T>E M. D AGUESSEAU
laLlean général que j'ai essayé de vous fracer de sa conduite , il ménloit qu'on dît véritalDlement de lui que ,
Ses vertus , l'une à l'autre enchaîne'es ,
Ramenoicnt, tous les ans, ses premières anr.ces.
Il fut donc le même dans la Guyenne qu'il avoit e'té dans le Limousin, si ce n'est que son mérite sembloit croître avec i'e'tendue et la diflicuité de ses emplois; uniquement attentif à celui qu'il remplissoit, sans penser jamais à ceux qu'il pouvoil remplir y et regardant toujours le degré qu'il occupoit , comme s'il eut été le dernier dans l'ordre de sa fortune.
Il passa environ trois ans dans cette province, comme il avoit fait dans celle du Limousin , et il auroit dû naturellement y demeurer plus long-temps: mais, soit que l'air de 1 ordeaux, fût contraire à son tempérament, soit que la multiplicité des affaires, et les fréquens voyages qu'il étoit obligé de faire pour se porter partout où le besoin des peuples et son devoir l'appeloient, eussent altéré sa santé, il fut attaqué d'un mal de poitrine et d'un crachement de sang, qui donnèrent de l'inquiétude pour sa vie. Les médecins de Paris, que sa famille consulta, crurent que le séjour de Bordeaux pourroit lui être funeste : lui seul n'étoit point alarmé de son mal. Il commençoit, en eilet, à être mieux, et ma mère même, plus aisée à effrayer que lui sur ce qui regardoit sa santé, étoit pleine d'espérance, lorsqu'il apprit que sa famille, par un excès d'affection pour lui, avoit eu l'imprudence pardonnable de précipiter son retour, dans le temps même qu'il venoit d'écrire à M. Colbert, qu'il espéroit d'être bientôt en état de reprendre la suite des affaires. Il en reçut une lettre par laquelle ce ministre lui mandoit, que le roi lui accordoit à regret la permission de revenir à Paris, et que Sa Majesté n'avoit pu la refuser aux instances de sa famille , qui croyoit son retour absolument nécessaire pour sauver sa vie. Tout autre que mon père auroit pris le parti
de désavouer sa famille auprès d'un ministre qui auroil été ravi de révoquer une permission qu'on avoit arrachée plutôt qu'oblenue de lui ; mais , soit que ma mère crût qu'il falloit prévenir le retour du mal que Fair de Bordeaux pouvoit renouveler, soit que Je dégoût naturel pour les fonctions d'intendant , et le désir de mener une vie plus conforme à son inclination , eussent repris le dessus dans son cœur , ou qu'il craignit enfin que sa conduite n'eût un air de variation et d'inconstance , s'il ne profitoit pas de la permission qu'on lui envojoitj il se détermina à partir, et il arriva à Paris , si parfaitement rétabli, qu'il étoit comme honteux de se porter si bien , et qu'il fut obligé de s'en justifier auprès de M. Colbert, par l'inquiétude louable mais excessive de sa famille.
On s'aperçut bientôt à Bordeaux de sou départ ; et à peine fut-il sorti de la province, qu'il s'alluma dans celte ville une sédition qui pensa coûter la vie au gouverneur ; ce qui fit sentir ce que c'est que la présence d'un homme de bien, qui tient en sa main les cœurs de tout un peuple, et dont la vertu se fait respecter des factieux mêmes. Ce fut peut-être la seule chose qui fit regretter à mon père le séjour de Bordeaux ; au surplus , il se repentit si peu du parti qu'il avoit pris, que, sans être sensible à la perle des services qu^il avc)it rendus dans deux intendances, il reprit les fonctions de ses charges, avec aatant de Iranquillité que si des emplois plus brillans, et remplis avec une si grande distinction, ne lui eussent pas donné lieu d'espérer une plus haute fortune.
Il passa un.e année entière dans cet état, croyant que la cour ne pensoit plus à lui, parce qu'il ne pensoit plus à elle j mais M. Colbert ne l'oublioil pas , quoiqu'il dut être assez peu content de la manière dont on avoit exigé de lui le retour de mon père. M. de Bezons, conseiller d'état, qui éloit depuis ■\ingt ans intendant en Languedoc, ayant demaudé à en revenir, M. Colbert n'hésita pas sur le choix du successeur, et il apprit à mon père que le roi
DE M. d'aGUESSEAU. SQQ
l'avoit nommé pour remplir une place si importante. Presque aussi surpris de ce clioix, qu'il l'avoit e'ié tlu premier, mon père suivit la règle ordinaire, qui e'toit de ne rien désirer , mais de se prêter aux ordres de la providence. Ce ne fut pourtant pas sans efforts qu'il prit la résolution de s'a.rracher à une vie tranquille pour rentrer dans 1(! mouvement des affaires , et se charger de conduire non-seulement une des plus grandes provinces du royaume, mais une des plus difficiles à gouverner.
Il en prit l'administration dans les derniers mois de l'année 1675, ayant laissé à Paris tous ses enfans, dont le nombre étoit augmenté d'un second fils qu'il avoit eu pendant son séjour à Bordeaux , et qui est mon frère i abbé.
On put bien lui dire , lorsqu'il arriva en Languedoc, ce que Galba disoit à Pison : vous allez gouverner des hommes qui ne peuvent supporter ni une entière servitude , ni une entière liberté. Tel est à peu près le caractère des peuples de cette province. Le roi veut bien y demander, ce qu'il commande ailleurs, et y recevoir comme un don , ce qu'il exige des autres provinces comme une dette. Si les prières des rois ne sont que des ordres adoucis , les états de Languedoc conservent au moins une apparence de liberté , par le pouvoir qu'iîs ont de délibérer sur les secours que le roi leur demande , et sur la manière de les donner. La délibération étoit plus sérieuse lorsque le gouvernement étoit plus foible ; mais, quoiqu'à présent ils ne sachent plus qu'obéir , la province tire au moins cet avantage de son obéissance, que c'est elle qui impose, et qui fait faire les recouvremcns , non avec l'avidité d'un financier qui ne craint point de ruiner les peuples pourvu qu'il s'enrichisse promptement , mais avec la modération d'un bon père de famille qui ménage ses débiteurs , de peur de les rendre insolvables j et c'est ainsi que prenant toujours les moyens les plus doux pour s'exécuter elle-même, elle fait sentir aux peuples combien l'ombre même d'une liberté sage et mesurée leur est avantageuse.
3oO DISCOUP.S SCP. LA VIE ET LÀ MORf
Les étals cle Languedoc éioienl sur le point de s\issemb]er lorsque mon père j arriva ; et le premier, comme le plus important devoir qu'il eût à remplir, lut de s'instruire à tond de la nouvelle forme de gouvernement que cetlc province lui présentoit. Personne n'eût dit néanmoins qu'elle lui lût nouvelle , tant il sembloit être né dans tous les pays où il alloit, tant il avoit de facilité à en prendre l'esprit , et à y proportionner sa conduite.
Le seul talent qui parut nouveau en lui, parce qu'il n'avoit pas encore eu occasion de le montrer , fut celui de l'éloquence. Il cLarma d'abord les états par la beauté des discours qu'il y fit , et qui sembloient n'avoir pas besoin du secours de l'autorité pour persuader ceux qui les écouioient; mais, plus attentif a bien faire qu'à bien dire , il fit voir, dès ces premiers états, et encore plus dans ceux qui les suivirent, qu'uti homme sage et désintéressé, qui n'est occupé que des intérêts de ceux qu'il gouverne, est toujours sur de réussir auprès d'eux , en leur faisant faire un meilleur usage de leur liberté qu'ils ne le feroient eux-mêmes.
Il comprit d'abord que le bonbeur de la province dépendoit principalement d'un concert parfait entre les trois principaux personnages,, qui sont comme l'ame et le premier mobile des étals, le gouverneur , l'intendant, et le président des trois ordres de la ])iovince.
Tous les Honneurs appartiennent au premier, et Fintendant ne sauroit trop le rassasier de cette espèce (!e représentation, dont il est ordinairement à sou- Laiter qu'il se contente pour le bien de la province j nn intendant qui est pleinement au fait des aflàires du Languedoc et qui a toute la confiance du ministre, n'a besoin que d'une déférence extérieure ])our tenir le gouverneur dans une dépendance elfeclive, et pour conserver toute l'autorité réelle et décisive qui réside vériLiblcment dans sa personne. Le président des états y a aussi un grand crédit, et quoique l'intendant soit toujours le plus
DE M. d'agUESSEAU. 3oI
fort, comme l'homme du roi, il domine néanmoins d'une manière désagréable pour lui, et souvent nuisible au service , s'il n'agit de concert avec le président , et s'il ne le ménage de telle manière , qu'il commence par le persuader, pour le mettre en état de persuader les autres.
Mon père n'avoit rien à souhaiter du côté du gouverneur ; M. le duc de Vcrneuil , qui l'étoit alors du Languedoc, vraiment tils d'Henri IV, au moins par la douceur , la simplicité et la lacilité de ses mœurs, ne pensoit qu'à se faire aimer encore plus que respecter ; il ne venoit dans la province que polir y tenir les états -et, plus occupé de la chasse et do la représentation extérieure que du soin des ailàires, il s'estimoit heureux de pouvoir s'en reposer sur un intendant si capable de les conduire , et si attentif à lui rendre tout ce qui lui étoit du.
Le cardinal de Bonzy , archevêque de Narbonne , et en cette qualité président né des états, étoit d'un caractère aussi doux en apparence , mais non pas si facile à manier. Né avec tout l'esprit d'un italieu et toutes les grâces d'un français , il s'étoit acquis un tel ascendant dans les états , que bien loin de lui résister ou de le contredire en rien , ils ne paroissoient occupés que du soin de lui faire leur cour, aussi bien qu'au marquis de Castries, son beau-frère, un des lieutenans-gérjéraux de la province, dont la femme étoit plus habile encore et plus profonde en politique que le cardinal, son frère.
Le roi avoit d'ailleurs de grands égards pour ce cardinal , qui , soit par la protection du grand duc dont sa maison étoit née sujette, soit par les services qui l'avoient élevé à la dignité de cardinal, étoit très-bien à la cour où il remplissoit la charge de grand aumônier de la reine. Le roi, qui vouloit être bien servi par un intendant, vouloit aussi qu'il ménageât extrêmement le cardinal de Bonzy j et M. de Bezons, homme d'esprit et de lalens, mais plus vif et moins égal que mon père, avoit éprouvé qu'il la'étoit pas sur de se commettre avec un homme s;l
accivdilé. J'ai ouï dire en Languedoc qu'ils se faisoieiit soufïrir alternalivetnent l'un l'autre, et que dans les temps même où ils agissoient de concert , leur union , plus apparente que re'elle, n'éteignoit pas des soupçons qui n'étoient qu'endormis , et prêts à s© re'veiller à la première occasion.
Mon père , plus heureux , parce qu^il étoit plus sage et plus maître de lui-mêuie , se soutint toujours dans une parfaite égalité avec le cardinal de Bonzy. Sa prévoyaiice alloit au-devant de toutes les difficultés et ne leur iaissoit pas le temps de se lormer; et s'il s'élevoit quelques nuages imprévus , il savoit les dissiper aisément par l'exposilion simple et naïve des motifs de sa conduite^ attentif à ne donner jamais de fausses espérances par une facilité sujette au repentir, et lent à s'eugager, parce qu^il ne varioit jamais dans ses engagemens , il donnoit lieu au cardinal et à ses amis , de dire souvent , qu'il proniettoit moins que les autres, mais qu'il lenoit davantage , et que sa retenue se trouvoit à la fin plus utile (jue leurs avances.
Mais, quoique plein d'attention et de ménagement pour le cardinal , il évitoit cependant avec soin de faire passer une liaison nécessaire, jusqu'à une familiarité superflue et souvent dangereuse; il en éloit même lieureusement dispensé par le fond de son caractère. Autant que le cardinal de Bon/y le Irouvoit aimable dans les aîlaires et dans les devoirs communs de la vie , autant sa présence l'auroit-elle contraint dans une société de plaisirs et dans un cercle d'amusemens ; mon père s'y seroit encore plus contraint lui-même; le jeu et les autres divertissemens qu'on clierclie dans le monde, étoient encore plus ennuvcux pour .sa raison , (ju'ils ne lui paroissoient dangereux pour sa vertu. 11 se souvenoit toujouis qu'il éloit né magistrat, et il en préféroit la (|ualiié à celle ti 'intendant. Assujetti sans eflbrt aux bienséances les plus exactes de son état , il en conservoit même l'habit ordinaire dans les lieux où il laisoit sa principale résidence. Bien éloigné de prendre les aies
DE M. d'agi ESSEA.r. 3o3
mililaîres que les inleiidaus se doniienl aujourd'hui , on le voyoit toujours vrtu comme s'il eut été à Paris; et il étoit passé en proverbe de dire, on parlant d'une chose perdue , quelle étoit avec Vépée de M. l'intendant. Sa maison ouverte à tout Je monde , mais plus pour lesallaires que pour les plaisirs, présentoit, à ceux qui en approchoient, l'image de Ja plus respectable magistrature. Aucun luxe, aucun faste n'y blessoit les yeux les plus modestes ; honorable sans être magnifique, elle étoit grande pour celui qui l'habitoit. On croyoit, en y arrivant, entrer dans le domicile de la sagesse, et sa simplicité même en faisoit la véritable dignité. Sa table bien servie, et suffisante sans être somptueuse, exprimoit, comme tout le reste , le caractère de sa modération naturelle ; une liberté honnête, un visage toujours serein et gracieux , en faisoient le plus doux assaisonnement. Ma mère, qui avoit su vaincre le penchant qu'elle avoit pour le jeu, ne jouoit jamais en Languedoc , et elle y donnoit très-rarement à jouer ; mais sa conversation étoit si amusante, et tellement proportionnée à tous les esprits, qu'elle ne laissoit presque pas le loisir de désirer un autre divertissement. La vertu de l'un et de l'autre , austère au dedans , aimable au dehors , leur donnoit pour amis tous ceux qui les voyoient assez pour les connoîlre. Mon père n'avoit donc pas à craindre qu'on prît pour une marque de hauteur ou de singularité, le soin qu'il avoit d'éviter ce commerce trop libre, et ces sociétés dont le plaisir lait en même temps le mérite et le danger. La douceur, la bonté, l'humanité et la complaisance étoient tellement peintes sur son front , qu'on ne pouvoit le voir sans être persuadé que s'il ne se livroit pas plus à ce qu'on appelle le monde, l'humeur n'y avoit aucune part, et que c'étoit la raison seule qui lui faisoit garder cette réserve, comme plus convenable à la dignité de sa vie, dont il se croyoit aussi responsable au public que de sa vertu même.
Tel se moutra-t-il d'abord aux yeux des états de
3o4 DISCOURS SUR LA. TIE ET LA MORT
Languedoc ; Ici parut-il toujours à ceux de toute la province pendant un se'jour de douze années. Il n*eut pas de peine à s'y rendre maître de tous Jes cœurs , et l'on peut dire que les Languedociens gagnèrent aussi le sien, non qu'il ne connût leurs défauts j il savoit qu'ils étoient légers, flatteurs, courtisans, et par -conséquent intéressés. Personne n'avoit plus que lui le don de discerner les esprits, et il n'avoit pas besoin de l'avis que Cicéron donne à son frère Quintus , de se défier de ceux quune longue habitude de dépendance rend toujours amis de quiconque vient les gouverner ; mais il aimoit les bonnes qualités des liabitans de sa province, et il n'en craignoit point les mauvaises : ils lui plaisoient par un caractère d'esprit vif et ingénieux , mais encore plus souple et plus docile j assez patient pour les laisser d'abord jeter un premier feu dont souvent ils ne sont pas les maîtres , il savoit après cela en faire tout ce qu'il vouloit, et il disoit quelquefois qu'il n'avoit point connu de pays où il fut si aisé à un intendant de faire le bien : il devoit ajouter à un inlendanl tel que lui. L'opinion de son zèle et de son aifcclion pour les avantages de la province, étoit tellement enracinée dans les esprits, que, quoiqu'il eut le déplaisir d'en voir augmenter les charges presque tous les ans , par l'immensité des dépenses du feu roi , il ne lui en coùtoit que quelques paroles de })lus pour trouver toujours dans les coeurs la même déférence ])our la sagesse des tcmpéramens par lesquels il essayoit d'adoucir la dureté des propositions qu'il étoit obligé de leur porter : on lui savoit gré, non-seulement de ce qu'il faisoit, mais de ce <ju'ii auroit voulu faire, et on lui tenoit compte de ses eflurls pour le soulagement de la province, dans les temps même où il ne pouvoit lui offrir que des désirs. Je fcrois une espèce d'injure à sa mémoire , si je parlois ici de son désintéressement , et il me reprorlieroit de louer en lui ce qu'il n'a jamais regav<lé comme une vertu; mais je ne dois pas aussi vous laisser ignorer , mes chers enfaus ;
DE M. d'aguesseau. 3o5
]nsqu'ôii il l'a porté. Les états du Ijangucdoc vou- Jiireut lui donner nue marque publique de leur reconnoissance, en le priant de reeevoir une augmentation assez considérable du présent que la province fait tous les ans au\ intcudaus , ce qui fait partie de leurs appointemcus. Mon père , dont la fortune avoit souilërt de grandes brèches , n'eut point à combattre contre lui-même pour résister à une proposition qu'il lui aiiroit été d'autant plus facile de faire approuver a la cour^ qu'il n'en eût rien coûté au roi , et qu'en eftet les appoinleraens de l'intendance du Languedoc n'éloient alors nullement proportionnés à la dépense qu'un intendant est obligé d'y soutenir. Il remercia donc les états de leur bonne volonté , et il les assura qu'il se tenoit plus que récompensé de ses services par l'alFection qu'ils lui témoignoient : ils ne se rebutèrent pas néanmoins , et comme c'étoit le cœur qui agissoit en eux, ils voulurent tenter ma mère, espérant qu'une femme seroit peut-être moins inflexible sur l'intérêt ; ils essayèrent de la toucher en lui représentant le grand nombre de ses enfans , dont il V en avoit trois qui étoient nés en Languedoc, et ils n'oublièrent rien pour vaincre sa délicatesse en paroissaut la ménager ; mais une telle femme étoit au-dessus des foiblesses d'un homme même; leurs efforts furent inutiles auprès d'elle , comme ils l'avoient été auprès de mon père ; et les états , contcns d'avoir fait au moins tout ce qui dépendoit d'eux pour témoigner leur gratitude, s'estimèrent heureux d'être gouvernés par un homme qui augmentoit tous les jours leur estime , sans vouloir souOrir qu'ils augmentassent pour lui leur dépense.
Aussi attentif à enrichir la province, qu'il étoit ferme à refuser de s'enrichir lui-même , il ne perdoit jamais de vue tout ce qui pouvoit y faire refleurir le commerce, unique ressource d'une grande partie du Languedoc, dont les habitans sont du nombre de ceux à qui la nature semble avoir refusé la fécondité
D'Aguesseau. Tome XJ^. 20
3o6 DISCOURS SUR LA VIE ET LA. MOUT
de ia Icne, pour les rendre plus riches par l'aclivile de leur industrie.
Ce fut dans celle vue qu'il y lit les premiers e'Lablissemcns de ces manufactures qui leur tiennent lieu de l'abondance des denrées, et qui ont été d'une si grande utilité' à celte province, tant que les temps ont permis de les soutenir avec l'alfection que mon père avoit pour une partie si importante du com^ merce. Tous ceux qui e'toient capables d'y réussir, lanimés par ses soins et encouragés par les secours ou les récompenses qu'il leur procuroit, le regardoient non-seulement comme leur protecteur, mais comme leur guide et leur conseil dans des entreprises dont les commencemens sont souvent si difficiles. 11 entroit avec eux dans les moindres détails ; et c'est là qu'il puisoit dès-lors ces lumières que les plus célèbres négocians ont depuis admirées en lui, lorsqu'il fut mis à la tête du conseil du commerce.
ï^e plus grand et le plus mémorable de ses travaux pour le bien du Languedoc, fut la continuation et la perfection du canal destiné à la communication des deux mers qui étoit à peine commencé, lorsque mon père arriva dans celle province.
M. Riquet étoit un de ces hommes en qui le génie tient la place de l'art. Elevé pour la finance , sans avoir jamais eu la moindre teinture des mathématiques j il n'avoit pour tout instrument , comme je l'ai entendu dire plusieurs fois à mon père, qu'un méchant compas de fer ; et ce fut avec si peu d'instruction et de secours, que, conduit seulement par un instinct naturel qui réussit souvent mieux que la science, il osa former le vaste projet d'unir l'Océan à la Méditcrrannéo par un canal tle pins de quarante lieues, qui en valent au moins (jualre-vingt de ce pays-ci ; projet dont rcxéculion étoit encore plus difficile par la sécheresse et l'inégalité du terrein par lequel il falloit faire passer ce canal, que par la longueur. Tout autre qu'un génie de ce caractère auroit été efïrayé d'une entreprise si hasardeuse j tout autre
DE M. n aguessf.au. Soy
ministre cpie M. Colbert eu auroit étd rebuté ; mais rien ne put vaincre ni la hardiesse de l'enlrepreneur ni la constance du ministre, et ils avoient besoin l'an cl l'autre d'un intendant tel que mon père pour couronner enfin leur persévérance.
La justesse et la pénétration de son esprit , le mettoient à portée d'entendre ce qu'il n'avoit jamais appris ; d'abord disciple de bonne foi , il devenoit bientôt maître, et capable de diriger, par la supériorité de son génie, ceux mêmes qui en savoient plus que lui daus ces sortes d'ouvrages : souvent ils ne s'accordoient pas entr'eux , et il y avoit une espèce de guerre déclarée entre les ingénieurs que M. Colbert lui envoyoil. J'ai été plusieurs fois témoin de leurs combats , et j'en ai connu deux surtout qui étoient bien plus occupés à se décrier réciproquement qu'à avancer le succès de l'entreprise; mais la raison de mon père étoit si puissante, qu'il savoit en donner à tous ceux qui l'approchoienl. Leur contradiction réciproque ne servoit qu'à l'édaircir et à lui montrer plus sûrement le meilleur parti. Il se transportoit souvent dans les lieux où sa personne devoit être nécessaire pour terminer leurs querelles ou pour animer leurs travaux ; et. n'épargnant ainsi ni sa peine ni ses soins, il en fut bien recompensé par l'entière perfection de l'ouvrage, dont il eut le plaisir de jouir lui-même en faisant deux fois la navigation du canal depuis le port de Cette jusqu'à Toulouse ; j'eus le bonheur de la faire toutes les deux fois avec lui et ce fut en effet un temps véritablement heureux pour moi, parce qu'il y étoit encore plus attentif à me former qu'à perfeclionner les ouvrages du canal.
Le roi en profila bieiilot après, par la facilité qu'il trouva à faire passer de l'Océan dans la Méditerranée les armes destinées au bombardement de Oênes : et toute la province, dont ce canal est devenu comme l'ame et la vie, par l'abondance d'une partie du Languedoc qu'il verse dans l 'au Ire, et par l'argent qu'il rapporte réciproquement de la dernière dans la première . le regardera toujours comme un monu-
JO» DISCOUPvS SLII LA VIE ET LA MORT
Dtent immortel du courage et de l'application do mon père à surmonter tous les obstacles qui s'opposoient à l'exéculion d'une si utile , mais si laborieuse entreprise.
En travaillant ainsi à enrichir le Languedoc par le commerce, il étoit toujours également occupé du dessein de le soulager au moins par l'ordre et la règle qu'il vo iloil rétablir dans la levée des impositions. Celte province est un pays de taille réelle. Mon père en avoit également approfondi les avantages et les inconvéniens : mais, comme après les avoir bien balancés, il croyoit que ce genre d'imposition est plus exempt d'injustice que la taille personnelle , plus propre à nourrir l'industrie , à iaire augmenter la culture des terres et à diminuer les frais de l'exaction , il vouloit en retrancher les abus , et porter la taille réelle au plus haut degré de simplicité et de perfection dont elle put être susceptible. Mais , comme je l'ai dit ailleurs, son zèle pour le bien public ne se renfermoit pas dans les bornes de sa province , et il auroit pu dire avec plus de vérité (jue le vieillard de Térence : je suis homme, et rien de tout ce qui est utile aux hommes n'est étranger pour moi. Il \oulut donc que les provinces voisines du Languedoc, où les tailles sont aussi réelles^ pussent profiler , comme le Languedoc même , du travail qu'il avoit entrepris pour en corriger les défauts ', et sur les mémoires qu'il envoya à M. Golbert, ce ministre ordonna aux intendans des généralités de JWdeaux , de Montauban , du Dauphiné et de la Provence , de s'assembler à Montpellier chez mon père, pour travailler à un règlement qui intéressoit également tous les peuples confiés à leurs soins. Il n'évita par là que la peine du voyage, mais toute celle de l'ouvrage tond^oit sur lui : e'étoit son sort ordinaire lorsqu'il travailloit en compagnie. Les autres intendans n'eurent presque qu'à louer toutes ses vues; et ce fut pour eux un voyage de plaisir on ils recueillirent les fruits du repos laborieux de mon père. Us s'en retournèrent tous aussi charmés de la
DE M. D AGLESSE.V.U. 20()
douceur de son commerce, que remplis d'admiralion pour l'étendue de ses lumières; et le re'sullat de leur assemblée tut un projet de règlement sur les lailles réelles, que le roi revêtit de la fo;me d'une loi, et dont les peuples de quatre grandes provinces sentiront toujours l*iitililé.
Des affaires domestiques oblii^èrent mon père à faire la même année le voyage de Paris , où depuis huit ans il n'avoit pu aller qu'une seule fois pour fort peu de temps. Je ne parle ici de ce voyage, que pour dire, en passant, qu'il étoit si peu avide d'un honneur que les intendans regardent comme le pri\ de leurs travaux et le terme de leur course, qu'on eut beaucoup de peine à lui faire prendre la résolution de demander au roi , avant son retour en Languedoc , qu'il voulût bien se souvenir de ses services lorsqu'il vaqueroit une place de conseiller d'état.
Il revint dans cette province au mois d'octobre de Tannée 1 68 1 ; et . reprenant ses fonctions ordinaires avec le même esprit , il s'attacha plus fortement que jamais au grand objet de la religion prétendue réformée, dont j'ai difiéré de parler jusqu'ici, pour ne pas séparer ce qui regarde une matière si importante.
G'étoit véritablement sur ce point qu'on pouvoit dire que mon père avoit les sen'.imens et la conduite du plus saint évêque ; et les prélats de Languedoc ne se trompoient pas lorsqu'ils l'accusoient quelquefois, en riant, d'avoir manqué ^a vocation qui l'appeloit à l'épiscopat , encore plus qu'à la fonction d'intendant. Ennemi de l'erreur, et plaignant ceux que le malheur de leur naissance v teuoit engagé , non -seulement il les aimoit, mais il savoit s'en faire aimer. Ils trouvoient toujours en hii la même justice, la même attention, la même charité (jue s'ils étoienl catholiques ; désirant avec ardeur l'extinction d'une hérésie qui avoit été si funeste a la France, il ne connoissoit point d'autre vole pour y parvenir que l'instruction et la persuasion 3 aussi excitoit-il tous les
ÛIO DISCOURS SUR LA VIE ET LA MOR'i
minisires de l'e'glise à y Iravailler sans rtlâclie. On lui rendoit un compte exact de tous les réllgionnaires qui étoient e'branle's et qui paroissoient disposés à entendre la voix de la vérité: peu content de les adresser à des docteurs pour achever de lever leurs doutes, il y joignoit des exhortations , et des services souvent plus eiïicaces, pour rendre les hommes capables de se prêter à la lumière. Il s'allachoit principalement aux ministres , et à ceux dont l'exemple pouvoil êlre d'un plus grand poids pour encourager les foibles , pour vaincre l'obslacle du faux honneur, et pour les affranchir de la servitude du respect humain qui les relenoit encore dans les liens de l'erreur.
G'étoit dans le même esprit qu'il approuvoit l'usage de ces lois temporelles , dont je ne doute pas même qu'il n'ait inspiré plusieurs, par lesquelles le roi exchioit les protestans des fonctions publiques, ou de la parlieip^ition de ccrlains privilèges. Il disoit souvent que le prince étant le maître de ces grâces, il pouvoil très-juslemeat ne les pas faire tomber sur ceux (jui étoient suspects à l'état, soit parla diOércnce même de leur religion, soit par une pente secre'e à la révolte qu'elle leur avoit inspirée autrefois , soit enfin , par un esprit de parti qui se conserve toujours dans toules les sectes , ce qui en forme comme un corps séparé du reste de citoyens , ou comme une espèce de répiil)lique dans le sein d'une monarchie; mais C(;Lte voie légitime en soi, lui plaisoit principalement, parce qu'elle cxcitoit les relij:;ionnaires à rentrer en eux-mêmes, à mieux approfondir les causes de leur séparation , et à se convaincre par un examen qu'ils n'avoient peut - cire jamais fait, de l'injustice des prétextes qui avoient porlé les premiers réformateurs à quitter la route de leurs pères.
11 ne s'appliquoit pas avec moins de zè!e à faire observer exaetement toutes les conditions inséparables de la liberté d'exercice^ dont les réiigionnaircs jouissoieiit en vertu des édils de pacification. Au-
DE M. d'agUFSSEAU. 3iI
euncs lois ne lui paroissoicnt devoir être plus rigoureusement interprete'es que celles où des sujets rébelles avoient forcé leur roi, les armes à la main, de leur accorder le pouvoir d'élever dans son royaume autel contre autel. On vit, en effet, tomber par ses jugemens , un grand nombre de leurs temples pour punir le crime de ceux qui osoient violer les lois mêmes , à la faveur desquelles ils jouissoient d'un privilège si odieux.
Ses maximes sur la conversion des huguenots étoient donc bien simples , et encore plus conformes au véritable esprit de l'église ; prêcher, instruire, exhorter, délaclier principalement les chefs et les appuis du parli prolestant , employer même le secours des privations , et non pas des peines temporelles , pour engager des esprits prévenus à faire des réflexions salutaires ; restreindre et diminuer, autant que la justice le permettoit , la liberté de l'exercice pubhc ; favoriser les nouveaux convertis , et leur rendre, avec usure, les avantages dont on ne les avoit privés que pour leur bien , considérer enfin la religion protestante comme une place forte qu'il falloit bien se garder de vouloir prendre d'assaut , mais qu'on de voit attaquer à la sape , pour ainsi dire , en gagnant tous les jours du terrein sur elle , jusqu'à ce qu'on l'eût réduite insensiblement à être si peu de chose, qu'elle tombât enfin comme d'elle-même.
La cour s'accommoda long-temps de ces maximes de mon père j et sans troubler son ouvrage par une précipitation dangereuse , j*ose dire qu'elle étoit assez sage pour le laisser faire ; elle désapprouva même la conduite d'un ou deux intendans qui , pour signaler leur zèle ou leur ambition , s'étoient donnés à eux-mêmes la mission peu canonique de convertir les huguenots , en les fatiguant par des logemens arbitraires de troupes, où l'on faisoit au soldat un mérite des vexations que Ton punlssoit partout ailleurs ; l'un de ces intendans fut réprimé, et l'autre essuya une révocation dont la honte ne put être
3l2 DISCOURS SUR LÀ YIE ET LA MORT
entièrement effacée par l'honneur qu'on fit à son nom l et aux bonnes qualités qu'il avoit d'ailleurs , de le placer au conseil.
L'assemblée du clergé, qui se tint extraordinairement en l'année 1682 , fit même , peu de temps après ^ une démarche que ceux qui ne voient que la surface des affaires, prirent d'abord pour un signe certain de la douceur avec laquelle on vouloit encore travailler à la réunion des protestans.
Celte assemblée, qui venoit de se déclarer hautement contre la doctrine des ultramonlains sur la toute-puissance qu'ils attribuent au pape , ne fut peut - être pas fâchée de faire paroître en mêmetemps un monument public de son zèle vraiment catholique, pour la conversion d'une secte ennemie de l'église j elle adressa donc une exhortation tendre et pathétique à tous les religionnaires du royaume, pour leur représenter l'injustice des reproches qu'ils faisoient à la communion romaine, et les inviter paternellement à rentrer dans le sein de leur mère. On donna à cet écrit , qui fut imprimé en latin et en français , le nom d'avertissement ; quelques - uns même l'appelèrent le commonitoire , à l'exemple du lameux ouvrage de Vincent de Lerins qui porte ce titre. Le roi , toujours prêt à protéger et à favoriser le zèle du clergé , envoya cette exhortation , lion -seulement à tous les prélats , mais à tous les inlendans de son royaume , avec ordre de la faire lire dans chaque consistoire , en présence d'un commissaire ecclésiaslique , qui seroit nommé par l'évêque diocésain , de dresser un procès - verbal de cette lecture^ et d'y insérer la réponse que le consistoire y auroit faite.
Mon père, en recevant cet ordre de la cour, n'eut pas de peine à prévoir qu'une telle démarche ne lèroit qu'un éclat inutile et peut-être dangereux.
Ce n'est pas qu'il désapprouvât absolument la chose en elle-même , mais il ne la Irouvoit ni assez méditée, ni amenée avec l'ordre et le concert nécessaires , pour la conduire à une heureuse et utile maturité.
DE M. d'aGUESSEAU. 3i3
Il auioit voulu qu'on eut tellement arrangé l'exe'cuti(jn de ce dessein, que le commonitoire eut pu être porte' presque dans le même jour à chacun des consistoires, afin que la variété, ou même la contradiction qu'on ne manqiieroit pas de trouver dans des réponses qu'ils n'auroient pas eu le temps de concerter , put devenir un témoignage authentique de leur ignt)rance , ou de leur division ; mais la précaution qu'il regardoit comme la plus essentielle, et sans laquelle tout le reste ne lui paroissoit qu'une vaine représentation , auroit été de s'assurer par avance d'uue partie considérable des ministres, ce qu'il ne croyoit pas impossible, et il n^étoit pas accoutumé à se Ilatler dans- ses conjectures; alors , disoilil, ce commonitoire auroit pu être placé avantageusement, surtout si l'on y avoit joint f exposition de la foi, qui a fait un honneur immortel à M. Bossuet, son auteur ; et si l'on avoit pressé les ministres de déclarer s'ils croyoient qu^il fût impossible de se sauver dans l'église catholique , en suivant la doctrine si clairement expliquée dans cet ouvrage. La plupart des ministres n'auroient osé le nier ; ceux mêmes qui étoient les mieux intentionnés auroicnt pu prendre celle occasion ou ce prétexte , pour se déclarer et pour amener avec eux une partie de leur troupeau, entraînée par l'exemple du pasteur.
Mais si mon père jugeoit intérieurement que , faute d'avoir pris toutes ces précautions, la démarche du clergé seroit plus propre à flatter la piété du roi, qu'à la salisfaire véritablement , il n'en témoigna rien au dehors , et il s'y prêta d'aussi bonne, loi que s'il en avoit espéré le succès. Il alla lui-même porter le commonitoire dans les consistoires les plus célèbres, et je me souviens de l'y avoir suivi une fois ; mais , comme ils avoient tous eu le temps de se concerter, et qu'on n'avoit prévenu aucun des ministres, toute cette cérémonie se passa, de leur part^ en prolcslations de zèle et de fidélité pour le service dii roi. Ils gardèrent le silence sur le fond de la doctrine, où ils se contentèrent de dire, qu'elle éloit
3l4 DISCOURS Sun I.A VIF. r.T LA MORT '
assez expliquée clans leur profession de foi et dans leurs livres de controverse. On n'en exigea pas davantage, et bientôt il ne fut non plus question du cominonitoire que si Ton n'en avoit jamais parlé , tant l'impatience française est prompte à entreprendre ce qu'elle néglige ensuite d'acliever , et ce qu'il lui est même impossible de bien finir , parce qu'elle l'a mal commencé.
Mais , si les catholiques perdirent aisément le souvenir de cette démarche du clergé, les calvinistes ne l'oublièrent pas. Les politiques, de leur parti , la regardèrent comme le présage certain de leur ruine prochaine , et comme une espèce de manifeste qu'on allectoit de faire paroître , avant la déclaration de la guerre. La difficulté de délibérer dans leurs s^'iiodes , en présence d'un commissaire du roi , qui éclairoit toujours leur conduite , et l'embarras encore plus grand de pourvoir aux événemens imprévus qui arrivoient dans l'intervalle d'un synode à l'autre , avoient porté les reiigionnaires à mettre leurs intérêts communs entre les mains de six. directeurs , dans chaque province , et ces directeurs crurent qu'il étoit temps de lever le masque , en s'cxposant , s'il le falloit , aux dernières extrémités, pour maintenir la liberté de conscience et l'exercice public de leur religion. Celte résolution devoit éclater par des assemblées qui se tiendroient dans les lieux mêmes dont les temples avoient été détruits ou interdits, et par le concert unanime avec lequel les ministres reîuseroient d'obéir plus long - temps aux lois rigoureuses qu'on leur avoit imposées par rapport à la police extérieure de leurs églises. On prétend que ces mesures , qui dévoient être appuyées par une requête présentée au roi , furent prises dans une assemblée clandestine , de seize directeurs , de différentes provinces , qui se rendirent secrètement ù Toulouse , dans l'année i685. On en eut d'abortl quehjue soupçon; mais, comme le secret est souvent mieux gardé , par l'esprit de parti , dans une fausse religion , qu'il ne l'est dans la véritable , par le seul
DE M. d'aGUESSF-AU. 3l5
amour du bien public , on ne pnl pénétrer dans le fond de leurs desseins , (jueKjues efforts qu'on eut fait , par le ministère du procureur général au parlement de Toulouse , pour tâcher de le découvrir.
Mon père alla, cette même année, à Toulouse, dans le carême, et il eut la douleur, presque en y arrivant, , d'y voir mourir une de ses filles, qui étoit née dans le Limousin comme moi, et qui mérit(»it une vie plus longue, moins par tous les agrémens de son sexe,- dont la nature l'avoit favorisée , que par les talens de son esprit, dont un homme auroit pu se faire honneur, mais surtout par une raison et une douceur qui la rendoient encore plus estimable. Mon père la pleura, comme s'il ne lui fut pas resté sept enfans, et, pour moi , je la regretterai toujours, par la tendre amitié qui nous unissoit , et qui m'oblige à rendre ici ce dernier devoir à sa mémoire.
Je n'avois alors que quatorze ans, et je n'étois pas en âge d'être le confident des secrets de mon père ; mais, comme, deux mois après, il traversa tout le Languedoc pour aller de Toulouse au Puy par le Vivarais , il me fut aisé de juger, surtout après l'évènement dont je vais parler , que les religionnaires avoient été le motif d'un si long voyage, ou, sous d'autres prétextes, mon père vouloit approfondir les sûuprons qu'il avoit contr'eux , tâcher de les contenir par sa présence , ou se mettre, du moins , plus à portée de remédier au mal qu'il craignoit.
Getle espèce de conspira! ion éclata enfin , au mois de juillet, pendant qu'il étoit au Puy. Les assemblées des religionnaires commencèrent à Saint-Iïipolyte , dont mon père avoit fait démolir le temple. On en tint de semblables dans les lieux du Vivarais qui avoient eu le même sort ; et peu de jours après , ce (|ui fit voir combien le complot étoit général, les prétendus réformés du Dauphiné suivirent l'exemple du Languedoc. Les talholiques effrayés crurent que cette entreprise étoit le signal d'une nouvelle guerre civile : On prit les armes des deux côtés, et le mal croissoit chaque jour , par les précautions mêmes
3l6 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT
que Ton prenoit , avec trop de préoipiialion , pour s'en garantir.
Mon père , après avoir donné d'abord les ordres nécessaires pour prévenir les suites de ces premiers uiouvemens, jugea à propos d'aller s'établir dans le \ivarais même, pour être en élat de les réprimer encore plus efficacement. Il partit donc du Puy , avec sa iémme et ses trois fds , sans prendre aucune précaution pour sa sûreté ; je me souviens même , que , comme il sortoit du Velay, pour entrer dans le Yivarais , nous vîmes arriver , autour de sa litière , une troupe assez nombreuse de gentilshommes , bien montés et bien armés, qui venoient lui offrir de l'escorter jusqu'à Tournon où il alloit. Ils lui représentèrent vivement toutes les raisons qui pouvoient le loucher, dans une pareille conjoncture, quel danger pour sa personne en passant près des lieux où le feu paroissoit le plus allumé, quelle indignité pour l'autorité dont il étoit le dépositaire , et quel contretemps pour le service du roi , s'il avoit le malheur d'être enlevé, avec sa famille , par des furieux f]ui ne gardoient plus aucunes mesures. Quel triomphe pour eux , s'ils s'étoient mis en état de capituler^ en quelque manière , avec le roi , en s'assurant d'abord de tels otages ! Mon père, qui étoit né aussi intrépide que modeste , leur répondit qu'd ne craignoit rien , ni pour sa personne , ni pour sa famille ; qu'il savoit bien fjue ce n'étoit pas à lui que les religionnaires en vouloient ; que d'ailleurs , le mal n'étoit pas encore aussi grand qu'on se l'imaginoit ; qu'il se garderoit bien de l'aigrir par des marques d'une inquiétude prématurée, et de rendre une foible troupe de mutins véritablement terrible en paroissant la craindre. Ainsi, après les avoir remerciés de leur zèle, il les pria d(; rc^tourner chacun dans leurs terres, où ils seroicnt plus utiles , pour contenir les esprits émus , que s'ils marchoient à sa suite : et il continua sa roule avec autant de bonheur que de sécurité.
Il ne trouva pas la ville de Tournon moins alarmée que la noblesse des Sévcuacs et du Vivarais.
»E M. D*AGUESSEAU. Sl^
On lui proposa d'en faire garder les portes , pour prévenir au inoins'^MWBOup de surprise; mais tout ce <]ui pouvoit préseri^P-une image ou un soupçon de guerre, n'étoit pas de sou goût; et, sans se laisser émouvoir par tous les bruits qui couroient, il crut ij'y devoir opposer au dehors que sa seule tranquillité. II avoit avec lui un trésorier de France , de Montpellier , compagnon ordinaire de ses voyages , homme d/esprit et même de sens , qui avoit longtemps couru le monde pendant sa jeunesse ; mais, après avoir essuyé plusieurs dangers avec la reine de Suède , à laquelle il s'étoit attaché , il avoit Lien résolu de ne s'y plus exposer , et , l'âge augmentant encore sa prudence , il ne cessoit point de blâmer le sang-froid et ce qu'il appeloit l'indolence de mon père. Il aurait fallu presque mettre tout à feu et à sang , pour le rassurer ; et , comme mon père lui paroissoit toujours médiocrement touché de ses remontrances , il lui déclara enfin , qu'il ne pouvoit plus soutenir une confiance si téméraire , et qu'il lui demandoit la permission de se retirer à Montpellier -, mon père y consentit d'autant plus volontiers, qu'il rcgardoit sa peur comme un mal contagieux , qui pouvoit gagner ceux qui étoient auprès de lui. Le trésorier de France ne se le lit pas dire deux fois ; mais il pensa éprouver (^ que dit Horace :
3'Iors et fugacem prosecjidLuv virum.
Il s'embarqua sur le Rhône, et, à quelques lieues au-dessous de Tournon , deux troupes de fanatiques , qui étoient sur les deux bords de cette rivière, tirèrent sur son bateau : les balles passèrent si prés de ses oreilles , qu'il eû.t bien voulu , dans ce moment, être encore à Tournon. Son aventure fut bientôt racontée à mon père, et elle ne laissa pas de le divertir, quand il sut que le trésorier de France en avoit été quitte pour la peur.
Sa tranquillité apparente n'étoit nullement oisive , et elle mériloit encore moins le nom d'indolence ;
3i8 DISCOURS Sun la vie et La morv
elle ctoit, au contraire , plus aclive ot plus eOlcacc; <|iie son inquiétude ne l'an n lit plâtre. Pendant qu'elle rassuroit tous ceux qui l'approCTiroienl , sa prudence 3nel1oit en œuvre tous les mojens possibles pour apaiser, sans le secours des armes, l'émotion des religionnaires. Il détachoit, tous les jours, quelqu'un des sujets le plus accrédité de leur parti , et ceux qu'il avoit gagnés lui servoient ensuite à en gagner a autres. Il sa voit mêler habilement les menaces aux caresses, et la crainte du châtiment à l'espoir de la récompense; sa bonté , reconnue et souvent éprouvée par les séditieux mêmes , le scrvoit plus utilement que la force et la violence. Toute son ambition étoit do ramener , par la douceur , ceux qui s'étoient laissé entraîner dans cette révolte ; et le jour qu'il auroit ref^ardé comme le plus heureux de sa vie, eût élé celui où, pour finir un si grand mouvement, il n^auroit plus eu qu'à demander grâce pour des coupables soumis et désarmés. Le comte du Roure , lieutenant de la province , quittant , fort à propos , en cetle occasion , la lecture d'Horace et de Virgile , qui éloit son occupation ordinaire , se joignit à mon père , et, étant venu le trouver à Tournon, entra dans les mêmes sentiraens. Us agirent tous deux avec un tel concert et un si grand succès , que , se servant habilement des religionnaires mêmes ?lu bas Languedoc , qui étoient assez sages , pour ramener les esprits beaucoup plus échauffés des^ Sévenncs et du Vivarais , ils parvinrent à leur faire quitter les armes , al)andonner tout exercice de religion dans les lieux interdits , et signer un acte de soumission absolue aux volontés du roi , en se remettant enire les mains de sa clémence. Ceux qui , abusant de la crédulité d'une secte naturcllemcul prévenue contre le gouvernement, n'ont pas craint tle ilirc que cet acte avoit été surpris sous dos conditions qu'on avoit mal tenues dans la suite , auroient été démentis par les réformés mênicB qui avoieut eu le plus de part à l'accommodement , s'ils avoient osé publier ce mensonge , lorsque le fait étoit encore récent. Us dévoient dire que les
DE M. R'AGUr.SSEAU. 3 [<)
rebelles ayant manqué les premiers à leur engagement , en reprenant les armes contre la foi de l'acte qu^ils avoicnt signé , le roi auroit été pleinement dispensé, même dans une guerre légitime, de tenir la parole que ses ministres leur avoient l'ait espérer de sa bonté j mais, comme celte vérité n'anroit pas élé avantageuse au parti protestant, son liislorien a jugé à propos de la iie tomber le reproche du manquement de parole sur l'intendant, que sa réputation seule en auroit justifié dans toute la province , et qui d'ailleurs auroit souhaité de pouvoir cfifacer de son sang ces écrits , peu dignes d'une plume catholique , où une fausse science a voulu prouver autrefois , qu'on n'étoit pas obligé de tenir les paroles données aux hérétiques.
Dans le temps même où l'on veut le rendre suspect d'avoir tend'i des pièges aux religionnaires , il n'étoit occupé qu'à intercéder pour eux , à fléchir la our en leur faveur, et l'on connoissoit assez, par ses discours, que si quelque chose troubloit alors la paix de son ame , c'étoit seulement la crainte de n'y pas réussir j il redoutoit presque plus les conseils violens de c^ux qui éîoicnt auprès du roi , que la fureur des factieux. Toute son industrie s'exerçoit continuellement à retarder l'arrivée des troupes qu'on avoit résolu d'envoyer en Languedoc ; il écrivoit lettres sur lettres , pour obtenir qu'on lui donnât le temps d'apaiser les troubles par des moyens plus doux. Malgré sa grande prudence , et sa modestie , encore plus grande, il osoit prendre Tévénement sur lui , et répondre à la cour d'un succès qui auroit été infaillible, en efTel , sans des contre - temps qui firent voir que la providence vouloit punir les attentats des religionnaires , avant que de leur faire goûter le fruit des conseils modérés de mon père. Soit que le mal parut plus grand en Dauphiné , soit qu'on li'y eut pas la même attention à ménager la vie des sujets du roi , les troupes y entrèrent plus tôt, et quelques escadrons de dragons ayant attaqué un corps de rebelles , qui alloient tenir une assemblée.
passèrent environ deux cents hommes au fil de Fcpe'e, qui firent même acheter assez chèrement leur mort.
Au bruit de celte ac'ion , les séditieux du Vivarais , que leurs chefs ranimoient tous les jours , par de faux avis de farrive'e des troupes en Laui^uedoc, et des exécutions sanglantes qu'elles y alloient faire , n'e'coutèrent plus que leur fureur ou leur désespoir , et, reprenant les armes qu'ils avoient déposées , ils mirent mon père hors d'éiat d'empêcher plus longtemps les' troupes du roi d'entrer dans leur pays.
Cependant, mon père ne perdit pas encore toute espérance de les y rendre inuldes par sa sagesse ; lieureusement pour lui , l'amnistie générale qu'il a voit demandée à la cour , et dont un petit nombre de coupables avoient été exceptés , arriva presque dans le même temps ; mon père la fit publier aussitôt, avec quehjues adoucissemens qu'il étoit bien sûr d'obtenir de la bonlé du roi , et dont l'historien des protestans veut encore faire un crime à sa prudence et à son humanité. Son unique objet étoit d'engager les rebelles à quitter , une seconde fois, des armes qui alloient leur être si funestes , pour se mettre en élat de dire à ceux qui commandoient les troupes , qu'ils n'avoient plus d'ennemis à combattre ; mais l'aveui^leuient que la révolte inspire , surtout en matière de religion , fut plus fort que ses bonnes intentions. La publication de l'amnistie ne put faire rentrer tous les faclieux dans leur devoir. Mon père vouloit que l'on diiiérat encore de les attaquer j mais l'ardeur guerrière , et peut - être encore plus celle d'avancer sa fortune, la crainte d'avoir fait un voyage inutile , l'exemple du prompt succès que la voie des armes avoit eu en Dauphiné , enfin , des ordres rigoureux de M. de Louvois , qui reprocha , même as- .sez durement à mon père, d'avoir arrêté les troupes , l'emportèrent sur la sagesse de ses remontrances. Peut-être cependant auroient-ellcs été plus efficaces, s'il n'avoit eu affaire qu'au comte de Tessé , à prt'sent maréchal de France , qui commandoit alors les
Ï)E M. D'AGUESSEAtT, 3^1
dragons ; mais il avoii avec lui le marquis de Saint- Ruhe , plus brave soldat que grand capitaine, qui ne respiroit (jue le carnage , et qui ne pouvoit souffrir que la prudence d'un intendant lui Ht manquer ce qu^jl rcgardoit pn stjue comme une parlie de chasse, propre à le délasser de l'ennui de la paix. Il n'eut pourtant pas l'honneur de l'expédition ; le duc de j>f<iaillcs, commandant en Languedoc depuis la mort du duc de Verneuil et pendant la jeunesse du duc du Maine, nouveau gouverneur de la province, éloit en chemin pour aller tenir les états , et, ayant précipité sa marche sur le bruit de ce qui alloit se passer en Vivarais , il arriva assez promptement pour ôter au marquis de Saint-Ruhe et le commandement et la gloire du combat, si l'on peut donner ce nom à ce qui ne fut qu'une déroute et une espèce de boucherie. Nous avions quitté alors mon père , qui avoit voulu que nous prissions les devans, avec ma mère , pour arriver à Montpellier , oii les états le rappeloient j mais j'ai entendu dire à ceux qui demeurèrent auprès de lui, que, quoiqu'il pleurât, par avance, le sang qu'on alloit verser , il fit néanmoins si bonne contenance avec les officiers militaires, qu'il les suivit jusqu'au lieu du combat, et leur donna tous les secours nécessaires , avec tant de liberté et de présence d'esprit , que , changeant en éloges les plaisanteries qu'ils avoient d'abord faites sur la tendresse de son cœur , ils se dirent , J'un à l'autre , que cet homme , qui paroissoit d'un naturel si doux et si humain , n'auroit pas élé moins ferme qu'eux s'il avoit pris le parti des armes.
Il rcstoit encore six ou sept cents hommes armés , qui s'étoient cantonnés dans les montagnes , auprès de Saint - Hipolyte ; mais le duc de Noailles , qui avoit une entière déférence pour les sentimens de mon père , trouva , de concert avec lui , le moyen de les rainener par la douceur^ et, si ce commandant ne put prévenir tellement la licence des troupes, qu'il n'arrivât aucun désordre , il n'y eut au moins aucunes violences ordonnées ni approuvées, ni même
D'jBuesseau. Tome Xf^* 21
ioléi'écs , et celles qu'on ne put empcclier , servirent à faire voir avec combien de raison mon père craignoit l'arrivée des gens de j^uerre , qu'il est bien plus aisé de ne point appeler à son recours , que de contenir lorsqu'on les y a une fois appelés.
Ce fut au moins une grande consola'.ion pour mon père, dans ce qui le regardoil. personnellement, d'avoir pu finir celte grande affaire , sans qu'il en coûlâl. pins d'un seul supplice à son liumanité. Le minisire Homel , qui avoit été pris , les armes à, la main , fut l'anique coupable <ionl le ^ang répara le crime de tous les autres : il fut condamné à la roue, anrès qu'on lui eut fait son procès dans les formes ordinaires. Mon père oblint la grâce d'un au^re ministre , qui avoil été pris en même temps qu'H )mel , mais qui parut se convertir sincèrement dans la prison. Le reste des ministres séditieux , aussi coupables que ceux qui avoientété arrélés , m:<;s plus heureux par leur fuite , lui laissèrent la satisfaction de n'avoir à les juger que par contumace. Un exemple lui suflit pour achever de réla])llr la tranquillité dans sa province , et il ne lui resta plus d'autre combat qu'avec les gens de guerre, dont il fallut réprimer toujours la vivacité, souvent excitée par fimprudence de quelques religionnaires, mais qui n'eut cependant aucunes suites considérables.
Je joins ici tous ces faits, quoiqu'ils ne soient pas tous arrivés en mémo temps. En clïct, mon père fut obligé d'interrompre la suite de ces procédures pour assister aux états. La harangue qu'il y prononça cette année, éloit d'un cai-actère si parfait, qu'il sembloil que mon père n'eût eu que ce seul ouvrage à fairemais qu'aur!)it-on dit^ si l'on avoit su comme nous que celte pièce , (jui étoit un chef-d'œuvre d'éloquence et de senlimens , ne lui avoit coulé qu'une matinée ({u'il alla passer dans une celiule des Carmes de Tournon. Il y entra à scj^t heures, il en sortit à midi; et, malgré tous les soins dont sa télé étoit remplie, il en rapporta un des ouvrages les plus accomplis
DE M. D AGUESSEAU. OSJ
que l'esprit humain ait peut-être jamais produit en ce p,eare.
Celle année , si agitée pour mon père , ne fut pas moins douloureuse pour lui par la morl. de M. Golbert. Il ia seullt vivemeul pour sa per.sonne, et encore nliis pour l'élat, qui auroit l'ait une perle presque irréparable si M. Goiberl avoit toujours pu suivre ses intenlions, sans être obligé de seconder , souvent malgré lui, celle de son concurrent dans la faveur du roi et dans l'autorité du ministère.
La morl, ni les décliaînemens injustes du pfuple qui la suivirent, n'afïbiblirent point la fidélit" de l'attachement que mon père avoit pour lui. Il apprit quelque temps après qu'on vr.uloit a! laquer sa mémoire sur un tait dont il savoit le véritable dénoûment qui n'étoit bien connu de personne^ il fit de laimême l'apologie de M. Golbert sur ce fait , qu'il autorisa par des pièces, et par des raisons qui jnstifioicnt pleinement la conduite de ce ministre. Il l'envoya à M. de Seignelai qui fut aussi surpris que charmé de recevoir des armes victorieuses auxquelles il ne s'altcndoit pas. Il s'en servit avaniai^eusement pour couvrir de confusion les ennemis de son père; et il n'a jamais oublié pendant sa vie , qui mériloit d'être plus longue , un service rendu si à pritpos, et avec une reconnoissance que les ministres n'éprouvent guère après leur mort.
M. Coibert avoit cependant fini ses jours sans faire mon père conseiller d'état; et si M. Pelletier, son successeur, le surpassa en quelque chose, ce fut dans l'empressement (|u'il eut d'acquitter celle espèce de délie du ministre précédent. M. le Tellier , alors chancelier de France , se joignit à lui pour dire au roi qu'il étoit honteux de ne pas voir dans son conseil un homme du mérite de M. d'Aguesseau , auquel on ne pouvoit reprocher que de ne pas demander avec assez d'ardeur une place dont il étoit depuis long-temps le plus digne. Elle lui fut plulôl donnée qu'accordée vers la fin de l'année iG83. Je vis la belle lellrc qu'il écrivit au roi pour lui rendre ses actions de grâces. Il y jetoit
32/1 DISCOURS SUR LA YIE ET LA. MOPxT
de loin les premières semences de son retour, qu'il a voit déjà résolu de demander bientôt. Ce n'étoit point qu'il fût fatigué ou dégoûté du travail : son génie le portoit tellement à l'occupation , qu'il ne lui avoit pas été possible de vivre dans l'oisiveté , et le désir de servir sa patrie se fortifioit tous les jours, et rajeunissoit, pour ainsi dire, dans son cœur, bien loin de s'user et de vieillir avec les années ; il n'avoit même alors que quarante- huit ansj mais , d'un côté, la santé de ma mère , qui ne pouvoit soutenir l'air du Languedoc et qui avoit pensé trois fois y perdre la vie , de l'autre le soin de sa famille qui lui sembloit exiger son séjour à Paris , plus pour l'éducation de ses enfans que pour leur fortune^, étoienl pour mon père des motifs si pressans, que celui qui nWoit jamais fait la moindre démarche pour aller en intendance , ne cessa bientôt plus d'importuner la cour pour avoir la liberté d'en revenir: elle y résista pendant près de deux ans; mais phis il y trouvoit d'opposition , plus il redoubloit ses instances; et la conjoncture des temps lui fournit une nouvelle raison, peut-être encore plus forte que toutes les autres , pour demander son retour de telle manière qu'on ne put plus le lui refuser.
Le royaume jouissoit alors d'une profonde paix qui n'avoit été troublée que par l'expédition, tant de fois reprochée à la France, du siège de Luxem])Ourg. Les alïaires de la religion prétendue réformée, ([ui étoient presque les seules dont le roi parut véritablement occupé, devinrent un objet très-important pour le laisser tout entier à M. de Chàteauneuf , qui jusqu'alors en avoit eu presque seul la direction. M. de Louvois voulut aussi y prendre part; et il n'est pas surprenant qu'un homme qui régnoit depuis long-temps dans le ministère de la guerre, ne put voir sans une extrême impatience que des sujets eussent l'opiniâtreté de résister si long-temps , dans le cœur de la France, à un roi toujours victorieux au dehors , devant qui toute l'Europe avoit été obligée de fléchir le genou. liC public a donc cru ([ue c'étoit "M. de Louvois (jui avoil le plus consciilé au roi d'c:itcrmiuer les restes
DE M. D AGUESSEATJ- 3:^5
(l'un paru odieux , cl d'ajouter au litre de cono^iiétant, celui de dcslrucleur de i'he're'sie j saisissant ainsi celle occasion de soutenir son cre'dit dans la paix comme dans la guerre , en faisant servir les troupes mêmes d'instrument à la religion dont le roi éloil rempli; mais si ce ne fut pas ce ministre qui lui fit prendre cette résolution, s'il y résista même d'abord comme d'autres l'ont dit , et s'il est vrai qu'elle fut inspirée par l'arclievcque de Paris et par le père de la Chaise, il eut au moins la principale part à l'exécution; et il faut l'excuser s'il n'a pas cru devoir cire plus scrupuleux sur ce point, qu'un archevêque et un confesseur.
Ce ne fut donc plus, comme en Tannée 1G81 , par l'entreprise téméraire d'u4i intendant sujet au désaveu, et désavoué en effet, ce fut par l'aulorilé du roi même , que ses troupes marchèrent , précédées de la crainte et de la terreur qu'elles répandoient partout , pour abolir la relii^ion protestante dans le royaume.
Je ne nommerai point ici l'intendant qui , par une distinction peu honorable pour lui, fut chargé défaire le premier essai d'une méthode si nouvelle pour la conversion des hérétiques. Il étoit des amis de mon père et des miens, homme d'un esprit doux, aimable dans la société, orné de plusieurs connoissances , et ayant du goiit pour les lettres, comme pour ceux qui les cultivent; mais soit par un dévoûment trop ordinaire aux intendans pour les ordres de la cour, soit parce qu'il croyoit , comme bien d'autres, qu'il ne restoil plus dans le parti protestant qu'une opiniâtreté qu'il falloit vaincre , ou plutôt écraser par le poids de l'autorité , il eut le malheur de donner au reste du royaume un exemple qui n'y fut que trop suivi , et dont le succès surpassa d'abord les espérances même de ceux qui le faisoient agir; il n'eut besoin que de montrer les troupes , en déclarant que le roi ne vouloil plus souffrir qu'une seule religion dans ses états, et l'hérésie parut tomber à ses pieds. Les abjurations ne se faisoient plus une h une, des corps et des cofii-^
O'aG DISCtOUnS SUR LA VIF ET LA. MORT
munaulés entières se convcrlissoieiit par délihéralion et par des ri'suUals de leurs assemblées , tant la crainte avoit f;nt d'impression sur les esprits, ou pluîôt , comme l'événement l'a bien fait voir, tant ils comploient peu tenir ce qu'ils promeltoient avec tant de l'aci ité.
Ce! oit dans une province voisine du Languedoc que se passoit un événement si extraordinaire. Mon père , qui on sentoit toutes les conséquences, en fut aussieffrajépar des vuesde politique que par un sentiment de religion. 11 n'en gémit pas moins comme bon citoyen, que comme bon catholique. Il prévoyoit dèslors , ce que la cour n'a voulu croire que lorsque le mal a été snns remède ; la fuite et la désertion d'une grande partie des religionnaires, surtout de ceux qui faisoient fleurir les arts et les manufactures; les avantages de l'industrie et du commerce , tran.^portés dans les pays étrangers , la double perte que le royaume en soufiViroit, soit parce qu'il manqueroit de gagner , suit parce que les é'ats voisins gagneroient au lieu de la France; la haine que cette conduite allumeroit dans le cœur des puissances protestantes , Timprudence de les forîitier contre nous , soit ])our la paix, scil pour la guerre , en leur envoyant un si grand nombre de sujets du roi dont ils fcroient bientôt ses plus grands ennemis; l'abus et l'illusion de ces conversi')ns imaginaires, inutiles, et même nuisibles à la véritable religion, encore plus contraires à la tranquillité intérieure de l'étal, où elles se lermineroient à produire un genre de citoyens qui , vivant sans culte, sans' pasteurs, sans aucun exercice de piété, fcroient connaître loi ou lard combien il est plus dangereux de n'avoir j)oint de religion que d'en avoir une mauvais(; , formant comme un j'Cuple de mécont eus nourris dans le sein de Tétat , toujours pi êls à se rallumer, comme un feu caché sous la cendre, à la première étincelle qui Niendroit d'un dérangement intérieur , ou d'une jalousie étrangère.
Telles étoient les trisles réflexions que j'ai souvent eiïlendu faire à mon père sur ces conversions préci-
DE M. d'AGUESST-AU. 327
piU'fa. Il e'ioit vtnilabicnunl aflligé, de ce qu'on ne suivoll pas les projets ou'il avoil tant de l'ois proposés, el tl(;nl le succès paroissoil si assuré à l'homme du monde le moins piésomplucux , qu'il espéroit qu'on parvlendroil , en les suivant couslamment , à consoinmcr dans un petit nombre d'années et sans aucune contrainte, le grand ouvrage de la réunion des proteslans ; mais, comme il vil qu'une témérité , d'abord trop heureuse , remportoit sur la prudence, et que le mal éloit non seulement inévitable, mais prêt à s'étendre dans la province de Languedoc, il comprit qu'il n'avolt point d'autre parti à prendre à la vue de l'orage piéi à fondre sur lui, que de finir promptement une navigation glorieuse jusqu'alors, mais qui allr.it devenir (aiale pour lui , s'il ne faisoit force de voiles p'ur rentrer dans le port. 11 profita donc de cette conjoncture même pour hà'.er son retour. Sa santé qui étoit alors assez altérée, lui fournit une raison apparente pour y insister fortement; mais il ne craiguoit point que l'on devinât la véritable, et je crois en effet que ce fut celle qui servit le plus à avancer le succès de ses désirs.
Ceux ([uiconduisoient de loin ces conversions militaires, le conno.ssoient assez pour savoir qu'elles ne seroient pas de son goût ; et il ne leur avoil pas même laissé ignorer ses sentimens sur ce sujet. Ils sentoient qu'il aimoit trop la province de Languedoc, et qu'il y étoit trop aimé, pour vouloir y devenir l'instrument d'iuie violence qui l'auroit rendu odieux à la fin de sa course, et 'uii lui auroit fait perdre tout le fruit d'une longue el honorable carrière. Il leur falloit un homme nouveau qui put se charger défaire par la crainte, ce que mon père n'auroit jamais voulu faire que par la douceur. Tout conspira donc à seconder les vœux qu'il fiiisoit depuis long-temps pour la retraite. Le roi lui fit écrire, au mois d'août de l'année i685, qu'il accorde it à ses prières réitérées la pernnssion de venir le servir dans son conseil , et que Sa Majesté vouloit seulement qu'il attendît à Montpellier l'arrivée de son successeur, pour le mettre au fait des affaires du
3^8 DISCOURS SUR LA Yîi: ET Ll MORT
LangueJoc. Ce sutcesseur éloit M. de Basvllle ^ Lomme d'un Irès-grand mérite, et peut-elie le seul digne de succéder à mon père, mais qui n'a voit pas la même répugnance pour les voies d'autorité , comme il venoil de le montrer en Poitou , par les conversions qu'il y avoit faites, et comme il l'a encore plus fait voir en Languedoc.
Mon père, content d'avoir si heureusement placé le moment de sa retraite , et seulement aflligé pour la province qu'il alloit quitter, attcndoit avec impatience l'arrivée de M. de Basville. Les troupes commençoient déjà à iiler dans le haut Languedoc , et y redouLloient par leur vue la douleur qu'on y avoit, comme dans le reste du pays, de perdre un intendant dont le départ n'avoit pas hesoin de celte circonstance pour y iaire répandre des larmes non suspectes.
M. de Jîasville arriva au mois de septembre, précédé ou accompagné d'un grand nombre de troupes, comme s'il iùl venu pour faire la conquête du Languedoc. L'homme pacifique, je veux dire mon père, vit tout cet appareil avec douleur, et, ne pensant plus qu'à s'épargner promptement un si trisle objet, il se hâta d'instruire son successeur de la situation où il iaissoit les aflaires delà province. Je lui servis même souvent d'interprète en cette occasion , parce que la délicatesse naturelle de sa poitrine et un rhume qui s'y éloit joint , faisoient qu'il avoit de la peine à se l'aire entendre de M. de Basville qui éloit déjà fort sourd.
Il ne lui restoit plus qu'à partir; mais la sanfé de ma mère, qui revenoit lentement d'une fort grande maladie, l'obligeant à diflérer son départ de quelques jours, le rendit spectateur, malgré lui, d'une partie des maux fju'il vouioilau moins éviter de voir en précipilant sa retraite. 11 n'eut pas plutôt remis l'autorité du roi entre les mains de M. de Basville , qu'à la faveur d( s drag<ms qui remplissoient toute la ville de Monlpellier , les prêtres ne pouvoient plus suffire a recevoir la foule des calvinistes , qui se hâtoicnt de venir faire leur abjuration. La manière dont ce mi-
DE M. d'aguesseàu." 3^9
racle s'opcroit^ n'a été que trop connue. Mon siijvt ne m'oblige point à l'expliquer, et plût à Dieu qu'il me lut aussi possible d'eu eiïacer à jamais le souvenir de la mémoire des hommes, qu'il m'est aisé de n'en point parler! Les laits singuliers qu'on venoit tous les jours nous raconter sur ce sujet, auroient pu percer un cœur moius tendre et moins religieux que celui de mon père 3 il en souffroit d'aulaht plus au-dedans de lui-même , qu'il ne vouloit ni les approuver ni les condamner au dehors ; ma mère qui n'en éloit pas moius touchée , prit enfiu sur elle de se mettre en chemin malgré sa grande foiblesse : ils partirent donc en litière vers le milieu du mois d'octobre, accompagnés des vœux et des regrets de tous les gens de bien de l'une et l'autre religion. Nous les suivions , mon frère et moi, dans leurs carrosses, et nous arrivâmes en mrme temps qu'eux à Nîmes, où nous apprîmes qu'en moins de trois jours plus de soixante mille âmes, soit de la ville ou du diocèse, avoient changé de religion. Il en étoit de même dans tous les lieux du Languedoc où nous passions , et mon père ne commença à respirer un peu plus librement que lorsqu'il eut traversé le Rhône , au Pont-Saint-Esprit, pour entrer dans le Dauphiné qui éprouvoit la même révolution , mais qui ne le touchoit pas aussi sensiblement qu'une province pour laquelle il avoit une si grande affection, qu'il se reprochoit jusqu'aux malheurs qu'il n'avoit pu en détourner. La santé de ma mère devint meilleure en chemin , et elle acheva de se rétablir en Bourgogne, dans les terres de M. deTavannes, son gendre, ([ui l'y attendoitavec ma sœur qu'il avoit épousée deux ans auparavant. Ce fut en passant par Dijon que nous apprîmes la mort de M. le chancelier le Tellier, et le choix que le roi avoit fait de M. Boucherat pour lui succéder plutôt que pour le remplacer. Le reste du voyage se passa avec moins de tristesse que le commencement , et nous arrivâmes enfin heureusement à Paris à la Saint-Martin de l'année i685.
Mon père alla d'abord saluer le roi , qui le reçut cûLume un homme dont il n'avoit jamais entendu dire
33o mscouBS sur la vie et la mort
que du bien. Il prit ensuite sa place an conseil , et peu occupé du monde et de la cour, il se réduisit à une "vie simple, frugale et modeste, avec anlant de facilité que s'il n'eut pas e'tc accoutumé à repiésenter depuis vingt ans dans les provinces. Ses fonctions, sa famille, la ielii,'ion , la lecture, un petit nombre d'amis vertueux , remplissoient toute sa vie j et vraiment exempt de toute ambition , il comploit passer aussi tranquillement le reste de ses jours dans ce loisir accompagné de dignité, que donne la place decouseilier d'éiat.
Son repos fut cependant troublé en l'année 1687, par de nouvelles idées que M. le Peileiier, aiors contrôieur-général, avoit conçues pour la réformation de la finance. Il lit nommer par le roi un certain nombre de conseillers d'étal pour aller visi'er les provinces qu'on appelle pays d'É'ection, on détaille personnelle, recevoir loules les plaintes (]u"'on voulut leur faire des malversations conmiises par ceux qui étoient chargés de la perception des revenus du roi, et s'inforn)er exaetemeut de tout ce qu'on pourroil faire pour la rendre plus uti:t;à l'état, et moins onéreuse au peuple, afi.i de îravaider ensuite, sur leur rapport etieuravis, à une rélorma'ion générale.
Mon père fitt un des commissaires choisis par le roi. Les généralités de Tours et d'Oiléans lui tombèrent en partage; et, comme on donnoit un maître des requêtes pour adjoint à chaque conseilier d'élat, la providence fjui lui as.-ocia feu M. d'Ormesson, fit de ce v ijaj^e uiie épo(pu> fort heureuse, au moins pour moi, puis(|ue ce fut à celte occasion que se formèrent les preniièk-es idées d'un mariage qui a fait et qui fait encore tout le bonheur de ma vie.
Après le retour de tous les commissaires , le roi vouhit leur domier Ja salisîaction de lui rendre un C( mple exact de leur vo}'age. Il eut la patience d'en eutendre le récit, pendant une après dinée entière j et, comme je ne dois pas être modeste pour mon père , je ne craindrai point de dire que le roi n'en lut bien dédommagé que par l'ordre , la netteté et
DE M. d'aGUTSSF.AU. , 33 f
la précision avec laquelle mon père lui donna nue idée iiénérale et des maux et des remèdes. Le r»i leur ordonna de renfermer toutes lcu;\s vues dans un avis qu'ils donueroient par e'crif. Ils le firent en eifet , et ceux qui étoient plus capables d'en juger nue moi, me dirent alors que mon père avoit eu encme pjus d'avantage par la j)lume que par la parole.
On s'attencloit que le public en recueiileroil bientôt le fruit ; mais les décisions étoient plus rares chez le ministre, que les projets. Pent-êire même, le désir de faire trop de bien , le conduisit à ne rien faire du tout, ou du moins à entreprendre un nouveau travail sur les droits des cinq grosses fermes , dont le poids tomba principalement sur mon père , en l'année i683. Le roi le cliari^'e^a de la visite des provinces de Bourbonnais , d'Auvergne , du Lyonnais y du Dauphiné et de la Provence , pendant que d'autres conseillers d'état parcouroient d'autres provinces, .dans la même vue. On ne leur donna point de second j comme la première fois , pour les sou'ager dans cette commission ; et M. de la Hous.«aie qui se destinoit à être maître des requêtes , en profita pour accompagner mon père , et se former de bonne heure sous un si grand maître. Il eut en effet le bonheur que mon âge me refusa d'être le témoin de l'application surprenante avec laquelle mon père passa environ six mois à aller de province en province, et de ville en ville, jusqu'à l'extrémité du royaume ; travaillant partout avec les intendans, ou phitôt leur apprenant à travailler, écoulant les plus habiles financiers , interrogeant les négocians de la plus grande réputation ; entrant , avec tous , dans les moindres détails sur l'origine, sur l'étendue, sur la régie des droits du roi , mais encore plus sur ce qui regardoit le fond du commerce des manufactures et des arts, pour y découvrir toutes les sources de l'abondance , et tous les moyens qui peuvent servir d'aiguillon à l'industrie. Les mémoires (pi'il se donna la peine de faire lui-même , sur les matières les plus importantes^ et que je conserve pré-
cieusemenl , suffiroicnt pour monîrer l'éiévation de son génie , et l'ardeur de son zèle pour le bien public.
li revint à Paris vers le mois d'octobre , après avoir eu la salisfaclion de revoir en passant une partie des amis qu'il avoit laissés en Languedoc, qui accouroient , au bruit de sa marche , pour voir encore , de leurs yeux , un intendant qu'ils a voient toujours présenl dans le cœur.
Mon père profila plus de ce voyage, par les instiuclions qu'il y prit, que les peuples n'en reçurent de soulagement efïéclit". La face des affaires étoit changée pendant son absence : la guerre éloit sur le point de se rallumer plus fortement que jamais , soit par la révolution qui arriva en Angleterre , soit par la jalousie de toutes les puissances de l'Europe, qui se liguèrent de nouveau contre la France , premier fruit des converi,ioiis mililaires. A peine mon père fut-il arrivé , que le sie'ge de Philisbourg ouvrit la scène d'une guerre qui a coulé tant de sang et tant d'argent à ce royaume; ainsi , les projets de réforme s'évanouirent au premier bruit des armes, et mou père n'éloit guère en élat d'y travailler.
La chaleur extraordinaire de l'été qu'il avoit passé en Provence , et un travail encore plus excessif, avoient allumé un si grand feu dans son sang, qu'il sVn est toujours senti pendant plus de viugt^iuit ans qu'il a survécu àce voyage. Il s'y joignit, au mois de janvier 1G89, un rhumatisme si violent sur les mu.sCies de la poitrine , que les douleurs, qui redoubloient de temps en temps , comme par accès , lui causoient des convulsions fréquentes dans les bras et dans les mains , et elles ne hnissoienl guère que par un crachement de sang , qui obligea ics médecins à le hiire saigner six ou sept fois. Aucun des remèdes ordinaires ne le soulageoit , dans cet é(al qui dura plus de six semaines; et il n'avoit de ressource que dans sa patience, aussi extrême que son mal. 1 /usage d'un opium bien préparé adoucit enfin ses douleurs; mais ce ne fut qu'au bout de six mois
DE M. d'aguessfau.' 333
qu'il se trouva en état de travailler , conservant toujours néanmoins une insomnie habituelle, et des inquiétudes douloureuses , qui l'obligcoient à mai'cher pendant une grande partie de la nuit , et qui ne s'apaisoient que très - rarement , sans le secours de l'opium , qui lui devint presque aussi nécessaire que le boire et Je manger ; il essayoit d'abord de s'en passer, par la crainte de s^y trop accoutumer; mais comme il payoit chèrement cette précaution , par de mauvaises nuits qui altéroient son tempérament, il fut réduit à en prendre presque tous les soirs, ce qu'il a fait pendant vingt-huit ans, sans avoir jamais été obligé d'en augmenler la dose , qui étoit très-médiocre , et sans qu'il en ait ressenti aucune incommodité.
Je ne sais par qu^l motif M. de Louvois eu la pensée de faire rentrer mon père dans le triste métier d'intendance , en lui écrivant, sans préparation , dans le temps de la maladie dont je viens de parler , que le roi l'avoit nommé à l'intendance de Dauphiné, qui, à la vérité, dcvenoit alors très - importante , par les desseins qu'on avoit sur la Savoie.
Mon père ne se consola pas seulement de son rhumatisme , en cette occasion, mais il remercia même Dieu de lui avoir donné une excuse si légitime, que M. de Louvois reçut plus humainement qu'il ne lui appartenoit, et avec plus d'honnêteté qu'il n'en avoit eu , en faisant à mon père une proposition si peu conveuable.
Ce fat dans cette même année qu'il arriva un changement considérable dans le ministère. M. le Pelletier, destiné dès - lors à donner Texemple de la retraite , se démit plus glorieusement de la place de contrôleur- général , qu'il ne l'avoit exercée, et ue demeura plus dans le conseil qu'en qualité de ministre. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si ce fut lui-même qui donna M. de Pontchartrain pour successeur, ou s'il eut seulement l'habileté do se faire honneur du choix du roi. Un homme qui pouvoit le savoir , m'a assuré que M. iq Pelletier , ayant
334 DISCOURS SUR LA ViE ET LA MOKT
formé (le loin la resolution de demander un successeur , avoit d'a])ord jçté les jeux sur mon père , et qu'il*n'av()it rien négii^'é pour l'engager à s'altaclier à lui j mais que, comme mon père avoit paru recevoir assez froidement les avances qu'on lui faisoit de la pari de ce ministre , il s'éloit tourné du côté de !^l.. de Ponîcharhainj si ce fait est véritable, la pensée même de M. le Pellelicr auroit suffi pour empêcher mon père de cultiver son amitié, et comment se seroit-il assujetti à lui faire sa cour , pour obtenir une place qu'il auroit refusée, si on la lui avoit offerte, puis(ju'il m'a dit plus d'une fois
M. de Ponîchartrain entra donc dans ce difficile ministère, et il parut d'abord supérieur à son emploi, 11 arrive souvent, surtout en France , où l'on se lasse volontiers de l'état présent, qu'on cherche, dans le choix d'un successeur , des qualités directement opposées à celles du prédécesseur ; et ce contraste n'a jîsmais été mieux mar<|ué que dans les diflerens caractères de M. le Pelletier et de M. Pontchartrain. La lenteur et l'indécision de l'un furent mises dans tout leur jour , par la comparaison qu'on en fit , avec la vivacité et la promj)te décision de l'autre ; mais , (juel(jue surprenantes, que lussent la pénétralion çt la rapidité de t^énie dont la nature avoit favorisé M. de Pontchartrain, il aimoit à consulter ceux dont il connoissoit les lumières , et, possédant l'art de s'approprier, en un instant, leurs plus longues réflfxioiis , ii en recueilloit toute la substance avec une si heureuse précision , ([u'il sembloit que , dans son esprit , comme dans le fond de son œil , tous les objets vinssentse réunir, sans confusion, en un seid point.
Avec de telles dispositions , un ministre si clairvoyant , ne pouvdit pas manquer de sentir tout le mérite de mon père , et iVy avoir souvent recours , quand même il n'auroit pas éîé le cousin germain de ma mère ; mais comme il vouloit ménager une délicatesse de conscience , qui n'éloit pas moins reconnue dans mon père que l'étendue de ses lumières , il
DE M. d'aguesseau. 335
n'avoit garde de le consulter sur d^s affaires de celle fmanee arbitraire , qui étoit alors cojifiée au pouvoir absolu du contrôleur -géucra'. Il se repo.soit donc sur des esprits moins scrupuleux , du soin d'examiner et de discuter les proposi'i »!is qu'on Jui faisnit , pour procurer au roi des sommes ininieiisc;;. Mais, s''agissoit-il d'e'tablir un meilleur ordre dans la perception des revenus du ri>i , de soulenir on favoriser le commerce, de maintenir la police ge'néiaie du roj^aurae, à laquelle le contrôleur-général avoit la principale part ? C'éioit alors que mon pèie éioit consulté , et il se livroit timt enlier à un travail où sa religion et sa modestie goùtoient le plaisir de servir si g^atuitement le public, qu'il n'en av-it que la peine , pendant qu'un autre en avoit tout l'honneur.
L'objet qui lui plaisoit le plus, et qui forma pour lui , dans la suite , une espèce de département particulier , é'oit la direction générale du commerce et des manul'aclures du royaume. M. de Pontcharlrain la confia , pendant long-temps , à mon père seul , qui i'auroit toujours conservée de celte manière, s'il n'avoit jugé lui-même à prop ;s d'y faire donner une autre forme , par Félablissemcnt nouveau d'un conseil de commerce , dont il fut , eu quelque manière , le fondai eur.
Non-seulement il y fut porté par la défiance qu'il avoit naiureliement de lui - même , et par le désir d'être aidé ou assuré par les lumières d'aulrui ; mais il sentit que la promptitude des décisions d'un ministre , cbargé de bien d'autres aflaires , avoit souvent besoin d'être retardée par l'utiic lenteur des délibérations d'un conseil. 11 connoissoit assez le caractère de ceux qui sont dans les premières places , pour comprenrhe que les remontrances de plusieurs personnes graves et expérimentées , imposent plus que celles d'un seul homme, quelque mé ite qu'il puisse avoir, et que le ministre le plus autorisé se trouve souvent comme forcé de suivre un avis bien médité dans un conseil , soutenu par le poids comme par ic
nombre des suffrages, dont il ne sauroit contredire les raisons devant le roi sans commettre sa réputation et son crédit. Mon père étoit d'ailleurs persuadé que ce qui regarde le commerce devoit être conduit avec un esprit économique, et presque semblable à celui des républiques, autant qu'il est possible dans une monarchie. Ce fut dans cette vue qu'il voulut qu'on appelât de célèbres négocians au nouveau conseil dont il formoit le plan , non pour y avoir voix délibérative , mais pour y être entendus , et pour donner même leur avis , par écrit , sur les matières d'une plus grande importance. 11 croyoit par là faire deux grands biens en même temps , l'un d'honorer et d'accréditer le commerce , soit par l'entrée qu'il donnoit à un certain nombre de négocians dans un conseil, soit par le privilège dont ils jouiroient , d'être consultés sur toutes îes résolutions qui pouvoient intéresser la fortune des négocians du royaume, et d'avoir une voie toujours ouverte pour faire au roi toutes les représentations qu'ils jugeroient convenables au bien du commerce ; l'autre , d'instruire le conseil d'une matière si importante, et d'y former comme une suite et une succession de conseillers d'étal , qui en sauroicnt les maximes, et qui seroient capables de les soutenir, dans ce royaume, contre les entreprises continuelles de la finance , qu'on y accuse souvent de sacrifier , à un intérêt présent et passager, la source constante et perpétuelle des véritables richesses de Tétat.
Telles furent les principales raisons qui engagèrent mon père à parîager , avec d'autres conseillers d'état et (|uelques maîtres des requêtes bien choisis , une fonction qu'il excrçoit seul auparavant , et qu'un autre se seroit réservée comme une espèce de mystère , dont il auroit perdu tout le mérite, en le révélant.
Si un conseil établi avec tant de sagesse n'a pas toujours été aussi utile à l'état qu'on l'auroit pu désirer, le malheur des trnqis et des conjonctures ne doit point diminuer l'hoiiiieur de celui qui le fit instituer. Il ne seroit pas difficile de montrer le
DE M. d'aguesseau. 337
bien que cet établissement a fait au royfîumç, même au milieu des plus grandes guerres ; mais quand on ne lui tieiidroit compte que des maux qu'il a empeche's , il y en auroit encore assez pour faire honorer la mémoire de son auteur.
Aux occupations que les affaires du commerce donnoient à mon père , le roi en i«;igint deux de confiance, dont la première fut même rcgarde'e comme le présage d'une plus grande fortune ; c'ctoil i'inspection des affaires de M. le duc du JMaine , qui étidt auparavant entre les mains de M. de Fieubet . e\ quifut remise à mon père, api es la vertueuse resolulioii que ce magistrat prit d'instruire et d'édifier le monde par sa retraite , autant qu'il i'avoit l.ng - temps charmé par ses talens , et par ies grâces ijalurejles de son esprit. L'autre fonclicm fut la direction des économats et de la régie des biens confi.squés sur les religionnaires fugitifs; diiection que le roi donna encore à mon père, sans qu'il eut jamais pensé à la demander.
L'honneur de travailler seul avec le roi , et â'ea recevoir direclement les ordres , ne fut point ce qui le flatta davantage dans celte seconde commission. Sa charité ne lui fit presque sentir que la salisfadiua de ménager avec soin, les fonds dent l'administration lui étoit coniiée , soit pour soutenir les nouveaux convertis , qui étoient encore foibies dans Ja foi , soit pour ramener entièrement ceux qui étoient ébranlés, soit pour dédommager, en quelque manière , par des secours donnés à propos , ceux qui avoient eu le courage de ne pas suivre leur fortune avec leurs purens , hors de ia Fiance. C'est ainsi qu'après l'avoir empêché d'clre l'instrument âes conversions forcées, Dieu lui donnoit la consolation d'ea affermir de volontaires, et de réparer, autant qu'il etoit en lui, la faute de ceux qui, pour multiplier les premières , avoient désolé une si grande partie du royaume.
Son zèle^ ses lumières , son expérience sur tout ce qui rcgardoit les religionnaires bien ou mal convertis;,
D'J^ucsseau, Tome XP\, 21
étoient si connus , qu'on ne faisoit rien , à leur égard , sans le consulter. C'est lui qui a dressé une partie des déclarations qui ont été faites depuis son retour, sur cette matière , ou qui a eu la principale part à celles que d'autres ont rédigées, 11 étoit du conseil que le roi tint, pendant plusieurs années, sur les affaires de la religion prétendue réformée; et j'ai même tout lieu de croire que ce fut lui qui donna l'idée de ce conseil , soit afin que la conduite uniforme de la cour , et de ceux qu'elle cliargeoit de ses ordres, fît voir aux religionnaires , par la stabilité même, qu'ils n'avoient aucun cbangement à espérer , soit pour prévenir tous les inconvéniens qui naissoient auparavant de la diversité des décisions , aussi différentes que les caractères de ceux qui n'en auroient dû être que les organes et qui en devenoient souvent les maîtres.
Outre ces dilïérens genres d'occupations, tous les événemens extraordinaires qui devenoient le sujet d'une délibération importante, toutes les calamités générales ou particulières , tous les abus nouveaux , qui demandoient aussi de nouveaux remèdes, retomhoient presque toujours sur mon père, qui, dans le secret de son cabinet , et , encore plus , dans celui de sa modestie , étoit le conseil du ministère , et comme l'oracle de Ja cour. Le seul cliancelier Boucheratlui donnoit moins d'occupations que les autres, non-seulement par l'inutilité dans laquelle il yivoit lui-même , mais parce que les liaisons de mon père, avec M. de Pontchartrain lui avoient donné do l'ombrage, ou plutôt parce qu'il sembK»it baïr , dans mon père , le successeur que la voix publi(pie lui dcstinoit.
Je ne finirois donc point , si je voulois entrer dans le détail de tous les services que le travail continuel de mon père rendoit au public j et je ne pourrois d'ailleurs que vous y représenter toujours le même caraclère d'une ame vertueuse et d'un génie supérieur, qui savoit se prêter également à tous les besoins , se plier à toutes les conjonctures, se proportionner à tous
DE M. d'aguesseau. 339
les caractères, et se rendre toujours utile, sans faire jamais sentir qu'il étoit nécessaire.
Je ne puis cependant, mes chers enfans, me refuser le plaisir de vous rapporter un trait de sa sagesse , que je choisis entre plusieurs autres , parce qu'il donna lieu à un nouvel établissement qui, suivant toutes les apparences , durera autant que la monarchie.
L'ordre de Saint - Lazare , autrefois utile à ce royaume dans le temps que la lèpre y étoit une maladie commune, avoit tellement dégénéré de sa première institution, que les maladrcries , fondées pour les pauvres, par la piété et la libéralité de nos pères , n'étoient plus regardées que comme des bénélices simples , dont on disposoit sans faire aucune attention à la volonté des fondateurs. M. de Louvois, habile à profiter de tout ce qui pouvoit étendre ou affermir son crédit, en se rendant le distributeur, ou plutôt le maître des grâces, avoit comme forcé M. de Nérestang à abdiquer la place de grand-maÎLre de l'ordre, pour se revêtir de sa dépouille, et gouverner les alîàires de cet ordre aussi militairement que celles de la guerre même. On avoit donc entièrement perdu de vue le véritable objet de cet étabhssement; et il n'y avoit que les pauvres qui ne profitassent en aucune manière d'un bien qui n'avoit été donné que pour eux, à un ordre purement hospitalier dans son origine.
L'autorité de M. de Louvois , qui soutenoit cet abus, ayant cessé avec sa vie, le roi, dont là conscience étoit naturellement fort délicate , commença à sentir plus vivement un scrupule que la domination de son ministre avoit long -temps étouffé j et l'on prétend qull crut avoir besoin de demander au pape un bref d'absolution , sur ce qu'il avoit autorisé une espèce de simonie, dans la vente qui avoit été laite par force ^ à M. de Louvois , de la charge de grandmaîlre.
Peu content d'avoir effacé sa faute, le roi voulut la réparer. Il choisit ce qu'il y avoit de plus sage
34o Discouns SUR la vie et la mort
el de plus éclairé dans le conseil , pour examiner rigoureusement le passé, et pourvoir encore plus uli- Jcment à l'avenir, en réglant la forme qu'on donncxoit à un ordre qui n'en avoit presque plus que le aiom , et surtout l'usage qu'on feroit des biens dont ^\ étoit exi possession. Mon père fut un des commissaires nommés par le roi dans ceUe affaire importante , et il en devint bientôt le maître par les déférences que ses confrères eurent tous pour lui.
11 n'y eut entr'eux aucune diversité de seutimens ,^ur le vice , l'abus et la violence de tout ce qui s'éloit passé du temps de M. de Louvois ; mais il n'en fut pas de même de la manière de réparer un jiial si évident, et particulièrement sur l'application qu'on feroit des biens de l'ordre de saint Lazare, £)rdre devenu si peu utile à la religion et à l'état , ^ue plusieurs des commissaires étoient d'avis de le supprimer et d'en unir les maladreries à l'iiotel royal jdes invalides.
Mon père convenoit sans peine de l'entière inutilité û'un ordre dont la cause avoit cessé j mais , comme la suppression ne se pouvoit faire que par le concours de deux puissances, peut-être difliciles à concilier, il la regardoit comme l'objet des vœux, plutôt que de la délibération de commissaires.
Il réduisoit donc celte délibération , à déterminer l'emploi le plus utile des richesses de cet ordre , soit qu'il subsistât encore, soit qu'on prît le parti de le détruire j et quoiqu'il n'y eût plus de lépreux en France , il ne croyoit pas que le roi dût se croire absolument le maître de changer entièrement la destination des biens qui apparlenoient à l'ordre de saint Lazare, ni de les appliquer à un usage entièrement éloigné de l'intention des fondateurs. 11 distinguoit deux objets dans leur cliarilé: l'un général, qui étoit le soulagement des pauvres j l'autre particulier, qui étoit de procurer ce soulagement à une espèce singulière de pauvres malades j si ce second objet de leur libéralité avoit cessé avec la maladie qui l'avoit excitée, le premier gubsi^toil toujours; et. celle es-
DE M, D AGIT-SSEAU. 3[t
poce de religion avec ia*]uelle on doit loujours respecter les volontés de ceux qui ne sont plus en état (le les expliquer eux-mêmes, exigeoit de la piété du roi, qu'il approchât, autant cju'il éloit possible, de leur intention, en se conCormant, du moins, à Tobjet général de leur charité , qui étoit le soulagement des pauvres sains , *~^ais invalides , au défaut des malades.
Son sentiment fut donc qu'il falloit réunir les maladreries de l'ordre de saint Lazare aux hôtels -dieu les plus proches, ou aux hôpitaux des lieux où il n'y avoit point d'hôtels -dieu sur les avis des évéques diocésains et des intendans , sur lesquels le roi t"esoit expédier des lettres - patentes pour consommer chaque union en particulier.
Il restoit à vaincre l'obstacle des politiques , qui avoient de la peine à priver les officiers militaires du secours des commanderies de l'ordre de saint Lazare. Mon père étoit bien éloigné d'envier aux gens de guerre des récompenses qu'ils achètent aux dépens de leur sang ; mais il lui paroissoit injuste de les prendre sur le patrimoine des pauvres; et entre deux objets qui méritoient également la proteclion du roi , le seul parti qu'il trouvoit convenable à la majesté royale , étoit de concilier ces deux: vues, au lieu de les faire combattre l'une contre l'autre. Ainsi , pendant qu'il étoit occupé de faire rendre aux pauvres la justice qui leur étoit due , suivant l'esprit de la fondation, il vouloit, d'un autre côté , faire éclater la magnificence du roi à l'égard de ceux qui le servent dans ses troupes , par l'institution d'un ordre militaire qu'il seroit aisé d'établir par un retranchement insensible sur les dépenses de la guerre , et dont la croix seroit une distinction honorable , et les commanderies une récompense utile pour les officiers que le roi voudroit en favoriser.
Tous les commissaires entrèrent enfin dans des vues dont la noblesse égaloit la justice. Mon père fut char-^ ^é, lorsque le roi eut approuve son avis, de dresseï;
les édils et Jcs arrêts qi/il falloit donner pour consommer ce projet. Il eut l'iionneur de les présenter 'd\i roi , qui se les fit lire avec plaisir , trouvant sa conscience aussi soulagée par l'usage auquel on déslinoit les biens de l'ordre de saint Lazare , que sa gloire flattée par l'inslitution d'un ordre militaire, dont il seroit le maître et le chef comme le ion dateur.
Ainsi f>it établi l'ordre de saint Louis, qui doit sa naissance , sa forme , ses réglemens à mon père , et qui auroit été encore plus utile à l'état, si l'on avoit toujours été aussi attentif que le feu roi l'étoit à en faire valoir la distinction. Je me souviens , à ce sujet, d'avoir entendu raconter à M. le duc d'Orléans , qu'un officier subalterne, à qui le roi avoit fait donner le choix d'une pension de 800 livres ou de la croix de saint Louis , vint lui dire en sa présence, qu'il préféroit la croix, si sa majesté vouloit bien l'en honorer. Je le crois bien, Monsieur , lui dit le roi, d'un ton grave et propre à lui faire sentir le prix de sa grâce. M. le duc d'Orléans ne put s'empêcher de rire de la préférence; mais le roi lui dit qu'il se gardât bien de le faire , et de lui ôter le plaisir de rendre un homme heureux avec une demiaune de ruban rouge. Heureux encore le prince qui peut contenter ses sujets par de telles faveurs, et à qui il en coûte si peu pour paver le sang qu'ils répandent à son service.
La suite des occupations de mon père , m'a fait passer le temps de vous parler, mes chers eiifans, d'un événement qui me regarde personnellement ; mais je vous ai averti d'abord, que je renonrois à l'ordre chronologique. Mon père avoit désiré dès mon enfance,. que je pusse exercer un jour la charge d'avocat-général , soit qu'il n'en connut point de plus propre à former un magistrat , ou qu'il eut envie de m'éviter la servitude des intendances , et de me faire naviguer sur une mer moins orageuse que celle du conseil. L'occasion s'en présenta au mois de novembre de l'année lOijo, par la création d'une troi-
DE M. D AGLESSEAU. 343
siènie charge d'avocat -général. Mon père s'adressa d'abord à M. de Pontchartraiu qui en étoit le créateur, et à M. le chancelier qui auroit dû en être le dispensateur , pour en demander l'agrément en faveur de son lils j mais il trouva l'un déjà engagé avec M. le Pelletier, a présent doyen du consiil^ pour M. Thurgot j son gendre, et l'autre médiocrement bien intenlionné, comme je l'ai déjà dit, pour tout ce qui le regardoit. Cependant comme JM. de Ponlcbartrain, qui se repentoit de s'être engagé si promptement , lui avoit dit que ses vœux seroient pour uK^i, et qu'il lui conseilloit d'agir directement par lui-même auprès du roi, mon père, qui craignoit que sa modestie ne l'empêchât de parJer aussi bien qu'il savoit écrire, prit le parti de s'expliquer au roi par une lettre qui étoit un chef-d'œuvre dans son genre. 11 y amenoit si naturellement l'histoire du long séjour de la charge d'avocat - général dans la famille de MM. Talon, dont le premier qui l'eût rcmpHe étoit mon bisaïeul maternel, qu'ii sembloit qu'il y eut une espèce de justice à donner une charge semblable à son arrièrc-petit-fils. Il y parloit ensuite de moi, avec une confiance persuasive par sa modestie même , et il finissoit sa lettre en disant qu'il étoit né sujet avant d'être père, qu'il devoit infiniment plus au roi qu'à son propre fils, et qu'il seroit bien fâché de le proposer à sa majesté, s'il ne le croyoit capable de répondre dans la suite à une si grande grâce. Ce n'est pas sans beaucoup de pudeur que je vous rapporte ici des paroles qui me laisoient trop d'honneur, mes chers enfans ; peut-être la seule chose qui ait besoin d'excuse, dans la vie d'un homme si respeclable, est d'avoir été beaucoup plus père, en celle occasion, qu'il ne se l'imaginoit. Sa lettre fut rendue au roi comme sa majesté entroit au conseil, où l'on devoit lui parler des diflérens sujets qui se présentoient pour remplir la nouvelle charge d^avocat -général- le roi se la fit lire toute entière et il parut qu'elle faisoit impression sur lui. M. le Chancelier discourut assez longuement sur le mérite des concurrens, mais d'une
344 DTsrotriîS sur la. vie et la mort
manière si confuse el si embarrassée, que tout ce qu'on y put démêler, fut qu'il penclioit du côté de M. Turgot. M. de Pontcharlrain , comme mon père l'a toujours cru , se contenta de dire au roi, qu'il ne pouvoit que bien choisir entre M. Turgot et moi ; le roi saisit cette parole, et dit que, puisque cela étoit , il vouloit faire plaisir à mon père qui étoit incapable de Jc tromper, même sur son propre fils. C'est ainsi que la chose fut décidée en ma faveur par le seul suifrage de mon père. M. de Pontchartrain le lui fit assez entendra; , en lui écrivant surle-champ de venir remercier le roi , d'une grâce qui devoit lui faire d'aula^it plus de plaisir, qu'il n'en avoit l'obligation qu'à lui-même. Il fit ie lendemain son remercîment au roi, en me présentant à sa majesté, qui ajouta encore la grâce de la parole au mérite de celle qu'il m'avoit faite , ou plutôt à mon père.
Je serois donc bien ingrat si je ne reconnoissois ici que c'est à lui seul que je fus redevable , nonseulemenl de la place d'avocal -général, mais du peu. de succès que ^e puis y avoir eu. Il m'y avoit préparé par une éducation à laquelle tout autre que moi auroit peut-être mieux répondu : il m'y a soutenu par ses lumières, par ses conseils, par ses exemples. Que ne puis-je rendre à mon fils aîné qui remplit à présent le mé.ne ministère , tout ce que j*ai reçu d'un père si accompli ! Je m'en acquitte, au moins aulant que je le puis , en lui présentant un si grand modèle , dont j'espère qu'il profitera encore mieux que je n'ai tâché de le faire.
J'éprouvai , quelques années après, la même bonté de mon père, lorsqu'il fut question d'un autre établissement pour moi, je veux dire de mon mariage; il voulut bien se conformer à mou goût , parce que je ne crains pas de dire que la raison y avoit encore plus de part que l'inclination , ou plutôt son goût même étoit aussi décidé que le mien en faveur d'une personne dont le nom scmbloit être devenu celui de k vcrlu même, et qui m'apporloit,
BT, M. d'AGUESSEAU. S/jS
avec un Lien suffisant à mes désirs, des richesses de pudeur , de sagesse , de modestie , préférables à toutes celles qu'on oflroit à mon père , avec des partis d'ailleurs très-convenables. Il en a remercié Dieu , comme moi, dans tout le reste de sa vie , attaché à une belle-lllle que le ciel sembloit avoir formée pour lui , avec des sentimens de tendresse et de confiance , dont ses propres enHins auroient pu être jaloux^ s'ils n'avoienl tous été pour elle dans les mêmes dispositions.
Environ un an après mon mariage , mon père fit un pas dans le conseil , qui donna lieu au public de croire qu'il en feroit bientôt un plus considérable, M. d'Argoiiges, conseiller -d'état, mourut presque subitement à Versailles , au mois d'aorit de l'année 1695, et fit vaquer par sa mort, une des deux places de conseiller au conseil rojal des finances, qui excitoient alors l'ambition de tous les conseillers-d'élat. Elles les tiroient de pair, pour ainsi dire, et les approchoient fort près du ministre, par l'honneur d'assister deux fois la semaine, à un conseil où le roi éloit présent , avec le chancelier , le chef du conseil et le contrôleur-général. M. de Breteuil , grand-père de celui qui est aujourd'hui secrétaire-d'élat , disoit que ceux qui remplissoient ces deux places, étoient comme de petits Dieux placés entre le conseil ordinaire, qu'il comparoit à la nature humaine, et les ministres qu'il regardoit comme les dieux de la terre.
Mon père, quoique le plus digne, étoit peut-être celui de tout le conseil qui pensoit le moins à demander la place vacante par la mort de M. d'Argouges^ il croyoit même qu'elle étoit destinée à un autre, atuiuel il l'auroit si peu enviée , qu'il auroit voulu la lui procurer. Il éloit donc fort tranquille sur cet événement comme sur tout autre , lorsque le lendemain de la mort de M. d'Argouges, il vit arriver chez lui , sur les trois heures après midi , un courrier chargé d'une lettre de M. de Pontchartraiu , qui lui apprenoit que le roi i'avoit clioii-i
pour remplir la place qui vaquoit dans son conseil rojal.
J'élois avec lui lorsqu'il reçut cette lettre, et je fus témoin des premiers mouvemens qu'elle excita dans sou ame ; au lieu de recevoir agréablement cette nouvelle, je le vis non-seulement surpris, mais affligé d'un tel choix, et je sentis bien qu'il se représentoit en ce moment, toute la délicatesse d'une place qui l'obligeoit à donner son avis sur les propositions les plus hasardeuses de la finance • il ne put même entièrement contenir l'émotion intérieure de sa conscience. Les larmes lui vinrent aux yeux , et il fallut presque le consoler de ce qui auroit donné une si grande satisfaction à tout autre conseiller d'état j cependant il se remit après quelques momens de réflexion , et) espérant que Dieu soiiticndroit sa vertu dans une place qu'il scmbloit que Dieu même lui envoyât, il résolut d'alier le lendemain à Versailles pour remercier le roi d'une grâce moins désirée encore qu'espérée.
11 paroissoil, en effet, assez extraordinaire que M. de Pcjnichartrain , naturellement fort attentif à l'avancement de ses proches , et qui avoit dans le. conseil un frère et un beau-frère , dont le dernier fut même très - mortifié de n'avoir pas la place de M. d'Argouges, leur eut préféré mon père qui n'éloit que son cousin -germain par alliance.. M. de Poiitchartrain a toujours dit que c'étoit le roi seul qui avoit agi dans ce choix, soit que la chose fut véritable , soit qu'il eut intention de ménager une famille dont il vouloit étouffer le murmure et les reproches. Plus il parloit ainsi, plus on vouloit que ce fut madame de Maintenon ([ui eût inspiré au roi un si tligne choix j elle étoit alors, en cllet, comme la déesse de la fortune, à laquelle on attribuoit, dans le paganisme, tous les ellels dont on ne voyoit point de cause apparente, je n'ai cependant jamais entendu rien dire a mon père qui pût appuyer cette conjecture; je sais seuleuK.'nt i]uc madame de Maintenon paroissoit avoir beaucoup d'estime pour lui , quoiqu'il
DE M. d'acUESSEAU. 347
ne lui eut jamais parlé que par rapport aux affaires de M. le duc du Maine; elle lui écrivit même une lettre de compliment sur son entrée au conseil royal, qui étoit tournée avec cet air nalurel et délicat qu'elle sa voit donner à toutes ses lettres, mais qui ne pouvoit faire entendre qu'elle eût eu la moindre part à la nouvelle dignité de mon père; cependant le public en jugeoit autrement, et, tirant de là des conséquences pour un avenir qui ne paroissoit pas fort éloigné, avec un chancelier de ({uatre-vingts ans, il regardoit la place qu'on venoit de donner à mon père, comme le degré d'où il devoit moulera celle de chancelier de France.
Mais mon père ne s'y conduisit pas comme un liomme qui auroit eu des espérances, il ne pensa qu'à y soutenir le caractère d'une vertu toujours égale, et qui, si j'ose parler ainsi, a voit encore toute la fleur de sa première innocence.
Il n'imita donc point ceux qui, dans la même place, s'étoient accoutumés à regarder la volonté du contrôleur-général, comme une loi suprême à laquelle ils pouvoient conformer leurs suffrages sans blesser leur réputaSion ni même leur conscience. Il sut toujours être juste, dans le règne même de la finance, et pendant plus de vingt ans qu'il y a passé , il se conserva toujours la vertueuse liberté de ne pas suivre, et même de combattre sagement les avis du contrôleur-général, aui lui scmbloient contraires à la justice ou au bien public. Quoique la politique ordinaire des contrôleursgénéraux les portât à éviter souvent le conseil, et à faire prendre au roi les plus grandes résolutions sur la finance , lorsqu'ils travailloient seuls avec lui, il y eut cependant plusieurs occasions importantes, comme , par exemple , lorsqu'il fut question du retranchement ou de la réduction des rentes sur la ville , dans lesquelles mon père fit paraître cette judicieuse fermeté qui consistoit à montrer la raison avec autant de lumière que de simplicité, et à convaincre au moins la conscience de ceux qui pensoieut autrement que lui.
Le roi, et ce qui est encore pins surprenant, Icâ contrôleurs -généraux mêmes qu'il contrcdisoit, ne lui en ont jamais su mauvais gré; il sa voit accompagner sa résistance de tant de douceur et de modestie, qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'estimer et de l'aimer, lors même qu'on ne suivoit pas ses sentimens ; et la seule vengeance que l'on se permit quelijucf ois d'exercer contre lui, étoit de lui reprocher «pi'il étoit trop vertueux, et qu'il porloit la délicatesse sur le devoir jusqu'au scrupule.
Le feu roi, je ne craindrai point de le dire, semhloit lui-même révérer une si grande vertu. Tl écoutoit souvent mon père avec une attention marquée; et on eut dit quelquefois, qu'il auroit bien voulu ne s'être pas fait une règle de suivre toujours l'avis du contrôleur-général en matière de finance , lorsque ce ministre avoit pour lui la pluralité des sultrages , qu'il ne manquoit guère d^cntraîncr.
M. le duc de Bcausdllicrs, qui faisoit profession de vivre en chrétien au milieu de la cour, prévenu dès sa jeunesse d'une grande estime pour mon père par ce qu'il en avoit entendu dire à M. Coibert , honora encore plus sa Vertu lorsqu'il le vit de plus près au conseil royal. Mon père étoit d'ailleurs Hé d'une ancienne amitié avec M. l'abbé de Fénclon , depuis archêque de Cambray , qui éloit précepteur des enfans de France , et dont le génie, fort supérieur à celui du duc de Beauvillicrs , avoit un entier ascendant sur les sentimens de ce duc. Us conservoient encore tous deux un crédit, qu'ils perdirent depuis, sur l'esprit de madame de Maintenon plus puissante (|uc jamais auprès du roi , à qui son âge , et encore plus le dégoût ou la lassitude de tous les plaisirs, ne faisoient plus trouver de charmes que dans la douceur de sa société. Mou père, qu'elle estimoit fort, comme je l'ai déjà dit, étoit donc alors véritablement dans la rouie de la fortune. La cour et la ville le croyoient ainsi : lui seul paroissoit ou l'ignorer, ou le craindre; mais la révolution que le quiétismc causa bientôt après , ne fut que trop favorable \ la modestie de mon père.
DE M. D*AGLESSEAU. Sf^g
quoique personne ne dût y avoir moins de part que lui. Le livre des maximes des saints, qui échappa à l'arelievêque de Cambraj , par l'imprudence et le zèle peu éclaire de ses amis,exei!a d'abord un soulèvement presque universel , et auroit pu avoir des suites plus funesles pour l'église, si ce elief du parti qu'on appeloit quiétiste y n'eût eu encore plus de mode'ration, qu'il n'avoit de beauté d'esprit.
Personne cependant n'osoit en parler au roij on craignoit le crédit de l'arclievêque de Cambraj , du duc de Beauvilliers et de tout ce qui les environnoit. On craignoit même celui de madame de Maintenon, que l'on crojoit ei^sore gouvernée par eux. M. de Pontcliartrain fut le seul qui osa rompre ce silence trop politique , quoiqu'il eût toujours élé intimement lié avec madame de Maintenon ; et il y a lieu d'espérer pour lui, qu'il en recevra la récompense dans le ciel, puisqu'il en a porté la peine sur la terre par la perte de son crédit , qui commença dès-lors à éprouver une décadence dont il ne s'est jamais relevé. Le roi , dont la droiture ne pouvoit être trop louée, reçut M. de Pontcliartrain, lorsqu'il l'avertit du bruit que faisoit le livre de l'archevêque de Cambray , comme David auroit écouté un prophète envoyé de Dieu pour lui donner un avis salutaire. Aussi surpris qu'affligé de cette nouvelle , il alla d'abord chez madame de Maintenon ^ et lui dit, d'un ton qui faisoit sentir sa douleur et sa religion: eh quoi ^ madame^ que deviendront donc mes petits enfans ? En quelles mains les ai-je mis? L'émoliou du roi passa aisément jusqu'à madame de Maintenon, qui donnoit alors sa véritable confiance à l'évèque- de Chartres, et qui conservoit encore une très -grande considération pour M. de ÎSoailles , archevêque de Paris , tous deux fort opposés au quiétisme. Le sort de l'archevêque de Cambray fut bienlôt décidé. Banni de la cour avec les abbés de Langeron et de Beaumont, on crut que la disgrâce du précepteur et de ceux qui lui éloient le plus attachés, entraineroit celle du gouverneur. La délicatesse inlînie du roi sur la religion le faisoit pencher vers le pavli
3jo discours sur la vie et la. mort
le plus rigoureux; et, après avoir frappe' le clief da parti , il lui paroissoit dangereux d'en épargner le principal appui. On lui inspira néanmoins , ou il résolut de lui-même , par cet esprit d'équité qui lui étoit naturel, de consulter l'archevêque de Paris, dont il estimoit alors sincèrement la vertu , avant que de prendre cette grande résolution.
Le sort du duc de Beauvilliers fut donc remis , par là, entre les mains d'un des plus grands ennemis du quiélisme; et si rarclievêque de Paris a voit élé élevé dans les principes de Machiavel , il n''auroit pas hésité à saisir une occasion si favorable de perdre un homme qu'il ne pouvoit jamais espérer 4e gagner véritablement. Mais il fut plus chrétien que politique; et, se défiant de lui-même, il ne voulut se déterminer que par l'avis de mon père, capable, par son esprit, de sentir toutes les vues de la plus profonde politique, incapable par son cœur de suivre jamais d'autres mouvemens que ceux de la conscience la plus éclairée.
Mon père honoroit sincèrement dans M. de Beauvilliers un esprit de religion , de modération et de justice qui éclatoit dans toute sa conduite. Il ne regardoit sa prévention pour les niysliques modernes, que comme une ilhision passagère et comme un éblouissement de piélé, que l'exemple et l'autorité de l'archevêque de Cambray avoient causés , mais que la condamnation et la réiractalion de ce prélat, dissipiroit entièrement. La qualité d'homme de bien qu'il respeetoit dans la personne de ce ministre, étoit pour lui un si grand tilre , qu'il ne crojoit pas (ju'on dût le sacrifier sur de simples S(iupçons , ni punir sans retour la foiblesse excusable d'avoir trop déléré aux sentimens d'un génie aussi supérieur et aussi séduisant que celui de l'archevêque de Cambray. Il se laisoit même un véritable scrupule de C(jnlribuer à l^annir de la cour J'honnne qui y donnoit le plus grand exemple de religion , et à ôler d'auprès du roi le plus vertueux de tous ceux que cé prince honoroit de sa confiance. 11 jugea donc mieux du duc de Beauvilliers, que le duc de Beauvilliers n'auroit peut-être jugé de mon
DE M. d'aGUESSEAU. 3jiI
père même; et il fit voir, en cette occasion , qu'on n'a pas eu tort de dire, que plus un homme est vertueux, moins il est porté à se défier de la vertu des autres. L'archevêque de Paris, iîxé par un avis d\\n si graiîd poids, conseilla au roi de conserver M. de Bcauvilliers dans tous ses emplois ; et il le fit d'aulant plus volontiers qu'il a voit reçu une espèce "d'abjuration solennelle de ce duc, acconqjaijné de sa femme , du duc ot de la duchesse de Chevreuse, qui vinrent tous lui déclarer qu'ils rcnoncoient sincèrement à tout ce qui avoit pu les éblouir d'abord dans le langage spécieux des mystiques.
Soit que M. deBeauvilliers ait su, ou qu'il ait ignoré la part que mon père avoit eue au conseil de l'archevéijue de Paris , il est au moins certain que depuis l'afiaire du quiélisme, il aflecla plus de paroître ami de mon père qu'il ne le fut en effet. Je ne veux pas croire, quoique des gens dignes de foi me l'aient assuré, qu'il ait eu la malignité de vouloir le faire passer pour un homme qui avuit une pente secrète , sinon pour le jansénisme, au moins pour les jansénistes , soupçon qu'il sufhsoit alors de répandre pour perdre les meilleurs sujets dans l'esprit du roi. Je sais qu'on n'aime guère dans le monde, et qu'on hait même à la cour, ceux à qui l'on croit devoir trop , et dont la présence semble nous dire toujours qu'iis ont été les maîtres de notre sort ; mais je ne règle point mon jugement par de telles conjectures ; je suis au moins bien assuré que mon père , qui voy(jit fort clair dans le cœur des autres quoiqu'il ne parlât presque jamais de ce qu'il y voyoit, a toujours cru que celui de M. Beauvilliers s'étoit fort refroidi pour lui, depuis la disgrâce de l'archevêque de Cambray. Peut-être, après tout, ce changement ne doit-il être attribué qu'à des impressions reçues trop facilement, par ce duc , de quelques Sulpiciens, dont le génie »orné conveuoit assez à la mesure du sien , ou des liaisons que mon père avoit avec la maison de Noailles , el que le Languedoc avoit formées ; maison qui étoit l'objet de l'envie des courtisans , et que le parti quiétisle rcgardoit comme son
ennemie : mais il faut laisser à Dieu le jugement du cœur humain , et tâcher d'imiter , au moins sur ce sujet le silence et la mode'radon de mon père.
Le refroidissement du duc de Beauviiliers à son égard , ne pouvoit lui nuire dans l'esprit de madame de Maintenon, qui ne parut avoir aucune peine à se détacher de ce duc et de l'archevêque de Gambray , soit par sou incnnslancc naturelle^ soit par les conseils de l'évêquc de Chartres, qui la dominoit comme ont toujours lait ses directeurs, ou , ce qui lui feroit plus d'honneur , par une délicatesse de religion j mais ce prélat avoit si bien réussi à lui taire voir le jansénisme où il n'étoil pas, et d'ailleurs mon père étoit un courtisan si peu assidu, que tout ce qu'il pouvoit espérer de mieux , étoit qu'elle ne lui fût pas contraire , comme ie croirois volontiers qu'elle n'en a jamais mérité le reproche.
Ainsi s'évanouirent toutes les espérances que les amis de mon père avoient conçues de l'élévation de sa fortune , et l'on reconnut bientôt que sa destinée étoit de mériter les premières places , sans jamais y parvenir. Mais, ayant que déparier du changement qui arriva parla mort du chancelier , il me reste à vous expliquer, mes chers enfans, la dernière part que mon père eut à l'aflàire du quiétisme.
Le bref du pape Innocent Xlî , contre le livre de rarchevêque de Cambray, étant enfin arrivé, et tous les évêques du royaume l'ayant reçu dans les assemblées de chaque province qui furent tenues par l'ordre du roi, M. de Pontchartrain fut chargé de dresser les lettres - patentes nécessaires pour faire enregistrer ce bref dans les parlemens. Ce ministre eut recours , pour faire cet ouvrage, aux lumières et à l'expérience Je M. de Harlny, premier président au parlement, son ancien ami, et alors son concurrent déclaré pour la place de chancelier. Comme il avoit pour mon père une confiance beaucoup plus sincère, il lui envoya le projet de ces lettres -patentes telles que M. de Harlay les avoit dressées, pour l'examiner avec moi, à cause de lu place d'ancien avocat-général; que j'avois alors
DE m. D'AGUESSKAir. 353
l'honneur de remplir. Mon père fut surpris aussi ])ien que moi en lisant ce projet, non pas tant du style diffus et embarrassé qui caractérisoit ordinairement les ouvrages de M. de Harlaj , que de n'y point voir la clause dont on se sert quand on veut laisser au parlement l'examen de la forme extérieure d'une bulle, et la liberté d'j mettre les modifications nécessaires pour la conservation des maximes du royaume. Au lieu d'employer cette clause dans son projet, M. de Hariay n'avoit fait que copier U-op fidèlement le slyle des lettres-patenles données sni' les bulles des papes dans FafFaire du jansénisme, où l'on faisoit toujours dire au roi qu'il avoit fait examiner ces bulles dans son conseil , et qu'il n'y avoit rien trouvé de contraire à nos libertés, en sorte qu'après un examen lait par le roi même, il ne restoit plus au parlement que la gloire de l'obéissance.
M. de Hariay avoit donc agi en cette occasion , comme l'auroit pu faire un conseiller d'état jaloux de l'autorité du conseil , et mon père fit , au contraire, le personnage d'un premier président attentif à l'honneur de son corps et encoieplus au bien de i'élat. Il croyait en général, qu'il étoit avantageux au roi de mettre toujours son parlement entre lui et la cour de Pvome, pour le charger de la haine d'un examen, ou de ces modifications que cette cour supporte si impaùemment ; et il sentit d'autant plus la nécessité de suivre cet ancien usage, à l'égard du bref d'Innocent XII en particulier, que nos évéques même ne l'avoienl reçu qu'avec plusieurs modifications par rappiirt aux libertés de l'église gallicane, qu'on y avoit assez mal ménagées.
Mon père envoya à M. de Pontcharlrain un mémoire <[u'il avoit fait avec moi sur ce sujet, où il relevoit aussi ([uelques termes obscurs du projet dressé par M. de Hariay; et ce ministre en futteilenienl frappé, qu'il détermina le roi à suivre le style le plus favorable au parlement , ou plutôt aux véritables intérêts du roi même. M. de Hariay n'a jamais su à qui il étoit redevable d'avoir obtenu en cette occasion D'A gués s eau. Tome XV. 2 3
plus qu'il ne dcmandolt ; il affecta il'al>ord d'en parier avec assez, d'indiiFérence ; mais dans la suile , avaut eu le temps de se pardonner à lui-même de n'y avoir pas pensé, il fit arrêter au parlement que le parquet en iroit rendre grâces au roi au nom de la compagnie.
Le chancelier Bouclierat ne survécut qu'environ quinze jours à la fin de cette grande alïàire. Son successeur n'auroit pas été douteux, si le public en eût eu la nomination. Ce mol de Tacite sembloit êlre fait pour mon père ; la voix du peuple choisit souvent pour le prince ; et s'il veut chercher le plus digne , un consentement unanime le lui présente. Mais le roi étoit alors plus occupé du désir d'avoir un nouveau contrôleur-j^éiiéral, que du soin de bien choisir un chancelier. Il commençoit à se lasser de M. de Ponlcharlrain^ qui avoil soutenu, pendant plusieurs années, une faveur plus marquée que celle d'aucun de ses prédécesseurs. Madame de Mainlenon à qui il avoil résisté quelquefois trop librement, le haissoit autant qu'elle l'avoit autrefois aimé. \]i\ goût nouveau pour M. Chamillart ne s'étoit pas moins déclaré dans elle que dans le roi, qui, charmé du respect et de la modestie que celui-ci avoit su conserver dans la familiarité intime où il avoit été admis, le rcgardoit comme un homme qu'il formeroit à son i^ré, et en qui il pourroit se complaire comme dans son ouvrage; mais on ne pouvoit le placer sans déplacer M. de Pontchartrain, à qui il paroissoit impossible d'ôler le titre de contrôleur-général, sans le faire chancelier. Ainsi, ce fut par une espèce de disgrâce qu'il parvint à la première dignité de l'état, et le roi l'en revêtit moins pour lui doniier la place de chancelier, que pour lui ôter celle de contrôleur-général .
Je ne parlerois point ici de la manière dont ce choix fut consommé, si l'on n'avoit cru (fue le roi avoit eu mon père en vue dans ce (pi'il dit à M. de Pontchartrain, en le faisant chancelier. Savant, comme tous les princes, dans l'art de parer et d'embellir leurs bienlails, il lui demanda s"il seroit coulent de ([uiller sa
DE M. d'aGUESSEAU. 355
place pour celle de chancelier. Ce ministre, toujours libre et décidé dans ses réponses, lui dit : moi, Sire, eli comment ne seroia-je pas content de quitter la finance pour devenir chef de la justice , puisque j'au" rois été charmé de la quitter pour n être rien? Le roi se mit à rire , et lui dit , puisque cela est , il faut penser à disposer de votre place. Il y a des gens qui en voudraient bien , et dont je ne voudrai pas ; il j en a que je voudrois bien y mettre , et qui ne voudraient pas y entrer; il y en a enfn qui la voudront bien prendre , et que je voudrai bien aussi y placer. Oa crut que le roi avoit voulu caractériser M. de Cauniartin par le premier trait, mon père par le second, et M. Chamillart par le troisième. On devint. it juste au moins pour le dernier, puisque le roi l'envoya chercher sur-ie-champ , pour lui apprendre qu'il le faisoit contrôleur-général.
Mon père, qui sa voit depuis long-temps, quelles étoient les vues du roi sur ce changement , et qui craignoit la place de contrôleur - général , sans désirer celle de chancelier, dont il disoit quelquefois de la meilleure foi du monde qu'il ne se croyoit pas digne , étoit plus content et plus heureux que ceux, cfu'on élevoit aux plus grandes places j et je suis sur qu'il remercioit Dieu en secret d'avoir tellement arrangé la suite des conjonctures , qu'il ne courut pas même le risque de monter plus haut.
11 goûtoil encore plus la tranquillité dont il jouissoit dans le second rang, lorsqu'il voyuit de près les divisions qui agitoient presque toujours ceux que la faveur avoit élevés au premier. Elles lui donnèrent bientôt une occupation peu agréable et encore moins facile, pour concilier, s'il se pouvoit, le nouveau contrôleur-général avec le secrétaire d'état de la marine , dont la fonction étoit exercée en chef par M. de Pontchartrain , ^\\s du chancelier, depuis que son père avoit été élevé à cette dignité. Le sujet ordinaire de leurs différends étoit le commerce , qui avoit un rapport presque égal à leurs ministères. La terre et la mer sembloient en faire le partage naturel : mais
comme ce que ia mer apporte est destiné à l'usage de la terre , et que les richesses de la terre sont aussi confiées à la mer, les limites du pouvoir de ces deux: ministres étoient souvent confondues, et les objets enparoissoienttelleraent mêîés, qu'il étoit assez difficile d'en faire une juste séparaùon. Mon père y réussit néanmoins : il dressa comme les articles d'un trailé de paix entre deux puissances, encore plus jalouses qu'opposées. Le ministre de la finance comme celui de la marine, convinrent de se renfermer, de part et d'autre, dans les bornes que sa sagesse leur avoit marquées; et ils auroient vécu tous deux plus tranquilles , s'ils ne les avoient jamais passées.
Mon père, qui aimoit beaucoup mieux servir de médiateur ou de conseil aux ministres , que d'être ministre lui-même, vit croître ses occupations plus laborieuses qu'éclatantes, par l'élévation de M. de Ponlcliartrain, à la dignité de chancelier de France. Il y avoit conservé ia même confiance pour mon père, et il le consultoit encore avec plus de plaisir sur les voies de la justice, qu'il ne l'avoit fait sur celles de la finance ; comme mon père, de son côté, lui répondoit avec bien plus de goùl , sur une matière qui étoit si conforme à son inclination, il croyoit être rentré dans sa patrie avec le nouveau chancelier , et n'avoir plus qu'à y respirer son air natal , au lieu que la finance étoit pour lui comme une terre étrangère. Toutes les difficultés qui naissoient dans l'ordre de la justice , toutes les consultations importantes des parlemens, tous les réglemens dont ils avoient besoin, et toutes les lois nouvelles qu'ils demandoient, étoient conllés à l'examen de mon père, qui, travaillant véritablement en chancelier tle France, sans en avoir le titre , envoyoit à M. de Pontchartrain , nonsculemcnt des matériaux excellens , mais ties ouvrages parfaits, auxquels il ne manquoit plus que le nom du chancelier, ou le caractère de Faiitorilé royale.
Il auroit bien souhaité que M. de Pontchartrain ne
i fût pas conlenlé de sullire pleinement au courant es affaires^ et qu'il eût élé plus susceptible des idées
DE M. d'aGUESSF.AU. 3 "^7
aussi sages qu'étendues, dont mon père etoit rempli, pour rélormerou pour perfectionner l'administration de la juslice dans ce ro^-anme ; mais , suit que la rapidité de génie , qui étoil le caractère singulier de M. de Ponlchartrain , ne lui permit [)as d'arrêter long- temps sa vue sur le même objet; soit qu'il crût que' la subtilité de l'esprit Immain étant plus ingénieuse à éluder la loi, que le législateur ne l'est à en assurer l'exécution , la multitude des remèdes ne servoit souvent qu'à muUiplier les maux ; soit enfin qu'il eût trop appris dans la place de contrôleur-général , que la linance se joue des plus saintes lois, mettant la justice au nombre de ses revenus, et ne regardant la règle que comme une occasion d'en vendre la dispense , il est toujours certain que les projets de législation n'étoient nullement de son goût : et c'est en partie ce qui a privé le public des grands avantages qu'un cliancelier, plus législateur, auroit tirés des lumières et du travail de mon père. Je dois néanmoins dire ici à sa décharge, que la conjoncture des temj>s n'étoit que trop propre à fortifier en lui cette disposition. Il fut fait chancelier, à la veille de la j)lus grande guérie que la France ait jamais souienue, et il cessa de l'être un an après la paix. G'éioit beaucoup faire, dans des temps si difficiles, de remédier aux maux les plus pressans ; et il falloit avoir , comme mon père', un excès de zèle , si je puis parler ainsi , pour oser entreprendre de travailler au milieu de la guerre même, à un ouvrage qui paroît réservé pour un temps de paix.
Mon père ne laissoit pas de gémir souvent avec moi, du peu d'attention qu'on donnoit à la justice; et il se reprochoit presque de ne lui être pas plus utile, surtout lorsqu'il me vit encore plus à portée de seconder ses vues dans la cliarge de procureurgénéral, où j'entrai un an après que M. de Pontchartrain eût été ("ail chancelier.
Mon père n'eut pas la peine de demander pour moi une place qui convenoit naturellement au plus ancien officier du parquet. M. de Harlny , qui étoit alors
3 "8 riscouRS SUR l\ vie et la mort
dans nn accès de tendresse pour moi par le conlrecoup de la haine qu'il avoit pour mon prédécesseur, en avoit parlé le premier au roi, et M. le chancelier de Ponlchartrain m'auroit volontiers tenu lieu de père en cette occasion. Le roi partoit pour Fontainebleau , quand M. de la Brifié mourut; et à peine mon père y fut-il arrivé , qu'il eut le plaisir d'apprendre que je sorlois de la place d'avocat-général , qui com-mençoit à nnquiéter pour ma santé, et que j'entrois dans celle de procureur-général , où j'ai eu le bonheur d'<'lre assisté de ses conseils pendant seize années entières, c'est-à-dire, pendant presque tout le temps que je l'ai remplie.
Ce fut dans la même année, et environ un mois auparavant, f[u'il fit le mariage de ma troisième sœur avec M-. le Guercliois, alors maître des requêtes et à pré.sent conseiller d'élal, digne par sa droiture, par sa justice, et par son désinléressemeilt , d'être le gendre de mon père.
La joie qu'il eut de ces deux événemcns fut bientôt troublée par la perte qu'il fit l'année suivante de ma sœur aînée , qui auroit pu porter la sainteté dans sa maison , si elle ne l'y avoit pas reçue.
Peu de temps avant que mon père revînt du Languedoc, le goût naturel qu'elle avoit pour la retraite, lui avoit inspiré la résolution de se consacrer à Dieu daiis la maison des fdies de l'enfance, établie à Toulouse, par madame de Mondonville. IlHc v trouvoit une grande régularité, sans aucune i\cs austérités corporeiies, que la délicatesse de son tempérament ne lui auroit pas permis de soutenir dans une autre maison religieuse. JMon père et ma mère suspendirent long-lemps l'exécution de son dessein, soit par la pviiic qu'ils avoient à se séparer d'elle pour toujours, ou pliitôt pour mieux éjirouver sa vocation , mais sa fermeté l'emporta enfin sur leur résistance ; et, quoique je fusse encore bien jeune , je la vis entrer avec douleur dans ime communauté qui étoit des-lors en butte à des ennemis si puissans,que je craignois comme bien d'autres, qu'elle ne pùl y rési.^ler. L'événement
DE M, d'aguesseau. 35()
ne jasllfia que trop mes pressentimens. A peine, mon père fiil-il sorti du Lanij;ucdoc, que, malgré le concours des deux puissances, qui avoient également conspiré en faveur de ce nouvel é!al)lissement , il Tut renversé par un coup d'autorilé, et ma sœur obligée de venir se réfugier dans l'a.'-iie de la maison palerneile , avec madame le Gucrchoi.s, que ma mère avoit laissée auprès d'elle, el qui n'avoit alors que six ou sept ans. Arrachée ainsi, maigre elle, du lieu de sa retraite, elle avoit su s'en faire une nouvelle au milieu de sa famille. Elle trouvoit, à la vérité, dans mon père et dans ma mère, des exemples de vertus dignes d'clre proposés aux plus saints religieuxj mais lidelle jusqu'au scrupule à ses premiers engageraens , elle avoit obtenu d'eux la liberté de vivre séparée d'euxmêmes dans leur maison , ne mangeant jamais à leur table, venant les voir seulement après leurs repas, disparoissant à la première visite qu'on annonçoit, renfermée tout le reste du jour dans sou apparlement, dont elle ne sortoit que pour aller à l'église , et où elle passoit saintement sa vie, sans aucune autre société que celled'une fille de l'enfance qnilaservoit, etde madame le Gucrcliois , dont la vertu fait l'éloge de l'éducation qu'elle en a reçue. Au milieu d'une vie si retirée , elleconservoit une douceur, une gaîîé et des grâces mêmes dont le monde auroit pu faire cas. Mais son caractère dominant éloit la raison , et il sembloit qu'elle l'eût reçue singulièrement de mon père, comme par une espèce de droit d^1Înesse. Amie tendre et solide, il n'y avoit point de secret qu'on ne pût confier sûrement à sa discrétion, comme il n!y avoit point d'aflaire sur laquelle elle ne fût en état de donner un bon conseil ; mais elle éioit bien éioignée de s'y présenter d'elle-même et de succomber à la tentation de faire sentir son mérite. Insensible à tout ce qui llatic la nature, et entièrement morte au monde , on eût dit qu'elle ne clierclioit qu'à se rendre toujours plus invisible, et à cacher sa vie dans le sein de Dieu. Vraiment digne du nom de sainte que nous
36o DISCOURS SUR LA VIE ET LA 3I0RT
lui avions donne, mais sainle aussi aimable que respectable , qui éîoit lion-senlement l'exemple, mais les délices de sa famille. Les plus douces heures de ma vie, sont celles que j'ai passées avec elle : fatigué du travail et de l'ennui tles aflaires, je n'avois qu'à monter dans sa cliambre pour respirer un air pur et serein , qui me délassoit en un moment de l'application Ja plus pénible, et les charmes de sa société me lenoienl pres<|ue lieu de tous les plaisirs. Un médecin , qui eut le malheur de réussir à la délivrer d'un asthme habituel, la fit tomber dans une maladie de langueur, où, après avoir joint ie mérite de la pénitence à celui de la plus parfaite innocence, elle expira entre mes bras et ceux de madame le Guerchois , qui eut comme moi la triste consolation de recevoir ses derniers soupirs.
La foi soutint mon père dans cette affliction. Soumis sans réserve à la volonté de Dieu, malgré la tendresse natiu'eile de son cœur , il s'orcupoit saintement du bonheur de celle qui n'avoit fait que Je précéder dans le ciel, 014 il vivoit déjà par son espérance : il fut même obligé de prendre beaucoup sur lui en celle occasion, pour ne pas augmenter la douleur de ma mère qui étoit fort incommodée, et à qui par cette raison , l'on fut obligé de cacher d'abord la mort de ma soeur.
Il reprit bientôt ses occupations ordinaires, persuadé (ju'un homme public doit trouver sa principale consolation dans l'accomplissenicnt de ses devoirs. La grande uniformité de sa vie, qui n'en faisoit que comme un seul jour, m'cngagcroit dans une répétition conlinuellc, si je voulois entrer dans un délail suivi de ses travaux : il me suffît de vous en avoir donné une idée générale, comme je l'ai déjà fait, et d'y ajouter que, toujours ie même au dedans , et méritant toujours les mêmes é<iards au dehors, il avoit une égale part à la conGance des ministics <[ui étoient le plus opposés l'un à l'autre , tels que M. de Chamiliartl et M. de Ponlcharlrain le sccétaire d'étal , honoré
DE M. n'AGUES'SEAU. 3Gl
(le tous comme un homme qui n'étoit véritablement ami que de la raison , et qui ne tcnoit qu^à son devoir.
M. Desmarcls, qui fut fait contrôleur-fît^néral des finances, en l'année 1708 , à la place de M. de Chamillard , avoit succédé à la haute estime de M. Goibert pour mon père, comme à presque toutes ses grandes qualités j j'ai été plusieurs fois à portée d'en voir des preuves , mais surtout dans une espèce de commission à la tête de Ja({uelleil mitmon père, pour diriger et pour animer toute la police du royaume , par rapport à l'incroyable disette de bleds , dont la France fut affligée en 1709, ce qu'il fit encore à l'égard de la maladie i\cs bestiaux qui survint quelque temps après. Mon père étoit non-seulement le chef, mais l'ame de ces commissions, où JM. Desmarets avoit souhaité <yue j'entrasse aussi pour être comme le lien des opérations du conseil et de celles du parlement en celte matière. Il suivoit avec une entière déférence tous les avis de mon père, et il ne l'aisoit presque (\\\e signer les ordres et les instructions qu'il en recevoit toutes dressées pour les envoyer dans les provinces , assuré qu'il'avoit rempli tout ce qu'il devoit à l'étal, dans des conjonctures si importantes, en remettant les intérêts publics entre les mains du meilleur citoyen , de l'homme le plus sage, et du conseil le plus çciairé qu'il y eut dans le royaume.
La finance suffisoit d'ailleurs pour l'occuper entièrement dans ces tristes années, où nous avions à combattre en même temps des ennemis victorieux au dehors, et la famine encore plus a craindre au dedans; où les revenus du roi diminuoient chaque jour, pendant que les dépenses croissoient sans mesure et où cependant M. Desmarets eut la gloire de soutenir l'état par un ciédit inespéré-, et de lui donner le temps de finir une guerre, presque fatale à la France, par une paix non-seulement tolérable, mais glorieuse.
L'époque d.ecette paix, si heureuse pour le royaume, fut marquée d'une manière bien triste pour mon père, par la perte qu'il fit, en l'année I7i3, de cequ'il
362 DISCOURS SUR lA VIE ET LA MORT
aimoit le plus dans le monde, et qu'il devoit le plus aimer.
Le roi éloit parti pour Fontainebleau , les derniers jours du mois d'août j mon père devoit s'y rendre le 4 septembre, et toutes ses mesures étoient prises pour le voyage que ma mère devoit taire avec lui.
Le samedi au soir, qui éloit le 2 septembre, ma mère tut attaquée vers minuit d'une lièvre si violente qu'elle parut presque frappée à mort dès le premier moment de sa maladie. Le mal porta d'abord à sa tète, qui demeura presque toujours si embarrassée, qu'il parut que c'étoit comme par une espèce de pressentiment qu'elle s'etoit contVssée le samedi matin avec autant d'attention, suivant le témoignage de son confesseur, que si elle eût cru faire la dernière confession de sa vie. Les saignées redoublées , et d'autres remèdes qu'on y joignit, donnèrent néanmoins, deux jours après, une légère espérance de guérison ; mais à la fin du quatrième jour elle tomba dans un état si factieux , qu'on crut devoir profiter de quelque intervalle de eonnoissance pour lui faire recevoir les sacrcmens de l'église. Elle eu profita ellemême pour prier mon père de faire distribuer aux pauvres environ mille éeus, qui étoient dans son cabinet. Mon père , qui avoit déjà prévenu ses désirs par une aumône à peu près égale , les suivit en y ajoutant encore cette somme ; en sorte que dans Tespace de sept jours, ils déposèrent entre les mains des pauvres, un trésor que ma mère retrouva le septième dans le ciel. Depuis ce temps-là, sa raison^ toujours obscurcie, ne laissoit entrevoir quek|ues rayons de lumière que lorsqu'on lui parloit de Dieu. Il sem- Itloit alors qu'elle se ranimât pour devenir capable d'attention , et son amour pour la religion, lui Jàisoit recouvrer une connoissance qui lui manqu( it sur tout le reste. Elle relomboit aussitôt après , dans une «'spèce de rêverie, où son cœur, nourri dans une longue babitudc de ferveur et d'oraison , metloit dans sa bouclie les prières qui lui étoient les plus familières , qu'elle ne cessoil de répéter avec tant d'ardeur
DE M. d'aGUESSEAU. 3G3
et de conlcnlion, qu'on éloit obligé de la prier de renfermer dans son sein ce que sa voix ne pouvoit prononcer sans faire un effort qui avançoit .sa fin. Elle Je promelloit inutilement : son cœur , plus vivant que son esprit, pouvoit bien produire encore les senliraens dont il étoit pe'ne'tré; mais il n'avoil plus la force de les contenir. Ce fut dans cet e'tal rju'eile s'endormit du sommeil des justes, pour aller jouir dans le ciel de celui qu'elle avoit si ardemment aimé sur la terre, et dont son ame accablée et sa voix mourante ne pouVoient se lasser de répéter le nom.
Nous perdions la meilleure mère (|ui fût jamais, et nous croyions presque pleurer avec elle ie meilleur de tous les pères. Nous n'espérions pas, dans ce triste moment , qu'à l'â^e de soixante-dix-huit ans , avec une santé toujours Irès-délicate, il pût survivre à une mort qui rompoit les nœuds d'une union de p'us de cinquante ans^ mais encore aussi tendre que si elle eût été dans sa naissance, ni soutenir le vide affreux que cette séparation alloit mettre dans sa vie, dont ma mère rempiissoit tout le temps que les alfaires lui laissoient.
Dieu nous consola au moins par rapport à cette craint e^ en nous faisant trouver dans mon père, une raison et une religif>n supérieure à la plus juste et à la plus vive douleur. Il se jeta à genoux lorsqu'on vint lui apprendre que ma mère avoit rendu le dernier soupir, et demeura environ un quart d'heure en prière, oflrant à Dieu, dans toute l'amertume de son ame, le sacrifice le plus douloureux qu'il pût jamais lui faire, et méritant de recevoir toutes les consolations du ciel , par le prompt effort d'une foi vive et soumise sans réserve à la volonté de Dieu. Il nous renvova tous ensuite , et couclia seul dans une chambre de la maison que j'occupois alors à côté de la sienne. A peine l'heure de se lever fut-elle venue , qu'il alla se confesser et entendre la messe dans la chapelle du collège qui est auprès de Saint-André-des-Arts; nous l'y suivîmes, et nous l'y vîmes communier avec la ferveur d'un saint qui aie paroissoit plus occupé qu'à se réunir en Dieu à
304 DISCOURS Sun LA VIE ET LA .lIOr.T
celle qu'il venoit de perdre. Il se releva de sa prière, et il revint chez moi avec un courage dont il me donna rlans le moment des preuves si touchantes pour moi , que je ne puis y penser sans verser encore des larmes mêlées de tendresse et d'admiration. Il nous dit qu'il alloit dans l'appartement de ma mère^ pour y chercher le testament qu'elle avoit Tait,, et il prit avec lui M. i'abhé Couet, pour l'y accompagner. Il l'alloituécessairement traverser la chambre où ma mère étoit morte, pour entrer dans un petit cabinet où étoient ses papiers , et même passer aux pieds de son lit. M. l'abbé Couet, frappé d'une circonstance si douloureuse , oll'rit à mon père de lui apporter l'un après l'autre tous les papiers qui se trouveroient dans le cabinet, afin qu'il pût les examiner dans une autre chambre, sans s'exposer à une si triste vue j mais mon père lui répondit que Dieu lui avoit fait la grâce de n'avoir point l'imagination trop aisée à émouvoir, et que ces sortes de circonstances extérieures ne faisoient pas assez, d'impression sur lui, pour rien ajouter à sa douleur ; qu'il étoit dans l'ordre que ce fùtlui-méme, qui fît la recherche de ce testament, cl qu'il falloit s'y conformer. 11 entra donc dans le cabinet par un passai^'e si étroit aux pieds du lit où éloit le corps de ma mère, rju'à peine une personne seule pouvoit'y passer. Il trouva bientôt le testament olographe qu'il cherchoit, où , après avoir fait des legs particuliers à ses autres enfaus , ma mère m'jnstituoit son légataire nniversel; mais il fut aussi affligé que surpris cïe voir que, quoique ce testament fût entièrement fini dans toutes ses dispositiorKs générales, il y manquoit encore quelques lignes, en sorte que, signé au bas de toutes les j)ages , il ne l'étoit point à la lin de la dernière, parce «[u'elle n'étoit pas entièrement achevée. Il espéra d'abord d'en trouver un autre original entièrement parfait , mais ce fut inutilement (pi'il remua plus d'une fois tons les papiers de ma mèrejcl, après avoir passé une heure et demie dans une recherche si triste en elle-mcme, et encore plus triste par ses circouslauces, d revint chez moi fort touché de n'ap--
t)E M. d'aguesseau. 3u5
porter qu'un testament imparfait. Il clierchoit ne'aiiraoïns à s'en consoler enremarquanlque la signature qui étoit au bas de chaque page, senibloit pouvoir suilire pour autoriser les disposilions qui y eloient contenues, et qui niarquoient assez le partage que ma mère faisoit de sa succession ; mais cette consolation auroit été peu solide s'il avoit- eu des enfans d'un autre caractère , et Dieu lui en préparoit une autre plus heureuse pour moi , et plus diijne d'un tel père. Mes frères et madame de Tavannes ( car madame le Guerchois , étoit à Besançon ) entendirent la lecture du testament imparfait, avec le récit que mon père leur lit de ses recherches inutiles ; et dans le même instant, sans s'être consulté l'un l'autre, sans hésitation, sans partage, et par un vœu commun qui partoit librement de la bonté et de la noblesse de leur coeur, ils déclarèrent tous à mon père que les formalités des testamens n'éloient pas faites pour une iamille comme la sienne, qu'il leur sulfisoit de savoir la volonté de ma mère, et qu'ils la rcgardoient comme une loi inviolable , dont ils exécuîeroient les dispositions avec autant de soumission et plus de plaisir, que s'il ne lui manquoit rien du côté de la forme. 31on peie sentit vivement la consolation que lui donnoit une résolution si prompte, si généreuse , si unanime, et il mêla des larmes de joie à celles que lui faisoit verser sa douleur. Je ne fus pas moins louché que lui d'un procédé si noble et si vertueux; mais s'il m'est permis de parler ici de moi , formé du même sang que ma sœur et mes frères, je sentis au dedans de moi autant de répugnance à profiter de leur désintéressement, qu'ils avoient d'ardeur à me le témoigner. Je résistai donc fortement à leur générosité,- je leur dis, que j'en avois le cœur pénétré, et que je l'aurois toute ma vie , mais que j'étois né aussi avec trop de délicatesse de sentiment, pour vouloir leur céder sur ce point; et qu'entr'cux et moi, ce qui devoit décider n'étiiit ni leur amitié ni mon scrupule , mais l'ordre de la providence, qui avoit permis (|ue nia mère mourût sans avoir achevé «son testament.
Mon père jouit pendant quelque temps du spectacle d'un combat si peu ordinaire dans les familles , ce €|u'il méritoit presque seul de voir dans la sienne; mais enlin , il le termina en me disant que je ne dev(jis me faire aucune peine d'accepter l'olFre de ma sœur et de mes frères . parce que , connoissant les intentions de ma mère , dont les dispositions concertées avec lui ne dévoient faire, suivant leurs vues, qu'un seul acte avec le sien, il se croiroit oblige de mcde'doramagersur son bien, de ce qu'un oubli involontaire m'avoit fait perdre dans la succession de ma mère, et qu'ainsi la condition des uns et des autres seroit toujours la même dans l'éve'nement. Je fus donc obligé de céder , non sans effort et sans regret , à riionnêlelé de mes sœurs et de mes frères ; la manière dont ils ont toujours vécu avec moi depuis ce tcn)ps-là , a fait voir encore mieux que les actes par lesquels leur générosité fut consommée, combien elle éloit sincère et effective. Je saisis avec joie l'occasion de leur témoigner ici ma constante sensibilité j mais il me restera toujours un secret déplaisir de n'avoir pu être à portée de faire véritablement pour eux ce qu'ils ont fait pour moi.
iVIon père étoit bien sûr que Madame le Guercliois , qui étoit absente, ne manqucroit pas de suivre un exemple qu'elle aurait donné , si elle eut été en état de le faire; mais, comme M. le Guercliois n'éloit pas obligé de penser aussi noblement sur ce sujet que ses propres enfans, il crut que le parti le plus bonnêle et le plus convenable, étoit de lui envoyer un licmnie de confiance (jui , en l'instruisant de la disposition où éloit le reste de la famille, put lui faire scnlir qu'on espéroit qu'il n'en troubleroit point l'union et le concert. ]M. de Valjouan , qui se compte toujours pour rien, quand il s'agit de rendre service a ceux qu'il aime, s'offrit à laire ce voyage, et fit ])ar là un grand plaisir à mon père. Je n'ai rien vu tic si toucl'.ant cl de si chrétien , par rapport à la mort de ma mère; rien de si sage et de si raisonnable, par rapport à son tcslament , que la lettre et le mé-
DE M. d'agDESSEAU. 36'J
moire »jne mon père donna à M. de Valjouan, pour M. le Guerchois. Il ne se contenta pas même de cette de'marclic^ et, craignant les surprises de la mort, il écrivit , dès le lendemain , un codicile , par lequel il me donnoit de plus sur son bien , tout ce que j'aurois perdu sur celui de ma mère , s'il arrivoit que son testament imparlait ne lut pas exécuté j il diiréra seulement de signer cet acte , jusqu'à ce qu'on eut reçu des nouvelles de M. le Guerchois , et ce fut seulement la veille de sa mort que j'appris qu'il avoit pris une précaution aussi excessive , mais , par là même , si touchante pour moi ; elle étoit Lien superflue en effet. M. le Guerchois agit , en cette occasion , comme s'il n'eut pas été le gendre , mais le fds de mon père. M. de Valjouan n'eut aucune peine à lui inspirer des sentiniens aussi nobles que les siens. A l'égard, de Madame le Guerchois , ce n étoit pas elle qu'il faîloit persuader, son cœur prévenoit ies offices de l'amliassadeur. Uniquement occupée du désir de joindre ses larmes à celles de mon père, et du reste de la famille, elle partit de Besançon aussitôt après l'arrivée de M. de Valjouan , avec une procuration de M. le Guerchois , pour acquiescer entièrement aux volontés de ma mère , comme si elles eussent élé revêtues de la forme qui leur manquoit.
C'est ainsi que ce qui auroit pu devenir une source de division dans la famille de mon père , ne servit qu'à en augmenter Tunion. Dieu ne vouioil point que rien put troubler la tranquillité d'une vieillesse si vénérable ; il nous le conserva encore trois ans et quelques mois après la mort de ma mèie , pour nous faire voir que la vertu de mon père se sutiisoit pleinement à elle-mvme, et que les privations les plus sensibles pouvoient bien émouvoir sa grande tendresse , mais non pas ébranler sa chrélietuie fermeté.
Nous le reconnûmes, en eOét, par la tranquillité avec laquelle il reprit ses fonctions ordinaires. Après que le roi fut revenu de Fontainebleau , sa majesté , qu'il eut 1 honneur de saluer , lui renouvela les
368 DiscouBs srR la vie et la TVïORT
niêmes témoij^fiuuîcs de bonté , sur la mort de ma mère , qu'elle m'avoit charité de lui porter de sa part , dans un voyage que je fus obligé de faire à Fontainebleau : mon père parut après cela dans les airaires , tel qu'on l'avoit toujours connu , renfermant dans son sein sa profonde douleur, et se livrant à son devoir avec la même présence, la même liberté d'esprit que s'il n'eût pas perdu la consolation ordinaire, et l'adoucissement continuel de tous ses travaux.
Jamais aine , en effet , ne fut plus tranquille que la sienne , et plus maîtresse de tous ses mouvemens. Un accident , aussi effrayant qu'imprévu , qui arriva dans sa maison , Tannée d'après la mort de ma mère , nous en donna une nouvelle preuve.
Nous l'avions quitté sur les onze lieures du soir ; il s'étoit couché à son ordinaire , et nous aussi : à peine étions -nous endormis, que, sur le minuit, nous fûmes réveiilés par un grand bruit qui paroissoit venir du côté de la maison de mon père ; nous nous levâmes prompt emcnt , pour voir ce que c'étoit , et en ou\rant une fenêtre, qui donnoit du côté où étoit le jardin de mon père, nous vîmes un fifrand feu qui paroissoit sortir de sa maison , immédiatement au-dessus de sa chambre. Nous courûmes chez lui , Madame la chancelièrc et moi, avec une inquiétude et un tremblement qui ne se peut exprimer, sans rencontrer aucun domestique qui pût nous rassurer. Ce fut hii-mème qui le lit ; nous le trouvrimes , en robe de chambre, qui se promcnoit tians la salle de son appartement , et qui donnoit ses ordres , avec autant de san,:; - froid que s'il n'eût fait (jue dicter ime lettre au malheureux secrétaire dont l'imprudence avoit causé cet accident. C'étoit un très-bon homme , et d'un esprit même assez cultivé , mais qui avoit la tête al foible , qu'un ferre de vin sullisoit pour offusquer sa raison , soit qu'il en eût trop pris ce jour-là, et qu'il eût mis lui - même Icjfeu à ses papiers , soit fju'il eût oublié , en se couchant, tl'éteiudre sa lumière, il porta lui - même le premier la peine de son ivresse ou de sa négligence ,
DE M. D^AGUESSE'AU. 869
et il fut étouffé , avant qu'on s'aperçut que le feu étoit à sa chambre ; mais la flamme ayant gagné les fenêtres, et s'étaut fait un passage au dehors, des gens qui éloient dans la rue vinrent en donner avis chez mon père; il couchoit précisément sous Ja chambre qui étoit en feu , et on venoit de le réveiller brusquement , dans son premier sommeil , lorsque nous le trouvâmes dans sa salle sans aucun air de trouble ni d'agitation. Il n'en pensoit que plus utilement aux secours nécessaires qui vinrent chez lui de tous côtés; du Perrier y amena ses pompes. Tous les officiers de police , soit du châlelet ou de la ville , y accoururent promptement : M. d'Argcnson s'y distingua surtout ; soit par une fermeté et une présence d'esprit aussi rares qu'utiles dans ces sortes d'occasions , soit par un talent singulier pour inspirer aux autres des mouvemens vifs , réglés et efficaces. Le zèle des autres officiers n'éclata pas moins en faveur de mon père , dont la tranquillité ne fut pas même altérée , lorsqu'on lui vint dire que le feu s'étoit communiqué au garde - meuble , et à une chambre où presque tout ce qu'il avoit de mémoires et de papiers de ses intendances étoit renfermé. On crut , pendant quelque temps , que toute la maison seroit brûlée, et nous commencions même à craindre pour celle que nous habitions. Heureusement l'affection du peuple vint au secours de mon père. Il étoit tellement aimé et révéré dans son quartier , qu'on n'étoit embarrassé que de la multitude de ceux qui venoienV, s'exposer pour son service. La nombreuse communauté des Augustins , qui s'y employa plus utilement que tous les autres, étoit comme une troupe disciplinée qui agissoit avec autant de règle que d'ardeur, sous les ordres des officiers de police. Enfin, le feu fut éteint sur les deux heures du malin , et ce qu'il y eut de plus singulier, dans cette triste aventure, c'est que , dans une maison toute ouverte depuis mi-^ nuit jusqu'à dix heures , et dans un jardin où ou avoit jeté, au hasard, tous les meubles qu'on put dérober à la violence du feu, il n'y eut rien de perdu
D\^guesse(iu. Toiue Xf^, a 4
070 BTScouRs srn la. tik y/t la mort
ni même d'égaré : tant il est vrai que TafTection tTii p(!iiple est de toutes les gardes la plus fidelJe , et cfue J'homme de bien trouve des ressources inespérées dans Tadmiralion qu'excite sa vertu.
La seule chose qui toucha mon père , dans cet événement , fut la fin tragique de son secrétaire , qu'on trouva le soir presque réduit en ceudres. Il parut insensible à la perte de tout le resle, même à celle des minutes de presque toutes les lettres importantes qu'il avoit écrites dans ses intendances , et d'un grand nombre de mémoires précieux , dont je regretterai toujours que le feu nous ait enlevé le secours et le modèle.
Je craignis, comme le resle de la famille , que l'ai,nlalion et le mouvement, au moins extérieur , d'une telle nuit, n'altérât la santé d'un homme qui étoif dans sa quatre - vingtième année ; mais on ne s*en aperçut eu aucune manière. Mon père travailla dès l'après-diner , à son ordinaire , dans une maison à moitié brûlée , et ses occupations continuelles n*en souffrirent aucune interruption.
Ce lut à peu près dans le temps de cet incendie , que ]\1. le chancelier de Ponlchartrain exécuta la grande résolution de renoncer à sa charge et à la cour^ pour passer le reste de ses jours dans cette retraite aussi sainle qu'honorable , qu'il soulient encore si dignement. M. Voisin , choisi par le roi pour lui succéder , donna , pour la première fois , l'exemple du ministère de la justice réuni dans la même personne à celui de la guerre. 11 javoit assez peu de sympathie entre son caractère et celui de mon père , qui étoit bien éloigné de chercher à faire de nouvelles liaisons, même avec un chancelier qu'on regardoit comme le ministre favori, et qui l'étoit en effet.
La mort du feu roi, qui arriva l'année suivante, sépara encore plus mon père du tourbillon des affaires- elles prirent une face nouvelle , au commencement de la régence de M. le duc d'Orléans. L'établissement d'un grand nombre de conseils , et la forme qu'on donna à celui du commerce, diminuèrent
DE M. d'agUESSEAU. S'Jl
beaucoup les occupations de mon père. Il conserva, à la vérité j sa place de conseiller au conseil royal , sous un autre titre^qui fut celui de conseiller au conseil de la régence pour les ajjaires dejlnance, mais il y assisloit assez rarement , soit parce que sa sahté ne le lui permettoit pas , soit parce qu'il étoit bien aise de donner à Dieu tout le temps qu'il ne pouvoit presque plus employer utilement pour le bien de l'élat -j et ce fut dans une si sainte occupation qu'il passa la dernière de ses années.
Je l'ai donc conduit insensiblement jusqu'à la fin de sa carrière ; j'ai épuisé le récit des actions extérieures et des principaux événemens de sa vie, dont j'ai pu avoir quelque connoissance : mais si j'en ai acbevé l'histoire, il me semble que je n'ai fait qu'ébaucher assez légèrement la peinture de son caractère , de ses mœurs , de sa religion. Goûtez donc avec moi, mes chers enfans, le plaisir utile et consolant de nous en former une image fidcUe, d'en rechercher jusqu'aux moindres traits , et de pénétrer dans cet intérieur presque inaccessible à d'autres yeux , où nous avons eu le bonheur de le voir encore plus grand, sans comparaison, au dedans de luimême , qu'il ne le paroissoit au dehors.
Les talens de l'esprit auroient suffi pour le faire paroître supérieur aux autres hommes ; il les possédoittous, soit par un don de la nature, soit par ua efFet de son application. La fécondité et la justesse, l'étendue et la profondeur , les grâces et la délicatesse , se faisoient admirer si également dans son caractère , qu'on auroit pu lui dire , sans flatterie :
. * . . . Et quœ divisa beatos Efficiunt , collecta tencs.
Arrêtons-nous un moment à chacun de ces traits, mes chers enfans , et ne perdons rien d'un spectacle si agréable , mais encore plus propre à nous instruire qu'à nous plaire.
La facilité de son génie étoit si grande , que l'étu Je
lui étoil presque inutile. On eût dil, non qu'il avoit appris toutes les sciences, mais qu'il les avoit invenle'es. Il lui sufïisoit de méditer une matière pour s'en rendre le maître. Ses idées se développoient si naturellement qu'elles sembloient naître 1 une de l'autre , sans qu'il eût besoin de chercher ailleurs ce que son propre fonds produisoit de lui-même.
Esprit aussi juste que lécond, la disposition ne lui coûtoit pas plus que Tinvention. Sans jamais avoir eu le temps de faire une élude particulière de la méthode, dans ces sciences, dont le principal fruit est d'en faire prendre l'habitude et comme le pli à notre raison, il y avoit dans sa manière de penser une espèce d'analyse cachée, par laquelle il savoit donner à toutes ses idées, cette suite, cet enchaînement , ce progrès simple et naturel , qui conduit l'esprit à la vérité , comme par degrés imperceptibles , et qui fait que la seule exposition suffit quelquefois pour produire la conviction.
Une clarté qui alloit jusqu'à la plus parfaite évidence, étoit le fruit de la justesse de ses pensées; et il avoit le sentiment si vif et si délicat sur ce point , que rien n'échappoit à l'exactitude plutôt qu'à la sévérité de sa critique. Je l'ai vu souvent s'arrêter sur des expressions qui paroissoient d'abord claires et correctes, dire modestement qu'elles avoient je ne sais quoi qui lui faisoit encore de la peine , y réfléchir un instant , et en développer ensuite si sensiblement le défaut caché , qu'on étoit obligé d'avouer qu'il n'appartenoit qu'à lui de dire pleinement ce qu'il pensoit.
L'étendue de son esprit en égaloit la justesse, sans que l'une fît jamais aucun tort à l'autre. Au-dessus des sujets les plus médiocres , sans les négliger et croissant, pour ainsi dire, avec les plus vastes, sans demeurer jamais au-dessous de sa matière , la mesure de son esprit se proportionnoit toujours à celle de son objet. 11 ne sortoit aucun ouvrage de sa plume, qui ne fût comme un traité parfait sur le point qu'il éloit obligé d'examiner^ rien de trop ni de
DE M. d'AGUESSEAU. SjS
trop peu ; un choix et une sage sobriélé dans l'abondance même en faisoient le caraclère , et comme on ne Irouvoit rien à y ajouter, on ne pouvoit en retrancher la moindre partie sans en diminuer la perfection et Tinte'grité. Aussi Tapplication avec laquelle il travailloit étoit-elle presque incroyable; occupé de chaque objet , comme s'il n'en eût point connu d'autre, il s'étoit tellement rendu maître de son esprit, qu'il en avoit fait un esprit de toutes les heures et de toutes les situations où il pouvoit se trouver. Je l'ai vu plusieurs fois dans ses voyages , écrire tranquillement sur la première table qu'il trouvoit dans une hôtellerie , au milieu du bruit que ses domestiques faisoient dans sa chambre par nécessité, et ce qu'il écrivoit alors avoit le même tour, la même exactitude, la même élégance que s'il y eiit travaillé avec toutes ses commodités dans un lieu éloigné de tous les sujets de distraction. Renfermé dans le secret de son ame , il s'en faisoit comme une retraite paisible, où rien ne pouvoit interrompre son attention. Un autre auroit pu s'applaudir de ce talent, mais il s'en humiiipit, au lieu de s'en glorifier : il se reprochoit de travailler avec trop de contention, et il m'avcrtissoit souvent de ne pas suivre un exemple qu'il ne m'apparlcnoit pas d'imiter.
Il falloit l'avoir vu , pour comprendre jusqu'où alloit la pénétration et la profondeur d'un esprit si étendu et si appliqué; c'étoil une chose surprenante de lui voir dresser un édit , une déclaralion , un arrêt important : aucun cas , aucune exception , aucune difficulté ne se déroboient à ses lumières ; et il porloit si loin la prévoyance, qu'il mériloit vraiment d'êlre appelé la raison du législateur et l'esprit même de la loi. Cette sagacité lui éloit si naturelle, qu'elle le suivoit jusque dans les actes les plus ordinaires de la société civile. Des notaires consommés dans leur art paroissoient des novices auprès de lui : il apercevoit des défauts dans leur slyle dont ils étoient obbgés de convenir ^ il prenoit la plume
3';/i Dipcoms sur la vie t.t la mort
pour les corriger , et l'on eût dit que la lumière en sortoit. Je l'ai -vu se donner cette peine, non-seu-^ lement pour les actes qui le regardoient, mais pour ceux do ses amis, et il y a bien des familles qui lui devront un jour leur repos et leur sûrelé , par l'applicalion scrupuleuse avec laquelle il réformoit ou cclaircissoit les clauses d'un contrat de mariage, d'un testament, d'une substitution, ou d'un autre acte important, sur lequel on venoit le consulter.
Je ne vous dissimulerai pas même, mes cliers enfans , qu'il m'est arrivé plus d'une fois dans ma icunesse , de murmurer d'abord en secret contre sa trop grande exactitude. Je lui apportois des projets qu'il m'a voit chargé de dresser, pour mon instruction, plutôt que pour son soulagement. Il me disoit d'abord avec sa bonté ordinaire, qu'il en éloit assez content; mais lorsqu'il les repassoit en détail , la pénétration et la solidité de son jugement l'arrêtoient tout d'un coup sur les endroits mêmes qui ne m'a voient paru susceptibles d'aucune difficulté. Il les décliarnoit, si j'ose le dire, de telle manière, et il en faisoit une analomie si exacte, que j'étois surpris et presque affligé de voir qu'il ne me restoit plus rien de mon travail : mais, après avoir entendu ses raisons , je ne pouvois plus qu'admirer la profondeur de son génie, et me plaindre de la trop courte mesure du mien, qui n'avoit pu découvrir le premier ce qui me paroissoit si facile à trouver , lorsque mon père me Tavoit montré.
J'ai connu des esprits vifs et ardens qui regardoient cette attention surprenante de mon père , comme une espèce de défaut; ils l'accusoieut de pécher par le désir même de la perfection, et de tomber par là dans une lenteur qui faisoit trop attendre les fruits de ses travaux. D'autres allribuoient cette lenteur apparente à la perplexité d'un esprit indécis , qui , par un excès de lumières ou de scrupule , liésiloit long-temps avant que de se déterminer , et rendoit sa marche trop longue, pour vouloir la rendre trop assurée. Ainsi parloient quel-
DE M. d'aGUESSEAU. 37^'
qr.efois des ministres (\\ui génie plus prompt que solide , qui ue trouvoienl pas que mon père les servît toujours au gré de leur impatience.
A la vérité , il ne se livroit pas volontiers à celte vivacité vraiment française , qui avoit fait de si grands progrès en son absence ; et au lieu que ces nouveaux ministres mcsuroient souvent le mérite de l'ouvrage par la diligence de l'ouvrier, il étoit encore dans la vieille erreur, si c'en est une, qu'on travaille toujours assez .vite , lorsque l'on travaille assez bien. Il aimoit à passer par le doute, pour arriver plus sûrement à la décision; mais ce n'étoit pas un doute oisif qui vient de l'embarras ou de l'obscurilé de son esprit, c'étoit au contraire, un doute agissant, un doute d'examen , de recherches , de méditations , qui le conduisoit à une plénitude de lumières, et à une sûreté presque infaillible de jugement. Si elle étoit quelquefois différée, on y gagnoit même du côté du temps. Les projets des autres paroissoient finis plutôt que les siens j mais ils ne l'étoient pas, il falloit y revenir plusieurs fois , y changer , y suppléer, en retrancher , et , souvent par des difficidtés qu'ils n'avoient pas prévues , recommencer l'ouvrage dans le temps qu'on le croyoit fini. Ceux de mon père lui coûtoient plus de peine, mais ils n'en coûtoient qu'à lui : ils étoient si bien digérés et si solidement construits, qu'on eût dit qu'il travailloit pour l'éternité , et lorsque l'on comparoit le temps qu'il falloit perdre à redresser les vues des autres , avec celui cjuc mon père employoit utilement à porter d'abord les siennes à la perfection , on trouvoit que sa lenteur avoit été beaucoup plus diligente que leur promptitude, et l'on étoit forcé de reconnoîlre avec lui, que le seul moyen de finir promptement un ouvrage ( st de le bien finir.
Qui n'auroit cru qu'un esprit dune application si laborieuse devoit produire plus d'épines que de fleurs, et contracter, au milieu des affaires qu'il iiiauioit continuellement , une espèce de sécheresse dans le slyle et une liisle austérité? c'étoit cependant
376 DTSr.OUIlS SUR LA VIE ET LA MORT
tout le contraire : à celte attention sévère , même rigide sur le fond des choses, succédoienl des grâces simples et naturelles , qui éloient comme le coloris qu'il savoit ajouter sans effort, à l'exactitude et à la précision du dessin. On pouvoit dire de lui comme de Periclès, que la déesse de ia persuasion étoit assise sur ses lèvres. Aussi i'a-t-on dit plusieurs fois en Languedoc , lorsqu'on écoutoit ses harangues qui lui coûtoient si peu , et qui étoient presque autant de chefs-d'œuvre.
Je voudrois, en ce moment, avoir au moins une partie de son éloquence pour vous en exprimer dignement le caractère. Il n'y en eut jamais où l'art se fit moins sentir. Tout ce qui avoit un air de déclamation lui étoit naturcllcmenl insupportable. La délicatesse de son goût ne s'accommodoit pas même du style que nos plus grands orateurs modernes ont introduit dans l'éloquence sacrée et profane ; de ces pensées , où l'on cherche plutôt le merveilleux que le vrai ; de ces surprises que l'on prépare à l'auditeur par des traits plus éblouissans que solides ; de ces antithèses perpétuelles, et de cette cadence trop marquée, qui plaît d'abord par sa justesse, et qui ennuie bientôt par son uniformiié. 11 n'y trouvoit point ce naturel riche, cette heureuse abondance, cette noble liberté d'un génie supérieur, qui, loin de marcher toujours à pas mesurés , court rapidement à son but, et entraîne d'autant plus sûrement les sufirages qu'elle ne paroît point occupée à les briguer. Ainsi jugeoit-il des ouvrages d'autrui, et c'est dans cet esprit qu'il composoit les siens. Ses discours n'étoient point un amas de faux brillans, el^ conmie ceux qui se font dans le goût présent, un tissu d'épij^rammes en prose. Son éloquence étoit aussi simple (|ue sa vie; aucun ornement ambitieux , aucune exjjression afïecléc, aucun tour recherché avec art n'en aitéroient la pureté. Il plaisoit sans effort, sans paroîtie même avoir pour but de plaire; il ne vouloit régner, et ne réguoit en effet, que par les seuls charmes de la raison. Si votre fière aine , qui
DE M. d'aGUESSEAU. '^'J']
vient d'en montrer l'empire avec tant de succès , avoit entendu les discours de mon père , il auroit elé encore plus persuade' , que la raison est vraiuient l'ame de l'éloquence. Elle animoit en effet toutes ses paroles ; et si son cœur y joignoit quelquefois des mouvemens aussi naturels que les pensées de son esprit , il ne les excitoit dans les autres que parce qu'il les sentoit encore plus vivement au dedans de lui-même- il se peignoit, sans y penser, dans tous ses discours. On j voyoit le caractère d'un homme de bien , qui suivoit librement l'impression , et , si j'ose le dire , l'inspiration de sa vertu. Il suffisoit de l'entendre parler , pour être convaincu que ce caractère est essentiel au parfait orateur , et je lui appliquerois volontiers ces vers dont Quintilien se sert pour faire sentir combien une vertu reconnue ajoute de poids à l'éloquence :
Tum pîetate gravera ac meritis , sijorle virum quem Compexere , silent ; arrectisque auribiis adstant: Jlle régit dictis animos , et pectora mulcet.
Mon père ne se contentoit pas , en effet , de gouverner les esprits par l'opinion même qu'on avoit de sa vertu ', il savoit les adoucir , les gagner par une douceur secrète , par une insinuai ion pénétrante, par une espèce d'enchantement attaché à ses paroles , et jusqu'au son de sa voix. La nature avoit encore ajouté ce présent à tous ceux qu'elle lui avoit faits. Sa voix, sans être forte, avoit je ne sais quoi de touchant et d'harmonieux , qui frappoit agréablement les oreilles les plus délicates. Je ne crois pas qu'il se fut jamais exercé dans l'art de la prononciation j mais il avoit l'oreille si juste , qu'il savoit lui-même conduire, ménager, diversifier sa voix et faire sentir, sans aucune affectation , à ses auditeurs , toute la force et toutes les grâces qui éclatoient dans ses discours. On y admiroit surtout l'usage qu'il savoit faire des belles-lettres , quelquefois par des applications aussi justes qu'ingénieuses, et toujours par un goût général
3;8 DISCOURS sur la vie î:t la mort
qui dominoit dans toute la suite de ses discours, et qai scmbloit y faire revivre les grâces alliques et l'iirbaiiilé romaine.
Voulez-vous , mes chers enfans , en concevoir encore une plus haute idée, lisez et relisez ses harangues précieuses, qu'il a prononcées aux états de Languedoc, et vous me reprocherez peut-être de n*cn avoir pas dit assez, surtout quand vous lirez celle où il applique à la liberté des étals Tidée et ]es règles de la liberté humaine , ou celle qu'il fit après les troubles du Vivarais , et qui, comme je vous l'ai déjà dit , fut l'ouvrage d'une seule matinée. Je vous renvoie ici à ces deux discours, parce qu'il me semble s^y être élevé au-dessus de lui-même ; mais ils sont tous d'une perfection d'autant plus inimitable , qu'elle paroît plus naturelle.
Ce n'étoit pas seulement en public qu'il avoit cette éloquence vraie , simple , naïve et aussi délicieuse que raisonnable. Il portoit ce caractère dans SCS mémoires , dans ses lettres mcmes. Tous les genres du style épistolaire lui étoient également familiers, et il y savoit parler toute sorte de langage. Celui du sens et de la raison dominoit dans les lettres sérieuses , où il discutoit si exactement et si méthodiquement les afïàires qui en étoient l'objet, qu'il n'y laissoit rien ni à suppléer, ni à expliquer. Jja morale ou la religion ne parloit pas moins solidement ni moins agréablement dans celles qu'il écrivoit à ses enfans pour les instruire , ou à ses amis , pour leur donner le conseil ou la consolation dont ils avoient besoin. Falloit-il prendre un style plus léger et plus fleuri , il y réussissoit avec là même facilité. Le sel le plus fin et le plus délicat venoit s'offrir à son esprit, et l'on voyoit quelquefois cet homme si grave et si vertueux ne pas dédaigner d'écrire à ses petits-enfans, qui sa voient à peine signer leur nom , des lettres d'un badinage si gracieux et si aimable, que Voiture même auroit pu le lui envier. Mais de quelque manière qu'il voulût diversifier son ilyle, on le rcconnoissoit toujours par une douceur^
DE M. d'aGUESSEAU. 879
OU même, si je l'ose dire, par une onclion qui lui t'ioit propre, et qui alloit jusqu'au cœur, pendant qu'il charnioit l'espril par son aijrëment, mais surtout par une bienséance si naturelle et si parfaite, qu'il sembloit prendre le caraclère de tous ceux à qui il écrivoit , sans perdre jamais le sien, pour les rendre tous aussi raisonnables que lui.
Je m'arrête peut-élre trop long -temps à vous peindre l'homme d'esprit dans mon père. G'étoit en eiTet la moindre partie de son caractère^ et je dois ui'attacher encore plus , mes chers enfans , à vous représenter en lui le sage et le chrétien.
Exempt de toute passion , on ne sa voit pas même s'il en avoit jamais eu à combattre : tant la vertu régnoit doucement et tranquillement dans son ame.
Je ne crois pas que l'amour du plaisir lui ait jamais fait perdre un seul moment de sa vie. Il sembloit même qu'il n'eût pas besoin de délassement pour réparer les forces de son esprit, ou s'il s'en perraettoit quelquefois , la lecture d'un historien ou d'un livre de belles-lettres, la conversation d'un ami , ou celle de ma mère , lui suffisoieut pour renouveler son attention , encore ces délassemens étoient-ils si rares , qu'on eut dit qu'il se les reprochoit.
L'ambition ne troubloit pas plus la tranquillité de son cœur. Il n'en avoit jamais senti pour luimême , et dans l'établissement de ses enfans , il n'avoit eu en vue que de les mettre à portée de servir le public et d'éviter le danger d'une vie douce et oisive , qu'il regardoit comme l'état d'une tentation continuelle et universelle.
Comment la soif des richesses auroit-elle pu s'allumer dans une ame si généreuse , qu'elle auroit cru s'avilir en demandant les récompenses les plus justement méritées , dans le temps même où la cour sembloit en être devenue plus prodigue ? Vingt ans passés laborieusement dans les plus grandes intendances, trente et une années de service au conseil dans les emplois les plus pénibles et les plus utiles
38o DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT
à l'état , ne lui ont pas fait naître la pensée de rien demander j et je dois dire à sa gloire , ou peutêtre encore plus à la honte des ministres, qu'on ne lui a jamais rien donné. Il est mort à quatre-vingt-un ans , sans avoir reçu aucune pension , aucune gratification extraordinaire • et l'on pourroit mettre sur son épitaphe, ce que je crois avoir lu dans celle de M. de Harlay Sancy : nullâ lahorum mercede , aut petitâ aut accepta. Ses appointemens mêmes , malgré la part qu'il avoit à l'administration des finances, et les occasions continuelles de travailler avec le contrôleur-général , étoient presque toujours les derniers payés. Je me souviens à cette occasion , que ÎVI. Desmarets me dit un jour , comme je me promenois avec lui dans son jardin : « il faut avouer » que M. votre père est un homme bien extraor- » dinaire. J'ai appris par hasard , qu'il n'est pas » payé de ses appointemens , quoiqu'il en ait besoin j » pourquoi ne me le dit-il pas à moi qu'il voit tous )) les jours? Il sait bien qu'il n'y a personne à qui » je fusse plus aise de faire plaisir ». Je lui répondis en riant , que ses appointemens pourroienl bien n^être pas sitôt payés, s'il atlendoit que mon père lui en parlât , et qu'il savoit bien que c'étoit l'homme du monde à qui le mot de demander coûtoit le plus à prononcer. « 11 est vrai, me dit M. Desmarets, qu'il :» est d'une réserve, et même d'une timidité sur ses » intérêts , qui est trop parfaite pour le temps présent j » et le malheur de mon état est de se voir si souvent y importuné par des gens qui demandent ce qui ne » leur appartient pas , qu'à la fin on ne sauroit croire » qu'il puisse y avoir un homme qui ne demande » pas même ce qui lui est du le plus justement. }) Mais, puisqu'il y en a au moins un dans le monde, » il s'apercevra bientôt que je pense plus à lui , )) que lui-même ». Il y pensa en effet, et mon père sentit son attention comme s'il en avoit reçu une grâce.
Quels défauts pouvoit avoir un homme si insensible au plaisir, à l'ambition, à l'intérêt même
DE M. d'aGUESSEAU. 38i
le plus légitime? Toutes les foiblesses humaines sont presque des suites de ces trois grandes passions ; et il seroit inutile d'en faire ici le triste dénombrement, pour vous dire seulement, mes cliers enfans , que votre aïeul n'en avoit aucunes. Despréaux le peignoit donc d'après nature, lorsqu'il disoit de lui , avec le chagrin d'un poète satirique : cest un homme qui désespère Vhumanité : il me paraît si estimable quil en est haïssable. Et comment pourrois-je aimer un mortel sans défauts , et sur qui la satyre ne peut trouver aucune prise?
Mais, après tout, quoique l'écriture loue celui qui a pu faire le mal , et qui ne l'a pas fait; l'exeniplioa de défauts n'est encore que le premier degré de la vertu, et je parle ici d'un père qui l'a portée jusqu'au dernier.
Il ne connoissoit pas seulement la justice par la pénétration de son esprit , il la sentoit , pour ainsi dire , comme par l'instinct et le mouvement naturel de son cœur au-dessus des préjugés ou des préventions. S'il en avoit quelqu'une , ce n'étoit que contre lui-même ; plein de délîance pour ses propres lumières , il craignoit surtout l'illusion des premières pensées , et le danger des jugemens précipités. Chaque affaire étoit pesée au poids du sanctuaire , comme s'il n'en eut eu qu'une seule à juger. Sagement prodigue de son temps pour entendre les plaideurs , pour travailler avec leur conseil , pour lire exactement leurs mdmoiies, sans avoir jamais l'esprit en repos jusqu'à ce qu'il fut entièrement fixé par l'éclat de la vérité ; c'étoit la seule agitation qu'il éprouvoit en qualité de juge. Les passions qui troublent les autres magistrats n'osoient aller jusqu'à lui. Également éloigné et de cette foiblesse qui tremble devant la faveur, et de cette force trompeuse qui, la prenant pour un caractère certain de l'injustice , se fait un vain mérite d'y résister : le désir d'un faux honneur h'avoit pas plus de pouvoir sur lui que la crainte d'une fausse infamie. Uniquement attentif à considérer les choses en elles-mêmes , il oubhoit entiè-
renient les noms et les personnes j ou si son cœur étoit quelquefois ému dans les fonctions de la justice, c'etoit lorsque le bon droit lui paroissoit en péril ; ou qu'il s'alïligeoit de l'avoir vu succouibcr. L'entêlement pour ses opinions, ou l'envie ^e dominer sur celles des autres , n'y avoit aucune 'part : le pur zèle de la justice , un amour sincère de la vérilé lai inspiroient alors des réflexions profondes, qu'il ne pouvoit contenir au dedans de lui-même,' sur le danger de donner trop à l'esprit et à ce qu'on appelle le sens commun que chacun croit avoir et qui est si rare en effet , sur la nécessité de s'instruire à fond des principes du droit, et de former sa raison en méditant à loisir sur celles des hommes les plus raisonnables. Le conseil, et surtout les jeunes M. D. R. ne fournissoient que trop de matières à de si utiles instructions.
Que ne puis-je vous les rendre comme je les ai reçues! Mais il y a suppléé par ses prières, et j'ai la consolation de voir, que ceux de mes enfans qui se sont consacrés à la magistrature travaillent comme s'ils av oient eule bonheur de les entendre.
Sa justice, respectable au-dedans, avoit au-dehors l'extérieur le plus aimable : sa douceur , son alTabililé et sa patience éloient la consolation des plaideursils croyoient voir en lui une espèce de divinité bienfaisante qui se plaisoit à essuyer les larmes des malheureux, qui ne cherchoit qu'à adoucir leurs peines, à guérir leurs maux , et qui les soulageoit , dès le premier abord , par la bonté même avec laquelle elle les écoutoit. A toute heure , à tous momens sa porte s'ouvroit à tous ceux qui avoient besoin de son secours. Le riche n'avoit pas plus de droit sur son temps que le pauvre ; et si mon père avoit quelque distinction à faire, le dernier auroit eu la pre'fércnce dans la promptitude de l'expédition.
Toujours juste à l'égaril des autres, il ne cessoit quelquefois de l'être que pour lui. Prêt à se condamner sur ses propres intérêts, la délicatesse de sa conscience le faisoit alors douter contre la certitude même , et il éloit ingénieux à trouver des pré-
DE M. d'aguesseau. 383
textes, pour rendre la condition de ceux avec qui il traitoit plus avantageuse , que souvent ils n'auroieul osé le demander.
A une justice si pure se joignoit la prudence la pliis consommée: nul esprit n'étoit plus pénétrant pour pre'voir de loin tous les inconvéniens, plus atlenlit à les prévenir, plus fécond en ressources pour 1( s réparer. Il n'y avoit guère de mal dont il n'aperçut bientôt le remède : les expédiens les plus convenables sembloient se présenter à Ici, sans qu'il eut presque la peine de les chercher j et le nœud le plus embarrassé trouvoit aisément entre ses mains un dénoûment aussi simple qu'imprévu.
Quoiqu'il fréquentât peu ce qu'on appelle le monde, il n'en connoissoit pas moins les différens caractères ; ce qui est encore une grande partie de la prudence. Sa bonté ne nuisoit point à la justesse de son discernement. Il s'abstenoit volontiers de juger des autres, lorsqu'il n'étoit pas question d'agir; et, toujours en garde contre les jugemens téméraires , ilévitoit même les jugemens superflus; mais lorsqu'ils devenoient nécessaires pour se bien conduire dans une action importante , on s'apercevoit qu'aucun défaut, aucune. foiblesse, aucune singularité de ceux avec qui il traitoit, ne lui avoit échappé. Trop éclairé pour estimer beaucoup de gens, trop sage et trop humain pour laisser éclater aucun signe de mépris , personne n'a mieux connu les hommes, et personne n'en a moins parlé.
Une discrétion si parfaite rendoit inutile auprès de lui celte industrie si commune dans les provinces, et surtout en Languedoc, pour pénétrer dans l'amc d'un intendant, et pour découvrir les secrets de son cœur. Sa candeur naturelle lui donnoit pour amis tous ceux qui l'approchoient , sans que ses paroles lui aient jamais fait un seul ennemi; sincère dans tout ce qu'il pouvoit dire , mais impénétrable dans ce qu'il falloil taire nécessairement.
Ne croyez pas , mes chers enfans , que sa prudence et sa discrétion fussent en lui , comme elles le sont
souvent dans les autres , des verlus foibles et pusillanimes. On ne comprenoit pas comment une ame si douce pouvoit être eu même temps si intrépide. Sous un extérieur modeste et qui paroissoit timide par sa modestie même, il caclioit la plus véritable l'ermeté. Je n'ai reconnu dans ses voyages , ni dans le reste de sa vie , aucune espèce de dangers qui fissent la moindre impression sur Jui , lorsqu'ils étoient inévitables. Mais , comme il y a deux sortes de courages , l'un de cœur , l'autre de l'esprit , on peut distinguer aussi deux genres de craintes, l'une qui affecte le sentiment par l'émotion de la macLine, l'auLre qui agite la raison même par un effet de sa prévoyance et de ses réflexions. Mon père ne connoissoit point l'une, et s'il éprouvoit quelquefois l'autre, à laquelle les hommes les plus sages sont ordinairement les plus exposés, elle n'inspiroit à son esprit que des mouvemens utiles qui , en lui faisant prévoir le mal , lui en découvroient presque en mêmetemps le remède.
De ce mélange de justice, de prudence et de courage naissoit en lui cette égalité d'une ame parfaite, qui se possédoit toujours en paix , et qui ne connoissoit pas plus les variations de l'humeur que le dérangement des passions. La partie sensible de son ame ne servoit qu'à lui inspirer une alïéction tendre pour ses devoirs , comme la beauté de son imagination ne travailloit jamais que pour la vérité, pour la justice, pour la raison; des incommodités fréquentes , une insomnie habituelle , une agiLalioii souvent douloureuse dans son sang , ne pouvoient déconcerter l'heureuse harmonie des mouvemens de son cœur. Jamais corps ne fut plus agité que le sien , et jamais ame ne fut phis tranquille. On le retrouvoit tel qu'on l'avoit laissé, toujours égal, toujours semblable à lui-même, toujours maître de son cœur et de son esprit.
De là ce fond de modération qui le tetîoit dans un si juste milieu, que jamais on ne le voyoit ni s'élever par orgueil , ni se dégrader par foiblessc ,
DE M. d'aGUESSEAU. 3S5
ni se laisser emporter par une joie immodérée, ni s'ajjan donner à une trislesse excessive. La règle et le devoir, toujours présens à son espril , le conlenoient sans peine dans les bornes de la plus exacte sagesse; et, pour définir son véritable caracîère , il auroil siilli de dire que c'étoit une raison vivante, qui aninioit un corps docile à ses leçons , et accoutumé de bonne heure à porter sans etfort le joug de la vertu.
De là cette complaisance judicieuse et cette dolité éclairée qui charmoient tous ceux que ses emplois et ses dilFérentes occupations associoient à ses travaux. On eût dit qu'il s'inslruisoit lui-même , dans le temps que c'étoit lui qui les instruisoit j toujours supérieur sans faire jamais sentir sa supériorité et paroissant même l'ignorer , son premier mouvement le portoit à croire que les autres avoient plus d'esprit que lui. Comme il ne clierchoit que le vrai , il l'auroit reçu avec joie de la bouclie d un enfant même j et on le voyoit quitter un bon avis pour en prendre un meilleur , avec une simplicité dont ceux qui travailloient avec lui étoient encore plus étonnés que de l'étendue de ses lumières.
De ce même fond de modération et de sagesse venoit cette tempérance et cette frugalité , celte vie sobre et réglée quiauroient pu servir de modèle, non pas seulement à des philosophes , mais aux religieux les plus parfaits. La simplicité et l'égalité de son ame se faisoicnt sentir jusque dans, celle de son goût e! de son appétit; les alimens les plus communs étoient les seuls qu'il connût , toujours les mêmes et toujours dans la même quantité , en sorte que je ne crois pas qu^il ait jamais plus mangé un jour de sa vie que l'autre. Il mêloit si peu de vin avec son eau, qu'il ne pouvoit presque s en apercevoir que par les yeux ; les tables les plus délicates ne déraugcoient point l'uniformité de ses repas j il craignoit même de s'y trouver , non par la peine de résister à une tentation dont il o'éloit pas susceptible, mais par la perte du temps qui eii est inséparable, et parce que l'attention
D'/îguosscau. Tome XK, 20
que Fon y donne souvent à la bonne ehère lui étoit à charge. Toujours dur à lui-même , et ignorant presque lout ce qu'on appelle les commodités de la vie, il disoit quHi n'avoit aucun mérite à s'en passer, parce que ne les ayant jamais ni désirées , ni e'prouvées , il n'en senioit point Ja privation.
Faut-il s'étonner après cela, qu'un homme si solidement vertueux ait soutenu, avec ia même perfection, les différeus caractères d'où naissent tous les devoirs de la société , et qu'il ait été non-seulement le plus digne magistrat , mais le citoyen , le mari, le père, le maître, l'ami le plus parfait et en même temps le plus aimable.
Dans un corps foi]>le et délicat^ il portoit une amc robuste et digne d'un véritable romain , aimant sa patrie avec cette affection qui , selon Gicéron , renferme tous les autres amours. Dévoré continuellement par le zèle du bien public, ce n'est point une exagération de dire qu'il en étoit aussi occupé la nuit que le jour. Comme il dormoit fort peu, l'objet ordinaire de ses soins ne lui échappoit pas, même dans le temps le plus destiné au repos; vivement sensible aux biens et aux maux de l'état , plus affligé des malheurs publics (jue de ses pertes domestiques, il étoit encore plus citoyen riue mari et que père : mais ennemi de toute ostenta'.ion dans les services qu'il rendoit à l'élat, il chcrchoit la satisfactifin plutôt que la gloire de l'avoir servi ; et il n'étoit jamais plus content que lorsqu'il pouvoit goûter le plaisir , si peu connu de ceux mêmes cjui passent pour bons citoyens, d'être l'auteur inconnu de la félicité publique.
C'est peut-être la moindre partie de son éloge d'avoir été aussi bon mari que bon citoyen , il étoit né pour rendre heureux toule femme qu'il auroit épousée. 11 étoit né même pour la rendre parfaite; etqni auroit pu ne pas (!e\cnir raisonnable en passant sa vie avec la raison même , mais le ciel ne lui avoit rien laissé à laire, ni même à désirer sur ce sujet. 11 en avoit reçu une femme si accomplie, qu'on
DE M. d'aGUESSEAU. SSj
pouvoit dire que lui seul étoit digne d'tJle, comme cl!e seule étoit digne de lui. Ils s'eslimoient et s'ainioient re'ciproquement par la même estime et le même amour qu'ils avoient pour la vertu. Que si le c;;raetère d'esprit de ma mère, supérieur à celui de beaucoup d'hommes, si la juste confiance de moa père, si même sa douceur et sa bonté naturelle ont donné lieu, à ceux dont une vertu trop parfaite blesse les yeux , de dire de lui , que le seul défaut d'un liumme qui n'en avoit point étoit de se laisser gouverner par sa femme ; cette espèce de foiblesse, qu'on vouloit lui reprocher, auroit pu faire honneur à ma mère, et mon père n'aaroit pas dû en rougir, piàstiu'on n'a jamais pu montrer une seule action de sa vie qu'il n'eût pas dû faire, et qu'il n'eût faite que par déférence pour les sentimens de ma mère. Aussi ne faisoit-il que rire de ces sortes de discours- et que pouvoit-il faire de mieux? Auroit-il fallu, pour se justifier, qu'il se fût brouillé avec la raison qui seule les gouvernoit tous deux également ?
Ici , mes chers enfans , je suis obligé de rouvrir entièrement une plaie qui sera toujours mal fermée pour vous faire en lui le portrait du meilleur père qui fût jamais. Quel père en elfet ! Quel fond de tendresse , d'attention , de vigilance , de sollicitude pour ses enfans ! je ne crains point de dire^ avec un cœur pénétré de reconnoissance , qu'il nous aimoit, sans comparaison, plus que lui-même, mais son amitié n'étoit point une alîéction aveugle, ou ambitieuse, souvent plus nuisible à des enfans, que l'indiliérencc ou l'aversio-n tnême de leur père. La raison conduisoit sa bonté paternelle, comme le reste de ses sentimens. Désirant la perfection de ses enfans beaucoup plus que leur fortune, à peine leur esprit commençoif-il à se développer, qu'il commençoit aussi à jeter dans leur ame encore tendre les premières semences t!e la vertu, non de cette vertu qui ne fait tout au phis que l'honnête homme, mais de celle qui forme le chrétien par les grandes idées de la religion, sans laquelle mou père nous disoit souvent, qu'il ne peut
y avoir de vertu sincère, solide et durable 5 une précaution infinie pour éloigner de nous toute apparence de vice ou d'irréligion ; des lectures proportionnées à la mesure de notre raison ; des instructions courtes , mais pleines de sens et d'onction j des exemples , encore plus utiles que les paroles , étoient les moyens qu'il employoit continuellement, pour nous inspirer la piété et l'amour du devoir. 11 suffîsoit presque de le regarder , pour sentir naître en soi ces sentimens , et pour éprouver cette espèce de passion, dont Platon a dit, que la présence de la vertu seroit suivie , si elle se rendoit visible à nos yeux sous une forme corporelle.
Heureux de pouvoir croître à l'ombre d'un père si parlait ; nous trouvions en lui le plus excellent maître de la science comme de la vertu. Il savoit rendre l'une aussi aimable que l'autre ; et la métliode qu'il possédoit au souverain degré , en aplanissoit les principales difficultés."
Il forma pour mon éducation un plan d'étude si naturel, si simple et en même temps si utile, que plusieurs de ses amis l'ont emprunté de lui , pour élever leurs enfans de la même manière ; mais peu content de m'avoir ainsi tracé le chemin, il se déloboit souvent à ses plus importantes occupations , pour juger par lui-même de la fidélité avec larpielle je le suivois. C'étoit alors que par la justesse de son discernement , par la délicatesse de son goût , et encore plus par la vivacité de son sentiment pour le vrai , pour le juste , pour tout ce qui peut former le cœur autant que l'esprit, il m'inspiroit une louable ardeur de suivre , au moins de loin , un père qui vouloit bien marcher avec moi et redevenir enfant avec son fils, non pour ramasser des coquilles sur le bord de la mer, comme Scipion et Lélius , mais pour m*appreudre à devenir un homme savant et raisonnable.
Le temps de ses fréquens voyages éloit le plus favorable pour nous. Il nous menoit presque toujours avec lui, et son carrosse devenoit une espèce de classe , où
DE M. d'aGUESSEAU. SSq
nous avions le bonheur de travailler sous les yeux d'un si grand maître.On y observoit une règle presque aussi uniforme que si nous eussions été dans le lieu de son séjour ordinaire.
Après la prière des voj'ageurs , par laquelle ma mère commençoit toujours sa marche, nous expliquions les auteurs grecs et latins, qui étoient l'objet actuel de notre étude. Mon père se plaisoit à nous faire bien pénétrer le sens des passages les plus difficiles j et ses réflexions nous étoient plus utiles que cette lecture même. Nous apprenions par cœur un certain nombre devers qiiiexcitoientenlui, lorsque nous les récitions, cette espèce d'enthousiasme qu'il a voit naturellement pour la poésie: souvent même il nous obligeoit à traduire du français en latin , pour suppléer aux thèmes que le voyage ne nous permettoit pas de faire. Une lecture commune de quelque livre d'histoire ou de morale succédoit à ces exercices , ou bien chacun suivoit son goût dans une lecture particulière : car une des choses qu'il nous inspiroil le plus, sans l'exiger absolument , étoit que nous eussions quelque livre de choix pour le lire après nos éludes ordinaires , afin de nous accoutumer par là à nous passer du secours d'un maître , et à contracter, non-seleument l'habitude , mais l'amour du travail.
La raison, qui dirige égalementîavertu et la science, étoit si puissante chez lui, qu'elle lui suffîsoit pour régner , sans peine , sur ses enfans. Il n'avoit pas même besoin d'y joindre le secours des peines ou des récompenses; un visage plus sérieux qu'à l'ordinaire, un regard un peu plus sévère, nous paroissoit un véritable châtiment; un air de satisfaction, une parole de louange, le moindre signe d'approbation, nous tenoit lieu de la plus grande récompense. Aussi nous faisoitil sentir, dès la première jeunesse, qu'une raison toujours égale, une vertu qui ne se dément jamais, exerce une autorité qui se suffit pleinement à ellemême, parce qu'on lui obéit par amour, par admiration, et que c'est presque toujours la faute de ceux qui
3gO DISCOLRS SLR LA VIE ET LA MORT
gouvernent , s'ils ont besoin de multiplier les cliâtijnens et les récompenses.
L^attention de mon père suivoit le progrès de notre âqe , nous la voyions croître avec nous. Les e'tudes d'un ordre supérieur trouvoient en lui une supériorité proportionnée. Sans avoir toutes les lumières d'un philosophe de profession , il connoissoit mieux que ])ersonne le véritable usage de la philosophie. J'eus d'abord de la peine à lui pardonner l'ennui que me causa l'étude de la mienne ; mais je compris ensuite qu'il avoit raison de croire que rien n est plus utile pour étendre notre esprit, que d'étudier les difTérentcs manières de penser dont les hommes sont capables, et que le contraste tl'une mauvaise mélhode, nous affermit encore plus dans le §oût et dans l'usage de la bonne. Mais sa principale attention dans la philosophie étoit de nous taire observer exactement les justes limites de la raison humaine, jusqu'où elle peut allçr sans témérité , en quel ejidroit elle est obligée de s'arrêter et de se remettre entre les n)ains de la religion , qui seule peut la conduire à son véritable objet, et qui commence précisément où la raison finit.
G'éloitavcc ces précautions qu'il me permettoit de me livrer à l'étude de Ja philosophie 3 et j'y trouvois lant de charmes, que i^eus de la peine ensuite à goûter l'étude du droit romain. Mon père sut m'y ramener doucement et avec plaisir, en m'élevant au-dessus du droit positif, pour chercher dans les lois ces premiers principes, tirés de la nature de l'homme et du bien général de la société, (jui rendent la science du droit aussi noble qu'utile. J'ai encore un écrit ([u'il se donna la peine de faire pour m'initier dans la lecture du dig('st(; , où il me découvroit le véritab'c esprit tlans lequel elle doit être faite, soit pour démêler dans le cahos des lois Ja pure lumière de la justice naturelle, soi! pour bien sentir, d'un coté ,1a nécessité el l'utilité, de l'autre , les défauts et les inconvéniens du droit positif, dont il tiroit ensuite des conséquences importantes, non-seulement ])our un magistral, mais poiu* tout homme raiionnablcj remontant comme par degrés.
DE M. d'aguesseau. 3gi
jusqu'à la justice suprême et immuable, considérée dans sa source et dans le sein de Di( u même , qui seule peut nous consoler de l'imperfection des lois humaines par l'attente de cette lumière dont nous serons pénétrés, lorsque, suivant ces paroles de saint Pierre, par lesquelles mon père linissoit son ouvrage; noi'os cœlos , noi'am terram expectanius , in qiiibus justitia habitat. C'est ainsi que, toujours attentif à nous faire prendre le véritable esprit de chaque genre de science, il ne pensoit qu'à perfectionner l'ouvrage de notre éducation, sans aucune ardeur de le finir; ou plutôt il savoit le hâter lentement par une culture continuelle, persuadé que l'esprit humain , comme les autres productions de la nature, a besoin d'un long travail, et même de l'opération secrète du temps, pour parvenir à une heureuse maturité. Aussi condamnoit-il souvent cette ambition mal entendue , qui porte la plupart des pères à vouloir prévenir l'âge marqué par les lois, pour procurer à leurs enfans des dignités prématurées, qui leur oient presque toujours l'envie, et souvent même le loisir de travailler à les mériter. C'étoit, selon lui, une des plus grandes causes de cette décadence sensible de la science et de la vertu , qu'il déploroit dans les états , mais surtout dans celui de la magistrature; et ce fut par cette raison, qti'après que j^eus achevé rétudc de la philosophie, il me fit employerune année entière à me fortifier dans l'étude des belleslettres, par la lecture, par la traduction, et souvent par une imitation libre des plus grands originaux, exercice qu'il croyoit plus propre qu'aucun autre, à former le goût d'un jeune homme , en lui faisant prendre le caractère et comme le ton des maîtres de l'éloquence.
J'avois donc près de dix-neuf ans lorsque je commençai l'étude de la jurisprudence, et plus de vingtun quand je fus reçu dans la charge d'avocat du roi au châtelet, qu'il regardoit comme le noviciat le plus utile pour la jeunesse ; mais le plus avantageux de tous étoit celui que je faisois sous ses yeux.
Je ne fmirois point, mes chers enfans , si je voulois
ÔCJH DiSCOLRS SUR LA VIE ET LA MORT
VOUS expliquer ici en détail les secours infinis que j'ai reçus de lui dans l'ersercice de toutes les charges que i'ai remplies successivement. 11 me sembhût, tant qu'il a vécu, que nulle difficulté , nul événement, nulle conjonclure ne pouvoit m'embarrasser. Je recourois à lui comme à la source de la sagesse, de la prudence et du dit cernement exquis. Cet homme, qu'on accusoit quelquefois de tr:>p douter , ne me laissoit plus aucun doute dans l'esprit j et , dégagé de toute inquiétude , je sortois d'auprès de lui avec une satisfaction et un repos intérieur, qui me rneltoient en état d'employer librement le peu que j'avois de talens , pour faire usage des pensées que je tenois de mon père , ou qu'il avoit affermies et fortilieés par la solidité de son jugement.
Je m'arrête depuis long-temps, mes chers eiifans, à vous peindre en lui le caractère d'un véritable père, et vous vous apercevez , sans doute , de la peine qu^ j'ai à iinir une image si intéressante pour moi. Cependant, pour remplir toute l'idée que présente le nom de père de famille, il me restcroità vous le représenler tel qu'il étoit dans ses affaires domestiques j mais j'ai presque honte de m'arrèter à un si petit objet dans la vie d'un si grand liomme.
Je vous dirai donc seulement, mes cliers enfans , que dans la conduite de sa fortune particulière, il portoit, par raison, le même esprit d'ordre et d'arrangement, qu'il avoit par inclination dans le soin de la fortune publique. Ainsi;, le père de famille le plus désintéressé éloit , en même temps, le père de famille le plus attentif, soit dans ce qui regardoit l'établissement de SCS enfans, suit dans la dispensation sage et réglée de ses revenus. 11 les gouvernoit, en effet, plutôt avec l'application d'un dispensateur, qu'avec l'alliection d'un propriétaire. S'il se reposoit sur ma mère du détail de la dépense, il veilloil avec elle à l'administration générale de son bien : tous les ans il s'en rendoit un compte hdèle à lui-même, et par le soin <]u'il prenoit de tenii un registre exact des changemens qui arrivoicnt dans son patrimoine , il se forniuit chaque
DE M. d'aguesseau. 3g3
année un tableau successif de sa situation actuelle, sans aucun amour pour les ricliesses,sans trouble pour son état présent , sans sollicitude pour l'avenir : la raison seule exigeoit de lui cette attention, et c'étoit à la raison seule qu'il l'accordoit. Il la regardoit comme un devoir pénible, mais nécessaire j et il nous disoit souvent , que tout homme sage étoit obligé de prendre un soin raisonnable de son bien , soit pour se mettre eu état de pourvoir à rétablissement de sesenfans, de soutenir même les accidens imprévus, et surtout d'assister les pauvres dans leurs besoins, qui étoit un des principaux objets de sa noble et vertueuse e'conomie.
Je souhaite , mes chers enfans , que vous profitiez mieux que moi de ces sages leçons. J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui m'a épargné l'embarras de les suivre, et dont la conduite a justifié ma confiance, encore plus que ma paresse. Mais, comme vous ne devez pas compter absolument sur un pareil bonheur , j'ai cru vous devoir rapporter cette instruction de mon père, au hasard que vous vous en serviez pour me faire mon procès sur le peu d'attention que je donne à mes affaires.
Un tel père de famille étoit né pour rendre ses domcstiqucs presque aussi heureux que ses enfans. Il les traitoit , en effet , moins en maître qu'en père ; d'autant plus commode à servir que, comme je l'ai déjà dit, ]J ignoroit presque l'usage des commodités de la vie. Ln homme cjui se réduisoit en tout au nécessaire, ne pouvoit jamais être difficile à contenter. Ceux qui le scrvoient n^avoient pas plus à craindre son humeur que sa délicatesse : il lui en coùtoit pour prendre sur lui la résolution de les gronder quand ils manquoient à leiirsdevoirsj et il st)ufïi()it plus en les reprenant, que ceux mêmes qu'il reprenoit. Sa principale attention, comme celle de ma mère, étoit de veiller sur leurâ mœurs , de les faire instruire de la religion, de leur apprendre à connoître et servir le seul maître véritable. Mais je soin qu'il prenoit du spirituel ne lui faisuit point négliger ce qui regardoit leur établissement
temporel. Ils le trouvoient toujours prêt à entrer dans leurs besoins , et à leur donner tous les secours de libéralité' ou de protection que de bons domestiques peuvent attendre d'un bon maître. Sa charité pour eux s'étendoit bien au-delà des bornes de leur service : il cessoit d'elre leur maître, et il demeuroit toujours leur conseil , leur appui, leur bienfaiteur.
Je voudrois à présent pouvoir faire parler ici ses amis, pour vous tlire, mes chers enfans , combien ils ont trouvé de ressources et de charmes dans son amitié. La justesse de son discernement et la connoissance du monde luiavoient appris combien il est difficile d'avoir un grand nombre de véritables amis: mais, après les avoir bien choisis, il.se livroit à eux avec la plus aimable simplicité, et il ne méritoit pas moins leur confiance par la sûreté que par la tendresse de son amitié. Le secret de fidélité, et le secret de prudence ou de discrétion ne lui coùtoient pas plus l'un que l'autre. Personne ne savoit mieux parler que lui, quand il le falloit, parce que personne ne savoit mieux se taire, et faire servir son silence autant que ses paroles, à l'avantage de ses amis. Tl ne leur arrivoit rien dont il ne fût plus occupé qu'ils ne pouvoiciit l'être : nonseulement il agissoit , mais il pcnsoit pour eux; il prévoyoit de loin les embarras dans lesquels ils pouvoient se trouver j il prévenoit jusqu'à leur désir, et rien ne le Ilatloit davantage que le plaisir de pouvoir les surprendre agréablement, en leur apprenant qu'il avoit fait pour eux, ce qu'eux-mêmes n'avoient pas encore pensé à demander. Libéral de son temps en leur faveur, quoique ce fût le seul bien dont il fut naturellemenl avare, il sembloit n'avoir jamais rien à faire, lorsqu'ils venoient le consulter, et il se prètoit à eux de si bonne foi, qu'on eût dit (ju'il n'éloit au monde que pour eux.
L^ne amilié si elfeclivc n'avoit rien d'éj)ineux, ni de difficile dans le commerce; régulier et délicat jusqu'au scrupule dans ses procédés, par rapport à ses amis, il n'exig(.'oil point d'eux rigoureusemeu'i le retour d'une semblable cléhcatessc. Au-dessus des démous-
DE M. d'aGUESSEAU. SqS
tralions extérieures , il ne s'atlaclioit qu'au fond des sentimens , et l'attention plus ou moins grande de ses amis, ne régloit point l'ordre ou la mesure de son affection. Comme il se suffisoit pleinement à luimême, il sa voit se passer de leur assiduité, et il n'en goûtoit pas moins ensuite le plaisir de leur présence. Ami aussi délicieux que solide , il l'éloit d'autant plus qu'il savoit l'être sans art, et qu'on étoit charmé de voir que le mérite le plus parfait n'avoit point d'autre ornement chez lui que la simplicité de la nature.
Mais la douceur de son commerce n'étoit pas un bien réservé à un petit nombre d'amis particuliers j tous ceux qui l'approchoient en jouissoient presque également. Si quelquefois, par l'attention continuelle qu'il donnoit aux ohjets de ses travaux , il paroissoit prendre peu de part à une conversation frivole ou indifférente, ce n'étoit point en lui l'effet d'une humeur triste et sauvage j la paix et la douceur étaient toujours répandues sur son visage , dans le temps mémo qu'il paroissoit le plus enfoncé dans une méditation profonde : il en sortoit aisément aussitôt qu'on disoit des choses qui pouvoient plaire à un homme raisonnable^ et il revenoit de cette espèce de distraction avec autant de facilité et d'agrément , que s'il n'eût pas perdu la suite de la conversation.
Il auroit eu même naturellement une pente secrète pour la plaisanterie, et il y auroit réussi comme dans tout le reste, s'il n'avoit méprisé, ou plutôt étouffé en lui ce talent. On s'en apercevoit quelquefois par des traits d'une raillerie si fine , et en même temps si douce, qu'elle charmoit ceux mêmes sur qui elle tomboit. Mais il se perraettoit rarement ces sortes de traits, qui, cependant, ne portoicnt presque jamais que sur ses enfans, ou ses meilleurs amis, et pour l'ordinaire on ne reraarquoit la délicatesse de sa critique , que par un sourire presque insensible , qui laissoit entrevoir une réflexion ironique , renfermée avec soin dans le fond de son arae , tant il craignoit de donner trop de liberté à son imagination, et de
39(3 DISCOUnS SUR LA VIE ET LA MORT
faire ]a moindre blessure à la re'piilation du prochain.
Il est surprenant qu'un homme , si sérieusement occupé de ses devoirs et si attentif à être toujours en garde contre lui-même, ait pu conserver, jusqu'à la fin de sa vie , un fond de joie et même de gaîté , que de longues infirmités ne pouvoient altérer. Personne ne rioit de meilleur cœur que lui , "et il le faisoit avec toute la simplicité d'un enfant , ou plutôt avec cette paix et cette sérénité que la bonne conscience inspire à une ame innocente. Aussi avoit-il encore, dans la plus extrême vieillesse, une fleur et une délicatesse d'esprit qui se scroit fait admirer dans la plus vive jeunesse. Il n'avoit pas même perdu le talent de faire des vers qui lui étoit naturel , quoiqu^il se fût j^uère permis de le cultiver j et vous n'avez peut-être pas oublié , mes chers enfans , que peu de temps avant sa mort, quelqu'un de nous ayant fait, eu badinant, un couplet de chanson sur madame le Guerchois , mon père y répondit pour elle , par un autre qu'il confia en secret à madame la Ghancelière , à condition qu'elle n'en nommeroit pas l'auteur : mais le couplet étoit si bien tourné, qu'on n'eut pas de peine à le deviner. Des esprits plus austères que le mien regarderoient peut-être ce récit comme peu digne d'entrer dans la vie* d'un si grave* magistrat j mais lorsque ces sortes de traits ne servent (|u'à donner des grâces à la plus solide vertu , ils embellissent le portrait bien loin de le défigurer; et je ne doute pas que vous ne soyiez charmés comme moi, mes cliers enfans, de vous rappeler dans ce moment la bonté et la simplicité de ce vieillard vénérable, qui vouloit bien entrer dans les jeux innoccns de ses enfans , et leur montrer un esprit encore jeune dans un corps abattu par le poids des années.
Mais il est temps de reprendre un ton plus sérieux, pour achever ici la dernière partie de son caractère. Nous avons d'abord admire riiomme d'esprit dans mon père, nous venons d'y respecter le sage, il ne nous reste plus que d'y révérer le chrélien.
DE M. D*AGL'ESSEAU. Sçj'J
efiii étoit chez lui aulant au - dessus de riionncle homme , selon le monde , que la religion est audessus de riiumaiiiié.
La pie'lé n'ctoit presque pas un bien acquis pour mon père , elle étoit née , pour ainsi dire , avec lui. Dieu Tavoil prévenu de ses bénédictions dès sa plus tendre enfance. Ceux qui l'avoient connu dès le collège, ou dans sa première jeunesse , n'ont pas moins respeclé la puieté de ses mœurs, que ceux qui n'ont pu voir que les dernières années de sa vie ; et tous l'onl regar»lé comme étant du petit nombre de ces âmes privilégiées , qui ont le bonheur de porter aux pieds du trône de l'agneau sans tache , cette robe d'innocence qu'ils en ont reçue dans le baptême.
On ne le vit donc point se livrer plus au monde dans un îige que dans un autre. Toujours également é'.ii'iirné d'une vie de plaisirs et d'amusemens , toujours éga.ement occupé de.ses devoirs, toujours effrayé de la moindre apparence du vice, toujours fidèle aux mêmes exercices de vertu, il n^eut pointa déplorer, dans sa vieillesse , les égaremens ou les ignorances de sa jeunesse , ni à réparer des heures vainement perdues dans une dissipation qui lui auroit .été plus à charge que l'occupation la plus pénible. La retraite, la frugalité, la dureté même de sa vie, la privation volontaire de tout ce qui pouvoit la rendre plus douce , la continuité d'une application laborieuse qu'il n'intcrrompoit presque jamais , auroient paru à des pécheurs convertis une assez rude pénitence ; et en effet, il n'y en a guère de plus difficile à soutenir, qu'une vie de raison et de foi , qui ne se permet aucun des adoucissemens de la nature. C'étoit cependant la vie d'un juste qui n'avoit aucune faute considérable à expier , mais qui par cette raison même, se reprochoit les plus légères avec une si rigoureuse sévérité, que la timide délicatesse de sa conscience en étoit souvent troublée.
L'écriture sainte, qu'il méditoit le jour et la nuit, (surtout le nouveau testament) lui cl oit devenue si
3c)B DISCOURS SUR LA VÏE ET LA MORT
familière, qu'on ne pouvoif presque en commencer un passage devant lui, que son cœur n'achevât encore plus que sa mémoire. Il la lisoit, non avec la curiosité souvent téméraire et malheureuse d'un savant ou d'un plnlosf phe, ni même avec l'attention sèche et subtile d'un théologien, mais avec la foi, la ferveur, la docilité d'un humble chrétien : il ne cherchoit à y connoître que la grandeur de Dieu et la bassesse de l'homme. Dieu , qui cache ses mystères aux superbes et qui les révèle aux humbles, sembloit l'instruire lui - même et lui découvrir , dans la lecture des livres saints , toute la profondeur des vérités nécessaires au salut. Il en lisoit peu , mais long-temps. Un verset de l'écriture étoit pour lui véritablement le pain des forts , où il trouvoit une nourriture abondante, par l'attention qu'il avoit à en pénétrer toute la substance, à se l'approprier, et, pour ainsi dire , à se l'incorporer toute entière , pour ne plus vivre que de la vie de Jésus-Christ.
Ceux qui l'ont accusé d'avoir du penchant pour le jansénisme et de favoriser un parti plus que l'autre dans l'église , connoissoient donc bien mal son caractère. Il n'y en eut jamais, ni de plus éloigné de toute exlrémifé , ni de plus opposé à l'esprit de dispute et de contention. 11 disoit , comme l'auteur de rimilalion, ({u'il aimoit bien mieux sentir la grâce y que de chercher à la définir. Loin de vouloir sonder l'obscurité d'un mystère impénétrable à l'esprit humain , il ne se permettoit pas même la lecture des ouvrages polémiques, dont notre siècle a été inondé, sur cette matière. Rempli de la charité qui édifie, et non de la science qui enlle, il se contentoit de gémir en secret des divisions dont l'église étoit aflbgée, et se tenant toujours dans le dernier rang de ses enfans les plus soumis , il ne prciioit part aux disputes qui la troublent <jue par des prières ièrvenles qu'il oflroit sans cesse à Dieu, pour lui demander d'affermir toujours la vérité par la charité. Je lui dois même la justice lie vous dire ici, mes chers enfans , que dans toutes ces occasions délicates , où le ministère que
DE M. d'aguesSeAu. 3f)g
i cxerçois , m'obJii^eoit à faire quelque déraarclie importante sur [es affaires qui avoient rapport au jansénisme, c'étoit toujours lui qui me donnoit les conseils les plus saines, et en même temps les plus modérés. Esprit véritablement pacifique, si tous ceux qu'on a malignement enveloppés dans le nom général de jansénistes , eussent élé de son caraclère , il y a long-temps que Féglise jouiroit d'une heureuse paix. Ennemi de toute prévention, et surtout de ce qu'on appelle partialité, il ne voyoit dans ceux qui avoient besoin de lui, que l'homme et le chrétien, sans y apercevoir ce qu'on appeloit le janséniste, le moliiiiste, le suipicieii. Les jésuites à qui il avoit plu, je ne sais par quel motif, de le rendre suspect sur cette matière , étoient obîigés d'avouer qu'ils avoient toujours reçu des marques de sa justice, et même de sa bonté. Mais il étoit destiné, peut-être comme son fils, à justifier la définition que le maréchal d'Harcourt donnoit du jansénisme, lorsqu'il disoit, quun janséniste n étoit souvent autre chose cjiiun homme fjiion voidoit perdre h la cour.
La grandeur de la foi dont mon père étoit animé en égaloit la soumission et la simplicité , il n'étoit pas du nombre de ceux qui ne pensent à Dieu que dans le moment de la prière ou d'un autre acte de religion. Il pouvoit dire comme David : favois toujours le Seigneur devant les jeux , il est a ma droite y ajin que je ne sois jamais ébranlé. La loi de Dieu continu eiiemenl présente à son esprit étoit la lumière qui éclairoit ses pas, la règle de ses discours , Famé de toutes ses acii(>ns. Il en étoit si fortement occupé , qu'il y rapportoit tous les événemens , et qu'il n'y en avoit point de si éloigné qu'il ne ramenât d'abord à la religion. Il parloir peu sur tout le reste, si ce n'est lorsque la justice, la charité ou l'amitié Fcxigeoient de lui ; mais dès le moment que la conversation tomboit sur quelque vérité chrétienne, on cîit dit que son cœur se dilaloit, et que ses expressions ne pou voient suffire à ses senlimens. C'étoit en effet le fond de son ame qui se
4oO DISCOURS SUR LA VIE ET LA MOKT
répandoit au dehors , avec une lumière si pure et une atlenlion si pe'néUante , qu'il auroit fallu avoir le cœur bien dur pour l'entendre sans être touché du de'sir de devenir homme de bien.
Le recueillement et l'ardeur qu'on remarquoit en lui , lorsqu'il prioit Dieu , surtout au saint sacrifice de la messe, sont au-dessus de toute expression. Confondu souvent dans la foule du peuple , ou caché dans le coin obscur d'une chapelle , il paroissoit comme anéanti devant la majesté du Dieu vivaiit. On eût dit que sa foi le faisoit jouir par avance des biens que nous espérons, et que, semblable à Moïse, il éloit aussi pénétré de la présence de Dieu que s'il eût vu l'invisible j il ne pouvoit même contenir audedans de lui les mouvemens tendres et fervens de sa piété, on voyoit ses yeux rougir et se mouiller da larmes ; on entendoit sortir de sa bouche des paroles enflammées du feu de l'amour divin ; et c'étoit un spectacle si édifiant , qu'on ne pouvoit s'cmpécher de dire en le voyant, ce- n'est pas un homme, c'est un ange qui vit avec nous sur la terre.
Que vous dirai-je après cela, mes chers enfans, des effets d'une foi si vive et si animée, de sa soumission profonde et de son abandon sans réserve l^ la volonté de Dieu , de son détachement cnlier de tous les biens périssables, et, ce qui est peut-être encore plus rare, de cetle attention constante et uniforme sur luimême , qui prévenoit , ou qui réprimoit dans le premier instant tous les mouvemens de l'humanité. Il avoit reçu de la nature un cœur délicat et sensible, avec un sang vif qui s'allumoit aisément; et comme la promptitude n'est pas incompatible avec la plus grande bonté, il auroit pu être fort prompt, s'il se fût laissé aller à son tempérament ; mais ce n'étoit que son visage qui Irahissoit , malgré lui, une émotion entièrement involontaire. On le voyoit rougir et se taire dans le mi'^me moment, la partie supérieure de son ame laissant passer ce premier feu sans rion dire, pour rétablir aussilôl le calme et la lianquillité dans la partie sensible , qu'une longue
toE M. d'aGUESSEAU. 4^1
îiabitudc rencîoit toujours également docile aux lois de la raison et de la religion.
Ce n'étoit donc ])as seulement à la facilite' de son naturel qu'il de voit celte douceur et cette mansuétude qu'on admiroit en lui : il lui en coùtoit peutêtre moins qu'à un autre pour la conserver dans un âge avancé j mais il l'alloit qu'il eût fait sur lui un grand effort dans sa jeunesse , pour s'affermir dans cette tranquillilé qui ne se soutenoit que par une attention si persévérante à éluder toujours le premier mouvement.
Les surprises de la douleur même le Irouvoient toujours prêt à leur résisler. Il eut une fois deux doigts de la main droile presque eutièreraent écrasés dans une porte coclière qu'on ferma brusquement sur lui. Ou lui fit d'abord tremper ses doii;ts, qui en avoient à peine la figure, dans une tasse pleine d'eau-de-vie. Je le trouvai dans cet éîat • il ne lui écliappoit pas seulement un soupir, il racontoit son aventure avec le même sang-froid que s'il n'eût senti aucune douleur. On le traita d'abord fort mal , un baume qu'on lui avoit indinué comme un remède spécifique, renfermant le sang corrompu qu'il falioit faire sortir, lui fit enller non-seuiement la main, mais le bras , de lelle manière qu'on commença à craindre les suites de cet accid-nt. Il fallut rouvrir la plaie et y lliire même des iucl.-inns ,• mais sa patience étoit à l'épreuve de tout. Il auroit été plus ému, s'il avoit vu faire cette opération sur un autre. Une sensibilité et une compassion iniinie pour [es maux d'autrui, ctoicnt jointes en lui à une fermeté qui alloit presque jus([u'à l'indifférence pour les siens. Sifimelquefois dans les accès d'un rluimatisme viijlenïHki des autres maux de douleur qu'il a éprouvés, îrmî écliappfùt de se plaindre iégèiemenl , il sortoit de sa plainte même une prière lervenle, pour demander à Dieu la grâce de soulliir avec foi et avec une résignation parfaite à ses ordres. Sa patience n'étoit donc point une disposition purement philosophique. Loin de toute ostentation, il ne oherchoit ni à ca"' er des
D'Jguesseau. Tome XK% aG
défauts, ni à montrer des vertus; il ne défioit point la (ioi.leur, comme un philosophe stoïcien, de lui faire avouer qu'elle est un mal ; mais connoissant toute l'impuissance de la sai^esse humaine, pour y résister par elle'-méme, il levoit les yeux vers le ciel, d'où ii a'tcndoit tout son secours; et Dieu, qui vouloit le puriiier de plus en plus, par des inilrmités douloureuses , faisoit croîlre sa patience et son amour par seb douleurs mêmes.
Un saint discit que la mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure , et je puis dire ici, avec vérité, que mon père n'en connoissoit point d'autre. Il avoit mérité , par son innocence , de sentir combien le seigneur est doux à ceux qui mettent en lui toute leur espérance; mais plus ii aimoit Dieu et le troiivoit d]gne d'être aimé , plus il se reproclioit de ne l'aimer pas encore assez ; et il se plaignoit de sa tiédeur , pendant que les âmes les plus parfaites portoient envie à la ferveur de son amour.
Un coeur si pénétré de ces sentimens pour Dieu ne devoit pas avoir un amour moins tendre ni moins sévère pour le prochain. Il l'aimoit, en eiret , nonseulement comme lui - même , mais plus que luimême ; il me seinbloit, en le voyant, que je concevois aisément tous les caractères que saint Paul attribue à la charité , et qui distingaoit les premiers chrétiens, dont feu M. de Pomponne disoit, que la vue de mon père lui rappeloit toujours l'idée. J'y voyois, en eftet, une charité douce, patiente, équitable, qui croyoit tout, qui espéroit tout, (jui supportoit tout; cliarilé véritablement indulgente, qui ne çounoissoil ni la malignité de l'envie, ni la temente des jugemens ; aussi prompte a s accuser elle-même , qu'ingénieuse à excuser les autres ; charité éclairée, qui, toujours attentive à suspendre la censure , ne l'ét(tit pas moins à ne se point laisser léblouir par les dehors d'une iausse vertu ; enfin, charité désintéressée et universelle , qui n'onblioit que ses propres avantages, qui s'éiend.)it à tous les besoins , qui sembloit se multiplier avec les diflérens