‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 7 sur 73 · PLAN GÉNÉRAL D ETUDES. IQ · texte numérisé non relu

PLAN GÉNÉRAL D ETUDES. IQ

VOUS le lisez avec l'allenlion qu'il mérite; et vous serez en état, par les principes qu'il vous donnera, de démêler de vous-même, clans toutes les lois que vous lirez, ce qui apparlient à la justice naturelle et immuable , de ce qui n'est que l'ouvrage d'une volonté positive et arbitraire ; de ne vous point laisser éblouir par les subtilités qui sont souvent répandues dans les jurisconsuUes romains ; et de puiser avec sûreté, dans ce trésor de la raison humaine et du sens commun , ce que l'on trouve recueilli dans le digeste, comme je vous le dirai quand il sera temps que vous commenciez à l'étudier.

Quand vous aurez lu le traité des lois de M. Domat, vous lirez aussi, tout de suite, le livre préliminaire qui est à la lêle du premier volume, et qui , suivant la méthode des géomèlres sur laquelle cet auteur s'«t()it formé , établit d'abord des règles et comme des axiomes généraux qui influent sur toutes les parties de la jurisprudence.

Vous y trouverez donc un abrégé fort utile des maximes générales qui regardent la nature, l'usage et l'interprétation des lois.

Vous y trouverez ensuite deux sortes de définitions générales :

L'une, des personnes qui sont l'objet de la scietjce du droit, et des diiïerentes qualiiés qui les distinguent, qui les caractérisent , et qui forment ce qu'on appelle l'état des personnes :

L'autre , des choses que les lois envisagent par rapport à l'usage des hommes , soit dans les engagemens , soit dans les successions.

C'est à quoi je réduis, mon cher fds, l'étude des préliminaires, ou, si vous le voulez, des prolégomènes de la jurisprudence, principalement par rapport à ce qui' est d'un droit naturel et immuable.

Mais, il y a une, autre espèce de prolégomènes qui vous seroit aussi nécessaire , et dont l'utile regarde uniquement i'élude des lois positives et arbitraires.

Gomme, pour les bien entendre, il faut être instruit du progrès de la législation romaine, de la nature

20 PREMIÈRE INSTRUCTiOrî."

des différentes lois dont le corps du droit est composé , de l'auloriLé des jurisconsLdtes dont les réponses ont mérité de devenir des lois et ont fait donner au recueil de leurs décisions le litre glorieux de raison écrite^ des difierentes sectes qu'il y a eu parmi eux, et de la diversité de leurs opinions ; il est à propos que vous en preniez d'abord une idée et une notion générale : et vous trouverez pres(}ue tout ce qui vous est nécessaire à cet égard daus deux petits ouvrages qui sont dans le manuale juris de Jacques Godefroy, grand jurisconsulte et grand critique, dont j'aurai occasion de vous parler plus d'une fois dans la suite de vos études.

Lé premier de ses ouvrages est intitulé , hisloria seu progressas juris civilis romani^ qu'il est bon de lire et relire jusqu'à ce que vous le sachiez exactement.

Le second a pour titre , Bihliotheca juris romani ^ qui vous apprendra à connoître tous les matériaux, si l'on peut parler ainsi, dont l'édifice entier du droit romain a été composé: comme des lois des premiers rois, la loi des douze tables, Tédit perpétuel du préteur, les constitutions ou les rescrits des empereurs, les écrits et les réponses des jurisconsultes, etc.

Si vous vouliez étudier les fragmens qui nous restent de ces anciens monumens de la jurisprudence romaine , vous les trouveriez tous recueillis dans un autre ouvrage du même auteur, qui a pour titre, fontes juris civilis , et qui renferme beaucoup de critique et d'érudition : mais , comme ces sortes de reclierches ont plus de curiosité que d'utilité, il vous suffira, quant à présent, mon cher fds, de savoir où elles se trouvent , et je rcgretterois le temps que vous emploieriez à les étudier, d'autant plus que vous y trouveriez bien des choses que vous ne seriez pas encore en état d'entendre sans beaucoup de peine.

Contentoz-vous dcinc de bien savoir son histoire et sa bibliothèque du droit romain, et joignez-y encore l'hisloire du même droit,|qui a été faite par M. Dunjat, professeur, parce qu'elle a encore plus do rapport à

PLAN GÉ-AÉRA.L d'ÉtUDES.' 21

la mélliodc des écoles : c'en sera assez pour le temps présent, d'autant plus que ces premières idées vous seront tant de fois présentées dans l'étude du droit, qu'elles vous deviendront entièrement familières sans les étudier plus à fond quant à présent.

Vous serez en élat, après cela, de commencera lire les institutions de Justinien; et, quoique l'ordre n'eu soit pas vicieux, vous souhaiterez néanmoins plus d'une fois, qu'il eût pu être tracé par M. Domat au lieu de l'être par M. Tribonien.

La meilleure méthode à mon sens , d'apprendre les instituts^ est celle que Justinien même avoit prescrite aux professeurs de son temps, c'est-à-dire, de les apprendre levi ac simplicl via, en se contentant de bien entendre le texte ^ sans le charger d'abord de beaucoup de commentaires.

Ainsi , je voudrois que vous lussiez d'abord le texte des instituts avec la paraphrase de Théophile qui en facilite suffisamment l'inlelligence j en y joignant seulement les courtes notes de M. Cujas. S'il y a quelques endroits que vous n'entendiez pas encore, avec ces secours, vous pourrez consulter l'avocat que vous aurez auprès de vous ; mais, je vous prie, mon cher fils, de n'y avoir recours que lorsque, après quelque temps d'une application sérieuse et suffisante, vous désespérerez de bonne foi du succès de votre attention ; car je souhaite fort, que, autant qu'il sera possible , vous soyez votre maître à vous-même. L'expérience vous apprendra, et elle vous l'a peut-être dé)à appris , quoique vous ne soyez pas bien vieux , qu'on ne sait rien si parlaitement que ce que l'on a appris par le seul effort de son application.

Il faut pourtant que cette règle ait ses bornes , mon cher fds , surtout dans le commencement d'une étude nouvelle avec laquelle on n'est pas encore familiarisé; autrement on s'épuiseroit l'esprit, on pourroit même se rebuter , et on perdroit d'ailleurs un temps qu'on pourroit employer plus utilement. Il suffit d'être de bonne foi sur cela comme sur tout le leste^ mais il faut y ajouter encore la précaution d«

22 PREMIÈRE INSTRI CTION.

repasser sur les endroits difficiles avec quelque personne éclaire'e , quoique l'on croie les avoir bien entendus, afin de voir si l'on ne s'est pas trompé.

Quand vous aurez lu ainsi tous les insliluts de •Tuslinien , sans y chercher autre chose que Tintelligence du texte, vous aurez cet avantage que, ayant une teinture géne'rale de t(tnt le corps de la jurisprudence romaine, pour ce qui regarde le droit privé , vous serez en e'tat d'embrasser tout votre objet , et de répondre sur chaque matière aux difficultés que l'on lire souvent d'une matière différente.

Je compte que deux mois bien employés , suffiront pour cette première lecture.

Ce sera alors qu'il faudra revenir sur vos pas, et recommencer le même travail , en y joignant le commentaire de feu M. Baudin sur les instituts, que vous trouverez aisément manuscrit; je n'en ai point vu de plus clair, de plus méthodique, de plus convenable aux exercices des écoles, et d'une meilleure latinité.

Vous pourrez aussi consrdter sur les endroits les plus difficiles , les noies de Vinnius et celles de la Coste, qui sont, à mon sens, les meilleurs commentaires imprimés que nous ayons sur les instituts.

Vous aurez dans ce temps-là un docteur de droit qui viendra vous exercer sur chaque titre de ce livre, vous expliquer les difficultés les plus considérables, et vous proposer les argumens ordinaires qu'on a accoutumé de faire dans les écoles.

Vous y joindrez aussi des exercices fréquens sur les mêmes matières, avec de jeunes gens studieux et de bonnes moeurs ., pour ac(piérir la facilité de parler, et surtout de parler le langage des lois; c'est à quoi VQUs ne saunez trop vous attacher, mon cher iÀ\s. Chaque profession a sa langue qui lui est propre; et celle (les jurisconsultes romains est une des plus pures. Il est d'ailleurs d'une utilité infinie de s'accoutumer à parler en termes propres; c'est une des plus grandes parties de l'élégance du style , et quand on en a une fois pris l'habitude dans une matière, on la porte aisément dans toutes les autres , et l'on parvient

PLAN GENERAL D ETUDES. UCf

même à ne pouvoir plus s'en passer. Lisez donc , pour cela , mon cher fils , et pour bien d'autres choses , lisez continuellement les écrits de M. Cujas, qui a mieux parlé la langue du droit qu'aucun moderne, et peut-être aussi bien qu'aucun ancien. Je tâcherai de vous faire avoir aussi les écrits de M. Boscager, qui a été le maître de mon père, et qui a traité les matières de droit avec une pureté et une élégance

singulière.

Je souhaiterois fort que cette seconde étude des instituts, plus exacte et plus profonde que la première, put être entièrement achevée dans six mois à compter du premier janvier prochain, et que vous en eussiez fait dans le même temps un petit abrégé pour fixer et pour soulager votre mémoire en le relisant de temps en temps; je crois que cela ne vous sera ni impossible ni même fort difficile , en donnant à celte étude trois heures par jour^ en y comprenant le temps que vous passerez avec votre répétiteur.

Je suppose donc que , vers la saint Jean , vous aurez achevé ce travail j et je ne vous demanderai alors plus que deux choses pour finir votre première année du droit civil , jusqu'aux vacations de l'année prochaine :

L'une, sera de lire dans le même manuel de Godefroy,dont je vous ai déjà parlé, ce que l'on appelle : séries digestorum et coclicis, c'est-à-dire , la suite et la liaison des litres du digeste et du code j non pour vous convaincre de la bonté de l'ordre de ces deux corps de jurisprudence, ce que je crois qu'on aura de la peine à vous persuader, d'autant plus qu'on y a suivi deux plans difFérens dont aucun n'est le naturel j mais, pour vous familiariser insensiblement avec cet ordre, tout défectueux qu'il est, vous donner une légère idée de toutes les matières du droit, et vous mettre en état de trouver aisément les titres et les lois que vous serez obligé de chercher dans le digeste et dans le code : mais Thabitude fera plus sur cela que tout le reste.

L'autre, qui sera pour vous d'une plus grande

Utilité , c'esl tle lire les deux derniers titres du digeste , qui sont comme le supplément des instituts^ et dont l'un traite des règles du droit, et l'autre de la signification des mots. Si ces deux titres tenoient tout ce qu'ils promettent, ils seroient d'une utililé infinie pour ceux qui étudient en droit j mais, quoiqu'ils ne soient pas aussi parfaits qu'on pourroit le désirer, il est néanmoins très-important de les bien savoir : et, si vous y trouvez quelque difficulté , vous pourrez avoir recours aux notes de Denis Godefroy, et quelquefois même à celles de Jacques Godefrov sur le titre de regulis juris , qui sont beaucoup plus savantes , et qu'on a toujours regardées comme un chef-d'œuvre en ce genre.

Vous y joindrez enfin un autre recueil , que le même Jacques Godefroy a fait pour servir de supplément au titre de regulis juris , et qui est dans le même manuel dont je vous ai déjà parlé , sous le titre de Jlorilegium rofondiorum juris sententia^ rum , etc. On ne sauroit trop se remplir- l'esprit de ces notions communes, qui sont comme autant d'oracles de la jurisprudence , et comme le précis de toutes les réflexions des jurisconsultes. Rien même ne fait plus d'honneur à un jeune homme qui fait ses exercices ordinaires en droit , que d'avoir à la main ces sortes de sentences , qui donnent non-seulement de l'ornement , mais du suc et de la substance à toutes ^Q.s réponses.

Voilà, mon cher fils, tout ce que je vous propose de faire pendant le cours de l'année académique que vous allez commencer. J'ai peur que vous n'en soyez si las par avance , que vous ne me donniez pas une audience trop favorable sur ce que j'ai à vous dire de l'étude du droit canonique , qu'il faudra pourtant tâcher de commencer avant la fin de cette première année; mais j'en exigerai si peu sur ce point, que j'espère qu'à la lin nous nous séparerons conlens l'un de l'autre.

Page 1