‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 64 sur 73 · DE M. D AGUESSEAU · texte numérisé non relu

DE M. D AGUESSEAU

les parties et tous les biens , comme tous les maux de sa généraiilé, qu'on eût dit ([u'cUe éloit devenue sa patrie; et d'un autre côlé, il en avoit tellement gagné tous les cœurs, qu'il senibloit que les liabitans du Limousin ne l'ussenl à son égard que counne une seule famille dont il éioit le père.

De toutes les connoissanciS particulières qu'il acquéroit , soit dans le département des tail (;s, soit dans ses autres occupations, il en tiroit, comme desi conséquences générales sur lesquelles il Formoit le plan de tout ce qui s^; pouvoit faire de plus utile, soit pour le service du roi , ou pour le bien de ses sujets, dans la partie de l'administration publique qui étoit commise à ses soins. La supériorité de son esprit le portoit naturellement à ne pas estimer beaucoup ces remèdes particuliers qui ne fout, pour ainsi dire, que fermer une seule plaie, et qui, n'agissant point sur toute l'habitude du tempérament, n'empêchentpas qu'il ne s'en forme de nouvelles peut-être encore plus dangereuses. Il estimoit inliniment plus dans l'ordre de la police extérieure, ce que l'on peut appeler la médecine de précaution , qui s'attaclie à prévenir les maladies , enc{jre plus qu'à les guérir et si une ame aussi sincèrement humble que la sienne élit pu être susceptible d'un secret retour de complaisance sur elle-même, ç'auroit été uniquement lorsqu'il pouvoit se flatter d'avoir découvert , non pas un moyen de punir les fautes, mais l'art d'empêcher qu'on n'en put commettre , et de faire en sorte qu'il y eût moins de crimes à condamner , parce qu'il y auroit moins de criminels.

Si la bonté de son cœur lui faisoit souhaiter de ne trouver que des innocens , elle ne l'empêclioit point de punir les coupables , q uand il avoit bien connu leurs crimes ; et s'il étoit indulgent par inclination, il sa voit devenir sévère par nécessité. Il trouva dans le Limousin des gentilshommes dont la naissance ne servoit qu'à rendre les attentats plus dangereux, parce qu'ils étoient plus impunis, et qui, par des faussaires

isgs DISCOURS SUR LA YIE ET LA MORl*

qu'ils avoient à leurs gages, ou par les ministres ef les instrumens de leurs violences, exerçoient sur les peuples une espèce de tyrannie.

La justice ordinaire étoit trop foible pour les attaquer avec succès. Mon père, qui avoit informé la cour de leur conduite, en reçut l'ordre et le pouvoir de leur faire leur procès, dont la fin donna au public la satisfaction de voir de grands exemples qu'il désiroit depuis long-temps , mais qu'il n'attendoit presque plus. A la vérité, il en coûtoit beaucoup à l'humanité de mon père, lorsqu'il présidoit à ces sortes de jugemens : il souffroit intérieurement , et son ame etoit dans une espèce d'angoisse , quand il falloit décider souverainement de la vie des hommes. Les indices, les présomptions, les preuves étoient pesées dans la balance de la plus exacle justice ; s'il ne manquoit plus rien à la parfaite conviction , son cœur affligé ne suivoit encore qu'à regret le jugement de son esprit- et il auroit dit volontiers en ces occasions, comme un empereur romain : Quani vellem nescire litu^ras !

Il conserva , non-seulement dans ses autres intendances, mais jusqu'à la fin de sa vie, celte précieuse timidité d'une conscience tendre et vertueusi;'. Longtemps après son retour de Languedoc , il lut un des" commissaires (fue le feu roi nomma pour faire le procès à un chanoine de Beauvais, qui avoit voulu faire périr plusieurs de ses confrères par la calomnie la plus atroce. On fut surpris de voir ce magistral si respectable , si ennemi de la fraude et de l'imposture, si supérieur en lumières et en expérience à tous les autres juges, n'opiner, sur ce procès, qu'avec une espèce de tremblement qui trahissoil ragitation intérieure de son ame. Plusieurs même de ses confrères regardèrent cet excès de délicatesse comme peu convenable à l'élévation de son génie; mais qu'il est heureux, mes chers enfans , d'ctrc le (ils et le petitfils d'un homme à qui on ne peut reprocher qu'une fuiblcsse .^i semblable à la vertu.

BE M. d'agitesseau." zgJ

Je reviens à l'idée générale que j'ai voulu vous tracer par rapport à sa première inlendance^ de l'esprit avec lequel il les a toutes remplies.

Dieu y répandoit une bénédiction visible sur ses travaux. M. Colbert, charmé d'un mérite qui, dès qu'il parut, se montra parfait, sembloit avoir une déférence aveugle pour ses avis. Cette amc , si ferme et si inflexible dans ses sentimens^ se rendoit sans peine a ceux d'un jeune iiommesans expérience, mais qui ne lui présentoit jamais que la raison et ie bien public. Un tel intendant étoit vraiment fait pour un tel ministre. M. Colbert, c'est d'après mon père que que je le dis , joignoit à un esprit droit , capable de saisir et d'aimer le vrai, un cœur noble et généreux, qui se porloit naturellement au bien de l'état ; aussi laborieux que pénétrant, il savoit soutenir, par une application infatigable, les grandes vues qu'il avoit pour la gloire du prince et pour la félicité des peuples. Tant qu'il en fut le maître , il ne sépara jamais ces deux objets , qui sont en effet inséparables ; il sentoit ce qui est bien rare dans le ministère de la finance , qu'un roi de France n'est jamais plus riche que lorsque ses sujets le sont , et qu'au contraire les richesses du roi portées à un trop grand excès, en appauvrissant les peuples j appauvrissent enfin le prince même.

Mon père le servoit véritablement selon son goût : ou il suivoit exactement, ou il prévenoit même les meilleures pensées de M. Colbert ; et comme son caractère, tel que je viens de vous le représenter , le portoit toujours à simplifier ses idées et à les rendre plus générales par leur simplicité même , ce qu^il proposoit pour le bien de son intendance, se trouvoit ])resque toujours également convenable à celui des j>rovinces mêmes qui n'étoient pas confiées à son administration ; en sorte qu'en travaillant pour la sienne, il servoit également toutes les autres , méritant ainsi par la supériorité de ses lumières et par l'étendue de son zèle, d'être regardé, exi quelque manière, comme l'intendant de tout le royaume.

Aussi , rien n^éloit égal à la satisfaciion que M. Colbert témoignoit avoir des services de mon père. Il le proposoit pour modèle à tous les inlendans , il en parloit souvent à ses enfaiis mêmes. Tous ceux qui travail'oient sous lui étoient témoins du plaisir qu'il avoit à lire les lettres de mon père , et les mémoires qui les accompagnoient souvent. « C'est ainsi, disoit-il , qu'il 3) faut écrirej il n'v a que M. d'Aguesseau qui sache M donner ce tour et cet arrangement aux affaires ». Il portoit ses lettres au conseil sans en faire d'extrait , il les lisait au roi, et il ne manquoit presque jamais d'en faire valoir l'ordre , la netteté , l'exactitude, la solidité.

Mon père, de son coté, l'honoroit véritablement , non par un amour-propre trop ordinaire, comme un homme dont il éloit si estimé ,mais par les sentimens d'une exacte justice, comme un des plus grands ministres que la France ait jamais eus. Il répétoit souvent, que les années les plus heureuses de sa vie étoient celles qu'il avoit passées en intendance, dans les premiers temps du ministère de M. Colbert. C'éloit alors, disoit-il , qu'il étoit non-seulement facile, mais délicieux , de servir sous un contrôleur-général qui en- Iroil si pleinement dans tout ce qui tcndoit au bien public, qu'on étoit sur de lui faire sa cour en ne faisant que son devoir. Si les suites de ce ministère n'ont pas été aussi heureuses pour les peuples que les commencemens; si M. Colbert s'est souvent vu forcé de s'écarter de ses premiers principes; s'il s'est même repenti , comme on le prétend, à la fin de ses jours, d'avoir Irop montré au roi , jusqu'où il pouvoit porter sa grandeur, il en a subi la peine parles jugemens peut-être trop rigoureux du public. Mon père, qui éloit un juge plus ('quilable , l'excusoit par la conjoncture i\Qï> temps , f;ui avoit été plus forte que les bonnes intentions de M. Colbert , et surtout par la concurrence d'un ministre ambitieux et peu sensible à la ruine de l'état, pourvu qu'il vînt à bout de détruire son rival ; ainsi , plaignant plutôt M. Colbert qu'il ne le condarauoit, mon père, sans juger de la personne,

DE M. u'aGUESSEAU. ^qS

se contenloit de déplorer les malheurcnx engagemens d'une place où , selon lui , // était rare d'entrer juste , et encore plus rare de demeurer , sans y devenir injuste. Un ministre si éclairé trouva bienlôt que l'intendance de Limoges étoit trop bornée pour un mérite aussi étendu ([ue celui de mon père , et à peine l'y eùl-il laissé pendant trois ans, qu'il le fit passer à celle de Bordeaux , qui éloit une des plus grandes intendances du royaume , parce qu'on n'en avoit pas encore retranché, ce qui a servi depuis à former presque entièrement la nouvelle intendance d'Auch.

Mon père sortit donc du Limousin avec les regrets des peuples qui y avoient vu croître avec plaisir sa famille, et non pas sa fortune. Il n'avoit que deux fdles lorsqu'il y alla, il en sortitavcc trois filles et un fils. C'est celui qui est votre père, mes chers enfaus, et qui n'en fut que mieux reçu pour s'être fait attendre plus long-temps; il est incroyable à quel point toute la province, et surtout la ville de Limoges, partagea la joie de mon père dans cet événement ; on eût dit qu'il étoit né un fils à chacun de ses habiians. Aussi mon père ne fut guère moins alBigé de les quitter, qu'ils le furent de le perdre ; mais il falloit aller où l'ordre de la providence l'appeloit.

Il trouva un plus grand théâtre à Bordeaux ; mais il n'eut pas besoin d'y porter de plus grandes vertus ; il n'avoit plus à vivre avec des Limousins, peuple simple et docile, mais avec des gascons déliés et remuans , qui conservoient une espèce de liberté par l'exemption de certains impôts, et qui sembloient ne pouvoir être bien conduits que par un intendant du caractère de M. Pellot , prédécesseur de mon père , qui avoit gouverné celte province avec une hauteur et une sévérité sans lesquelles il avoit cru, sans doute, qu'il étoit impossible de la contenir.

Outre le génie de la nation , mon père trouvoit dans cette intendance des diflllcultés qu'il n'avoit pas éprouvées dans la première ; la nécessité de se ménager avec un parlement vif et délicat sur son autorité , et

l'obligation de vivre avec un gouverneur résidant à Bordeaux. C'eloit alors le mare'chal d'Albrct , qui , avec beaucoup d'esprit, éloit susceptible de cette jalousie ordinaire aux gouverneurs contre les intendans, dont, la poiitirnic de M. Colbert soutenait le pouvoir pour balancer celui que les gouverneurs de province, el les grands seigneurs, s'éloient attribué pendant la minorité du roi.

Mon pèi-e n'eut besoin que de sa sagesse et de sa douceur naturelle pour se mettre bientôt au-dessus de tous les obstacles. Son prédécesseur avoit voulu se faire craindre, il ne pensa qu'à se faire aimer; et il fut encore plus le maître parl'arnour, que M. Pellot ne l'avoit été par la crainte. Le gouverneur fut bientôt son meilleur ami , et le parlement comprit d'abord qu'il n'avoit rien à craindre d'un intendant qui, bien loin de vouloir entreprendre sur ses fonctions ne clierclioit quà adoucir les coups que cette compagnie, contre laquelle la cour étoit a?sez mal prévenue, s'attiroit quelquefois, par rimpriulencc d'une partie de ses officiers. Elle étoit d'ailleurs naturellement bien disposée en faveur de mou père. Les liabilans de Bordeaux le regardoient , avec raison comme leur corapalriote, puisqu'il étoit né dans cette ville; et la mémoire des vertus de son père, qui avoit rempli pendant long-temps la place de premier président , y éloit encore vivante : mais, quand la naissance ne lui auroit pas donné ces avantages, il les auroit bientôt acquis par la manière dont il vivoit avec les officiers de ce parlement. Plus occupé qu'euxmêmes de leurs véritables intérêts, prévenant lous les sujets de plaintes , ou les étouilànt dans leur naissance, devenu le canal de toutes les grâces cjui se répandoient sur cette compagnie, il se l'attaclioit en général , par sa justice, et en détail par les services qu'il rendoit à cbacun de ses membres.

Je n'entrerai point ici dans ce (jui regarde l'exercice des fonctions ordinaires d'un intendant ; je ne pourrois que vous répéter ce que j'en ai dit dans le

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