicer. , de rep., lib. 3.

Ît34 ESSAI d'uINE IINSTITUTION

» droite, convenable à noire nature, répandue dans » tous les esprits : loi constante, éternelle, qui^ » par ses préceptes, nous dicte nos devoirs ; qui, par » ses défenses, nous détourne de toute transgression; » qui, d'un autre côté , ne commande ou ne défend » pas en vain, soit qu'elle parle aux gens de bien, » ou qu'elle agisse sur l'ame des mécbans : loi à w laquelle on ne peut en opposer aucune autre , » ou y déro^^er, et qui no sauroit étro abrogée, » Ni le sénat, ni le peuple, n'ont le pouvoir de ï> nous alïranchir de ses liens j elle n'a besoin ni B d'expliraiion , ni d'interprète autre qu'elle même: n loi qui ne sera jamais différente à Rome, difîé- » rente à Athènes , autre dans le lenqîs présent , » autre dans un temps postérieur : loi uni([ue, touw jours durable et immortelle , qui contiendra loutes » les nations , et dans tous les temps. Par elle , il » n'y aura jamais f[u'uii maître , ou un docteur » commun , un roi, ou un empereur universel , c'est- » à-dire, Dieu seul. C'est lui qui est l'inventeur de » cette loi, l'arbitre, le véritable législateur. Qui- « conque n'y obéira pas, se fuira lui-même, mépri- » sant la nature de l'homme j et, par cela seul, il » sera livré aux plus grands lourmens, quand même )v il pourroit éviter lK)ut ce qu'on appelle des sup- » plices M.

Ainsi a parlé Cicéron : ainsi ont pensé avant lui les plus fortes têtes, les plus grands philosophes, les vrais sages de l'antiquité; et ceux qui les ont suivis, n'ont pu y rien ajouter. L'esprit humain a fait de grands progrès dans les autres sciences : il a su s'y frayer des routes inconnues aux anciens , et y découvrir, pour ainsi dire, de nouvelles terres. Mais la connoissance du droit naturel a eu d'abord toute sa perfection. Elle est aujourd'hui telle qaellc cloit dès le temps que les hommes ont commencé à faire usage de leur raison. JNi les réilexions ai Tex.périence n'ont pu y faire aucun changement. I.a «•onduile de ceux qui ont suivi la loi naliiielle, a été dans tous les temps et dans tous les lieux, approu^

vée , honorée, respectée : la transgression de cette loi a élé au contraire , dans tous les temps et dans tous les lieux, reprouvée, condamnée, délestée. Nonseulement, comme on l'a déjà dit, les particuliers ont toujours été dans l'usage de se l'opposer réciproquement , les médians comme les bons ; mais les nations même les pins puissatites, et qui étoient le plus en élat de vaincre et de régrter sur leurs voisins par la force des armes, se sont crues toujours obligées de rendre hommage à l'empire universel de celte loi suprême. 11 est aisé de s'en convaincre en lisant toutes les déclarations de guerre et les manifestes qui les accompagnent. Il n'y en a aucun où l'on ne puisse remarquer avec combien de soins les souverains les plus redoutables s'efforcent de montrer la justice des causes qui les obligent à rompre, par les armes, les liens de cette société naturelle qui unit tous les membres du genre humain : comme si toutes les puissances de la terre se faisoient honneur de reconnoître qu'elles ont, dans le droit naturel, un juge, et, pour ainsi dire, un maître élevé au-dessus d'elles, à qui elles doivent rendre compte de leurs actions, et, comme Ta dit un de nos poètes (i) , qui du haut de son trône interroge les rois.

Qu'il me soit donc permis de demander ici d'où a pu venir ce respect commun , cette crainte universellement répandue dans tous les pays et dans tous les siècles, si ce n'est de ce que la loi naturelle est fondée, pour ainsi dire, sur la conscience du genre humain. Dieu, qui en est l'auteur, semble avoir établi ceife conscience en sa place, pour être comme la lumière ou le llambeau qui éclaire les ténèbres de notre ame, et comme une voix qui parle de la même manière à tous les cœurs. On peut dire que le droit naturel s'est formé par le concours et la réunion des suffrages de tous les hommes, à qui leur conscience la plus intime tient toujours le même langage.

(i) Esther, acte 3, scène 4-

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IX. Mais si cela est, pourquoi donc une loi qui imprime une vénération si f^énérale, une frayeur si profonde, est-elle si mal observée? Pourquoi cet âge d'or, où les poètes nous disent qu'elle suffisoit seule au genre humain, a-t-il si peu duré ? Pourquoi a-t-il fallu que pour leur sùrelé commune, les hommes se soient réunis en diiïérens corps, ou en différentes sociétés, qui ont formé ce qu'on appelle les nations ? Pourquoi a-t-il été nécessaire que dans chaque nation il y eût un gouvernement , une puissance suprême qui dictât de nouvelles lois, pour expliquer ou pour aifermir les rèi^les du droit naturel, soit pour y ajouter une multitude de lois arbitraires et positives, soit pour contenir les hommes dans leur devoir par la terreur des supplices qu'une justice toujours armée conlr'eux , et à laquelle ils ne peuvent résister, préseule continuellement à leur esprit. C'est ainsi que l'on voudroil tirer des conséquences des lois mêmes, dont le droit naturel est la première source, pour lui contester le caractère de loi. Après tout ce qui a été déjà dit contre celte opinion, il suffira d'ajouter ici deux réflexions.

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