‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 66 sur 73 · DE M. D^AGUESSEAU · texte numérisé non relu

DE M. D^AGUESSEAU

genres de misère , et qui le portoit continuellement à faire l'aumône, pour ainsi dire, de son temps, de ses lumières, de son crédit, autant que de ses biens mêmes. Plus content et plus satisfait, lorsqu'il a voit consolé une famille aiïligée , ou qu'il ï'avoil: aidée, soutenue , relevée par ses conseils , que s'il avoit procuré à la sienne la fortune la plus digne d'envie. Heureux l'homme de bien qui a eu celte inlellii^^cnce pour secourir les malheureux , et qui semblable au saint homme Job a pu dire véritablement : j'ai délivré le pauvre qui crioit en vain , et le pupille qui n avoit point de défenseur ; J'ai goûté le plaisir de recevoir les bénédictions de celui qui alloit périr sans mon secours et de consoler le cœur de la veuve; fui été Cœil de Vaveugle , le pied du boiteux^ le père de tous les misérables.

Il étoit si vivement touché de compassion pour eux , que son cœur ne pouvoit avoir aucun repos , jusqu^à ce qu'il eût eu la consolation de les assister. J'ai ouï dire à ma mère , qu'elle l'avoit vu plusieurs fois revenir triste chez lui , parce qu'il avoit entendu faire le récit de la triste si! nation où se Irouvoit une personne ou une famille, qui souvent lui étoit inconnue , et qu'il ne savoit s'il auroit de quoi la secourir. Les larmes lui en venoient aax yeux , et il n*a peut-être jamais souhaité d'être riche , que lors-< qu'il auroit voulu pouvoir verser libéralement une fortune abondante dans le sein du pauvre et de l'indigent. Il tournoit son esprit de tous côtés , pour trouver , par une pieuse industrie , de quoi leur fournir un secours suffisant , et ma mère qui avoit le cœur aussi grand que lui , sembloit rendre le calme à son ame agitée , lorsqu*cl!e avoit pu lui découvrir une source inconnue à sa charité.

Sa fortune avoit été pendant long-temps plus que médiocre, et elle sembloit diminuer , à mesure que le nombre de ses enfans augmentoit. Son bien avoit souffert de grands retranchemens; et sur ses charo^es seules, mon père avoit perdu plus de 25o,ooo livres. Les pauvres ne s'en aperçurent jamais, et il n'eu

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répaiulit pas moins libéralement ses aumônes , content (le laisser à ses enfans un patrimoine de vertus, d'honneur, de capacité, qui pût les de'dommager un jour avec usure des injustices de la fortune ; mais personne n'a plus éprouvé la vérité de cette parole : cherchez premihremeut le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné comme par surcroît.

Deux successions considérables , qui tombèrent dans sa tamiilc , réparèrent ses pertes passées ,• et les revenus dont il jouissoit , comme conseiller au conseil royal , le mettant en état de faire tous les ans quelque épargne modérée, il mourut beaucoup plus riche qu'd ne l'étoit lorsqu'il se maria, Dieu se plaisant ainsi à verser ses bénédictions temporelles sur celui qui ne pensoit qu'à mériter les éternelles , et qui portoit si loin le désintéressement , qu'il s'exposa à perdre une des deux successions dont je viens de parler , pour avoir eu la délicatesse de ne pas vouloir accepter le dépôt du testament de M. de Piseux, son cousin germain, où mçn frère de Valjouan étoit institué légataire universel, délicatesse qui fut cause que le testament pensa être supprimé.

C'étoit aussi une chose admirable que la confiance de mon père et de ma mère, dans les secours inespérés tle la providence. Ils m'ont dit souvent, qu'ils en avoient reçu des marques si sensibles , et en tant d'occasions différenles, qu'ils ne pouvoient pas hésiter un moment à se priver même du nécessaire en certaines conjonctures pour le donner aux pauvres.

Leur règle ordinaire étoit de réserver pour Texercice continuel de leur cliarité , la dîme de tout ce qu'ils recevoient; et, à la fin de l'année, après avoir vu ce qui leur restoit de leur revenu, et ce qu'ils pon- Toient employer en fonds pour augmenter le patrimoine de leur famille , ils comptoient les pauvres pour un de leurs enfans; en sorte que s'ils avoient 10,000 livres à placer, ils n'en plaçoicnt que huit et en donnoicnt deux aux jiauvres, qu^ils regardolent comuiç leur propre sang , par uuc adoption sainte et

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glorieuse pour eux, qui meltoit Jésus-Clirist même au nombre de leurs enfans. Mais les calamités publiques et particulières augmentoicnt presque toujours la part des pauvres bien au-delà de cette proportion j et nous avons vu par les registres de mou père, qu'il y avoit eu des années où leurs aumônes avoient passé 22,000 livres, c'est- a-dire, le tiers du revenu dont ils pouvoient jouir.

Ils regardoicnt l'aumône comme une dette si privilégiée, que les besoins des pauvres l'emporloicnt souvent sur leurs propres besoins, et sur ceux mêmes qui étoient les plus pressans. Ma mère avoit un carrosse qui ne pouvoit plus lui servir , non-seulement avec bienséance, mais avec sûreté. Une province désolée par la grêle , ou par un autre fléau du ciel, reçut tout l'argent qu'elle avoit destiné à acheter un autre carrosse , et elle se réduisit à faire réparer le sien, autant qu'il fut possible , pour attendre que la misère des pauvres lui permît de faire cette dépense. Une autre Ibis elle s'étoit réservé une somme pour acbeter un meuble qui lui étoit nécessaire , mais une famine dont le Limousin fut affligé , lui fit oublier le besoin qu'elle avoit de ce meuble ; et comme de pareils malheurs se succédèrent les années suivantes , elle est morte sans avoir pu se le donner.

Autant que mon père et ma mère étoient sagement prodigues de leur bien pour en faire de si grandes libéralités, autant étoient-ils attentifs à les cacher aux yeux des hommes. Ils n'en montroient qu'autant qu'il le falloit pour l'exemple j le reste n'étoit connu que de Dieu ou d'un petit nombre de confidens nécessaires de leur charité. A cela près, leur main gauche, suivant le précepte de l'évangile, ne savoit pas ce que faisoit leur main droite. Ma mère observoit si exactement cette règle, qu'elle sortoit souvent seule le matin, sans aucun domestique , et vêtue comme la plus simple bourgeoise , pour aller visiter les pauvres, et juger par ses yeux de leur nécessité. Assez courageuse, malgré son extrême délicalesse , pour monter jusque dans des galetas ol^scurs où la plus grande misère

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c'clie ses soulIrances,et avoir le plaisir de mettre son ,t aumône, elle-même, dans la main du pauvre, de retirer un malade des portes de la mort, de dérober une fille bien née à la tentation de la pauvreté , et de consoler toute une famille malheureuse autant par sa présence et par ses avis charitables, que par l'abondance d'une libéralité inespérée.

Tant de qualités si rares et si éclatantes qui étoient propres à mon père, ou qu'il parlageoit avec ma mère, auroient pu lui être dangereuses , si l'orgueil , qui tire son poison de la vertu même, avoit trouvé quelque entrée dans son cœur : mais il n'avoit rien à craindre des illusions de l'amour-propre. Dieu avoit confié tous les dons de la nature et delà grâce dont il l'avoit enrichi , à la garde de la plus sincère et de la plus profonde humilité. Elle lui cachoit presque la vue de son mérite, et elle auroit voulu pouvoir le cacher aux autres. Peu content de se réduire dans son opinion à ce qu'il étoit , non aux yeux des hommes, mais à ceux de Dieu même, en quoi consiste la véritable humilité, il se rabaissoit encore au-dessous; et le sentiment de sa f'oiblesse dominoit tellement en lui, qu'il ignoroit cette force d'esprit dont les autres profitoient, mais dont il ne se permettoit jamais de jouir. Les lumières de son génie étoient comme les yeux de notre corps , qui voient tout sans se voir eux-mêmes : on eût dit qu'il n'avoit pas même besoin d'attention pour éviter la vanité. Il paroissoit humble parce qu'il l'étoitj il lui en auroit coulé pour paroître vain , et il auroit fallu pour cela , qu'il eût autant combattu contre son naturel, que presque tous les hommes ont à combattre pour paroître humbles.

Lorsqu'il revint de ses intendances, la grande réputation qu'il y av(»it acquise , et l'opinion qu'on avoit de son mérite , donnèrent lieu à bien des gens de l'observer d'abord attentivement, pour voir s'il ne chercheroit point à s'élever au-dessus des autres , et à profiler de ses avantages naturels ou acquis: mais on fut bien surpris de voir que cet homme, d'un génie si supérieur en eflct, étoit en même temps l'hoaime

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le plus modeste et le plus Iimiihle. Loin de prêter à la raison cet air impérieux qui lévolle souvent ceux qu'elle veut assujettir, il proposoit ses avis avec tant de pudeur et même de timidilé , qu'ils perdirent quelquefois une partie de leur poids auprès des esprits superficiels qui en jugent par J'air et par le ton , plutôt que par la solidité du raisonnement. Aussi les courtisans qui ne mesurent la grandeur dn mérite que par les efforts de l'ambition ou du désir de la gloire, ont-ils quelquefois méconnu le sien. Peu d'esprits avoient assez de pénétration pour percer en un moment ce fond d'humilité dont il couvroit les talens de son esprit, et l'élévation de son cœur. Plusieurs sembloient en douter à son premier aspect, et chercher sa réputation en le voyant: mais ce que sa modestie lui faisoit perdre d'abcird, elle le lui rendoit dans la suite avec avantage 3 et il acquéroit, en se faisant connoître, tout ce que les autres perdent souvent à mesure qu'on les connoît.

Une modestie si parfaite le rendoit naturellement ennemi du faste, et de tout ce qui ne sert qu'à une vaine représentation. Il sut conserver, au milieu d'un siècle où chacun sembloit oublier les bornes de son état, toute la simplicité qui convient à la magistrature, et opposer au moins son exemple à l'excès d'un luxe indécent, par lequel elle s'est avilie au lieu de s'ennoblir. Sa maison, ses meubles , sa table, ses équipages, en un mot, tout l'extérieur de sa vie étoii, pour me servir ici d'un mot de Gicéron, comme une espèce de philosophie , qui sembloit reprocher à ses e'gaux la folie d'une magnificence, encore plus contraire à leur profession qu'onéreuse à leur fortune. Il pesait dans la balance la plus exacte ce qu'il de voit à la dignité de son état, sans blesser les lois d'une modestie chrétienne ; mais comme il est souvent ditticile d'y observer un juste milieu, il avoit pour principe d'être plutôt en-deçà qu'au-delà des bornes, et il aimoit mieux qu'on eut à lui reprocher la modération que l'excès. Ainsi , lorsqu'il fut admis au conseil royal, il conserva son ancien usage de n'aller à Ver-

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sailles qu'à deux chevaux, contre l'exemple de ceux qui ont élé ses collègues ou ses prédécesseurs. Je me sum icns que cette modestie lui fit honneur dans l'espiit du roi, cl ce qu'on aur< il plus de peine à croire ^ ce t'uLau père le Teliicr qu'il en eut l'obligation. Ce jcsuile, à <jui ie roi demanda pourquoi il ne se servoit pas d'un carrosse à six chevaux, comme le père de la Chaise, lui répondit que cela ne convenoit pas h son état, et qu'il auroit été encore plus honteux de le faire depuis qu'il avoit rencontré plusieurs fois sur le chemin de Versailles, dans une chaise à deux chevaux, lui homme de l'âge, des services et de la dignité de M. d' Agiiesseau. Le roi approuva la réponse et la comparaison du père le Tellier , et je crois qu'il le dit luimême quelques jours après à mon père , qui apprit par là, que , sans y penser, il lui avoit mieux fait sa cour par sa modestie , qu'il ne l'auroit faite par le faste de son équipage.

Ce n'est pas que mon père n'eiit l'ame assez grande pour être magnifique; mais il ne plaçoit pas la magnificence dans ces dépenses frivoles qui ne servent <ju'à flatter le goût, la molesse ou la vanité. Il gémissoit de voir les magistrats même entrer sur ce point, dans un combat inégal avec les enfans de la fortune, je veux dire avec les financiers, dont il regardoit le luxe comme un des plus grands maux qu'ils eussent fait à l'état; et il disoit souvent , avec ce grand sens fini régnoit dans toutes ses paroles, que céloit un i^enre d'hommes qui avoit iminé les pauvres par leur recette y et les riches par leur dépense; mais se priver d'un superdu dangereux, pour satisfaire plus dignement sa générosité par des libéralités bien placées, ôtre pauvre pour soi et riche pour les autres; répandre ses dons avec une sage profusion sur ses enlàns , sur ses amis , sur les pauvres, et mettre toute sa grandeur à faire des heureux, voilà ce qu'il appeloit la véritable magnificence; et quand il pouvoit goûter ce plaisir , il sembioit craindre seulement que la religion n'y eut pas assez de part, et que sou amour-propre n'en fût trop flatté.

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Un homme qui senioit si bien en cfuoi consiste la vraie gloire, savoit encore mieux mépriser celle qui n'en a que l'apparence. Les louanges , dont le désir est la dernière passion qui s'éfeigne dans le cœur des plus sages , étoient véritablement onéreuses à sa modestie. On le voyoit rougir de bonne foi , et paroître embarrassé des éloges les mieux mérités. Ils ne faisoient qu'exciter dans son ame un nouvel acte d'humilité ; et ce qui pouvoit l'honorer devant les hommes, ne servoit qu'à le rendre plus vil et plus abject à ses propres yeux.

Telles onî été les moeurs elles vertus de votre aïeul, mes chers entans. L'âge augnientoit en lui ces saintes dispositions , dans le temps même qu'il sembloit qu'elles ne pussent plus croîlre. Chaque année, chaque jour le trouvoit plus détaché de la terre ^ plus élevé vers le ciel ; et à mesure qu'il avançoit dans sa carrière , il redoubloit son ardeur pour arriver au terme unique de ses désirs.

J'ai vu des gens de bien , étonnés de ce qu'un homme d'une si grande vertu, n'avoit pas pris, à la fin de ses jours , le parti de se retirer entièrement du monde , pour n'êlre plus occupé que des années éternelles; mais, sans vouloir diminuer le prix de ces retraites éclatantes , dont je respecte la sainteté et dont j'envie le bonheur, je ne craindrai point de mettre ici au-dessus du mérite de la retraite une vertu qui n'a pas même eu besoin de ce secours , pour achever de se purifier. Il est grand de s'arracher au monde pour s'ensevelir tout vivant dans une profonde solitude j mais il est plus difficile, et, par cette raison même , il est peut-être encore plus grand , de savoir se faire une solitude aussi sainte au milieu du monde , et d'y éviter tout ce que les autres ne peuvent fuir , qu'en le quittant. Je ne doute point que mon père n'ait eu plus cf'une fois la pensée de la retraite : et il lui est échappé des discours qui le faisoient assez entendre; mais Dieu, qui avoit pris M. de Fieubet, pour le mettre en sûreté dans le désert des Camaldules , sembloit retenir visiblement mon père dans le monde ,

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parce qu'il vouloit cii faire l'exeaiple singulier et presque luiique, d'une vie sainte et uniforme, toujours anime'e du même esprit de religion , et soutenue jusqu'à la fin, avec autant de pureté' et de ferveur, que s'il eut vécu dans le fond de la Thébaïde. Co fut sans doute par cette raison que Dieu conserva à mon père , dans l'âge le plus avancé , toute la force d'esprit que mon père avoit eue dès sa jeunesse, afin que, coniinuant toujours de servir le public sans se nuire jamais à lui-même , il arrivât tranquillement a son dernier terme , dans le sein d'une famiile qu'il consoloit , qu'il édifioit , qu'il unissoit par sa présence , et qu'il devoit instruire par la sainteté de sa mort, comme il l'avoit instruite par celle de toute sa vie.

Me voici donc enfin parvenu à ce moment, où je désire depuis si long-temps d'arriver, et où je dois me rappeler avec vous, les circonstances d'une mort si précieuse aux yeux de Dieu , mais si triste et si douloureuse pour nous.

Il étoit attaqué presque tous les hivers, dans les dernières années de sa vie, d'un rhume violent et opiniâtre, qui ne se dissipoit enlièremenl qu'au retour du printemps. Il en lut plus accablé que jamais au commencement de l'année 1716J et vers le mois de mars il tomba dans un si grand abattement, que nous commençâmes à en craindre les suites. Nous eûmes cependant bien de la peine à obtenir de lui qu'il voulût voir un médecin. Naturellement, il espéroit bien de sa santé ; et il ne croyoit pas que la médecine put rien ajouter au régime exact qu'il observoit , et (ju'il regardoit comme le seul remède d\in homme de son âge. Il se détermina enfin à appeler un médecin qui avoit des remèdes singuliers , el. heureusement éprouvés pour les maladies de la poitrine. Ce médecin n'eut pas plutôt vu mon père , qu'il nous conlirma dans le triste soupçon où nous étions déjà,(|ue la véritable nature du mal étoit un ulcère au poumon j mais comme les médecins sont toujours riches en espérances ^ il nous assura, et il

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clisoit assez vrai , qu'il en avoil guéri plusieurs malades d'un âge aussi avancé que mon père. Il nous fit espérer du moins qu'il le feroit vivre long-temps en cet état. Le succès parut d'abord répondre à ses promesses: mon père se trouva considérablement soidagé; ses forces revinrent, sa toux s'apaisa, ii dormit mieux qu'il n'avoit fait depuis plusieurs ann 'es , il l'ut même en état de travailler; mais le fond du mal subsistoit toujours, et tout l'effet du remède se réduisoit à lui faire passer. assez doucement les six derniers mois qui précédèrent sa mort.

On se flattoit néanmoins , comme cela arrive toujours dans les longues infirmités , et nous croyions n'avoir rien à craindre jusqu'au temps du grand troid. J'étois allé à Fresnes dans cette confiance; je vins à Paris le jour de la saint Martin : je trouvai mon père dans le même état où je l'avois laissé ; je n'y aperçus encore aucun changement, le lendemain en dînant avec lui, si ce n'est qu'il me parut plus pâle qu'à son ordinaire; mais le soir, en rentrant chez moi^ je fus surpris d'apprendre qu'un moment après que je l'avois eu quitté , il s'étoit plaint d'une douleur dans les entrailles, que l'on prit d'abord pour une colique ordinaire. Le frisson s'y étoit joint , et la fièvre s'éloit déclarée si violemment, que son médecin l'avoit déjà fait saigner lorsque j'y arrivai. Je montai aussitôt dans sa chambre, et je le trouvai assez peu inquiet de son mal , disant seulement qu'il sentoil toujours de la douleur dansleventre. Je jugeai cependant, à la contenance du médecin, qu'il trouvoit mon père plus mal, qu'il ne vouloit le faire paroître ; et je commençai de ce moment à trembler pour une tète si chère. Le mal n'augmenta pas le reste de la soirée. Mon père ayant été obligé de se lever pour l'effet d'un remède qu'il avoit pris, ne parut point alfoibli. La bande qu'on avoit mise à son bras après la saignée se délia , et il vit couler de nouveau son sang avec joie; il aimoit naturellement la saignée, et il la soutenoit a l'âge de quatre-vingts ans, comme s'il n'en avoit eu que vingt-cinq. Je ne fus pas fâché non plus de cet

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accident, qui fut comme une seconde s?.\'^\\ce, par la peine qu'on eut à arrêter son sang ; je me flattois que cela pourroit servir à de'tourner Finllammation d'entrailles qu'on craignoit pour mon père. La nuit se passa assez tranquillement; mais le lendemain, qui éloit un vendredi, la fièvre continua toujours avec les mêmes douleurs qui se renouveîoient de temps en temps, et un embarras qui commencoit à se former dans la poitrine. Madame la Chancelière , qui étoit restée à Fresnes, et que j'y a vois envoyé cherclier de grand malin , arriva sur les quatre heures après midi avec quatre de ses enfans. Mon père se plaignit , avec sa bonté ordinaire, de ce qu'on lui avoit fait quitter sa campagne j)our le venir voir , disant qu'il espéroit que son mal ne seroit rien , et qu'il avoit regret à un reste de beaux jours qu'elle alioil perdre. Vous vous souvenez aussi, mes cliers enfans, qu'il vous fit le même accueil qu'à son ordinaire, et qu'il vous reçut avec autant de tendresse que dans sa meilleure santé. Le samedi presque entier ne fut pas plus orageux que le vendredi 3 mais sur les neuf heures du soir nous crûmes apercevoir un commencement de rêveries et des mouvcmens involontaires dans les bras, avec un pouls intermittent, qui nous obligèrent de faire venir promptement le médecin pour en juger plus sûrement que nous. Il trouva le mal considérablement augmenté j et je crus^ comme le reste de la famille, qu'il ne falloit pas perdre de temps à lui proposer de recevoir les sacrcmens de l'église, qu'il auroit demandés lui-même avec ardeur, s'il s'étoit senti ausi^i mal qu'il nous le paroissoit. J'envoyai donc chercher son confesseur qui étoit le sous-vicaire de saint André, homme d'une grande vertu, et d'une aussi grande simplicité. C'étoit tout ce qu'il cherchoit dans ses confesseurs; et en quelque lieu qu'il eût été, il n'en avoit jamais eu d'autres que son curé , son vicaire , ou un prêtre habitué de sa paroisse. M. Guyart, (c'étoit le nom du sous-vicaire, ) vint sur les onze heures; il s'approcha du lit de mon père, dont le pouls l'ayant allïayé, il lui dit, uvcc une franchise qui a'avoit rien

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de dangereux auprès d'un tel malade, que l'état où il le trouvoit lui donuoit de l'inquiétude, et qu'il lui conscillolt de se confesser , parce que si son mal augmentoit , il ne pourroit s'y préparer avec son exactitude ordinaire, sans s'incommoder considérablement. Mon père , qui étoit alors enlièremeut revenu de cette agitation dont nous avions été alarmés, entra sans hésiter, dans la pensée de son confesseur, et il n'eut pas besoin d'une longue préparation pour la suivre; outre qu'il étoit toujours prêt , et que ses défauts lui ëtoient bien plus présens que ses vertus, il y avoil à peine douze jours qu'il avoit fait ses dévotions. A peine se fut-il confessé, que son médecin lui annonça qu'il avoit des remèdes à lui faire , dont il n'osoit hasarder l'essai, jusqu'à ce qu'on lui eut fait recevoir le saint viatique. Mon père, qui jugeoit plus favorablement de son état, y consentit , plutôt par un effet de sa foi et de son amour pour Dieu , que par la crainte d'une mort qu'il ne croyoit pas si proche^ mais accoutumé à soumettre sans peine son jugement aux lumières de ceux qui le conduisoient , il crut ne pouvoir faire trop tôt le sacrifice de sa vie, à celui de qui il l'avoit reçue, et dontil en attendoit une meilleure.

Il témoigna donc seulement à son confesseur , qu'il auroit bien souhaité qu'on lui eût donné le temps de faire une confession générale de toute sa vie, pour se préparer îi la dernière communion qu'il auroit peut-être le bonheur de faire. M. Guyart l'assura que, connoissant pleinement ses dispositions, il ne croyoit point que cette préparation lui fut nécessaire, et qu'il lui suifisoit de persévérer dans les sentimens de pénitence et de contrition où il venoit d'entrer en se confessant.

Ce saint prêtre , qui admiroit son pénitent et qui a fait une relation exacte de la mort de mon père, pour sa propre édification , a cru devoir y attester , et lui seul pouvoit le savoir, que mon père, qui ne se satisfaisoit jamais lui-même, sur ce qu'il devoit à Dieu , avoit fait dans ses dernières confessions la revue la plus exacte de tQut ce qui pouvoit lui donner

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la moindre inquiétude dans sa vie passée, et dont cependant il s'étoit déjà accusé plus d'une fois dans ses confessions particulières ou générales, mais surtout, dans celle qu'il avoit faile au dernier jubilé. L'extrême délicatesse de sa conscience , la haute idée qu'il avoit de Dieu , la crain'e des mouveniens humains qui se mêlent dans le Lien même que nous faisons, cette humilité qu'il possédoit dans un degré si éminent ; ce fond de simplicité, et cette modestie vraiment chélienne, qui ne voyoit en lui que Timperfcclion inséparable de l'humanité, le tenoient dans une défiance si continuelle de lui-même, qu'il pouvoit (iire comme le saint homme Job : verehar omiiia opéra niea ^ sciensqiiod non parceresdelinquenli , et qu'il devenoit une preuve vivante de la sincérité avec lafjuellc les plus grands saints disoient souvent, qu'ils n'éloient que des pécheurs. C'est son confesseur qui nous parle ici , mes chers enfans j je ne fais qu'abréger ses expressions , et je ne suis pas fâché d'avoir interrompu un m<!ment la suite démon récit, par un témoignage non suspect, pour vous montrer que ma tendresse ne m'a point séduit dans le portrait que je vous ai fait de la religion et de la sainteté de mon père.

C'est lui-même qui nous dit aussi , que pendant que nous étions allés à l'église pour chercher le saintsacrement, mon père consomma sou sacrifice par des actes de foi, de charité, de soumission à la volonté de Dieu, dont l'exercice lui étoit si familier, qu'il n'avoit qu'à laisser agir son cœur, pour produire audehors tous les senliruens dont il étoit pénétré.

On lui administra l'extrême-onction , qu'il voulut recevoir avant !o vjalif[ue, suivant l'esprit de Téglise^ et pendant qu'on appliquoit les sainles huiles sur les organes des sens, il appela son confesseur, qui nous a appris depuis sa mort, (|ue !a profonde humilité de mon père, avoit presque tr<'ublé son arne en ce m(jmcnt, par le souvenir du grand nombre de fautes qu'il se rcprochoit seul d'avcir commises, par s^îs yeux , par ses oreilles, par sa langue. Ecoutons encore

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ici le confesseur, il parlera beaucoup mieux que moi : je crus , dit-il dans sa narration , entendre saint- Ephrem , lorsqu'il disait en se recommandant aux prières des Jideles , qu'il avait fort aimé le monde et quil s'était trop attaché a la uanité; je fus effrayé en même temps de l'insensibilité de tant de pé^ cheurs que nous voyons mourir en paix , pendant que les justes se troublent après une vie pleine de bannes œuvres ; je priai donc notre saint malade de ne point s'inquiéter , et de faire réflexion que l'onction sainte qu'il venoit de recevoir lui était donnée pour effacer les restes du péché , et pour achever de préparer Ventrée de son ame à Jésus- Christ.

Il le reçut un moment après, avec autant de ferveur que s'il l'eût ue'jà vu , sans ombre et sans nuages , dans le séjour de la gloire. Nous nous approchâmes tous de son lit, enfans et petis-enfans , fondant en larmes pour lui demander sa bénédiction. Ce fut alors o.xJm^ vraiment semblable au patriarche Jacob, et rempli de l'esprit du Dieu qu'il porloit dans son sein , il rappela ses forces abattues, pour nous souhaiter, non les bénédictions de la terre, mais celles du ciel, dans ces termes mêmes, que madame le Gucrchois, eut le courage d'écrire , un moment après.

Je prie Dieu, mes chers enfans , de vous conserver , de vous donner à chacun ce qui vous convient ^ suivant la condition aie 2'ous êtes, de vous faire a tous la griîce de vous attacher à vos davoirs de les remplir selon son esprit et de vivre suivant les règles de l'évangile. Lisez- en tous les jours quelque chose; méditez ce que vous en lirez ^ et n'entreprenez jamais rien par ambition , ni par vanité. Ne vous attachez point à la vie présente, mais pensez qu'il j en a une après celle-ci qui est éternelle ; que la vie dont vous jouissez est courte , qu'elle passe promptement , et quelle nous conduit à une vie heureuse ou malheureuse , qui ne finira jamais. Je ne saurais vous en dire davantage , et j'ai même eu bien de la peine à achever ces paroles.

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11 fit néanmoins encore un nouvel effort, et, éten"' clant ses mains hors de son lit , il nous dit : je vais vous donner ma bénédiction : je vous la donne comme votre père , mais vous en avez un autre dans le ciel a qui il faut la demander ; je le prie de tout mon cœur de vous la donner ; et , levant les yeux au ciel, il bénit toute sa i'amille, en faisant sur elle le signe de la croix. Nous ne pùmeS lui répondre , qu'en baisant tendrement ses mains vénérables, avec un sentiment mclé de douleur, de req)ect et d'admiration , qui nous metloit comme hors de nous-mêmes.

Mon frère de Valjouan fut le seul de ses enfans, qui ne put d'abord avoir la consoiation de recevoir une bénédiction si touchante. ï)e& affaires, qui demandoient sa présence, l'avoient obligé d'aller faire lin voyage de quelques jours dans TOrléanois. Madame le Guerch<jis lui avoil écrit dès le second jour (kila maladie de mon père ; mais il ne reçut point la iSftrc par le contre-Ienips de sa marche, qu'on ne pouvoit prévoir j heureusement un courrier que nous fîmes partir cette nuit même, le trouva à Orléans, le dimanche matin, et il arriva Ja nuit suivante pour partager avec nous les béuédiclions de mon père et notre douleur.

]Mon père se trouva un peu mieux pendant tout le jour, par l'effet d'un remèvie qui sembla le dégager, ou plutôt parce que la providence voulut qu'il mourut au milieu de tous ses enHiris, et qu'il eût le temps de' leur donner encore plus de marques de tendresse, et plus d'exemples de vertu.

Mais, comme l'ardeur de la fièvre continuoit toujours , il ci'ut qu'une saignée pourroit la modérer ; son médecin n'osa risquer ce remède , à cause de la mauvaise disposition du pouls, dont il tiroit toujours un triste présage ; et mon père n'y insista pas, paroissaut n'avoir plus de volonté , si ce n'est pour le bien de sa famille, comme il le fil voir dans cette même journée. A(jus fûmes surpris, de lui entendre dire, sur les trois heures après midi, qu'il vouloit se lever pour;

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mettre un dernier ordre à des papiers, que lui seul pouvoit arranger -et nous comprîiTies bien par là qu'il ne pensoit plus à la vie. Nous ne pouvions néanmoins attribuer cette résolution à l'inquiélude d'un malade qui n'en téuioignoit aucune ^ et qui d'ailleurs ne se conduisoit jamais que par raison; mais, comme son état y resistoit abs(tlument, M. Guyart Uii représenta que, dans la i'oiblesse où il éloit, ce mouvement pouvoit lui être fatal ; qu'il n'avoit qu'à se fan-e apporter ses papiers et qu'il les arrangeroit lui-même sur sou lit. Le père de la Tour (i), qui étoit alors dans sa chambre, se joignit au confVsscur, comme nous l'en avions prié , pour déterminer mon père à celte pensée; mais leurs rcprésenlalions turent inutiles. Il leur répondit d'un ton assuré, qu'il éloit absolument nécessaire qu'il se levât, et qu'il espéroit que Dieu lui donncroit la iorce dont il avoit besoin , dans une action que son devoir exigeoit de lui; il fallut donc le laisser faire et nous ne crûmes pas devoir nous opposer davantage à la volonté d'un père , que Dieu conduisoit si visiblement dans toutes sç.?> démarches.

Il se leva et il alla à son bureau d'un pas ferme et assuré, qui nous causa autant de joie que d'étonnement. Nous nous retirâmes tous par respect; mais il retint madame la chancelière avec lui, qui lui témoigna le plaisir qu'elle avoit de lui trouver encore tant de force , après la manière dont il avoit passé la nuit. Il lui répondit , qu'en eft'et , il se sentoit plus fort qu'on ne pensoit : Kous vous êtes tous , lui dit-il, bien alarmés cette nuit, et je n ensuis point fâché ; je suis ravi , au contraire , d'avoir des enfans si touchés du soin de mon salut; mais , puisque Dieu me laisse le temps de mettre ordre à mes affaires , il faut que j'en profite , pour vous expliquer toutes mes intentions , afin que rien ne puisse troubler , après ma mort , la paix et l'union que je laisse dans ma famille. J'étois bien sûr cette nuit ^ que Dieu ne

(i) General de Ja congre'galion de l'Oratoire. D'Aguesseau. Tome XV^ 27

4l8 DISCOURS SUR LA VIE ET LA MOllT

7ne retireroit pas de ce monde ^ avant que feiiss» fait ce que je veux faite a^ec vous. Il prit ensuite S'jn tcslaiïicnl olographe, avec quelques autres racinoires écrits de sa main. 11 exigea de madame la cîiancelière qu'elle le lut trabord tout entier, et il la chargea de m'en expliquer les dispositicms , dont apparemment il n'avoil pas voulu me faire part luimême, pour ménager ma tendresse et la sienne. Il y ajouta , ce que je ne saurois répéter sans verser de nouvelles larmes de reconnoissance , qu'il vouloit sur toutes choses que je fusse content j que s'il y avoit dans son testament quelque article qui me fît la moindre peine, il le changeroit; et qu'il étoit persuadé que Dieu lui donneroit le temps de le faire. Madame la chancelière , qui pouvoit répondre de mes scntimens comme des siens, l'assura que je scrois encore plus touché de celte marque inlinie de sa bonté ^ que tic tout le bien qu'il me faisoit. Il lui en donna encore une nouvelle preuve, presque aussi sensible que la première, en lui faisant voir ce codicile dont j'ai déjà parlé, et qu'il avoit pris la précaution de faire dans le temps qu'il étoit encore dans l'incertilude sur le parti que ]M. le Gaerchois prendroit })ar rapport au testament imparfait de ma mère; et , quoique le prompt et généreux ac juiescemcMit de son gendre eût rendu cette précaution inutile, mon père avoit toujours conservé le codicile qu'il fit alors, pour me faire voir combien il avoit eu d'attention à ménager ma délicatesse encore plus que mes intérêts. iNïais il étoit si éloigné de se vanter du bien qu'il faisoit, que la mort seule put arracher de lui ce secret, parce qu'en effet il ne pouvoit in'élre utile qu'après sa mort, p.iur montrer que je n'aurois rien perdu quand même ses autres cnfans n'auroient pas respecté, autant qu'ils iavoient lait, les volont/'S impartiaites de ma mère.

Le même esprit d'équité pour ses enfans, et d'une îiitenlion toujours favorable pour moi sur un point «riiOMueur auipitl il fiTavoil vu si sensible, lui avoit iiit;j)iré un autre mémoire, dont il expliqua les motifs à madame la chancelière.

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L*objet principal de son testament, comme de celui de ma mère , avoit été qu'en comparant les legs particuliers de ses autres enfans, avec le legs universel qu'ils faisoient en ma faveur, il se trouvât que j'eusse, au moins, une double part dans leur succession, comme s'ils eussent voulu imiter, en ce point même, les mœurs des anciens patriarches , qu'ils avoient si bien retracées dans toute leur vie : mais depuis que mon père avoit fait son testament , il avoit reçu le paiement de plusieurs dettes sur lesquelles il ne comptoit pas trop et qui avoient augmenté sa succession d'environ 100,000 livres. Sa justice naturelle, et la proportion qu'il vouloit étab ir entre ses enfans, demandoient que celte augmentalion , qui auroit tourné au profit du légataire universel s'il n'en avoit pas disposé autrement, fût partagée entre tous ses enfans, sur le même pied que le reste de sa succession. Il le vouloit ainsi par équité , mais en même temps par bonté pour nousj il ne vouloit pas l'écrire dans la forme ordinaire d'un testament : il s'étoit contenté d'en faire un simple mémoire, où il ajoutoit 40,000 livres, au legs de mon frère l'abbé, pour le dédommager de la diminution des rentes sur l'hôtel-de-ville; et il dit à madame la chancelière, qu'il laissoit exprès cette espèce de disposition imparfaite, afin qu'après sa mort, je pusse avoir la satisfaction de faire, pour mes frères et mes sœurs, ce qu'ils avoient fait pour moi après la mort de ma mèrj, en exécutant à leur avantage une volonté informe de mon père , comme ils avoient exécuté en ma faveur le testament informe de ma mère, et en effet l'objet de cette compensation réciproque d'honnêteté éloit à peu près égal des deux côtés.

Madame la chancelière lui témoigna combien elle sentoit tout le mérite d'une attention si singulière à ménager la pudeur d'un fils aine , qui avoit eu le déplaisir de se voir vaincu en générosité par ses cadets; j'en fus pénétré lorsqu'elle m'en fit part, et je n'oublierai jamais cette bonté d*un père mourant , qui ne pense qu'à augmenter^ s'il étoit possible^ l'union da

sa famille , en y conservant une juste proportion , non-seulement dans les biens, mais dans les procédés mêmes. Je lui en témoignai , aussitôt que je le pus , aua vive reconnoissance , et je l'assurai , ce qu'il n'eut pas de peine à croire , que je respecterois encore plus ce mémoire que son testament même.

Mon père ne se contenta pas d'avoir ainsi expliqué ses intentions et ses motifs à madame la cbancelière, il voulut entrer avec elle dans le détail du bien qu'il laissoit à ses enfans , et elle vit que, par une exactitude sans exemple , il a voit pris la peine de faire lui-mrme un état fidèle de ce que produirait le legs universel qu'il me faisoit par son testament.

Son attention , soutenue par la force extraordinaire que Dieu lui donnoit , alla encore plus loin : il l'instruisit de plusieurs faits particuliers , dont la côniioissance pouvoit être nécessaire , et dont il rappela toutes les circonstances , avec une liberté et une présence d'esprit presque incroyables. Mais surtout, il lui expliqua l'usage qu'il vouloit que nous fissions des appointemens qui lui étoicnt dus , et de quelques autres arrérages qui seroient payés après sa mort. Comme il n'en av(jit pas eu besoin pour soutenir sa dépense courante y son intention auroit été de les employer en fonds à mesure qu'il les auroit reçus , en prenant toujours une part pour les pauvres qu'il ajoutoit , comme je vous l'ai déjà dit , au nombre de ses enfans. Il dit donc à madame la cbancelière , qu'il comptoit que j'en userois de la même manière^ lorsque ces sommes rentreroient;, voulant que les pauvres ne perdissent rien à sa mort, et (ju'ils le retrouvassent dans la personne de son fils. Vous ne doutez point, mes cbers enfans, que nous n'ayons accompli religieusement cette pieuse destination ; et plût à Dieu qu'il nous fût possible de nous conformer aussi fidèlement à son exemple dans tout le reste !

Telles furent les principales cboses que mon père dit à madame la cbancelière, dans cette conversation , qui dura très-long-temps, sans qu'il en parût fatigué.

DE 31. d'aGUESSEA.U. ^1X

Il les accompagna de tant de témoignage d'estime , de confiance, de tendresse pour elle, qu'elle eut besoin de toute la force de son esprit, pour ne pas succomber à l'excès de sa douleur, en voyant un si bon père lui parler, presque pour la dernière fois, avec une cordialité si intime et si touchante.

Il voulut qu'elle emportât avec elle son testament et les mémoires qu'il y avoit joints , pour me les faire voir et eu être dépositaire jusqu'à sa mort, lui répétant encore qu'il étoit bien assuré, que s'il avoit quelque autre chose à faire pour sa famille , Dieu perraettroit qu'il eût le temps de l'achever.

Quelle alarme n'auroit-on pas prise dans une autre famille , d'une conversation secrète qui dura plus de deux heures, et dont on vit sortir madame la chancelière , avec un porte-feuille à la main ? Mais mou père avoit inspiré son esprit à tous ses enfans. Aucun d*eux n'en conçut la moindre inquiétude, ils ne demandèrent pas même à madame la chancelière, ce que mon père lui avoit dit, ni si c'étoit son testament qu'il lui avoit confié. Tout occupés de leur douleur , sans penser à leur intérêt , ils se livroient simplement, sans aucune défiance, à la justice, à la sagesse, à la bonté d'un tel père, et j'ose dire aussi , aux senlimens de celle qu'il avoit honorée du dépôt de ses dernières volontés.

Mon père, content d'avoir fini tout ce qui lui restoit à faire dans ce monde , se remit au lit , dont il ne devoit plus se relever, sans qu'on remarquât en lui la moindre agitation, et paroissant même plus tranquille que lorsqu'il s'étoit levé.

Le soir, il eut un redoublement comme les autres jours de sa maladie ^ et sa respiration , qu'il avoit eue toujours fort haute dans l'ardeur de sa fièvre , faisant entendre une espèce de siflemcnt considérable dans sa poitrine, soti confesseur, qui le crut trèsmal , voulut commencer à réciter auprès de lui les prières de l'agonie ; il prenoit même quelques paroles peu suivies qui échappoient à mon père pour l'eflet d'un transport au cerveau j mais le médecin l'averti*

CI Lie le mal nV'toit pas aussi pressant qu'il le pai oissoit , et que raccableaicut de la tête et île la poitrine ne deniandoit , en ce moment, que du repos. Mon père s'endormit en effet bientôt après : son sommeil dura peu, mais il se^réveilla avec une si grande liberté d'esprit , qu'il demanda qu'on lui lût quelques psaumes. M. Gu^art cboisit les deux premiers de la pénitence. Mon père n'entra pas seulement dans les réflexions que son confesseur mêloit de temps en temps à cette lecture, il y joignoit les siennes sur les versets qui lui paroissoient les plus touclians, et dont on vojoil que son ame étoit toute pénétrée.

Il passa le reste de la nuit assez tranquillement , sans vouloir souffrir qu'aucun de ses enfans veillât auprès de lui. Nous le désirions tous également , soit pour être à portée de le servir nous-mêmes, soit pour jiolre Consolation , et par l'inquiétude naturelle qu'on sent lQrsqu*on est éloigné d'un tel malade; mais il voulut être obéi sur ce point , craignant dans ces momens même, comme il l'avoit fait toute sa vie, que les autres ne s'incommodassent pour lui ; et , moins occupé de son mal que de la santé de ses enfans , il fallut donc exécuter ses ordres en nous retirant, ou du moins en ne paroissant plus devant lui.

IVous n'étions guère en état de prendre du repos, non-seulement par la triste situation où étoit mon père, mais par l'impatience où nous étions de voir arriver mon frère de Vaijouan , dont nous craignions toujours que notre courrier n'eût pu retrouver la trace; enfin, entre minuit et une heure le bruit que fit sa chaise en entiant dans la cour, nous fit éprouver un mouvement de joie au milieu de la plus profonde tristesse. Il monta d'abord chez mon père qui , en l'embrassant, lui marqua, avec sa bonté vraiment paternelle, toute la consolation "qu'il avoit de le voir avant de mourir. Mon fière put à peine lui répondre par le saisissement où il étoit dans ce premier moment, quoique cependant l'air naturel avec lequel mon père le reçut le lui fit paroître un peu moins

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mal que nous ne le croyions. Il essuya bicnlôt comme nous un ordre rigoureux de s'aller reposer, et de ne roparoîire que le lendemain matin.

Son confesseur , qu'il avoit obligé do s'aller coucher , revint de bonne ticure, et le Irouva toujours dans la même application à l'objet continuel de ses pensées , c'est-à-dire , à l'éternité ; mais son mal ne faisoit qu'augmenter, quoiqu'il y eut quelquefois des momens de relâche. La poitrine s'engageoit de plus en plus, et tout l'art du médecin paroissoit inutile. Je crus donc devoir supplier mon père de trouver bon qu'on en fît venir d'autres ; et je me sentis d'autant plus obligé à lui faire cette prière , que bien des gens biàmoient le choix qu'il avoit fait du médecin qui le lrait<jit. Il me répondit, que la pluralité des médecins lui avoit toujours paru embarrassante et dangereuse; qu'il étoit content de son médecin qui connoissoit son tempérament , et qui l'avoit bien conduit depuis qu'il étoit entre ses mains; et que quand on avoit pris un soin raisonnable de sa santé , il falloit abandonner les événemens à la providence. Je n'osai pas insister après cette réponse; et le resfe de la famille crut comme moi, qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre que de se conformer à son sentiment.

L'après midi du même jour, qui étoit le lundi, madame la chancelière lui présenta mon fds de Plimont qu'elle avoit fait venir de Fresnes , et qui avoit alors un peu plus de trois ans. Elle le lit mettre à genoux auprès du lit de mon père, pour lui demander sa bénédiction. Je vous la donne j lui dit-il, mon cher enfant ^ el de tout mon cœur. Je prie Dieu qu'il vous remplisse de son esprit et de sa sagesse , qu'il vous fasse la grâce de vivre en bon chrétien. Travaillez-jr dès à présent; appliquez-vous a vous corriger de vos défauts , et de ces petites humeurs auxquelles vous êtes sujet y afin de devenir un honnête homme. En disant ces paroles, iKembrassa cet enfant, qui se mit à pleurer, comme s'il avoit déjà senti la perte qu'il alloit faire.

C'eioit une chose surprenante que S(jn attention^ sa l'ermeté , son t'galilé clans tout le cours de sa maladie^ et je n'approcliois jamais de son lit que je n'eusse presque dans la bouche , et au moins dans je cœur, ces paroles de l'ëcrilure : inoriatur anima mea morte jusiovum , et fiant novissima mea horuni similia. Je ne crois pas , en eflët , que Thumanité ait jamais rien fait voir de plus grand, et en même temps de plus simple. 11 mouroit véritablement comme il avoit vécu. On eut dit qu'il n'avoit lait qu'apprendre à mourir dans tous les momens de sa vie , et qu'il s'étoit tellement familiarisé avec la mort , par la longue habitude d'y penser , qu'il n'en étoit pas plus ému que de toute autre action ordinaire. Mais toujours également homme de bien, sans être touché du désir de le paroître , sa fermeté n'avoit rien de philosophique. La religion seule la soutenoit , et quoiqu'elle fut devenue en lui comme une seconde nature , on ne le voyoit point chercher une espèce de soulagement et de consolation à produire au dehors les grands senlimens dont son cœur étoit pénétré , et à faire ce qu'on appelle une belle mort. Pour bien mourir, il continuoit seulement de bien vivre. Toujours également occupé de ces trois grands objets qui avoient animé toute sa conduite , Dieu , sa fimiille, le prochain , il pensoit, il parloit , il agissoit sur ces trois points, comme dans sa plus pariaite santé. Dieu tenoit toujours le premier rang, et le plus grand plaisir eju'on lui put faire étoit de lui en parler.

Sa laraille tenoit le second, mais sans le détourner du premier, parce qu'il n'y pensoit que daqs la vue de Dieu , à qui il s'oUroit continuellement , avec toute sa nombreuse postérité. Madame la cliancelière lui parlant une fois de la grâce que Dieu lui faisoit de ne point craindre la mort , et le priant de se souvenir d'elle et de ses enfans , lorsqu'il seroit en posscssi(jn du bonheur éternel: ma fille , lui dil-il, f avoue que je ne suis pas assez parfait pour désirer la mort ; mais y en même temps ^ j'ai une si grande confance dans la honte de Dieu , et dans les mé-^

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rites de Jésus-Christ , que je ne saurais la craindre ; et vous pouvez être assurée , cjue si Dieu me fait la grâce de jouir de lui dans le ciel, et vous et toute ma famille y aurez un intercesseur , qui ne cessera jamais de demander pour vous les grâces et les secours dont vous aurez besoin. Le même fond de charité lui faisoit aimer Dieu dans son prochain ; el il mourut en le servant , comme il avoit fait pendant tous les jours de sa vie. La veille de sa mort , il dicta à madame la chancelière un mémoire assez long, dans la seule vue d'instruire des gens qu'il connoissoità peine, mais qu'il craignoit qu'on n'inquiétât dans la suite , sur une vieille affaire dont lui seul avoit la clef. Il en rappela toutes les circonstances les plus éloignées, avec Ja même exactitude , la même netteté d'esprit que si elles eussent été récentes, voulant que ce mémoire fût une ressource pour ceux que cette affaire regardoit, qui les mît en étal de trouver entre mes mains de quoi se défendre , si on les altaquoit. 11 porta encore plus loin son attention charitable j et , dans le temps même que son mal auroit pu l'occuper entièrement , il donna ordre que l'on mît à part tous les placets et tous les mémoires qui étoient entre ses mains , afin que ceux qui pourroient en avoir besoin , ne fussent pas obligés d'attendre , pour les retirer , que son inventaire fut achevé.

Il est aisé de juger que de telles distractions n'étoient pas capables de le détourner un moment de la vue de Dieu. Aussi , les gens de bien qui le venoient voir pendant sa maladie ., et entr'autres le père de la Tour et M. l'abbé Couet, qui y passoient presque toute la journée , étoient dans l'admiration de voir , par les réponses qu'il leur faisoit , combien son cœur demeuroit toujours intimement uni à Dieu et .à Jésus-Christ.

Le lundi au soir, malgré l'accablement d'une fièvre violente, qui ne lui laissoit qu'une foible hberté de respirer, il demanda qu'on lui lût des psaumes, et il dit que M. Guyard lui avoit déjà lu les deux premiers de la pénitence. M. l'abbé Couet lui lut donc

J^26 DISCOURS SUR LA VIE ET LA Mi)RT

le troisième elle quatrième ; mon père l'inlerrompoit souvent , pour lui faire expliquer les versets (jui étoicnt ou plus difficiles, ou plus dignes d'attention; et il y ajoutoit de lui - même les réflexions les plus touchantes. Son médecin ne put s'empêcher de lui représenter , combien cette application pouvoit lui être dangereuse. Que 2>oulez~vous donc que je fasse] lui répondit mon père , si vous ne voulez pas cjue je réfléchisse et que je pense à Dieu ? C'est ainsi que saint Martin disoit à ses disciples , lorsqu'ils le pressoicnt , un peu avant sa mort , de se mettre dans une posture plus commode : laissez^moi regarder le ciel plutôt que la terre , afin que mon ame commence a prendre la route quelle doit suivre , en sortant de mon corps. Cette comparaison n'est pas de moi , mes chers enfans , c'est le confesseur de mon père qui s'en sert dans sa relation , et qui lui applique aussi ces paroles, que Sulpice Sévère a dites du même sîîint JMarlin. Elevé toujours vers le ciel ^ son esprit invincible aux attaques de la maladie, ne se reiâ^ choit jamais de celle attention continuelle.

Après la lecture de plusieurs psaumes , mon père voulut que M. l'abbé Couet lui fit la prière du soir. Il marqua lui-même les oraisons (ju'il désiroit qu'on y joignit ; il se fil réciter surtout celte qu'il ne man- (|uoit point de dire tous les jours pour ma mère. Il en demanda encore une autre pour la paix de 1 église , dont il étoit toujours si sagement et si chrétiennement occupé.

Vers le minuit, il souhaita que tout le monde sorlît de sa chambre, comme il avoit fait la nuit préc'dente. J'étois si accablé , comme madame la chancelière , que nous allâmes prendre un moment de repos • madame de Tavannes et madame le Guerchois eurent plus de force, et elles demeurèrent assez près de lui , sans qu'il s'en aperçut. I^es douleurs qu'il souftVit pendant le reste de la nuit, par l'oppression de sa poitrine , et par un ralcment qui augmentoit toujours , ne se firent remarquer qu'à son pouls. Le médecin , voyant qu'il lui restoit encore un esprit de

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vie , maigre l'accaLlcmenl de la nature , ne perdoit point absolument courage , et lui faisoit toujours des remèdes bien plus propres à Je fatiguer qu'a le guérir , mais incapables de troubler sa paix et de lasser sa patience.

Le mardi malin nous le trouvâmes beaucoup plus mal ; et comme M. de Valjouan n'avoit pu recevoir avec nous sa bénédiction , il le supplia de vouloir bien lui accorder la méujc grâce qu'il avoit faite à ses autres enfans. Mon père lui répondit en ces termes , qui furent recueillis avec la même fidélité que tout le reste : vous me demandez ma bénédiction , mon cher fils , je vous la donne , non pour le temporel, non pour les biens de cette vie , qui passent , mais pour les biens éternels , qui doivent seuls vous occuper. Je prie Dieu quil vous comble de ses grâces , qu'il vous donne la foi , l'espérance , la charité , l'humilité , la soumission à ses ordres , dans l'accomplissement de sa volonté et de ses desseins sur vous. Je vous recommande la lecture de l'écriture sainte , non par un esprit de curiosité , mais pour j apprendre vos devoirs. Lisez - en tous les jours quelque cliose , et faites-vous - en une étude, pour j chercher uniquement la justice et le royamne du ciel. Il ajouta quelques mots à ces paroles , pour recommander à mon frère de n'être pas trop philosophe; mais, comme il faisoit un grand effort pour parler , nous le priâmes de se reposer un moment. Je l'assurai que nous tâcherions de profiter tous de ce qu'il venoit de dire à mon frère , et je lui dis que nous le suppliions de nous bénir tous ensemble encore une fois. Il le fit ,, et nous recommanda en même temps, de vivre toujours dans l'union , dans la paix et dans la charité.

Son confesseur ne put s'emptcher de lui dire, qu'il venoit de renfermer toute la religion clans le peu de paroles qu'il avoit dites à M. son fils. Mon père laissa tomber cette réflexion, dont sa modestie fut peut-être blessée j et, tout occupé , dans ce moment, de ce même fils , si digne de son estime et dç

/l'j.S Discours sur la yie et la mort

sa tendresse , il le relint auprès de lui, pour tâclier de vaincre , par un dernier effort , l'éloignement que mon frère a toujours eu pour les fonctioiis publiques , et de l'engager à consentir que mon père prît des mesures pour lui l'aire avoir sa place de conseiller d'élat. Ce n'est pas qu'il eût oublié ce qu'il venoit de lui dire , qu'il lui souliaitoit , non les biens temporels , mais les biens éternels. L'ambition auroit attendu bien tard pour s'insinuer dans une ame si sainte , à Textrémité de sa vie : c'étoit au contraire la religion même qui lui inspiroit cette pensée. Il avoit toujours été persuadé , comme je l'ai déjà dit, de la nécessité du travail et de l'occupalion du danger d'une vie douce et oisive , de l'obligation imposée à tout homme raisonnable d'employer ses talens pour Je bien commun de la société. Il connoissoit ceux que Dieu avoit donnés à mon frère , capable de tout par le caractère de son esprit , et digne de tout par la disposition de son cœur. Il avoit cherché plusieurs fois , pendant sa vie , à Tengager dans des emplois où mon frère fut obligé de se consacrer enlièremenfc au service du public. Il mouroit donc encore en ce point comme il avoit vécu ; et, toujours libre de toute ambition , ce n'étoit pas la dignité de conseiller d'état qu'il désiroit pour mon frère , c'étoit la nécessité de devenir aussi utile aux autres , que mon frère rétoit à lui-même. Mais l'inclination naturelle , fortifiée par de longues réflexions sur le danger et la difficulté des l'onctions publiques , fut plus puissante que les conseils de mon père. Mon frère ne put se résoudre à lui promettre ce qu'il ne croyoit pas pouvoir lui tenir ; et ce fut , en un sens , par un efïet de sa vertu même , et de sa tendresse pour mon père , qu'il eut la force de résister à des exliorlatiuns aussi tendres que vertueuses.

Mon ])ère , n'ayant pu surmonter une répugnance si invincible , tourna ses vues du coté de M. le Guerchois, en faveur duquel il fit écrire à M. le duc d'Orléans, la lettre qu'il avoit d'abord résolu d'écrire pour mou frère , et qui eut ion elfet aussitôt après s^

DE M. d'aGUESSEAU. ^Iif)

Tïîorl. Il étoit environ huit heures du malin , quand tout cela fut fini. Je vojois ^ avec une extrême douleur , les derniers momens s'approcher. Le râlement au^'mentoit j le pouls devenoit beaucoup plus mauvais ; la force manquoit à mon père ; mais son attention constante pour sa famille ne lui manquoit pas. Il eut la pensée d'ajouter , en ma faveur , une explication à son testament , sur des cas qu'il regardoit lui-même comme presque impossibles, mais qu'il croyoit plus sur de prévoir, pour l'union et la tranquillité de ses enfans. J'eus beau le suppher , en l'embrassant , de se souvenir seulement, devant Dieu, d'un lîls pour qui il avoit toujours eu tant d'affection, sans se fatiguer par un excès de bonté pour lui. Il exigea absolument que je fisse un projet de cette explication ; je ne pus l'ébaucher que très-imparfaitement , dans le trouble où me jetoit une si vive douleur. Il me marqua les changemens et les corrections qu'il désiroit qu'on y fît , avec une lumière et une précision qui alloient jusqu'au prodige , dans Tétat où il étoit. Je n'en parle que pour conserver ici le souvenir de cette dernière marque de sa tendresse. Dieu , qui lui avoit donné tout le temps dont il avoit besoin , pour les dispositions nécessaires dans sa famille , le retira de ce monde , avant qu'il pût consommer celle qu'd ne regardoit lui-même que comme une précaution surabondante , et peut-être excessive.

Quelques momens après ce que je viens de raconter , on vit qu'il tournoit entièrement à la mort , conservant néanmoins assez de présence d'esprit , et assez de force de corps , pour vouloir signer et pour signer eu effet une lettre de recommandation qu'il avoit fait écrire en faveur d'un homme qui avoit travaillé long-temps sous lui.

Il ne survécut pas une heure à cette signature , et son confesseur jugea à propos de faire auprès de lui les prières des agonisans , pendant que mon pèr3 conservoit toujours toute sa connoissance. Il lui demanda en les faisant, s'il ne s'unissoit pas à lui,

43o DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

el s'il n'enlroit pas dans tous les sentim(?ns que ces prières inspirent? Mon père lui répondit qu'il le faisoit de tout. son cœur. Il parut le suivre avec la même attention , pendant que M. Gujart récitoit les trois derniers pseaumes de la pénitence. On s'aperçut un moment après , que mon père n'entendoit plus que difficilement , et il rendit le dernier soupir sur le midi , pendant que l'on récitoit le pseauine confUemini Domino quoniarn bonus , commençant ainsi, en mourant, le cantique des miséricordes éternelles , pour aller le continuer à jamais dans le ciel.

On nous arracha malgré nous de sa chambre , mais nous n'en sortîmes qu'après avoir eu la triste consolation d'aller lai baiser les mains pour la dernière (bis. Son visage n'étoit point changé. La mort respecta ses traits , non-seulement dans ce premier momeni , mais tant qu'il fut visible à nos yeux. La même douceur, la même sérénité, la même bonté écîatoient sur son front. La vivacité même de ses couleurs naturelles, n'éioit pas encore éteinte j et, quand nous allions prier Dieu auprès de lui , nous eussions dit qu'il n'éroil pas mort , et qu'il dormoit seulement d'un sommeil tranquille , image de la paix éternelle dont il jouissoit dans le sein de Dieu.

La douleur de sa mort ne se renferma pas dans les bornes de sa famiile , ou d'un petit nombre d'amis 3 personne ne l'apprit sans en cire touché; et tous les gens de bien crurent pleurer en lui , non-seuhnnrnt un homme verlueux, mais en quelque manière la vertu mêm.*. Chacun faisoit à l'envi son éloge. On louoit é^;alenient en lui Thomme, le citoyen , le magistrat, le chrétien; et il recevoit avec usure, après sa mort, un encens non suspect que sa modeslie avoit toujours refusé si constamment pendant sa vi". Les pauvres surtout, et les malheureux, faisoient encore mieux son panégyrique , par ramerliunc de leur douîfur. On voyoit couler de leurs veux de vérital)ies iarmes ; ils perdoient un père comme nous , et ils le pleuroient comme nous.

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Ses funérailles , sans pompes et sans éclat , plus simples el plus modestes que celles du moindre bourgeois , parce qu'elles étoieal telles qu'il les avoit ordounées, en lurent d'autant plus célèbres par la ménjoire el par les louanges de sa vertu.

Tout le peuple aecouroit avec empressement , et par un sentiment de religion , pour voir passer un corps qu'il regardoit avec raison comme les reliques d'un véritable saint. Il fat porté à l'église de Saint-André, sa paroisse, au milieu des rcqrels et des hénédiclious de ceux mêmes qui ne connoissoient que sa réputation. Le public fut encore plus touché quand on vit que son humilité, plus durable que sa vie , l'avoit porté à vouloir être enterré dans le cimetière avec ceux qu'il avoit toujours regardés comme ses enfans ou comme ses frères; en sorte que, semblable encore en ce point, aux anciens patriarches, on peut dire quil se rejoignit à son peuple , appositiis est ad populum suiun. C'est là que sa dépouille mortelle repose saintement, auprès de celle de plusieurs de sa famille, de ma mère et de ma sœur. La mort a réuni ce qu'elle avoit séparé , et leurs ossemens vraiment humiliés, à en juger selon le monde , se réjouissent en paix dans j'attente de ce moment où la voix de Dieu ranimant une cendre si précieuse pour la revêtir de l'immortalité, on verra leur corps passer de l'obscurité d'un cimetière, à celle gloire ineffable qu'ils partageront avec leurs âmes dans le ciel, après en avoir partagé l'humilité sur la terre.

Les provinces ne furent pas moins sensibles à la mort de ce magistrat, que la ville capitale j elle excita, surtout dans celles f(u'il avoit gouvernées autrefois en qualité d'intendant, des regrets aussi vifs, après trente ou quarante ans, que s'il n'eût fait qu'en sortir. Les peuples, dans plusieurs endroits, lui rendirent d'eux-mêmes des h ^nneurs funèbres d'autant ])lus sincères, qu'ils n'étoient ni demandés ni attenfîus, et que , sans songer à lui plaire ni à sa faïuilie, la reconnoissance de ces peuples ne pensoit qu'à

offrir volontairement un sacrifice de prières pour le bonheur e'ternel de celui qui avoit fait autrefois leur félicite temporelle : tant il est vrai que la mémoire du juste est aussi immortelle que sa vertu ^ et que la vénération des hommes lui élève dans leur cœur des monumens plus glorieux et plus durables que ceux qui ne servent qu'à immortaliser la vanité des grands, et souvent leur iniquité. Ainsi vivra toujours 5 par sa réputation . cet homme admirable que son fils même peut louer sans être suspect, ce nouvel Abraham , à qui il sembloit que Dieu eût dit comme à ce saint patriarche : je suis le Tout-Puissant, marchez devant moi ^ et soyez parfait ; ne craignez rien ^ je suis votre protecteur , et je serai votre récompense infinie. Il avoit toujours marché devant Dieu ; et , pendant qu'il ne pensoit qu'à devenir parfait , Dieu prenoit soin de le rendre heureux, accomplissant pour lui les promesses de l'ancien et du nouveau testament , comme pour nous montrer en sa personne , que la piété également utile pour la vie présente et pour la vie future, reçoit souvent , dans les récompenses mêmes de ce monde, un gage des récompenses plus solides que Dieu lui prépare dans l'autre.

Toute sa vie, en effet, ne fut presque qu'une longue suite de cette espèce de prospérité qu'on peut appeler félicités temporelles des prédestinés , parce que sans éblouir l'esprit, sans corrompre le cœur, elle les remplit de cette joie pure et raisonnable qui fait le bonheur du sage et du chrétien.

Heureux dans sa famille , soit par le mérite d'une femme qui, comme vous l'avez vu dans le caractère que j'en ai tracé , étoit au-dessus de son sexe par son esprit , au - dessus de son esprit par sa vertu , au-dessus même de sa vertu par son humilité, soit par rattachement tendre et constant de ses eufans, tous également empressés à mériter son estime, et entre lesquels il ne vit jamais régner d'autre émulalion que celle de lui plaire davantage.

Heureux du coté des honneurs , soit parce qu'ils

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vinrent le cherclier comme creux-mémes, sans qu'il en eût jamais coulé aucune avance à sa verlu , soit iDar la juste mesure avec laquelle ils lui furent dispensés, plutôt selon son inclination que selon ses talens ; aussi grand aux yeux du public que s'il fut parvenu au premier rang de son élal, mais plus content et plus tranquille dans le second , que sa modestie même trouvoit encore trop élevé.

Heureux du côlé des richesses suffisantes , sans être excessives , que la providence sembloit dans les derniers temps avoir répandues d'une manière visible sur celui qui, dans une situation moins favorable, avoit tant de fois partagé son nécessaire même avec le pauvre.

Heureux dans sa vieillesse , où il conserva toute la vigueur et toutes les grâces de son esprit^ où Dieu tcmpéroit tellement ses infirmités, qu'elles servoient ■ à exercer sa patience sans interrompre la continuité de son travail, et où il recueilloit ics fruits précieux d'une vie longue et vertueuse , honoré et encore plus aimé de tous, respecié comme l'oracle du conseil, révéré comme le modèle, comme le dernier terme de la vertu humaine, et jouissant pendant sa vie de cette espèce de vénération que les plus grands hommes n'achètent souvent que par la mo^'t.

Heureux enfin , dans le genre même de la maladie qui le conduisit insensiblement au tombeau, et qui, diminuant peu à peu les forces de son corps, respecta toujours celles de son ame , afin qu'environné d'une nombreuse famille, voyant les enfans de ses petits-enfans , et n'ayant plus rien à désirer en ce monde, il eut la consolation d'expirer entre leurs bras, dans cette plénitude de jours et encore plus de raison, qui, sans avoir éprouvé les horreurs, ni même les ténèbres de la mort, ne souffrit qu'une éclipse d'un moment pour passer du bonheur de la terre à la félicité du ciel.

Glorifions Dieu , mes chers enfans , de toutes ces bénédictions temporelles dont il a comblé mon père; mais louons-le infiniment plus de l'avoir éievé au-

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434 DISCOur.S SUR LA VIE ET LA MORT '

desMîs de ces héiiediclions mêmes, pour ne désirer que celles qui ue finiioul jamaisj et rendons grâces à sa miséricorde qui nous donne la grande , la solide consolation de pouvoir invoquer un saint dans la personne de mon père. Ce n'est point par de vains géniissemeiis et par une dor.lcur stérile que nous devons honorer sa mémoire. Je me reproclie même les larmes (jue la triste image de sa mort m'a fait répandre si souvent en voulant la relracer. Il y a de la faiblesse à s'attendrir d'une manière trop humaine , "sur des vertus plus dignes d'être admirées que d'être plcurées , et qui sont à présent consacrées à l'immortalité. La vraie piété et la marque essentielle d'une tendresse religieuse, sont de regarder un père si saint, comme s'il vivoit au milieu de nous, de l'avoir toujours présent à notre esprit, et de nous dire souvent à nous-mêmes , mais surtout dans les conjonctures les plus difficiles , qu'auroit dit, qu'auroit fait un tel père, quels auroient été ses sentimens ou ea conduite, s'il s'étoit* trouvé dans les mêmes circonstances ? La mort n'a fait que le dérober à ni>s jeux, elle n'a exercé son empire que sur la nioinJre partie de son être j tout ce que nous avons aimé et admiré dans mon père , vit encore aujourd'hui, et vivra éternellement, non dans la mémoire lV;igile Ac& hommes, mais dans la vérité immuable de Dieu même. Adressons-nous donc continuellement à lui : il nous voit, il nous entend , il connovt mieux que nous nos véritables intérêts j sa charité purifiée par le feu de l'amour divin dont il est à présent pénétré, n'en est pas moins tendre ni moins agissante pour nous. Oui , j'ose l'espérer ainsi , anie sainte et bienheureuse qui pouvez à présent nous obtenir de Dieu tous les biens que vous nous avez souhaités à la fin de votre vie mortelle , vous ne cesserez jamais de conduire vos cnfans dont vous sentez toujours (jue vous êlcs le père. Nous vous donnons de justes louanges, et vous nous obtiendrez des vertus. C'est à vous que nous devons la vie naturelle , c'eàt par vous-même que nous avons reçu

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les prémices de la vie spiiitiielle ; vous avez commencé (le la former en nous par une e'ducalion sainte, par une longue suite cl'instruclions , par des exemples encore plus efficaces ; achevez votre ouvrage, ou plutôt priez Dieu d'alFermir, d'augmenter, de perlectionner en nous ce qu'il y a commencé par vcfus. Vous êtes dans le séjour de la paix , et nous vivons encore au milieu des troubles et des agitations de ce monde. Souvenez- vous surtout, de ce lils que vous avez toujours si tendrement aimé , et qui est encore plus exposé que vos autres enfans aux orages de cette vie j il y a déjà l'ait naufrage plus d'une fois aux yeux des hommes : faites que le naufrage même le conduise dans le port. C'est sans doute par un effet de vos prières que Dieu a voulu le désabuser des grandeurs humaines , en faisant servir ces grandeurs mêmes , de matière à son liumi'ialion et à sa pénitence j apprenez-lui à mettre son sort sans hésitation, et sans réserve entre les mains de celui qui peut faire plus que nous ne pouvons demander ni même comprendre ; et soit que Dieu continue de lui faire expier ses fautes par une disgrâce salutaire, soit qu'il l'expose encore au danger d'un retour de fortune, soutenez - le par vos prières dans Tune et dans Fautre épreuve : soyez avec lui dans la tribulation, et soyez-y encore plus , s'il est possible , dans la prospérité. Continuez de bénir ses enfans j qu\^ucun de ceux que Dieu vous a donnés ne périsse. Puissions-nous avoir le bonheur de nous voir tous réunis avec vous dans la céleste patrie, et , sanctifiés par vos prières, vous regarder pendant toute l'éternité, comme le digne instrument dont la bonté de Dieu se sera servi pour opérer notre salut.

Que vous dirai-je de plus^ mes chers enfans, après ces vœux que je viens de former pour vous et pour moi j ils vous montrent tout le fruit que nous devons tirer également de la vie et de la mort de mon père. J'ai tâché de remplir, dans ce récit, le dessein que je m'étois- proposé, de vous instruire, de vous édillcr, de vous aniiin;r comme moi à la verLu

par lia exemple qui nous est si propre , et que nous devons nous approprier encore plus s'il est possible. Consolons -nous donc de n'avoir pas le portrait de mon père, que sa modestie, peut-êlre excessive en ce point , nous a toujours refusé , et que nous avons tenté presque inutilement de lui dérober. Le peintre le plus fidèle ne nous auroit conservé que l'image périssable d'un corps qui n'est plus que cendre et que poussière; nous aurions à la vérité, la consolation d'y reconnoître les traits passagers de cette douce et aimable physionomie qui promeltoit beaucoup et qui tenoit davantage; mais nous en serons bien dédommagés si nous sommes attentifs à étudier ces traits invisibles qui formoient le caraclère durable et immortel de son esprit et de son cœur. Ce seroit même trop peu pour nous de les connoître , si nous ne travaillons à les faire revivre dans notre conduite : non , il n'appartient pas à la peinture de nous représenter un homme si accompli , c'est à nous d'être ces portraits vivans , où le public puisse le reconnoître et le retrouver tout entier. Je serai bienheureux, mes chers enfans, si j'ai pu exciter en vous, par ce discours, une si noble eL si vertueuse émulation j je l'espère de la grâce de Dieu et des bonnes inclinations que vous en avez reçues; vous surtout, mon cher lils, qui, pius avancé en âge que vos frères et sœurs, étiez le plus tendre objet de l'affection de mon père; vous, dont il avoil prédit tout ce que vous avez si bien tenu dans la suite , et qui , ayant reçu comme lui les premières bénédictions du ciel dès votre enfance, me donnez tant de sujets d'espérer que vous serez aussi comblé comme lui des dernières bénédictions que Dieu réserve h celui qui aura combattu jusqu'à la fin. Je n'attends pas moins de mes autres eniians , et j'ai cette confiance dans les prières de mon père, que Dieu les faisant toujours croître eu lumière et en religion , ils sentiront de plus en plus ce que je leur ai déjà fait dire par mon père, qu'il n'est point de verlu solide et durable, (juc celle qui est fondée sur le plus pur christianisme.

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C'est pour vous en inspirer le f![oùt et le désir, mes chers enfans , que je suis entré dans un si grand détail sur le caractère , sur les mœurs et sur la mort de mon père. J'en retrancherois beaucoup si j'écrivois pour le public. Peu de personnes sont capables de sentir le prix, de tous les traits que j'ai lâché de recueillir ; et je pourrois dire même que le monde n'en est pas digne: mais je n'ai écrit que pour vous et pour moi , comme un fils pénétré d'amour et d'admiration pour un père dont il croit n'avoir jamais assez parlé , pour graver profondément une image si utile dans l'ame de ses enfans. Le cœur ne connoît point de bornes , et le mien m'a mené plus loin que je ne le croyois , lorsque j'ai commencé ce discours. Je ne me reproche pourtant point cet excès; j'ai dit beaucoup de choses de mon père ; mais il s'en faut beaucoup que j'aie tout dit. Non-seulement je vous permets , mais je vous prie, mes chers enfans , d'en penser encore plus. Imaginez quelque chose de plus grand que ce portrait de mon pèrcj plus vous élèverez vos idées , plus vous approcherez de la vérité^ au-dessous de laquelle j'avoue que je suis souvent demeuré, par l'impuissance où je suis d'exprimer tout ce que je sens sur ce sujet. S'il faut néanmoins essayer de le renfermer comme dans un seul trait, je finirai ce discours en vous recommandant , mes chers enfans , comme je me le recommande à moi-même, d'aimer, de respecter, de révérer à jamais , et encore plus d'imiter un aïeul qui , dans toute sa vie , n'a rien fait , n'a rien dit , n'a rien pensé même que de louable : au-dessus de presque tous les hommes , par l'élévation de son génie , et encore plus au-dessus de lui-même par l'égalité de sa raison , et par la sainteté de sa religion.

4^8 niTL-EXTO^NS DIVERSES

RÉFLEXIONS DîVEP.SES SUR JÉSCS-CHRIST,

CARACTÈRES DIVINS DE JÉSUS-CHRIST DANS SA DOCTRINE ET DANS SES OEUVRES.

§. I. Prodiges gui précèdent la naissance de Je'siis- Christ,

L'apparition de l'ange Grabriel à Zacliarie, et la prédiction qu'il lui fait; la plaie dont Zacliarie est irappé pour avoir hésité à le croire; Elisabeth, stérile et avancée en âge, conçoit un fils.

Le même ange envoyé à Marie, et ce qu'il lui annonce ; une vierge devient mère sans cesser d'être vierge; Joseph aussi averti par un ange, du mystère qui s'opère en elle.

Elisabeth remplie du saint-esprit à la vue de la sainte vierge, qu'elle reconnoit pour la mère de son seigneur, l'exaltation ou le tressaillement de saint Jean dans les entrailles d'Elisabeth.

Marie, en rendant grâces à Dieu par son cantique, prophétise en même temps le salut que Jésus-Christ va- apporter , et la gloire qui suivra sa maternité dans tous les siècles.

Naissance de saint Jean , la prédiction de l'ange accomplie; le nom de Jean donné; la parole rendue à Zacliarie. Son cantique qui , comme celui de Marie, est une'prophélie aussi bien qu'une action de grâces.

Première apparition de l'étoile aux mages dès le temps de la conception de saint Jean.

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