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de sa vertu et d'exercice à son humililé. Véritablement digne du nom de la femme forte , tout ce f[u'ellc avoit de plus grand et de plus aimable, selon le monde, elle eut le courage du le Scjcrifier , sans réserve à la religion. Dieu seul peut savoir combien ce sacrifice constant et universel a coûté chez elle à la nalure j et pour finir ici ce parallèle des différentes vertus de mon père et de ma mère, on peut dire que si l'un a joui du bonheur de n'avoir presque point d'obstacles à surmonter dans la voie du salut, la gloire de l'autre a été de les avoir tous surmontés; en sorte que si Dieu mesuroit le mérite, comme les hommes le font souvent , par la difïlcuîté de l'entreprise , la vertu qui a combattu avec tant de succès, l'eniporteroit sur celle qui semble n'avoir rien eu à combattre. Mais , qui seroit assez téméraire pour vouloir décider de la préférence entre deux âmes, dont l'une fut, pour ainsi dire, assez sainte pour n'avoir pas besoin de se vaincre , et l'aufre assez vertueuse pour se vaincre toujours? Je dirai donc seulement, que le ciel en les unissant, les avoit associés par la diversité même de leurs caractères. Le mélange de leurs grandes qualités, plutôt diîTérentcs que contraires , ne formoit du mari et de la femme qu'une seule ame parfaiîe , dont les verlus toujours tempérées l'une par l'autre , se devtiicnt réciproriuemcnl le mérite accompli, d'être toutes deux également éloignées du défaut et de l'excès.
La douceur de leur union fut sur le point d'être rompue presque dans sa naissance , parla petite vérole dont ma mère fut attaquée si dangereusement, qu'on désespéra plus d'une fois de sa vie. Mon père, qui n'avoit jamais eu celte maladie, s'enferma avec elle; et ses prières, beaucoup plus que les soins des médecins , la retirèrent des portes de la mort. Il la reçut donc une seconde fois des mains de Dieu ; et il ne crut pas acheter trop chèrement celle faveur, par lo même mal qu'il n'avoit que trop mérité par son assiduité auprès de ma mère. 11 en sortit avec beaucoup moins de danger; et la joie de se
voir rendus l'un à l'autre succéda heureusement à leurs alarmes réciproques.
Il entra donc dans l'exercice de ses fonctions, et il y joignit celles de la charge de pre'sident au grandconseil, qu'il avoit achetée, pour y trouver une occupation qui, dans un âge plus avancé, put remplir le vide et presque le néant d'un ancien maitre des requêtes ; son mérite étoit tellement reconnu que , sans ambition même, il auroit pu se croire à portée d'obtenir une intendance. Mais le décri dans lequel la plupart des intendans étoient tombés pendant la mauvaise administration des lînances , la réputation de dureté que M. Golbert s'étoit acquise , en voulant y établir un meilleur ordre , et, plus que tout cela , une délicatesse de conscience efirayée des dangers inséparables de la fonction d'intendant, faisoient que mon père la redoutoit , bien loin de la désirer. Ma mère n'y avoit pas moins d'éloignement , non par le goût des plaisirs qui attachent ies autres femmes à la vie de Paris , mais par la liberté et la tranquillité dont on y jouit , lorsqu'on est assez heureux pour ne pas connokre l'ambition, ou assez sage pour la vaincre.
Une occasion imprévue , qu'on peut bien regarder comme un coup de la providence, changea, en un moment , le plan qu'ils s'étoient formés pour toute la suite de leur vie.
Mon père fut chargé d'une afiaire qui regardoit la linance, et à laquelle on savoit que M. CollDcrt donnoit une grande attention. Ce ministre la regardoit en Contrôleur-général , et mon père , qui ne la voyoit qu'avec les yeux d'un magistrat, y trouva, ce qui n''est que trop ordinaire , la finance directement opposée a la justice. Il la rapporta avec l'ordre, la justesse et la solidité qui lui éloient naturels. Il appuya son avis de toutes les raisons que ses lumières et son amour pour la justice, pouvoicnt lui inspirer. M. Colbert opina fortement pour le parti contraire. La modeste et judicieuse résistance de mon père balança (juelque temps les suffrages ; mais enlin la raison fut
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vaincue par l'aulorité , c'est son sort le plus ordinaire, et Ton crut que sa clé ("aile seroit fatale à son défenseur. Ceux qui aspiroient aux intendances regardèrent mon père comme un homme dont la fortune ëtoit perdue j peut-être même s*applaudirent-ils en secret ^ d'avoir un concurrent de moins, et un 'concurrent si dangereux par son mérite.
Leur attente fut trompée; et M. Colbert, qui avoit opiné sur le procès en ministre de la finance , jugea du rapporteur en homme juste et d'un génie supérieur. Il conçut une idée avantageuse, et de la droiture d'un jeune maître des requêtes qui avoit eu le courage de lui résister, et de la capacité avec laquelle il l'avoit fait. Il renferma pour lors ces sentimens au dedans de lui-même : mais l'intendance du Limousin ayant vaqué peu de temps après , il fit nommer mon père pour la remplir , sans lui en avoir parié. La commission en fut expédiée avec le même secret , et portée au sceau par Tordre de M. Colbert. Elle y seroit demeurée long-temps, si un secrétaire de M. le chancelier Scguier , ayant rencontré, par hasard, M. de la Houssaye, ne lui eiit demandé pourquoi mon père faisoit si peu de cas de sa commission d'intendant , qu'il sembloit attendre qu'on allât la porter chez lai. Surpris et embarrasé d'un pareil discours, M. de la Houssaye lui répondit, que la raison en étoit bien simple , quoique difificile à croire , que c'étoit parce que mon père n'en savoit rien, qu'il n'a voit même jamais demandé d'intendance , et qu'il étoit bien éloigné de croire que M. Colbert pensât à lui, sans lui en rien dire. Il fut, en effet, encore plus étonné que M. de la Houssaye ne l'avoit été, d'apprendre cette nouvelle. Son premier mouvement le portoit à refuser ce que ses égaux briguoient avec tant d'ardeur , et qu'on ne lui laissoit pas seulement la peine de demander; mais enfin , le conseil de ses amis qui prévoyoient déjà tout le bien qu'il devoit faire dans la fonction d'intendant, le détermina à suivre l'ordre de Dieu, si clairement marqué par la singularité d'un tel choix.
11 fit donc retirer sa commission du sceau , et il alla remercier M. Colbert d'une grâce qui avoit prévenu jusqu'à ses désirs. 11 entra chez ce minisire en tremblant, soit par un effet ordinaire de sa pudeur et de sa modestie, soit par la répugnance même qu il sentoit todjours au dedans de lui pour le service auquel il alloit s'engager; mais il en sortit content et plein de confiance , moins par les témoignages d'estime qu'il reçut de M. Colbert, c]ue par les bonnes intentions qu'il recotmut en lui pour le soulagement des peuples , pour le rétablissement du commerce , et pour tout ce qui pouvoit contribuer au bien public.
Telle fut, mes chers enfans, la vocation de mon père aux fonctions d'intendant ; et il seroit à souhaiter que celle de tous les hommes appelés à des places importantes fût aussi légitime. Je ne sais cependant ce qu'on doit admirer le plus dans cet événement , ou de la fermeté d'un jeune magistrat qui ose résister non-seulement avec sagesse, mais avec Lncc , H un ministre tout-puissant, ou de Ja modération et de la justice du ministre qui le choisit de lui-même , et qui le préfère à tous autres maîtres des requêtes, précisément parce qu'il lui avoit résisté.
Malgré l'esprit de servitude qui augmente tous les jours, il est encore des magistrats capables de s'exposer, en faisant leur devoir, à la haine du ministre le plus accrédité ; mais il est glorieux de mériter la faveur des hommes par la seule contradiction qu'on oppose à leurs sentimens. Lue telle action ne fait donc pas moins d'honneur à M. Colbert qu'à mon père : et si la rareté décidoit de la préférence , la vertu du minisire pourroit avoir ici l'avantage sur celle du magislrat.
Après avoir reçu les instructions de M. Colbert, mon père n'eut plus qu'à partir pour son intendance • et ce lut vers la fin de l'année iG6j, qu'il en alla prendre possession. Il y répondit d'abord , à l'attente du ministre; et je ne craindrai point de paroître suspect, si je dis qu'il la surpassa. Le Limousin le diroit
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beaucoup mieux que moi, si je pouvois faire parler ici cette province. La mémoire de l'homme juste qui l^a gourvcrnée y est encore en bénédiclion j les pères y ont transmis à leurs enlans le souvenir de sas vertus ; et tous les peuples y regardent le temps de sou administration , comme une heureuse e'poque qu'ils célébreront toujours par leurs regrets.
Les habitans de ce pays pouvoient dire en effet, comme ceux de FEspagne, lorsque le jeune Scipioa y arriva : V^eiiisse diis simillitnum jiivenem oninia vincentem benignitate ac benejiais. Mon père comprit d'abord qu'un intendant placé entre le roi et le peuple, doit se regarder comme l'homme de Tua et de l'autre , tellement destiné à être l'organe des volontés du maître , qu'il le soit peut-être encore plus des vœux et des prières des sujets, qui ne peuvent presque s'adresser qu'à lui pour faire entendre jusqu'aux pieds du trône la voix de leurs misères. Deux devoirs, si peu compatibles en apparence, se réunirent toujours dans ia conduite de mon père ; il trouva sans peine ce tempérament , si rare et si difficile à garder, entre les intérêts du roi et ceux de ses peuples. 11 prit entre ces deux grands objets de ses fonctions , le caractère d'un arbitre équitable rendant à César tout ce qui est dû à César , et au peuple tout ce qui convient au peuple , parce qu'il commençoit toujours par rendre à Dieu ce qui est dû à Dieu.
J'ai entendu dire, à ceux qui en avoient été les témoins , que c'étoit une chose admirable de lui voir faire le département des tailles. Ce n'étoit point en traversant toute sa généralité d'une marche rapide et plus convenable à un voyageur, ou même à un courrier, qu'à un intendant, il s'anêtoit long-temps dans le même lieu , attentif à écouter toutes les plaintes, encore plus à connoître et à rétbrmer tous les abus. Aucun besoin , aucune affliction des peuples n'échappoit à sa vigilance. 11 entroit dans les moindres détails^ non-seulement sur ce qui rcgardoit \qs iînpositions et la levée des droits du roi , mais sur tout es
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qui poiivoit contribuer à rétablir l'agriculture, a faire fleurir l'industrie , à faciliter et à perfectionner Je commerce. La justice , sa première inclination , qui dominoit toujours dans son cœur, comme s'il n'eut e'té chargé que de la rendre , se mêloit aux fonctions de la finance sans les retarder. Il veilloil, autant qu'il est permis à un intendant de le faire , sur la conduite des juges ; il s^informoit de leur caractère et de leur réputation j il les avertissoit de leur faute, et souvent par le seul poids de ses paroles, il les obligeoit à les réparer. Cette espèce de visite qu'il faisoit tous les ans , et souvent même plus d'une fois , dans sa province, étoijt moins la visite d'un intendant que celle d'un magistrat. Elle imitoit même en quelque manière celle d'un évêque, par l'attention de mon père à s'informer des besoins de chaque paroisse , des réparalions qu'on faisoit, ou qu'on devoit faire aux églises, des écoles destinées à l'intruction des enfans , de Tétat des hôpitaux et des maisons qui servent d'asile aux misérables. Toutes les propositions qu'on lui faisoit , ou pour soutenir, ou pour augmenter ces sortes d'élablissemens , trouvoicnt auprès de lui un accès favorable. Il prévenoit même souvent les désirs et les vues de ceux à qui l'administration en étoit confiée. Chaque genre de misère trouvoit en lui le remède qui lui étoit propre, et sa charité étoit ingénieuse à lui inspirer les moyens d'exécuter tout ce qu'elle lui a voit fait désirer.
On ne craignoit donc point son arrivée , on l'attendoit au contraire avec impatience; et les peuples regardoient le temps de son département comme la saison la plus heureuse de l'année, où leurs maux alloient être soulagés, autant qu'il étoit possible, ou du moins adoucis par l'espérance d'un avenir plus favorable; et les malheureux, dont il a voit reçu elhcacement les plaintes dans une élection, annoncoieiit, par leurs bénédictions, le même bonheur à celle qu'il alloit visiter.
Ce fut cette attention suivie et continuelle , qui lui litcoaaoîlre si parfaitement, en peu de temps , toutes