QUATRIÈME AUDIENCE
Nous sommes parvenus à ce moment difficile et important pour nous encore plus que pour les parties, où nous sommes obligés de nous déterminer entre les difîerentes idées que l'on a données de l'état de M. l'abbé d'Orléans, et de vous en présenter une peinture fidèle, pour y reconnoître ou les traits de la sagesse ou les caractères de la démence. Nous avouerons en commençant cette dernière partie de la cause , et nous l'avouerons peut-être avec confusion, qu'après trois audiences , nous la remettons devant vos yeux au même état où elle étoit lors de votre premier arrêt; que si nous avons expliqué les circonstances du fait , rétabli les principes du droit, pesé les raisonneuiens opposés sur les actes ^ balancé les présomptions , nous avions satisfait aux devoirs de notre ministère sur tous ces objets, dès le temps de l'arrêt interlocutoire ; mais nous ne pouvions nous dispenser d'y revenir encore , pour rappeler les anciennes idées, et montrer le nœud de la contestation. Tout conspire aujourd'hui à rendre nécessaire la discussion de la preuve par témoins, et c'est à cet examen que nous devons nous appliquer uniquement.
Nous avons dit dans l'établissement des principes généraux, que toute preuve testimoniale devoit être envisagée en deux mauières différentes ; par sa surface extérieure, c'est-à-dire, par le nombre et la qualité des témoins; et par sa substance intérieure, c'est-à-dire, par la multitude et l'importance des ftiils.
SUR l'affaire du prin'ce de co^ty (1698 ). 4ii
Appliquons maintenant ces vues générales à l'espèce particulière de celle cause. Examinons d'abord l'extérieur de la preuve , et faisons en un mot le parallèle du nombre et de la dignité' des témoins de l'une et de l'autre enquête.
Nous ne nous arrêterons point à vous faire remarquer que dans l'une on compte quatre-vingt-cinq témoins , et dans l'autre soixante-seize ; cette diftérence n'est pas assez considérable pour pouvoir entrer dans la décision de cette cause; et d'ailleurs, si l'on avoit retranché des quatre-vingt-cinq témoins de Madame de Nemom-s, ceux qui sont absolument négatifs, qui disent simplement que M. l'abbé d'Orléans ne leur a pas paru en démence , ou qu'il leur a paru de bon sens; si on en ôtoit une partie des vingtcinq témoins qui ont été entendus à Sainle-Marieaux-Mines , et qui, ne déposant que des mêmes faits, devroient , suivant l'ordonnance , être réduits au nombre de dix : si l'on faisoit , disons-nous , tous ces retrancbemens justes et nécessaires , les témoins (le Madame de Nemours seroicnt inférieurs en nombre à ceux de M. le prince de Conty. Mais enfin, revenons à nos principes ; le nombre des témoins ne peut cire considérable que lorsqu'il s'agit de prouver un seul fait public et général ; mais lorsque le fait général dépend absolument des faits particuliers, le nombre des témoins devient inutile, et les faits particuliers sont seuls décisifs.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce qui regarde la qualité et la dignité des témoins. Si l'on en excepte de part et d'autre certains témoins imporlans dont nous allons faire le parallèle , les avantages dos parties sont presque égaux à cet égard. On trouve dans les deux enquêtes, des prêtres, des religieux, des gentilshommes , des marchands , des artisans , des personnes de très-basse condition. Il y a si peu de différence de ce colé-là entre les enquêtes , qu'elle ne mérite pas une plus longue réflexion.
Que si l'on veut faire la comparaison des témoins plus imporlans, c'est-à-diie, de ceux qui étoieat de
la maison de M. l'abbé d'Oiiéans, de Madame de Longueville , ou de M. le comte de Saint-Pol , et qui ont pu être les plus exacts observateurs de la conduite de celui qu'ils dévoient regarder comme leur maître, nous no doutons point alors qu'on ne soit surpris de la confiance avec laquelle on a osé répéter tant de fois pour Madame de Nemours , que les témoins de M. le prince de Conly ne méritoient pas seulement d'être mis en parallèle avec les siens.
Commençons par retrancher de ce nombre M. le ÎSain , dont le témoignage seroit digne de décider seul ce célèbre différend, s'il éloit aussi considérable par les faits qu'il contient, qu'il est illustre par le nom et la vertu de son auteur.
Mais si l'on excepte cet unique témoin, à quoi se déduira tout le reste des témoins domestiques de l'enquête de Madame de Nemours? Il n'y en a que deux qui puissent par leur qualité donner du poids à leur déposition ^ Tun , est le sieur David , secrétaire des commandemens de M. le duc de Longueville ; l'autre est Péray , valet de chambre de M. l'abbé d'Orléans; mais de ces deux, Péray est justement reproché. Il ne reste donc d'officier considérable que le sieur David ^ car nous ne croyons pas qu'on puisse se servir sérieusement de la déposition du sieur de Nocey et de la dame sa femme , dont toute la science cons sle à dire qu'ils ne savent rien , si ce n'est que la dame de Nocry croit, sans pouvoir l'affirmer, qu'elle a ouï la messe de M. l'abbé d'Orléans. Que l'on tire , tant que l'on voudra des argumens de leur silence, ce n'est pas par de simples présomptions négatives , c'est par des faits positifs que cette cause doit être décidée.
Après cela il ne nous reste plus qu'à vous faire paroître cette foule de bas domestiques que Madame de Nemours a fait entendre ; un cuisinier de Madame de Longueville, un tailleur, un tapissier, un valet de pied de M. le comte de Saint-Pol , un cocher et sa femme , un suisse et sa femme , un postillon , un palefrenier, un muletier; les plus considérables sont un
SUR L*AFFAIRE DU PRINCE DE CONTY ( lGc)8 ). ^\3
sommelier et uu chef de pauneterie. Aucun de tous ces domestiques n'a suivi M. l'abbé d'Orléans dans le voyage important de la rivière de Loire, aucun d'eux n'étoit attaché à sa personne; celui même qui prend la qualité de son cocher , dit que dans le temps du testament, et long-temps auparavant, il n'avoit plus de carrosse, parce qu'il l'avoit donné à M. le comte de Saint-Pol ; et d'ailleurs vous verrez par la lecture des dépositions, ou plutôt vous avez déjà vu qu'un carrosse étoit pour lui un équipage Irès-inutilo. Voilà quelle est la qualité des domestiques que Madame do ÎSemours a fait entendre.
Mais que trouvons-nous de l'autre côté? Sont-ce des témoins, comme on vous l'a dit, dont la compajaison soit injurieuse à ceux de Madame de Nemours? Ce sont tous ceux qui avoient l'honneur d'être continuellement auprès de M. l'abbé d'Orléans; ce sont ceux sur lesquels sa famille se reposoit du soin de sa conduite, ceux qui l'accompagnoient partout^ qui l'ont vu, qui l'ont suivi dans tous les temps; enfin ^ ce sont ceux que Madame de Longueville bonoroil de sa plus intime confiance , ou qui remplissoient des places considérables parmi les olUciers de sa maison. Ils sont en un mot de la qualité de ces domestiques que la disposition du droit civil vouloit que l'on appelât au défaut des parens dans un conseil de famille, et que le préteur consultât sur les intérêts des pupilles, Requirat(^Prœtor) dit la loi 5. §. 1 1. ff. de reb. eor. qui sub tut. vel. cur. sunt sine decreto non alien. Requirat necessarios Pupdli , vel Parentes, vel Libertos aliquot fidèles.
Deux aumôniers de M. l'abbé d'Orléans ; deux gentilshommes, le sieur Desgoureaux et le sieur de Gastines , qui l'ont accompagné dans ses voyages ; un valet de chambre, ancien domestique, fidèle à son maître jusqu'à la mort, et qui l'a servi dans ses deux états de sagesse et de démence. Voilà les principaux témoins tirés du nombre des domestiques de M. l'abbé d'Orléans. Ajoutons-y les domestiques de Madame- de Longueville j le sieur de Billy,son dernier
ëcuyer; la dame de Billy, qui faisoit auprès d'elle la fonction de dame d'honneur; Marguerite le Bastier, sa première femme de chambre ; Dafïlon , son valet de chambre. Joignons à ces le'moins deux femmes de chambre de la demoiselle de Vertus , qui demeuroit dans l'hôtel de Longuevilîe ; un page de M- le comte de Saint-Pol, qui suivoit ordinairement M. l'abbe' d'Orle'ans dans ses courses, et son premier maître d'hôtel , que Madame de Nemours avoit d'abord choisi pour un de ses témoins , mais qu'elle a rejeté dans la suite , craignant qu'il ne se déclarât contre elle. Mettons encore dans le nombre le P. Tixier, que l'accès libre qu'il avoit dans la maison de Longueville, que la confiance de M. le prince de Condé , de Madame de Longueville , et même de M. l'abbé d'Orléans, que l'inspection de sa conduite qu'il a eue jusqu'à sa mort , peuvent faire regarder comme un témoin aussi considérable que les témoins domestiques. Voilà quatorze témoins tels qu'on les souhaiteroit , si on ne les avoit pas , tels qu'on les choisiroit, s'il étoit d'usage en ces occasions d'arrêter une liste de témoins comme on arrête celle des parens, tels enfin que l'on n'en sauroit trouver deux dans l'enquête de Madame de Nemours , qui puissent, nous ne disons pas balancer leur autorité, mais entrer en comparaison avec eux, et diminuer le poids de leur suffrage.
Il est vrai qu'après cela on trouve dans l'enquête de M. le prince de Conty, sept ou huit domestiques d'un ordre inférieur, et dont la qualité est assez semblable a celle des témoins de Madame de Nemours • mais la différence essentielle que l'on y remarque , c'est que dans l'enquête de Madame de Nemours ces témoins n'ont presque personne à leur tête qui les rende recommandables, au lieu que ceux de M. le prince de Conty sont soutenus par quatorze principaux officiers, dont le témoignage communique sa force et sa vertu aux dépositions des officiers subalternes, et leur donne un degré de certitude qu'elles n'auroient peut-être pas elles-mêmes.
SUR l'affaire du prince de CONTY ( l6:jS ). 44^ Après avoir fait cet examen et ce parallèle de la qualité des témoins, nons pourrions entrer dès à présent dans la comparaison des faits; mais nous croyons qu'il est nécessaire de discuter auparavant quelques suspicions générales que les parties opposent mutuellement à leurs enquêtes respectives.
D'un côté, on reproche aux f^ens d'alFaire de M. le prince de Gonty d'avoir fait assi^'ner des chaitreux à Orléans , et de les avoir ensuite détournés de déposer, parce qu'on avoit pressenti que leurs dépositions ne seroient pas telles qu'on Tavoit espéré. Mais si l'on ne se trompe point dans la conjecture que l'on propose sur ce fait, le conseil de Madame de Nemours devoit commencer par se faire le même reproche , puisque nous voyons qu'après avoir fait assigner le sieur David de Marpré, on l'a néanmoins empêché de déposer dans l'enquête de Madame de Nemours , et que jamais il n'auroit été entendu , si le conseil de M. le prince de Gonty, qui eut avis de cette démarche , ne l'avoil fait assigner pour déposer dans la sienne.
On jette ensuite des soupçons de sollicitation , et même de subornation de témoins, et Madame de Nemours prétend en avoir la preuve par la déposition d'un témoin d'Angers , qui dit que le sieur abbé de Jumeau et la dame de Ris sont venus le prier de leur donner une déclaration sii^née de lui. Mais outre qu'il ne paroît point par la déposition de ce témoin unique , qu'on ait pratiqué aucune mauvaise voie , pour obtenir de lui une déposition favorable , nous croyons devoir dire , en un mot , qu'il est assez surprenant qu'on relève ces sortes de faits de la part de Madame de Nemours, dans le temps que trois témoins précis de l'enquête de M. le prince de Gonty déposent unanimement qu'un cavalier déguisé en moine les a pressés de déposer en faveur de Madame de Nemours , leur a fait de grandes menaces s'ils ne le faisoient pas , des offres avantageuses s'ils le faisoient , et les a quittés en disant : F'ous avez à faire à forte partie.
Enfin , nous ne pouvons nous dispenser de relever ici un fait qui arriva à Saumur à l'e'gard de la nommée Barat. Quand elle comparut devant M. le commissaire , au lieu de repre'senter l'exploit d'assignation qu'on lui avoit donné, elle représenta sa déposition toute écrite. Le procureur de Madame de Nemours en demanda acte. M. le commissaire le lui accorda, et alla entendre la messe ;, après laquelle il fut interpellé d'interroger le témoin de ce fait. Le témoin déclara , que comme il y avoit long-temps que les faits dont elle dépose étoient arrivés, elle avoit prié un de ses voisins d'écrire sous sa dictée toutes les circonstances dont elle s'étoit souvenue successivement , et qu'elle s'étoit fait relire le tout avant que de venir déposer , parce qu'elle ne savoit ni lire ni écrire.
Quoique l'on puisse dire de la vérité et des conséquences de ce fait , nous croyons toujours qu'il est beaucoup moins important que celui du bruit de ia canonisation prochaine de M. l'abbé d'Orléans , répandu dans Orléans et ailleurs , dont plusieurs témoins de l'enquête de M. le prince de Conty ont déposé. Trois témoins d'Orléans l'expliquent précisément : entr'autres un religieux carme, qui est le trente-cinquième témoin de M. le prince de Conty, déclare qu'une personne préposée par les gens d'affaire de Madame de Nemours , lui demanda sïl n'avoit pas vu faire d'actions vertueuses à M. l'abbé d'Orléans, et lui dit que c'étoit un saint.
Mais pourquoi chercher la preuve de ce fait, dont vous pénétrez toutes les consécjuences dans l'enquête de M. le prince de Conty, puisqu'elle est écrite dans la propre enquête de Madame de Nemours, et que le quarante -troisième témoin, dont nous vous avons fait la lecture , déclare qu'il est venu à Paris à la sollicitation d'une personne de la part de Madame de Nemours , qui lui dit quelle ne se soucioit pas de la succession de M. l'abbé d'Orléans , mais qu'elle vouloit Jaire voir qu'il avoit vécu comme un saint.
Après cela , Messieurs, nous laisserons à juger
SUR l'affaire du paince de cokty ( 1G98 ). 447 laquelle des deux parties dévoient plus souhaiter que ces suspicions ^^énerales ne lussent jamais relevées ; nous aurions cru nous-mejues pouvoir les passer sous silence , si les parlies n'eu eussent fait un moyen considérable dans cette cause. jNous nous sommes contentés de vous expliquer les faits sans en tirer aucunes inductions j nous souhaiterions même qu'il fût possible d'en efïacer entièrement le souvenir; et tout ce que nous pouvons dire et penser sur eu sujet, c'est que s'il est vrai que le zèle souvent aveugle des olïlciers inférieurs , les ait portés à chercher de ces voies obliques et indirectes, sur lesquelles nous voulons douter toujours, nous sommes au moins persuadés avec tout le public, qu'ils ont a^M en cela contre l'intention, contre les senlimens, contre les ordres mêmes de ceux qu'ds ont l'honneur de servir; et (juc: silos parties enavolentle moindre soupçon, elles s'éleveroient encore plus hautement que nous ne pourrions le faire, contre leur conduite, et seroient les premiers à le désavouer avec tout l'éclat que leur honneur blessé exigeroit d'eux en une pareille occasion.
Suspendons donc nos jugemens à cet égard; et sans nous arrêter plus lonj,'-temps au dehors de la preuve, tâchons de pénétrer jusque dans son intérieur, et réduisons-nous à l'examen de deux questions de fait fjui renferment toute la difficulté de cette partie de la cause.
M. l'abbé d'Orléans éloit-il dans un état de démence formée ? C'est la première question.
Doit-on présumer que cette démence fût continuelle, ou au contraire, supposera-t-on qu'elle avoit i]es intervalles favorables dans l'un desquels il a pu faille son testament ? C'est la dernière, et ce n'est pas. la moins importante partie de cette cause.
Après la lecture que nous vous avoiw faite des principales dépositions des témoins de l'une et de l'autre enquête, il ne nous reste plus que de réunir, de concilier, d'expliquer les faits dans un ordre si sensible; que vous puissiez en tirer ensuite toutes
448 SECOND PLA.IDOtER
les conséquences nécessaires pour la preuve de la sagesse ou de la démence. Mais comme la sagesse est conforme à la nature , et que la démence lui est contraire ; que l'une est présumée sans aucune preuve , et que l'autre doit être prouvée , nous examinerons d'abord si M. le prince de Conty a prouvé la démence , et nous examinerons ensuite si Madame de Nemours a établi la sagesse d'une manière si invincible, qu'elle détruise toutes les présomptions de démence, ou du moins qu'elle les rende douteuses, équivoques , incertaines.
Suivons en cet endroit la division générale que les parties nous ont tracée ; considérons M. l'abbé d'Orléans en deux états difTérens ; distinguons deux personnes dans la mémej une personne publique que nous envisagerons dans ses fonctions ecclésiastiques, une personne privée que nous considérerons dans ses actions particulières : ajoutons à ces deux faits généraux, un troisième fait général, non moins important que les deux premiers , c'est le jugement que les étrangers , les domestiques , et la famille même de M. Tabbé d'Orléans ont prononcé sur son état. C'est à quoi se réduit toute la preuve de la démence. Nous ne la distinguerons plus par lieux, mais par genres d'actions ; et afin de vous remettre devant les yeux , comme autant de tableaux , tous les faits d'une même classe, et qui font cbacun un des traits particuliers, dont le caractère général de M. l'abbé d'Orléans doit être composé, examinons d'abord ce que M. le prince de Conty a prouvé touchant les fonctions ecclésiastiques. Nous pouvons en distinguer de quatre espèces (i).
Les prières et les autresjactions de simple piété.
Les exhortations , les catéchismes et les prédications.
La confession. La messe.
(i) I. Fait général. Fonctioos ecck'siasliques.
SUR t/affaire du prince de conty ( 1G98 ). 4^9
Ces quatre arlicles méritent d'être examine's séparément.
Cotnmeneons par les prières, et les autres actions de simple piété (i).
Gomment est-ce que M. l'aiibc' d'Orh-ans les a faites ? Vous vous souvener, , Messieurs, de ce que les témoins vous en ont expliqué.
Cette agitation continuelle dans l'église de Saint- Maur,que Follard vous dépeint dans sa déposition. On voyoit M. l'abbé d'Orléans inquiet, a^dlé, allant, tantôt à l'aulel , tantôt à la saeiislie, revenant au chœur, passant dans la nef, courant aux cloches : tout le peuple témoin de cette légèreté, le re^fardo avec étonncment, et sa qualité de duc de Longueville rend le scandale plus éclatant; mais ce n'éloit-là que des signes équivoques, de foibles avant-coureurs do démence , sur lesquels il faut passer légèrement , parce que ces faits n'ont pas empêché l'émancipation.
Reprenons la suite des faits. Voyons M. l'abbé d'Orléans aller à Tours, entrer dans le monaslère des minimes, se faire conduire dans la chapelle de Saint- François-de-Paulc, prier le minime qui l'y mène, de l'y laisser seul pour réciter son office, entonner seul à haute voix dans cette chapelle, Deus in adjiitorium, du même ton dont il se chante en plainchant, y demeurer a peine l'espace d'un miserere, dit le témoin, en sortir aussitôt snns avoir dit sou bréviaire , s'aller promener de sang-froid dans un petit bois pendant la neige, s'enfuir à l'approche de ses domestiques qui viennent le chercher, et laisser le minime étonné de l'égarement de son esprit.
Considérons-le ensuite arrivera Saumur, marchant à grands pas le long du quai, sans chapeau, courant çà et là comme un extravagué , ce sont les termes d'un témoin ; entrer dans l'hôtellerie récitant à haulo voix, Kjrie, eleison, Kjrie , eleison : c'est un témoin de Madame de Nemours qui nous l'apprend ; n'interrompant point sa récitation dans l'hôleUerie même,
(1) Prière? €t action^ piVu^es.
D'Jguesseau, Tomç HT. 29
45o SECOND PLAIDOVEA
et persévérant dans cet exercice jusqu'à ce qu'il soit arrivé dans la chambre qui lui est préparée.
Examinons ce qu'il fait à Saumur. Il va dans une église que la dévotion des peuples a rendu célèbre en cette province j c'est l'église de Nolre-Dame-des-Ardilliers. Il se met à genoux devant l'image de la Vierge, il lui donne de grandes bénédictions avec une extension de bras extraordinaire , se levé brusquement, laisse son chapeau par terre, court à la chapelle de feu M. de Servien, y fait trois ou quatre grands signes de croix sur lui , entre dans le sanctuaire^ monte sur le marchepied de l'autel, donne trois grandes bénédictions, revient avec précipitation à la balustrade du grand autel, fait les mêmes signes de croix donne les mêmes bénédictions, sort avec la même vitesse de l'église , y laisse son chapeau , ses gens courent après lui , le ramènent dans l'église au lieu où il s'étoit mis à genoux en entrant. Ceux qui voventce fait, prononcent tous le même jugement sur sa démence.
Ce n'est pas le seul endroit où il donne des bénédictions extraordinaires , qui sont regardées comme des signes de folie. Dans un village en-deçà dOrléaus, il s'avance à grands pas le long d'un nmr dans la campagne. On est surpris de le voir venir avec celle précipitation, faisant à chaque pas de profondes génuflexions , comme s'il eut élé devant le Saint- Sacrement, donner en se relevant des grandes bénédictions. La rencontre du témoin qui explique ce fait , ne peut le détourner de ce pénible et bizarre exercice.
Enfin, il revient à Paris, on le rencontre souvent sur le quai du Louvre, marmottant, dit un témoin, daps son diurnal; on le voit à la Charité servant les garçons chirurgiens, ceint d'une serviette, portant V emplâtrier y disant qu'il n'y a point de plus grand plaisir que de voir couper un bras ou une jambe : s'enfuyant aussitôt qu'il paroissoit quelqu'un qui pouYoit le connoître , ou se cachant dans les lils des
SUR l'ai FAIRE liU PRINCE DE CONTY ( iCnjS ). /pi
malades, et iaisaul ilire à ceux qui le voyoicut : // a perdu C esprit.
Ajoutons à ces faits, un fuit postérieur à la vérité, au dernier testament , mais il le suit de si près, qu'on peut le joindre à tous les autres : il est arrivé en\iron quinze jours après ce testament. M. Tabbé d'Orléans entre dans l'éf^dise de la Bresle ( c'est un villai,'e endeçà de Ljon), il y trouve le peuple assemblé pour une Tète solennelle, le sermon commencé au milieu de la messe paroissiale. Il entre portant son bonnet de nuit sous son bras avec son clia})eauj il va dcnander tout haut au curé qui entendoit la prédication dans le banc de l'œuvre, des ornemens pour dire la messe; le curé lui répond ([u'il lui en donnera quand la graud'messc sera finie. 11 est si indigné de cette réponse, qu'il sort avec précipitation, laisse tomber son bonnet de nuit dans l'église, repart à l'instant. A deux lieues de là, il s'aperçoit de la perte de son bonnet, veut renvoyer un homme exprès pour le chercher. On l'apaise en lui disant qu'on lui eu achètera un neuf à Lyon; et il paroit efïectivement par \es registres de sa dépense, qu'on lui en a acheté un dans ce temps-là.
Voilà le premier Irait du tableau de M. l'abbé d'Orléans, considéré dans ses prières et dans ses autres actions pieuses (i ).
Examinons-le ensuite dans ses exhortations, catéchismes, prédications : c'est la seconde espèce de ses fonctions ecclésiastiques.
Quels sont les lieux qu'il choisit pour catéchiser, pour instruire? tantôt c'est la chapelle de Saint-Maur, tantôt celle de l'hôtel de Longueville, et ce sont- là les lieux les plus convenables; tantôt dans l'écurie, tantôt dans la chambre des valets de pied, qu'il empêche de se découvrir pour l'entendre : une fois il s'arrête dans la campagne auprès de Saumur, à prêcher les paysans; une remise de carrosse est le
(i) Sermons et instructions.
liru qu'il clioisit à Nantes pour faire des cale'cliismcs^ à Paris les gargottes (ce sont les termes des te'moins) et de petits cabarets , réceptacles ordinaires de la lie du peuple, sont un de ses théâtres, où il prêche avec plus de plaisir les gens ivres que les autres, parce qu'ils ne lui répondent rien. Enfin, les rues mêmes de Paris sont pour lui un lieu de catéchisme, où il instruit les mendians.
Toutes les heures, comme tous les lieux, lui paroissent propres à faire des exhortations. Il s'interrompt lui-même au milieu d'une messe basse, à Saint-Maur, et à l'hôtel de Longue ville, pour faire une espèce de prédication : surtout l'heure d'entre onze et minuit, ou la pointe du jour, lui paroît convenable à l'instruction des domestiques. Il les prêche jusque dans leurs lits, et leur défend absolument de se lever.
Quels sont les sujets de ses discours? Vous vous souvenez du fait singulier de l'oraison funèbre du curé de Saint-Samson-lez-Angers , fait prouvé par la déposition de Métayer, qui dit que M. l'abbé d'Orléans lui répéta une partie de ce qu'il avoit dit dans son sermon , qui n'étoit qu'un tissu d'extravagances , prouvé par la déposition de Remj Dumont^ qui dit que Potier, valet de chambre de M. l'abbé d'Orléans , lui fit des remontrances sur cette oraison funèbre d'un curé qu'il n'avoit jamais connu j prouvé •par le témoignage de Desgoureaux , qui dit que Métayer le lui a raconté dans le temps même de l'action j par celui de FoUard , qui dit que cette action fut mandée à l'hôtel de Longueville comme un trait de folie- et enfin par la déposition d'un des témoins de Madame de Nemours, qui dit que le sieur abbé de Boissemont , qui étoit fort attaché à la maison de Longueville, fut tres-fâché du prône que M. Vahhé d'Orléans avoit été faire à Samt- S amson-lez- Angers : circonstance qui s'accorde parfaitement avecle fait des témoins de M. le prince de Conty.
Comment oblige-t-il ses auditeurs à l'entendre. Il prêche les jnendiaîis dans la rue , il les saisit et
SUR l'affaiue nu prince de conty (1G98). 4^3
les pince , pour les contraindre à l'eulentlre j iLprecJie ses clomestKjues à des lieurcs indues. Ils s'endorment, ou ils rient j et il les va pincer, ou Leur donner des coups sous le menton pour les forcer de l'écouter.
Enfin, comment s'acquitte-t-il de ce ministère si important? Ceux qui rcntendcnt, discnl iju'il n'y a pas de sens à ce qu'il dit. Il devient le sujet de mille railleries indécentes que Ton fait de lui dans les cabarets où il catéchise ; et le fruit le plus ordinaire de ses exhortations est la moquerie et la dérision des domestiques qu'il exhorte. Madame de Longueville en est saisie de douleur- elle raconte elle-même plusieurs circonstances bizarres de ses preciicalious extravagantes , et entr'autres ce mot que l'on vous a lu dans la déposition du P. Tixier, et que M. l'abbc d'Orléans disoit à un aide de cuisine : Mon frère , ne m'appelle plus son altesse, appelle-moi plutôt sa petitesse.
Telles étoient ses instructions. Voyons ensuite quel étoit son caractère dans tout ce qui a rapport à la confession (i). On peut y distinguer deux sortes de laits, les uns particuliers, les autres ge'néraux, qui (luoique graves par eux- mêmes , sont encore plus considérables, parce qu'ils renferment une preuve parfaite des faits particuliers.
Parcourons ces i'aits , qui vous sont déjà connus par la lecture que vous en avez entendu faire plusieurs fois dans votre audience (2).
Par combien de caractères dilférens les témoins n'ont-ils pas tracé cette passion surprenante, cet excès d'un zèle furieux qui porloil M. l'abbé dOrléans à vouloir toujours confesser toutes sortes de personnes en tous en temps , en tous lieux ! Les uns vous le dépeignent, ou employant les prières, ou usant de menaces; les autres vous le représentent, ou donnant de l'argent, dont il étoit naturellement très-avare,
(i) Confessions.
(l) Faits particuliers.
i.« Ceux qni marc^ueûl la fureur de confesser.
OU se servant même de violences et de voies de fait, pour obliger les domestiques de l'hôtel de Longueville à se confesser à lui , et cela sans qu'on puisse prouver qu'il en ait jamais pu obtenir la permission dans Paris. II veut toucher un valet de pied par la crainte du fouet j et non content de ces peines légères, il le menace de lui arracher une dent : il va plus loin, il lui enfonce un crochet de fer dans la bouche pour le porter à se jeter à ses pieds, et à lui confesser ses péchés j il veut tenter un prêtre, suspendu par M. révêqne d'Angers, en lui offrant son crédit et de l'argent, pourvu qu'il veuille contenter l'aveugle ardeur qu'il a pour remplir un ministère dont sa famille le jugeoit indigne. Il surprend dans ses voyages des permissions de confesser, et comment les surprend-il .'* Est-ce après un examen de sa capacité et de ses mœurs? C'est au contraire par des voies qui seroient criminelles dans un homme raisonnable. Il suborne un religieux 5 il lui envoyé par son valet de chambre une serviette pleine d'écus, et la permission accordée à ce prix devient en même temps la triste preuve de l'égarement d'esprit de M. l'abbé d'Orléans , et de la corruption du cœur de ce religieux. Si on lui demande en vcrlu de quoi il confesse, tantôt il répond qu'il se moque du recteur, des eVeques y des archevêques-, qu^ll est du sang royal, et qu'il a droit de confesser; tantôt il dit qu'// a une permission générale de M. l'archevêque de Paris, qui ne pouvoit lui en donner de générale, et qui ne paroît pas même avoir jamais voulu en accorder une particulière.
Faut-il ajouter à tous ces faits , qui marquent la passion démesurée que M. l'abbé d'Orléans avoit pour confesser, un détail qui seroit presque infini, de tous les égaremens dans lesquels il tombe en exerçant ce ministère redoutable (i)?
Parlerons-nous des temps qu'il choisit pour confesser ? Vous vous souvenez de ce qu'il fit à Nantes.
(î) 2.C Les egaremcus daas lesquels il tombe en confessant..
SUR l'affaire du TRINCE DE CONTY (iGj)?). 4-^
Vous savez qu'il alla éveiller dès quatre heures du matin les garçons d'écurie , el des {garçons tailleurs , pour les obliger à se confesser. Des lieux dans lesquels il confesse ? Vous l'avez vu confesser un garçon d'étable dans une écurie; des garçons tailleurs dans le lieu où ils éloient couchés; un ramoneur au milieu de la cour de l'hôtellerie où M. l'abbé d'Orléans , assis sur une échelle , écoute sa confession , et lui donne ensuite une pièce de quinze sols pour prix de sa complaisance. On a voulu faire une équivocjue sur le fait de la confession d'un valet d'écurie : il est vrai qu'il y a un témoin ([ui dépose, qu'un des valets d'écurie que M. l'abbé d'Orléans confessa , étoit malade, et qu'il mourut deux jours après ; mais les mêmes témoins nous apprennent qu'il en a confessé plusieurs autres ; et il y en avoit un d'entr'eux qui étoit si peu malade, qu'un des témoins remarque qu'il alla s'enivrer le même jour qu'il avoit été confessé par M. l'abbé d'Orléans. Vous vous souvenez surtout du grand fait des prisonniers de Nantes , dont M. l'abbé d'Orléans alloit acheter la confession (i). Tous ceux qui avaient la foiblesse de recevoir son argent , se confessoient tous les jours. Un criminel , même déjà condamné aux galères , l'accusa d'avoir révélé sa confession , et lui dit qu'il méritoit d'être brûlé. M. l'abbé d'Orléans le crut sur sa parole, et lui donna de l'argent pour l'obliger à garder le silence.
Enfin, après avoir été l'objet du mépris des valets et des servantes de l'hôtellerie, le jouet malheureux des prisonniers de Nantes , il revient à Paris , et possédé du même désir de confesser , il va au monastère de Picpus ; il y examine tous les confessionnaux , il les essaye l'un après l'autre , il n'en trouve aucun qui lui convienne ; et quoiqu'autrefois une échelle lui eût paru une place commode pour confesser, il n'en peut plus trouver de convenable que dans la sacristie. C'est là , que content de la
(i) Moyens dont il se sert pour confesser.
450 SFCOKD PLAIDOYER
tlisposilion du confessionnal , il dit quV/j' cojijesseroit bien huit , dix , ou douze heures de suite. Le supérieur du monastère est témoin de ce fait , et admire également la foiblesse d'esprit de M. l'abbé «l'Orléans, et la patience de sa famille.
Ajouterons-nous encore le fait dont parle Follard ? Cet avis important que l'on vient donner de la Charité à l'aumônier de Madame de Longueville , que M. l'abbé d'Orléans vouloit absolument confesser les malades , et que sa fureur le portoit jusqu à leur donner l'absolution quoiqu'ils ne se fussent pas confessés à lui. Mais il y a déjà trop de faits particuliers, sans j mêler encore celui-là. Passons aux faits généraux qui achèvent de confirmer tous les autres.
Et quels sont ces faits généraux (i)?
Le premier est l'attention continuelle de Madame (le Longueville pour empêcher M. son fils de confesser ; attention prouvée par les ordres qu'elle donne à la dame de Billy d'y veiller dans sa maison; par ceux qu'elle donne à Métayer de prévenir les permissions que l'on pourroit surprendre pour M. l'abbé d'Orléans, ordres que Métayer a exécutés : l'on n'en disconvient pas même de la part de Madame de Nemours.
Le deuxième fait, est l'indignation (2) de Madame de Longueville , lorsqu'elle apprit que la femme d'un de ses officiers avoit eu la foiblesse de se confesser à M. son fils. Gomment paria-t-elle de cette action? Kl le dit que cétoit abuser des sacremens.
Enfin, le dernier fait est la lettre que feu M. le prince de Condé écrivit à M. l'archevêque de Lyon, pour le prier de révoquer une permission que M. l'abbé d'Orléans avoit surprise de lui sous le nom de Jean de Paris.
(«) Faits généraux sur la confession.
1.° Aiteiiliou de Madame de Longueville, pour l'empêcher de confesser.
ip.) 2.0 Indignation de Madame de Longueville contre ceux f^:à se coiiicssenl à lui.
SUR l'affaire du prince de conty (iG(j8). 4^7 Dira-t-on après cela avec Madame de Nemours , que. si Madame de Loiii^ucville , si M. le prince de Conde ont empêché M. l'abbé d'Orléans de confesser, c'est parce qu'ils ont cru que cette i'onction étoit trop humiliante pour un seigneur de sa qualité ? Mais à qui pourra-t-on persuader qu'un si j,'rancl prince^ qu'une princesse si pieuse, aient pu croire que la fonction de ju^e dans le sacré tribunal de la pénitence, que l'exercice auguste du pouvoir suprême de lier et de délier, fût au-dessous de la plus haute naissance ? On a souvent dit que l'état d'un pécheur, qui dans Thumble posture d'un criminel demande grâce aux pieds de son juge , éloit une humiliation utile, mais pénible à la nature ; on n'avoit point dit jusqu'à présent, nous croyons même qu'on n avoit pas pensé que la fonction de confesseur fût une fonction basse et humiliante; et quand Madame de Longueville auroit pu l'envisager en cette manière ( ce qui étoit assurément bien éloigné de la grandeur de ses sentimens ) , auroit-elle dit , même dans cette supposition , que c'éloit abuser des sacreniens , que de se confesser à M. l'abbé d'Orléans ? Qui ne voit dans la force de cette expression tout ce qu'elle ])cnsoit , tout ce qu'elle scntoit sur l'état de M. soa lils ?
Mais passons au fait de la messe, où nous trouverons comme dans celui de la confession , des faits particuliers et des faits généraux (i) : des faits particuliers qui regardent ou son état extérieur en disant la messe, ou sa manière de la dire, ou les singularilés que l'on y remarque , ou les indécences qu'il commet, ou les impressions que sa conduite, eu ce point , fait sur l'esprit des spectateurs (2).
Habillé comme un pauvre prêtre, souvent inconnu, il affecte de paroître mendiant (3). // mange une
(i) Célébration de la messe.
(2) Faits parliculiers.
(3) Etat ou hubïL extérieur.
z;jS second PT.AîDOYER
écuelle de potage avec ses doigts dans la chambre du portier des jacobins de la rue S ai nt- Honoré , .si malpropre , que quelques sacristains lui refusent des ornemens. L'empressement qu'il a de dire la messe, le porte à descendre brusquement de cheval en passant devant une église d'Angers. 11 souffre à peine qu'on lui ôle ses e'perons, et sans quitter ses Lottes, il se revêt des babits sacerdotaux. 11 va dire la messe en cet éiat. Un prêtre et un de ses domestiques lui en font des remontrances. Il se met à rire, et remonte à cbeval. Il est vrai qu'un des témoins de Madame de Nemours pre'tend que M. l'évêque d'Angers à qui on rendit compte de ce fait, répondit qu'il n'y avoit point en cela d'indécence. Si cette réponse est véritable , nous doutons fort que toutes les circonstances lui en aient été expliquées. Mais passons à des faits plus importans.
De quelle manière M. l'abbé d'Orléans céJèbre-t-il la messe (i)? Avec une extrême précipitation 3 tout le monde en est scandalisé.
Il tombe dans des singularités qui n'arrivent qu'à lui (2). On le voit deux fois s'interrompre au milieu d'une messe basse, pour prêcher deux paysannes à Saint-Maur , et quelques domestiques à l'hôtel de Longueville.
Mais que dira-t-on des indécences graves et scandaleuses qui lui arrivent , soit pendant la messe , soit après la messe ?
Pendant la messe, Grapin vous a expliqué ce qui lui arriva en disant : Ite , Missa est: il ajoute tout haut , que Von . mette un morceau de salé sur le gril pour déjeûner. La dame de Billy vous a raconté cette aventure si triste et si douloureuse pour Madame d« Longueville, qui fut punie de la curiosité qu'elle avoit eue de lui entendre dire la messe. Entre 1 évangile et l'oblation il interrompt le sacrifice, et du
(i) Manière de célébrer la messe.
{'i) Singularités et indécences graves.
SUR l'affaire du prince de coxty (iG()8 ). 4^9 ton d'une personne Iroublée , il dit tout haut, donnezmoi un pot de chambre. Il répète la nièaie chose plusieurs fois et Torl vile ; il sort de l'aulel, et sans que la messe soit achevée , il court d'un côle de l'autel à l'autre, criant plus de trente fois , à pisser^ à pisser. Nous re'pétons avec peine ces paroles ; mais puisqu'elles ont été entendues avec douleur dans le temple de l,i reli^'iou , il peut nous être permis de les re'péler avec le même senliuumt ilans celui de la justice. Madame de Longueville n'en voulut pas voir davantage. Et en eflet, elle en avoit trop vu. Ce fait ne se passe qu'en présence de Madame de Longueville, de la dame de Billy, et d'un petit garçon qui servoit la messe à M. l'abbé d'Orléans • mais plusieurs autres domestiques de la maison , c'est-à-dire , le sieur de Foui lieuse , le sieur de Gasline , le sieur Follard et Daflon, disent tous que le fait J'ut raconté dans Vliôtel comme un trait de démence. Le sieur de Gastine en marque même toutes les circonstances importantes , et s'accorde parfaitement avec la dame de Billy.
Comment a-t-on combattu ce fait si frappant ? On vous a dit qu'il n'éloit pas vraisemblable. Mais premièrement, prélend-ou éluder un fait prouvé, par des conjectures et des vraisemblances contraires? D'ailleurs , où est eu ce fait le défaut de vraisemblance ? 11 faut , dit-on , que trop de circonstances concourent pour rendre ce fait croyable. Et quelles sont ces circonstances ? La réunion en est-elle si difficile? Il faut que Madame de Longueville veuille être juge par elle-même de la manière dont M. son fils dit la messe. Y a-t-il rien en cela qui ne soit très-apparent? Il faut qu'elle veuille le faire, sans être connue : rien encore de plus sage et de plus naturel. Il f;'ut, pour exécuter ce dessein, qu'elle traverse l'hôlel de Longueville ; comment pouvoitelle le faire sans qu'on s'en aperçut ? H y avoit mille moyens pour y parvenir ; mais vous voyez aussi, Messieurs, qu'elle y a assez mal réussi, puisque dès ce temps- là une partie des domestiques en
46o SECOND PLAIDOYER
eut connoissance. Enfin , il faut qu'il ne se trouve personne à riiôlel de Longueville pour entendre cette messe • et qu'y a-t-il en cela de difficile à croire ? Quel est le fait qui pourra jamais être certain , si l'on peut le rendre douteux par de tels défauts de vraisemblance ?
Achevons ce qui rei^arde les faits sur la célébration de la messe j et pour cela rappelons ici le souvenir de ce qui se passa à Orléans dans l'église des carmes. Deux témoins, tous deux prêtres, tous deux religieux du même ordre, expliquent ce fait. M. l'abbé d'Orléans dit la messe avec une grande précipitation. Il revient faire son action de grâces dans le sanctuaire, jette contre la crédence un carreau qu'on lui présente,- renverse un cierge qui fut brisé en plusieurs morceaux. Un religieux monte à l'autel , ouvre le tabernacle pour donner la communion à plusieurs personnes qui éloient aux pieds de la balustrade j et dans ce moment, la nappe de la communion étant sur le balustre, M. l'abbé d'Orléans saule brusquement par-dessus, court sur la pointe des pieds avec une précipitation extraordinaire et scandaleuse. Deux personnes , qui éloient apparemment de ses domestiques, veulent le suivre, et sauter comme lui pardessus le baluslre. Le religieux se récrie contre l'indécence de cette action , et il en est aujourd'hui le premier témoin. 11 est vrai que l'autre religieux qui dépose du même fait, dit que M. l'abbé d'Orléans passa coniTne en sautant par-dessus le balustre- mais il s'accorde dans toutes les autres circonstances, et vous voyez que cette expression ne change guères la nature de l'action. L'un et l'autre ajoutent que la même chose est arrivée deux autres fois à M. l'abbé d Orléans. C'est de là que l'on a voulu conclure que 1 action n'éloit pas fort indécente, puisque les carmes avoient souffert que M. l'abbé d'Orléans vînt dire la messe dans leur église. Mais si le trop grand respect qu ils ont eu pour lui les a empêchés de lui refuser des ornemens, si leur com.plaisance a dégénéré en une vêiiîable bassesse , qu'est-ce que cela a de
SUR l'affaire du prince de conty ( 1G9S ). 4^c
coninnun avec le fait de deiiienco dont il s'a^it ? et de semblables couleurs peuvent-elles eilacer une action aussi marquée et un trait aussi éclatant du dérangement d'esprit de M. l'abbé d'Orléans ? et qu'on ne dise point que les témoins qui expliquent ce lait , ne l'ont pas regardé comme une preuve de démence. L'un a dit publiquement que cette action ne convenoit aucunement a une personne sensée; l'autre, <jù il fallolt que M. l'abbé d'Orléans eût l'esprit bien léger pour tomber dans de pareils inconvéniens.
Voilà déjà un premier exemple de l'impression ^ue ces actions et d'autres semblables ont faite sur l'esprit des spectateurs (i). Il y en a un plus sensible, expli- <[ué par un domestique de l'aumônier de Madame de Longueville, qui marque que son maître fut forcé un jour d'obliger M. l'abbé d'Orléans à descendre de l'autel entre l'épître et l'évangile , parce qu'il ne le trouva point en état d'achever le sacrifice.
Tous ces faits particuliers deviennent plus que vraisemblables, par les faits généraux qui les accompagnent (2).
Si ces faits n'étoient pas certains , pourquoi l'inclinatioa qui portoit M. l'abbé d'Orléans à souhaiter de dire souvent la messe , étoit-elle regardée comme une espèce de fureur (3)7 Ce sont les termes de plusieurs témoins. D'où pouvoient venir sans cela ces déplaisirs mortels (4) , ces afllictions si sensibles de Madame de Longuevilie, que quelques-uns des témoins nous représentent pénétrée de douleur, baignée de larmes, prosternée contre terre, gémissant
(i) Impression que sa conduite, dans la célébration de la messe , fait sur l'esprit des spectateurs.
{2) Faits généraux.
(3) Son ardeur pour dire la messe.
(4) Affliction de Madame de Longuevillc sur le sujet de la messe. Précautions qu'elle prend pour l'en empêcher, et défense absolue depuis le fait qu'elle avoit vu»
devanl Dieu , et re'pandant son cœur en sa présence, lorsqu'elle apprenoit que M. son fils avoit dit la messe , et cherchant à expier les égaremens de son fils par les larmes de sa pénitence? Pourquoi auroitelle envoyé dire dans certaines églises qu'on n'admît point M. l'abbé d'Orléans à la célébration de la messe V Enlin , pourquoi depuis ce triste jour, où elle vit de ses yeux ce qu'elle auroit eu de la peine à croire, si d'autres témoins le lui eussent rapporté, défendit-elle absolument qu'on lui laissât dire la messe; en sorte que depuis ce terhps-là, il ne l'a dite que' par surprise et à son insu , comme nous l'assurent plusieurs témoins ? Quand même il n'y auroit dans cette caus^ que ces faits généraux, ne seroient-ils pas suffisans pour faire concevoir de justes soupçons sur les faits de la messe ? Mais ne nous y arrêtons pas davantage à présent, nous serons obligés de les retoucher encore dans un moment. Et après vous avoir montré dans quatre tableaux dilïerens, quel et oit le caractère de M. l'abbé d Orléans sur tout ce qui regarde les fonctions ecclésiastiques , envisageons en lui la seconde personne que nous avons distinguée d'abord, c'est-à-dire, la personne privée , et voyons quelles ont été les actions particulières de M. labbé d'Orléans.
La démence est une qualité invisible, nous l'avons déjà dit plusieurs fois ; mais elle se montre à découvert , elle se peint au naturel, elle se trahit et s'accuse elle-même par les actions les plus ordinaires (i).
L'habit , l'extérieur , les discours , les conversations, les démarches, les promenades, tout ce qui se voit, tout ce qui s'entend, rend un témoignage public et éclatant des dispositions secrètes et intérieures : il n'est rien , jusqu'à la manière de boire et de manger, jusqu'au temps destiné au sommeil et aux autres nécessités naturelles , qui ne fournisse des preuves de démence.
Parcourons en deux mots ces différens points , et
(i) Second fait général cl actions de la vie privée.
SUR l'affaire du prince de coktv ( iGjS ). 4G3
lâchons d'y trouver des ima^i^cs naïves cl ililôlcs de l'esprit de M. l'abbe' d'Orléans.
Quelle est la peltiUire (|iie les témoins nous ont faite de sou habit et de son état extérieur (i)? On le rencontroit dans les rues le plus fsoinw.îit en sontuîielle ; habillé, disent les uns, comme un prêtre de village; comme un hybernois , disent les autres; comme un prêtre mendiant , disent la plus çjrande partie des témoins : crotté comme un fol , ou comme un porteur de chaises , ce sont leurs dillérentes expressions; malpropre , ne voulant jamais changer de linge y dans un état à faire horreur , somment plein de vermine , ajoute un témoin. On lui fait des remontrances sur cet état si indécent pour un homme de sa naissance, il répond que cela est bien mieux , et quil veut se faire faire une chemise de chamois pour n'en changer jamais. Un grand cliapeau, dont les bords battent sur ses épaules, lui couvre ridiculement le visai^e, il y ajoute pour ornement une branche de buis. Un batelier lui saisit son chapeau, et quand il le lui rend ensuite, M. l'abbé d'Orléan.s surpris de n'y plus trouver sa branche de buis , a une querelle avec lui sur ce sujet. Enlin, on le trouve^ dans Paris en soutanelle , et en bas blancs; on lui demande s'il a pris ceux de son cocher, il répond que cela est bien mieux; et si nous pouvions ajouter quelques-uns des faits (jui suivent le testarnent, et qui sont arrivés moins de deux mois après, nous vous dirions ici (\\xon l'a vu sans caleçon et sans chausses aller porter ses lettres de prêtrise à un sacristain d;^ Martigues en Provence , et que le sieur Follard , honteux de le voir en cet état , l'obligea à retourner chez lui , et l'empêcha de dire la messe.
Il joint à cet état extérieur, des discours que les témoins regardent comme des preuves de démence (2). Les uns l'ont vu parler seul dans une cour d'hôtellerie, les autres l'ont vu rire avec éclat sans aucun
(j) Habit, ctat exlërleiir.
ip.) Discours , conversations.
ZQ^ SKCOND PLAIDOYEU
sujet ; un grand nombre de de'positions nous apprend qu'il parloit avec une grande précipitation ^ qu'il disait à peine deux paroles de suite ; qu'il commencoit cent choses et n'en Jinissoit aucune , qu'il tenait une infinité de discours extravagans. Il y en a même qui rapportent des exemples de quelques-uns de ses entretiens ; tel est celui qu'il eut avec la dame de Billy- ^^ous vous en souvenez encore, et nous ne croyons pas que la réponse qu'on y a donne'e vous ait paru fort convaincante. Tel est encore le discours qu'il tint au témoin qui lui proposoit une partie de cnasse Tel est enfin celui dont parle Pendry , apothicaire : il est inutile de les rapporter ici avec plus d'étendue 3 nous nous bâtons d'aller à des faits plus in)portans.
A l'habit et aux discours de M. l'abbé d'Orléans , ajoutons ses courses, ses promenades, sa démarche, et toutes les circonstances qui les accompagnent (i).
Aucun dessein dans toutes ses courses, si ce n'est celui de courir et de promener son inquiétude. Les rues de Paris sont le lieu le plus ordinaire de ses promenades ; et l'expression la plus commune des témoins pour marquer ce fait, c'est de dire, qu'// cou- 7-ait les rues : il va à la place du Palais-Royal , jette de l'argent aux cochers de louage : on lui demande s'il veut prendre un carrosse ; il ne répond point , et s'en va à pied sans rien dire. Il part pour aller à Vaugirard, et déjà à moitié chemin, il change de dessein, et s'en va à Picpus.
Avec qui fait-il ses promenades? Souvent seul, sans qu'on sache ce qu'il est devenu j ou s'il souffre quelque compagnie, c'est tantôt celle d'un apothicaire qu'il choisit, tantôt celle de quelques garçons tailleurs ou chirurgiens, et jamais il ne témoigne plus de joie que quand il dit qu il a fait la vie avec ses bons amis lesfraters : ce sont encordes termes même des témoins.
A quelle heure les commence-t-il? Souvent des
(i) Démarches, courses , promenades.
SUR l'affaire du PRINCE DE CONTT ( 1698 ). ^65
six OU sept heures du niatia au mois de janvier et de fe'vrier : à quelle heure les finit-il? Quelquelois à onze heures du soir.
Sa démarche n'est pas moins singulière que ses promenades : une précipitation et une vitesse extraordinaire est l'image sensihle de la légèreté de son esprit j toujours en sueur comme un Jbl ^ marchant presque toujours sur la pointe des pieds j ce sont tous faits d'habitude, prouvés par les témoins : joignons-y quelques faits singuliers. Dès le temps qu'il étoit à Saint-Maur, à peine éloit-il arrivé à la porte Saint-Antoine, qu'il sautoit règlement par-dessus la portière de son carrosse, et s'enfuyoit si vite, que personne ne pouvoit le suivre. A Orléans , on l'a vu sauter sur son ombre ^ danser les cinq pas sur les remparts de la ville , pousser avec ses pieds tout ce qu il renconlroit. A Paris, un apothicaire qui marque l'impétuosité de sa course , dépose en même temps , qu'il lui donnoit toujours le haut du pavé, et qu'il le faisoit passer le premier à toutes les portes.
C'est peu de vous avoir marqué la qualité de ses promenades , la singularité de sa démarche , il faut: vous dire en très-peu de mots les principales aventures qui lui arrivent dans ses courses continuelles (i) : il passe deux fois la rivière sans payer le passage. La première fois le batelier court après lui , veut lui donner un coup de croc, et l'auroit fait, si la sœur d'une femme de chambre de Madame de Longueville ne l'en eiÀt empêché. La seconde fois le batelier se saisit de son chapeau , et de celui d'un page déguisé en prêtre , qui le suivoit Heureusement , une femme de l'hôtel de Longueville lui prête quelques doubles , il va retirer son chapeau , et se met en colère contre le batelier , parce qu'il en avoit ôlé une branche de buis qui y étoit.
Faut-il vous rappeler encore le souvenir du combat ridicule qu'il eut avec des petits garçons dans la cour de la Charité? La dame de Billy le dépeint
(1) Aventures dans ses courses.
D'Asuesseau, Tome IIL 3©
courant comme eux , les tiraillant et tiraille par eux : on le presse de revenir , il demande à la dame de Biily , si elle veut être de la partie.
Mais ce qui nous paroît le dernier degré de son malheur , c'est, l'élat de'plorable dans lequel plusieurs témoins l'ont vu^ poursuivi dans les rues par de petits garçons qui lui jetaient de la boue , lui fai^ soient tomber son chapeau , et lui faisoient des huées continuelles dont il ne paroissoit point se mettre en peine : fait presque incroyable dans toules ses circonstances , si l'on pouvoit ne pas croire ce qui est attesté par un témoin de Saumur et quaUe témoins de Paris , tous uniformes dans leurs dépositions.
Nous'étonnerons-nous , après cela , de l'inquiétude dans laquelle quelques témoins nous représentent Madame^de Longueville sur les courses continuelles de M. l'abbé d'Orléans? On venoit tons les jours en raconter de nouvelles histoires, et n'avoit-on pas raison de craindre à la fin que quclqu'aventure tragique ne termii]al malheureusement une vie si déplorable ?
Finissons la peinture de la vie privée de l'abbé d'Orléans par les faits qui regardent les nécessités de la vie j comme le boire , le manger, le dormir (i).
Nous avons déjà dit quelle étoit la joie qu'il témoignoit quand il disoit qu'il avoit fait la vie avec ses bons amis les garçons tailleurs ou chirurgiens j c'étoit avec de telles personnes qu'il prenoit plaisir à boire. et à manger. Il exhorte à Nantes la femme d'un garçon tailleur à se confesser à lui , et il envoyé chercher ensuite un pot de vin , qu'il boit tête-à-tête avec elle. A Paris, il va manger trois ou quatre fois chez un apothicaire. Vous l'avez vu aller demander une écuelle de potage à la porte des jacobins , et la manger avec ses doigts; et ce sont les lieux les plus honorables qu'il choisit pour ses repas. Nous vous l'avons déjà représenté allant dans ce que des témoins
(i) Le boire, le manger . le dormir.
SUR l'affaire du prince de CONTY ( lC()8 ). 4^7 appellent des cabarets borgnes et des gargoltes , où l'on ne voit eiilrer que les dernières personnes de la lie du peuple. Sa manière de manger est regartiéo par plusieurs témoins comme une marcjue du déréi^lement de sa raison. 11 man^^c avec perplexilé et inquiétude, si malproprement, qu'il l'ait horreur; excessif, tantôt dans fabstinence, et tantôt dans l'intempérance j quehpiefois il passe deux heures dans un cabaret, et boit un demi-selier de vin; d'autres fois il tombe dans de véritables excès, et l'on voit l'héritier de la maison de Longucville, le neuvième duc de sa race , s'enivrer en des tavernes où un simple bourgeois auroit honte d'entrer.
Son sommeil n'est pas plus réglé que ses repas. 11 dort peu, fait un grand bruit pendant la nuit, empêche ceux qui couchent au-dessous de lui de dormir, se couche dans le lit de ses valets, et les fait coucher dans le sien; il y a même un témoin de Madame de Nemours qui dépose de ce fait , mais on dit que ce fut parce qu'il trquva son lit trop mol. Celte raison pouvoit bien l'empccher d'y coucher, et le porter à en demander une autre, mais non pas le déterminer à faire coucher un de ses domestiques dans un lit qu'un conseiller d'Angers avoit fait préparer exprès pour lui.
Après cela , Messieurs , dispensez-nous d'entrer dans d'autres détails sur ce qui regarde les nécessités ordinaires de la vie. Vous yous souvenez du fait do la casseroUe de Blois, du fauteuil de Richelieu, les noms seuls vous rappellent le souvenir des actions indécentes dont les témoins ont fait le récit. On n'a rien répondu à ce qui regarde le fait de Richelieu ; mais on prétend avoir effacé celui de Blois par une déposition purement négative du maître de Thôtellerie , qui dit qu'il n'a jamais entendu parler de ce fait dans sa maison ; comme si une semblable négation pouvoit détruire un fait positif, prouvé par la déposition de Grapin , qui sauva M. l'abbé d'Orléans des mains du cuisinier, lequel couroit après sa casserolle , et qui raconta le fait à d'autres domestiques dans le
temps même; et ces domestiques le de'posent aujourd'hui.
Que nous reste-t-il aujourd'hui après tous ces fails , si ce n'est d'ajouter, que si Ton en croit quelques témoins , sa foiblesse se changeoit quelquefois en fureur, et donnoit de tristes présages de l'état dans lequel il est tombé peu de temps après (i). Il court quelquefois après ses gens, il les bat, il les maltraite; la seule honnêteté de Madame de Longueville les empêche de sortir de son service. Au milieu d'une conversation pleine de légèreté et d'extravagance, il prend tout d'un coup le sieur de Billy à la gorge : le sieur de Billy le menace; il le quitte en riant comme un insensé, et lui dit en le quittant, M. de Billy , vous êtes un hon homme. Il fait une autre fois la même action à l'égard d'un valet de pied. // prend une broche dans la cuisine , et veut en percer Pouilleuse, qui avoit été obligé de le laisser aller seul , ne pouvant le suivre dans les rues. Fouilîeuse esquive le coup , et il n'y a que son justaucorps de percé. A Lyon , peu de temps après le second testament , trois pauvres le poursuivent à coups de pierres, parce que sous prétexte d'arracher une dent à l'un d'eux, il avoit pensé lui emporter la mâchoire. Il s'imagine auprès de Valence que Grapin l'a battu. Il se met à crier, et court après lui en disant, au prévôt , au prévôt , il a battu un prêtre.
Mais en voilà trop sur lés deux premiers faits généraux , c'est-à-dire , sur les fonctions ecclésiastiques et sur les actions particulières. Passons au'troisième fait général (a) qui sera beaucoup plus court y mais non pas moins important que les deux autres, et ce fait est le jugement que l'on a porté sur Fétat de M. l'abbé d'Orléans.
Nous ne vous disons point que tous les témoins, à
(i) Violences et emportemeus.
(2) Troisième fait ^éne'ral. Jugement de difféienlcs personnes sur l'élat de M. l'abbé d'Orléaus.
SUR l'affaire du PRINCE DE CONTY ( 1G98 ). /{Gv)
la réserve d'un seul qui le confond avec une autre personne , l'ont cru ilaus une vcrilable cicniciicc. C'est un premier lait certain; mais il y en a de plus essentiels.
Trois sortos de personnes ont ]ui^é de l'elat de M. l'abbe d'Orléans, et tous en ont porté le même jugement.
Les étrangers , les domestiques, sa propre famille. Les étrangers , vous en avez tiéjà vu plusieurs preuves; car, que veulent dire ces enfans qui s'assemblent autour de lui, qui le suivent dans les rues , qui criant après lui, qui lui font mille outrages? Ne rendent-ils pas là un témoignage non suspect de l'opinion publique et constante de sa démence? Ceux qui le suivent à la Ghaiité , et qui disent derrière lui, c'est qu'il a perdu l'esprit, ne confirraent-ils pas la même vérité? Enûn, ajoutons à tous ces faits les noms qu'on lui donne en diflérens lieux, et qui sont des preuves d'autant plus fortes de sa démence , qu'elles sont moins afTcclées. A Orléans , on l'appelle un bajat , c'est-à-dire, un fol dans la langue du pays. A Nantes, on dit dans les prisons qu'il a un coup de giblet dans la tète; et dans l'iiôlellerie, un valet d'écurie a l'insolence de l'appeler impunément Y abbé de Haute-Folie (i).
Les dotnesli(^ues n'en jugent pas favorablement; un grand nombre de témoins nous apprennent que sa folie est leur entretien le plus ordinaire. Ils le montrent au doigt ; ils oublient ce qu'ils lui doivent, et il est le sujet continuel de leurs railleries; tantôt ils portent la main au front, pour montrer par ce signe aux étrangers qui ne le connoissent pas, l'état déplorable de sa raison; tantôt ils disent a ceux qui leur en parlent, c'est grand pitié que cVêtre fol; tantôt ils l'appellent entr'eux , notre biscarié {pt). Enfin , sa propre famille n'a-t-elle pas assez marqué
(i) JugemcDl des étrangers.
(<>.) Jugement des domestiques.
4yO SECOND PLAIDOYER
le trisle jugement qu'elle avoit formé sur son e'tatCi), soit par les actes que nous vous avons explique's, soit par les senlimens de douleur, d'affliction et d'inquiétude, que les témoins nous font voir dans Madame de Longueville , soit par les ordres que l'on donne pour faire révoquer les permissions de confesser, que M. l'abbé d'Orléans auroit pu surprendre , soit par les précautions que Madame de Longueville prend pour empêcher qu'il ne dise la messe, soit enfin par les déîenses expresses qui suivirent l'aventure dont la dame de Billj parle dans sa déposition? Mais outre tous ces faits que vous avez déjà remarqués, il y en a encore quelques-uns qui sont propres à cet entiroit de la cause , et qui nous paroissent exlrémemenl importans.
Le premier regarde le voyage de la rivière de Loire. Deux motifs de ce voyage expliqués par les témoins , l'un d'épargner a sa famille la douleur de le voir et la honte de le montrer; l'autre de lui faire passer ce temps jusqu'à sa majorité, moment précieux dans lequel il devoit faire tous les actes qui avoient été projetés pour le bien de sa maison.
Le second l'ait regarde le séjour que M. l'abbé dOrléans a fait à Paris dans le temps de son testament; ce séjour devoit être très-court, dans l'intention/de la famille. Les témoins et les actes se réunissent ici pour nous apprendre qu'on ne voulut point souffrir qu'il revînt à Paris avant sa majorité ; et un des témoins ajoute qu'il devoit repartir dès le commencement de février, c'est-à-dire, quinze jours après son arrivée, mais qu'il survint quelques affaires qui dérangèrent ce premier plan.
Le troisième fait concerne la liberté que l'on a laissée pendant ce séjour à M. l'abbé d'Orléans, et même dans le temps qui le précède et qui le suit ; liberté sur laquelle nous trouvons trois faits importans , que nous sommes indispensablement obligés de vous expHquer en cet endroit; l'un, que Madame
(i) Jugement de sa famille.
SUR l'affaire du prince de CONTY ( l6i)8 ). f\Jl
de Louguevillo repondit à ceux qui la piossoient de prencire des mesures pour l'aire eriforiuer 1\1. Fabbé d'Orle'ans : On est obligé de le ménager et de le supporter j pour le bien de la maison. L'autre , que dans une aulre occasion où ou lui rcpresenloit (ju'il seroit à propos de restreindre cette liberté dont il abusoit , elle dit : Que ses proches le fassent , je ne veux pas me les attirer. Et enfin , que sur ce que Ton demande à la demoiselle de Vertus, pourquoi Madame de Longueville ne faisoil pas enfermer M. son lils, elle répond : La pauvi-e princesse fait-elle ce quelle veut ?
Nous nous contentons de rapporter simplement Jes laits, et nous cropuis, Messieurs, que vous en tirerez toutes les inductions nécessaires, sans que nous soyons obligés de vous les expliquer.
Enfin , le dernier fait qui sert de preuve du jugement de la famille, c'est ce que cinq témoins ont dit sur les actes. Ils remarquent tous, que l'on fit faire dans ce temps-là plusieurs actes à M. l'abbé d'Orléans, et entr autres la donation univ'erselle , parce qu il étoit incapable de gouv-crner son bien.
Voilà , INIessieurs , le précis , l'abrégé , le plan généial de la vie publique et particulière de M. l'abbé d'Orléans- tels sont les jugemens que les étrangers, que les domestiques , que sa propre famille ont prononcés sur sa raison ; il semble qu'après cela nous pourrions terminer dès à présent celte grande cause; car quels moyens peuvent être assez puissans pour efïacer l'impression générale qui résulte de celte multitude infinie d'actions dillércntes qui tendent toutes au même but ?
Cependant nous sommes obligés d'entrer dans l'examen de deux grandes et importantes objections que l'on a faites contre tous ces faits.
On demande premièrement s'il est vrai que tons ces faits soient prouvés.
On ajoute en second lieu, mais tous ces faits sontils des faits de démence , en 5orte qu'il n'y en ait
aucun qui ne puisse recevoir une interprétation favorable ?
Pour re'pondre à la première question, nous croyons qu'on peut lui opposer deux moyens difFe'rens ; l'un de droit , l'autre de fait.
Nous avons expliqué hier le moyen de droit. Vous vous souvenez de la distinction des docteurs entre les faits particuliers et les faits ge'ne'raux. Quand il n'est question que de prouver un fait particulier , le te'moignage unanime de deux témoins conformes est absolument nécessaire; mais lorsqu'il s'agit d'un fait général , et surtout d'un fait d'habitude, il suffit que les témoins s'accordent dans le fait général ; il n'est pas nécessaire qu'ils conviennent dans les faits particuliers.
Quand même on useroit ici de la même rigueur que l'on a introduite dans les affaires criminelles ; quand on ne compteroit dix témoins que pour un , il y auroit encore une preuve complète par le nombre de soixante-quinze témoins qui feroient au moins autant que sept témoins uniformes , et ce fait général étant une fois prouvé, les faits singuliers ne serviroient plus qu'à déterminer sa nature.
Enfin, Madame de Nemours ne peut jamais contester ce principe de droit, puisqu'elle n'a elle-même que des témoins singuHers. Il est vrai qu'il y en a plusieurs qui s'accordent dans le genre des actions ; par exemple, elle en a un grand nombre qui parlent de la messe. Mais si on vouloit suivre les principes rigoureux de la singularité des témoins, il n'y a pas deux témoins dans toute son enquête qui paroissent avoir certainement entendu la même messe,- ainsi le fait général ne pourroit pas être prouvé, puisque chaque fait particulier ne seroit appuyé que sur la déposition d'un seul témoin.
Mais outre ces raisons de droit, il y a une réponse invincible dans le fait même; et quelle est cette réponse? C'est qu'il y a plusieurs faits graves et imporlans, prouvés par la déposition unanime de plusieurs
SUR l'affaire du prixce de conty (1098 ). 473 témoins conslans et uniformes; et ces faits (jui pourroienl sutfire par eux-mêmes, elanl une fojs cLablis, les aulres faits singuliers ne sont plus douteux, parce que ce sont des branches qui sortent de la même tige , des ruisseaux qui sont dérivés de la même source, des parties d'un même tout, qui dès le moment que le tout est certain , viennent prendre leur place et s'enchâsser pour ainsi dire d'eux-mêmes , pour ne composer qu'un seul corps et un seul tissu d'actions.
Il ne reste plus qu'à vous faire, en deux mots, la liste des faits qui sont prouvés par la déposition de deux témoins.
M. d' Aguessseàv lut ou récif a en cet endroit une espèce d'état des faits sur lesquels ilj avoit au moins deux dépositions.
La seconde question a quelque chose de plus spécieux, et certainement il y a plusieurs actions dont on compose le portrait de M. l'abbé d'Orléans , qui jDCUvent recevoir une explication plus douce et plup conforme à la présomption naturelle de sagesse j on prétend même (ju'il n'y en a prcscjue aucune qui , prise séparément , ne soit susceptible d'une excuse légitime et d'une couleur vraisemblable.
Nous croyons que pour répondre à cette objection il suffit d'observer que tous les faits dont nous venons de vous faire une longue narration, peuvent se considérer en deux manières, ou séparément et détachés les uns des aulres , ou conjointement , et réunis tous ensemble pour ne former qu'un même ordre et un même enchaînement de conduite.
Or, de quelque manière qu'on les envisage, la preuve est également établie.
Si on les examine séparément, on en trouvera qui par eux-mêmes démontrent la démence , parce qu'on ne peut jamais les expliquer qu'eu supposant un véritable égarement d'esprit.
Si on les considère tous ensemble , alors ils se
prêteront un secours mutuel, et leur re'anion produira une conviction à laquelle nous crovous (lu'il sera difficile de r sister.
C'est ce (ju'il faut faire voir en très-peu de paroles.
Choisissons un très-pelit nombre d'actions dans la multitude de celles que nous vous avons expliquées, et voyons s'il est possiiile qu'un homme à qui il reste encore une lueur, une étincelle de raison, puisse jamais les commettre.
Vouloir confesser toutes sortes de personnes , en tous temps, en tous lieux, et cela sans permission, au moins dans Paris ,* user de prières , d'argent , de menaces , de violences pour y parvenir ; enfoncer un crochet de fer dans la bouche d'un valet-de-pied , pour extorquer de lui une confession forcée ; offrir à un prêtre suspendu de le faire absoudre par son évéque, pourvu qu'il veuide se confesser à un autre prêtre sans pouvoir (car lel étoit M. l'abbé d'Orléans quand il fit ces offres ) ; courir, une lanterne à la main , dans les rues de Nantes , pour aller éveiller des garçons tailleurs, et les obliger à se confesser • être capable ou de révéler une confession sans aucun dessein criminel, et par pure légèreté, ou de croire qu'on l'a révélée, quoiqu'on ne Tait point fait, et donner de l'argent à un criminel pour l'obliger de se taire sur un fait qu'il n'avoit inventé que pour vendre chèrement son silence ; aller essayer tous les confessionnaux de Picpus , sans pouvoir en trouver d'assez commodes pour confesser , si ce n'est dans la sacristie, où il offre de confesser jusqu'à douze heures de suite; sauter par- dessus le baluslre de l'autel après avoir dit la messe , et dans le temps que le prêtre y va donner la communion; toutes ces génuflexions, ces signes tle croix, accompagnés de bénédictions , qu'on lui voit faire dans l't'glise de JNotre-Dame-des-Ardilliers ; entreprendre et faire effectivement l'oraison funèbre d'un curé mort deux jours auparavant , et qui n'étoit point connu t!e lui ; commander tout haut à l'autel , tourné vers lepeupie, en disant : Ite^ miss.a est, qu'on lui prépare un mer-
SUR ï^'affaire du prince de conty ( 1698 ). 4/5 ceau (le sale; demander un pot de chambre au milieu de la messe ^ et courir comme un furieux d'un côle à l'autre de rautcl , avec toutes les autres circonstances qui accompagnent cette aclion si indécente; prêcher dans les plus petits cabarels^ surtout avoir du goût pour prêcher des gens ivres; courir les rues, exposé à une infmilé d'aventures fâcheuses, poursuivi, outragé par les enfans , devenu l'objet de la risée publique, sauter sur son ombre, danser les cinq pas sur les remparts d'une ville, attacher une branche de buis à son chapeau , en regretter sensiblement la perte, et un grand nombre d'autres faits semblables; sont-ce là des actions équivoques qui puissent être bénignement interprétées, ou plutôt n'est-il pas visible que comme un homme sage ne peut commettre ces actions, un homme sage aussi ne sauroit entreprendre sérieusement de les excuser?
Mais que sera-ce , si , après avoir détaché tous ces faits , après les avoir examinés séparément , on les rejoint avec la foule des autres circonstances que uous vous avons déjà expliquées ? Quand on parcourra, comme nous avons fait, toutes les fonctions ecclésiastiques, toutes les actions les plus simples et les plus communes de la vie civile; quand on examinera la singularité de ses prières , la bizarrerie de ses exhortations, les égareuiens généraux et particuliers de ses confessions, les indécences qu'il commet dans la célébration de la messe, le dérèglement et le peu de suite de ses entretiens, l'indignité de son extérieur, la légèreté de ses courses, la bassesse des lieux et des compagnies qu'il fréquente , les aventures tristes, ridicules et humiliantes qui lui arrivent, son irrégularité pour le boire, le manger, le dormir , dans tout le détail de sa vie ; quand on joindra à tout cela l'opinion des étrangers , les discours des domestiques, et surtout le suffrage unanime de tous ceux qui l'environnoient ; enfin, le jugement et la conduite de sa famille; pourra-t-il encore restei quelque doute raisonnable dans l'esprit? Se persuadera-t-on qu'un homme eu cet état
ait pu être mis au iioaibre des personnes sages et raisonnables, capables, de disposer de leurs biens? Diia-l-on qu'il a pu remplir celte médiocrité de devoirs , de bienséances, d'offices, qui est le dernier degré de la sagesse ? Et ne voit-on pas au contraire que tous les devoirs les plus communs étoient effacés de son esprit ; toutes les bienséances oubliées , tous les offices de la vie civile entièrement violés? Disons plus, CCS devoirs, ces bienséances, ces offices croissent et s'augmentent à proportion du degré de grandeur et d'élévation de la personne qui doit les remplir; souvent même ce qui ne passeroit pas pour un signe de démence dans un liomme d'une condition obscure , devient une preuve convaincante d'égarement d'esprit dans une personne d'une naissance distinguée • et si l'on juge de M. l'abbé d'Orléans par cette règle que personne ne sauroit condamner, vous trouverez , Messieurs, qu'il n'y a presque aucune des actions de sa vie qui ne soit un argument sensible du dérangement de son esprit, puisqu'il n'y en a presque point où il n'ait manqué à ce qu'il devoit au public, à sa famille, à lui-même, où il n'ait déshonoré son nom, obscurci l'éclat de sa naissance, profané la dignité du sacerdoce, et, pour tout dire en un mot , où il n'ait marqué une extinction entière de sentiment , un oubli profond de lui-même , une stupidité et une insensibilité animale, qui est un des principaux caractères de la démence.
C'est en cet état que l'on demande s'il a pu faire un testament. Représentons-nous un homme de ce caractère, qui dans le temps de l'ancienne Rome, et lorsque le testament , revêtu de toutes les solennités de la loi , devoit être publié et promulgué dans les comices , comme la loi même. Représentons-nous donc un homme qui , dans la situation où se trouvoit M. l'abbé d'Orléans, se seroit levé au milieu de l'assemblée du peuple loraain , et auroit apporte son testament pour le faire autoriser par le consentement de tous ses concityens. Sa présence et son discours n'auroient-ils pas excité un soulèvement général , un
SUR l'affvire du prince de conty ( iCq8 ). 477 murmure universel , une espèce cr('tiieulc parmi le penple ? Ne se seroit-on pas récrié de tous colés , que c'éloit abuser de la loi qui permetloif les tcslamcns; qu'elle avoil voulu rcvélir de son pouvoir un sage léi,Mslalcur , mais non pas mettre les armes à la main d'un insensé? Soixante et quinze témoins se seroient élevés en même temps, qui auroient déclaré les faits que nous venons de vous explitjucr, qui auroient tous attesté le grand fait de l'opinion de la notoriété publique; et pouvons-nous douter (|ue tout le peuple assemblé , bien loin de confirmer le testament d'un homme dans l'état où la foiblesse d'esprit avoit réduit M. l'abbé d'Orléans, ne lui eût donné dans le moment même un curateur, et ne l'eut mis dans la servitude d'une interdiction perpétuelle?
Mais sans chercher des exemples éloignés , supposons qu'avec une enquêle de la qualité de celle de M. le prince de Conty , l'on vienne vous demander la confirmation d'une sentence d'interdiction , croirat-on , comme on a osé vous le dire, que l'on put y trouver la matière d'une difllcult • sérieuse et véritable? Quand même les iuterrogiloires tjue Ton fcroit subir en ce cas à M. l'abbé d'Orléans seroient sages et pleins d'une raison apparente, pourroient-ils jamais elTacer cette multitude prodigieuse de faits qui forment une image si vive du caractère de son esprit? Et ne vous souvenez-vous pas, Messieurs, de ce qui s'est passé Tannée dernière dans une cause assez célèbre, qui fut portée par-devant vous, an sujet d'un nommé Buissounier, dont on vouloit faire lever l'interdiction ? Il avoit subi trois interrogatoires en différeus temps, tous pleins de raison et de sagesse : il n'y en avoit qu'un seul où il étoit convenu Ci'une action peu sensée qu'il avoit faite, disoit-il, par pénitence. Cependant, malgré la sagesse de ses réponses, vous avez confirmé son interdiction, et cela sur des faits contenus dans ses lettres , que ses interrogatoires n'avoient pu détruire. Il est vrai qu'à la fin il consentit lui-même à être interdit; mais indépendamment de son consentement ;, qui n'étoit pas
^rjS SECOND PLAIDOYER
d'un grand poids en cette occasion , vous n'auriez pas laissé de prononcer l'interdiction. Ici nous faisons la même supposition de la sagesse des re'ponses de M. l'abbé d'Orléans. Quelques sages qu'elles fussent, pourroient-elles effacer tous les faits qui sont contenus dans les dépositions des témoins? C'est ce .qui nous paroît absolument impossible • et si cela est, quelles sont les règles en matière d'interdictions , fondées sur la démence ? N'est-il pas certain quelles ont un effet rétroactif, qu'elles remontent jusqu'au moment où la démence est prouvée, parce que dans ces sortes d'interdictions, la nature prévient l'office du juge : c'est elle , à proprement parler, qui prononce l'interdiction, le juge ne fait que la déclarer et la rendre plus solennelle^ ainsi dans l'espèce de cette cause, l'efiet de l'interdiction se répandroit sur le testament qui l'a précédé, parce que ce testament se trouveroit renfermé dans le temps de la démence prouvée.
Achevons par une seule réflexion tout ce qui regarde l'enquête de M. le prince de Conty. Quelle est la réponse que l'on a opposée à la plupart des faits de démence qu'elle contient? Tous ces faits, vous a-t-on dit, peuvent être des efï'els d'un grand zèle, d'une Immilité profonde, d'un désir de s'anéantir et de se réduire à l'état d'une simplicité et d'une pauvreté apostolique j en un mot, des actions de sainteté que les enfans du siècle prennent pour des traits de folie j et sur cela, abusant des saintes expressions du texte sacré , on a osé appliquer à M. Fabbé d'Oiléans ces paroles du livre de la sagesse : ]Yo.<; iîixensati vitam illorum œstimabamiis Insaniam ; et l'on n'a pas pris garde que l'on confirmoit par là tout ce que les témoins de M. le prince de Conly, et ceux même de Madame de Nemours, ont déposé de ce bruit de canonisation répandu dans les villes de la rivière de Loire : étrange solution injurieuse aux saints que l'on a osé faire entrer dans un indigne parallèle avec M. l'abbé d'Orléans, contraire même aux intérêts de Madame de Nemours , et capable de
SUR l'affaire du prince de conty ( iGj8 ). 479 former coiilrc clic une preuve parfaite de la deuicnce ! Car enfui , si tous les faits contenus dans l'enquête dt» M. le prince de Conly, ne peuvent être expliques qu'en supposant la sainteté prétendue et imaginaire de M. l'ubbe d'Orléans, que restera-t-il à conclure en faisant ton joins celle suposilion absurde dans l'ordre de la religion conuue dans celui de la vraisemblance, si ce n'est que M. l'abbé d'Orléans a élé dans l'état dans letpael un des plus grands pliilosophcs de l'anliquité nous représente ceux (pii peuvent renoncer aux douceurs de la société, et vivrs dans la solitude? Ils sont, dit ce philosophe (i), ou au-dtssus de riionune, et élevés justju'auprès du trône de Dieu même, ou au-dessous de l'humanité, et réduits à la triste condition des bétes sauvages. Ne pouvons - nous pas aj>pliquer ici cette pensée à jNI. l'abbé d'Orléans? Ou il éloit élevé par sa sainteté au-dessus de toules les bienséances humaines, ou sa démence le rabaissoit au-dessous du dernier degré de l'esprit humain. Il est visible ([ue le premier élat ne peut être véritable. 11 ne faut ({ue lire les dépositions.des témoins pour êlre convaincu que. c'est prol'aner le nom de Saint , f[ue de le donner témérairement à un homme caj)al)ie de vouloir confesser sans permission, de commettre toutes les indécences dans lesquelles il est tondre en disant la mes.<;c ; à un homme dont la vie n'est qu'un songe , une iable , une longue nuit ; à un homme enfin qui s'enivre dans les petits cabarets , qui ne respecte ])as même la sainteté du tribunal de la pénitence,, et qui dans le temps qu'il veut y faire la fonction de juge, se rend lui-même criminel, par des discours rapportés dans l'enquête, ([ui joignent plusieurs genres de folie eu un seul trait, et ne trouvent d'excuse que dans sa démeuce. Nous rougissons de nous arrêter si longtemps à réfuter cette comparaison indigne que l'on a fuite d'un insensé avec les saints.
Concluons en un mot que puisque, selon Madame
(i) Aiistolc.
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de Nemours, M. l'abbe' d'Orléans a été, ou dans les niouvemens continuels d'un zèle extraordinaire , ou dans les agitations perpétuelles d'une ve'ritable de'mence, après avoir montré que le premier n'a pas la moindre apparence de vérité, on ne peut s'empêcher de reconnoître que le seul fait de démence réunit tout ensemble et la vraisemblance et la vérité.
Passons maintenant aux argumens plus solides de Madame de Nemours, et voyons en très-peu de paroles quels sont les faits de son enquête, par lesquels elle prétend détruire celle de M. le prince de Conty. j
Observons d'abord que tous ces faits sont la plupart négatifs eu deux manières ; négatifs en général , parce que, comme nous l'avons déjà dit, une action sage n'exclut ni la preuve ni la présomption de démence j négatifs en particulier, parce qu'il n'y en a aucun qui détruisent les faits particuliers de M. le prince de Conty.
Faisons ensuite une seconde observation générale sur tous les faits de cette enquête.
11 y en a de trois sortes : les uns équivoques, les autres contraires à Madame de Nemours 3 les defniers seuls lui sont favorables.
Les uns équivoques , comme tout ce qui regarde le vovage de la rivière de Loire; voyage en lui-même inutile j voyage dans lequel M. l'abbé d'Orléans et ses domestiques conspiroient également à cacber son nom; voyage peu convenable à sa dignité dans toutes ses circonstances; voyage que M. l'abbé d'Orléans n'est pas maître de finir quand il lui plaît, comme vous l'avez vu dans le fait du Gué de Loré; voyage enfin dont les témoins de Madame de Nemours ne rendent aucune raison vraisemblable, si ce n'est l'inclination naturelle de M. l'abbé d'Orléans pour le changement des lieux. Mais s'il n'y avoit que cette unique cause , pourquoi l'auroif-on empêché de revenir à Paris , lorsque celte inclination naturelle le portoit à y rentrer? Les témoins de M. le prince de Conty vous expliquent les deux motifs de ce voyage; l'un, d'épargner à la famille la douleur d'être le
SUR l'ai FAIRE DU PRINCE DE COW TY ( 1 6t)8 ). 48t
lémoin conlinuel des dereglemens de l'esprit de M. l'abbe' d'Oile'ans; l'autre, de lui faire couler le temps jus([u'à sa majorilé.
Mettons cucore au nombre des faits équivoques celui de la précipitalion que quelques témoins de Madame de Nemours remarquent dans la de'marche et dans la parole de M. l'abhe d'Orléans j celui de ses courses dans Paris , prouve' par un témoin de Madame de Nemours, qui d'il T avoir vu revenir Jort tard y à pied j crotté; celui des compagnies indigues de sa condition ; celui des exhortations faites de grand matin aux valets de pied dans leur chambre, sans vouloir souffrir qu'ils se découvrissent; enfin , celui que des témoins d'Angers , qui nous apprennent que dans la maison d'un conseiller au présidial d'Anjou, M. l'abbé d'Orléans coucha dans le lit qu'où avoit donné à son valet , et le fit coucher dans le sien : tous ces faits ne «ont pas propres à donner une i^rande idée de la sagesse de leur auteur , et ils s'accordent parfaitement avec ceux de M. le prince de Conly.
Il y a une seconde espèce de faits, et ce sont ceux qui sont même absolument contraires à Madame de Nemours. Vous vous souvenez, Messieurs, de ces deux témoins de Saumur et d'Angers, leurs dépositions ont été lues de part et d'autre. Vous savez; que l'un vous dépeint M. l'abbé d'Orléans entrant dans rhôtellerie, et récitant à haute voix Kjria eleison jusqu'à sa chambre; qu'il vous marque ensuite que les valets rioient derrière lui, lorsqu'il racontoit des histoires que nous n'expliquons point ea détail, et qu'ils faisoient des signes de dérision; qu'enfin , M. l'abbé d'Orléans étant allé aux capucins , ce témoin dit à ses domestiques : Votre maître vous est donc échappé? et leur conseilla d'aller demeurer au faubourg , de crainte ou on ne s aperçût de (juelcjue chose : termes simples et naïfs, qui marquent assez d'eux-mêmes le jugement que l'on portoit sur l'état de M. l'abbé d'Orléans.
L'autre témoin vous décrit aussi l'entrée de M. l'abbé
D'Jguesseau. Tome IIL 3i
tl'Orleans clans son hôtellerie comme un séminarisie , ayant son bréviaire sous son bras; il obtient une chambre par le crédit de ses domestiques; il vous explique ensuite les deux aventures de la lanterne. M. l'abbe' d'Orh'ans va seul, à six heures du soir, une lanterne à la main , dans les rues d'Angers ; il arrive à la porte de l'Evêché ; on le suit de loin , et on remarque qu'aussitôt qu'il y est arrivé, au lieu d'entrer dans la maison, il retourne sur ses pas, et revient tranquillement à rhôtellerie. Une autre ibis , à la même heure , il va dans la place publique, toujours la lanterne à la main , lait le tour du puits, et sans avoir fait autre chose , rentre encore dans l'hôtellerie j et le mari de celle qui dépose de ce fait , rapporte ces histoires comme autajit de Jolies ; ce sont les termes de la déposition.
Leur induction est trop évidente pour nous arrêter à la tirer.
Enfin, il y a une troisième espèce de faits, et ce sont ceux qui sont favorables à Madame de Nemours. On peut les réduire à un petit nombre,
Trois faits généraux , et cinq ou six faits particuliers.
Le premier fait général , est que la démence a commencé à la fin de septembre 1G71 , d'où Madame de Nemours conclut qu'elle n'avoit donc pas commencé six mois avant le testament du mois de février 1671. Mais il faudroit bien plutôt conclure en cette manière : M. le prince de Conty a prouvé que M. l'abbé d'Orléans étoit en démence (\hs la fin de 1670, et au commencement de 167 1 ; donc il n'est pas vrai que la démence n'ait commencé qu'au mois de septembre suivant.
Quelles sont les preuves que Madame de Nemours rapporte, pour établir la vérité de ce fait important?
11 y en a de deux sortes.
Les unes ont déjà été examinées et jugées insuffisantes dans le temps de l'interlocutoire, puisque si vous aviez été convaincus par des preuves littérales ,
SUR l'affaire iiu prInce de conty ( iGij8 ). 483 que la démence n'avoit éclaté qu'au mois de septembre 1671 , vous n'auriez pas perpiis de prouver qu'elle avoit commencé lf»ng-temps auparavant. Et en etTet, rien n'éloit ni plus imparlait ni plus équivoque que ces preuves; Tune est tirée de l'avis des parons du mois de janvier 1673 , où ils appellent le mal de M. l'abbé tfOiléaus une infirmité prcxentc ; d'où l'on conclut qu'ils vouloient exclure par là tout le passé, et se réduire précisément au mouiertt pi*ésent où ils marquent ((uelque e'spérance de sa i^nérison; comme si ce n'éloit pas l'usage tians ces sortes d'avis , de ne Jamais parler de la démence comme d'une maladie désespérée et incurable. L'autre preuve étoit fondée sur les termes d'une requéle de Madame de Longueville, termes qui vous parurent dès-lors très-ambii;us , parce que l'on y a joint deux dates incompatibles. L'on y représente (jue sept ou huit mois après la tutelle finie, et tlepuis la majoritr', M. l'abbé d'Orléans ayant entrepris des voya^'cs dans des pays étranî^ers, s'éloit trouvé hors d>'tat d'administrer ses biens , à cause des f'Hii',M«es qu'il y jtvoif souffertes , et du f»enre de vie «pi'il y av(»it mené. Si l'on commence à compter du jour de la tutelle linie, )e testament se trouvera placé dans le temps de la fureur ; si au contraire on ne couqjte les >epl ou huit mois que du jour de la majorité, la fureur n'aura commencé que vers la fiu du mois d'août, ou dans les premiers jours de septembre : et quoi(jue cette dernière supputation paroisse plus vraisemblable, parce que Madame de Louf,Mieville joint à ce calcul des temps la circonstance du voyage d'Allema^Mie , TOUS n'avez pourtant pas cru que cette pièce fût décisive, soit par l'incertitude qu'on y découvre, soit parce qu'il étoit impossible que Madame de Lonii^ueville pût s'ex|)liquer autrement sans donner atteinte aux actes qui étoient l'ouvrage de la famille, soit enfin , parce que ces termes peuvent fort bien se rapporter au commencement de la fureur, et non pas à celui de la démence j et c'est la distinction par
laquelle nous allons repondre aux nouvelles preuves que Ton rapporte aujourd'hui du même fait.
Nous en avons observe' trois.
L'une est la cousultaiion sans date et sans nom d'un médecin de Strasbourg, que l'on applique avec assez de vraisemblance à M. l'abbé d'Orléans ; mais qui ne dit rien du tout qui puisse servir à déterminer le commencement de la démence. Il dit seulement qu'il y a une très-grande chaleur dans les entrailles du malade pour lequel on le consulte, et que, pour en prévenir les suites qui ont déjà causé auelques fâcheux accidens , il faut lui Jaire prendre des eaux aigres. Et qu'y a-t-il dans tout cela, d'où l'on puisse conclure que la démence étoit récente ? Au contraire , il parle d'accidens qui ont précédé , sans en marquer ni les temps ni les lieux. Il parle encore de consultation précédente • tout cela laisse le commencement de la démence dans la même incertitude.
La seconde preuve est tirée des comptes de la dépense de M. l'abbé d'Orléans , où l'on voit que l'on envoie des courriers à Paris , pour y porter la nouvelle du triste état où il étoit réduit, et qu'il se fait dans cette occasion des mouvemens extraordinaires , dont on ne voit point d'exemple dans les premiers temps.
Et enfin , la dernière est tirée de la déposition de deux témoins de Sarrebourg , qui expliquent le premier accès de fureur de M. l'abbé d'Orléans, après avoir dit que jusque-là il leur avoit paru assez raisonnable. *
11 y a deux choses dans cette déposition : l'une que M. l'abbé d'Orléans avoit paru assez raisonnable jusqu'à ces premiers eniportemens ; d'où l'on veut conclure qu'il l'a été efïectivement jusqu'à ce temps. Mais ce fait est absolument détruit par les propres pièces de Madaime de Nemours,
1 .^ La requête de Madame de Longueville , marque le commencement de la fureur huit mois au plus
SUR l'affaire du PrvI>XF. DE CONTY ( 1 G{j8 ). 4^-*
lard après la majorité : ces huit mois expiroicnt le 12 septembre; ainsi, si l'on veut s'attacher scrupuleusement à cette requête avec Madame de Nemours , il faudra dire que dès le i 2 septembre , c'està-dire, avant la mission de Sainte-Marie-aux-Mincs, et avant le voyage de Sarrebourg, M. l'abbé d'Orléans étoit en tureur.
2.** La consultation du médecin de Strasbourg étoit faite avant que M. l'abbé d'Orléans allât à Sarrebourg ; cependant elle marque déjà une démence déclarée.
3.** La déposition de Péray, l'un des principaux témoins de Ma<lame de Nemours, assure positivement que c'est à Sainte-lNIarie-aux-lNIines que la fureur a éclaté. Jugez après cela Messieurs , de la foi des témoins qui disent l'avoir vu sage à Sarrebourg.
L'autre circonstance de ces dépositions qui s'accorde avec les comptes, regarde l'envoi des courriers à Paris, et les premiers accès de fureur; mais il n'y a rien en cela de contraire au fait de M. le prince de Conty. Il ne soutient point qne M. l'abbé d'Orléans étoit furieux dans le temps du testament. Il n'articule qu'une simple démence, et il sullit de supposer un changement, non pas de sagesse en démence mais de démence en fureur , pour expliquer tous les faits et des comptes et des témoins.
Le second fait général que l'on a proposé pour Madame de Nemours, reçoit encore la même réponse. On vous a fait remarquer avec soin, qu'il ne paroit point que l'on eût pris aucune précaution contre la démence de M. l'abbé d'Orléans avant le mois d'octobre 1671 ; qu'il ne paroissoit pas même qu'on eût cherché ou sa guérison parfaite, ou le soulagement de son mal , ou du moins une espèce de consolation dans la pratique des remèdes les plus ordinaires de la médecine.
Mais pour ce qui est des précautions qne 1 on pouvoit prendre contre lui-même, le genre, le caractère de sa démence ne les exigeoit pas jusqu'au mois
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de septembre. Elle avoit été douce et tranquille ^ si l'oii eu excepte deux ou trois mouvemensde fureur qu'une menace apaisoit, et TargumenL que l'on tire Uu peu de swin qu'on a pris d'essayer sur lui Jes rçmèdes de la médecine, seroit Irès-considérable s'il ne proLivoit trop; car on pourroit démontrer par un semblable raisonneuient, que M. l'abbé d'Orléans n'a été en démence dans aucun temps de sa vie , puisqu'il ne paroît point que même dans le temps de SCS pieiniers accès de lureur, on lui ait tait aucun remé. le. On ne trouve qu'une consultation de médecins à Bourj^cs , mais on ne voit point qu'elle ait eu aucune suite.
Quelle est donc la seule conséquence qu'on doive tirer de celte observation ? C'est que suivant toutes ]es apparences , l'égarement d'espr t de M. l'abbé d'Orléans s'est augmenté par degrés , et par une foiblesse d'organes qui croissoit avec lui , à laquelle on a jugé que les remèdes seroient inutiles.
Mais sans vouloir encore exercer nos conjectures sur ce point , passons au troisième fait général que Madame de Nemours a prouvé par son enquête ; ce fait est que M. l'abbé d'Orléans a paru de bon sens à la plus grande partie des témoins qui ont déposé en faveur de sa sagesse. Mais c'est- là précisément ce que les docteurs appellent le fait général, qui ne peut approcher d'une véritable preuve que lorsque les témoins ajoutent qu'ils étoient toujours auprès de celui dont l'état est contesté; en sorte qu'il ne pouvoit faire aucune action déréglée sans les avoir pour témoins de son égarement. Ici , ni les témoins ne l'ont dit , ni les témoins n'ont pu le dire. 11 n'y en a aucun qui ait accompagné ordinairement M. l'abbé d'Orléans, à la réserve de Péray, témoin- très-reprochable. Ainsi, leur dépos.tion à cet égard ne contient qu'un fait purement négatif, qui n'a pas plus de force que s'ils disoient simplement : Nous ne lui ayons point vu faire d'actions de démence.
Enfin le dernier fait général que Madame de
SUR l'affaire du prince de conty (1C98 ). 487
Neinonrs a relevé avec beaucoup d'étendue , c'est la liberté pleine et entière dont Î\I. l'abbé d'Orléans jouissoit. Maître de ses actions, unique arbitre de sa conduite , noiv-seulenient on ne pensoit point à le dérober à la maligne curiosité du public ; on ne chargeoit même aucun domestique de le suivre , de veiller sur sa conduite , de pré.venir les accidens fâcheux dans lesquels il pouvoit tomber ; et dans un état de démence formée, selon les témoins de M. le prince de Conty , on soulVroit qu'un aîné de la maison de Longueville , et un prêtre, parût publiquement dans toutes les villes du royaume , et qu'il publiât lui-même la foibles.se de son esprit, le déshonneur de sa maison , et l'aveugle facilité de sa famille. ^
Quoique cet argument ne forme qu'une présomption et une simple vraisemblance^ qui ne seroit pas capable de détruire des faits prouvés, il faut avouer néanmoins qu'elle feroit une grande impression , si elle n'étoit combattue par deux réponses qui nous paroissent également solides.
i.'^ Il est vrai qu'en général, jouir d'une entière liberté , c'est une présomption do sagesse ; mais en môme temps , il faut convenir qu'abuser de cette liberté , comme vous avez vu que faisoit M. l'abbé d'Orléans, c'est une grande preuve de démence. Il n'y a presque point d'action en général qui ne puisse convenir à un sage et à un insensé j mais ce qui les distingue , c'est que l'un l'a fait sagement , et que l'autre montre évidemment sa folie par la manière de s'en acquitter. Un sage et un insensé peuvent tous deux être maîtres de leur conduite j mais l'un une convenablement du pouvoir qu'il a sur lui-même, et l'autre en abuse indignement; ou plutôt, l'un se gouverne et l'autre est gouverné j l'un se conduit par sa raison , l'autre est entraîné par sa démence. Ce n'est donc pas assez d'avoir montré que M. l'abbé d'Orléans étoit libre, si l'on ne détruit les faits par lesquels on prouve le mauvais usage (j^u'il faisoit de sa liberté.
Que si l'on insiste encore, et que l'on soutienne que cette liberté montre au moins le juf^jement que sa famille portoit sur son état, puisqu'elle ne la lui auroit pas accordée si elle l'eût cru capable de commettre les actions dont parlent les témoins de M. le prince de Conly, nous dirons en second lieu, comme nous le disions hier dans une autre occasion, que la famille est plus à plaindre qu'à blâmer , et qu'il fau droit entendre ses raisons pour pouvoir porter un jugement solide sur sa conduite. Peut-être nous diroit-elle que si l'on avoit voulu contraindre M. l'abbé d'Orléans , on l'auroit vu tomber aussitôt dans cette fureur déclarée dans laquelle il est entré peu de mois après ; qu'en le laissant maître de ses actions , on a prolongé de tpielques mois la durée de celle folie douce et tranquille, qui étoit un moindre mal que la fureur ; que peut-être conservoit-on encore quelqu'espérance de guérison , et qu'il auroit fallu, y renoncer absolument ^ si l'on eût voulu apporter quelque règle à sa conduite • enfin , qu'il n'y avoit que deux partis à prendre , l'un de le laisser dans une entière liberté , et l'autre de le faire enfermer absolument : le dernier auroit été le plus simple ; mais outre qu'il pouvoit paroître trop dur , et que l'on hésite long-temps dans ces occasions avant que de se porter à de telles extrémités , ce parti ne convenoit point à la nécessité dans laquelle on se trouvoife de faire faire à M. l'abbé d'Orléans les actes absolument nécessaires au bien de sa maison. Mais pourquoi chercher plus long-temps des conjectures et des couleurs , quand nous trouvons des vérités écrites dans les dépositions de témoins ?
Rappelez, s'il vous plaît. Messieurs, tout ce que nous vous avons déjà expliqué touchant le jugement de la famille^. et surtout ces réflexions importantes des principaux témoins de M. le prince de Contj, qui marquent qu'il étoit aisé de juger qu'on auroit fait enfermer M. l'abbé d'Orléans dès le temps de son séjour à Paris , si les afïiiirrs importantes de la maisoû n'avoienl fait différer l'exécution de ce dessein.
SUR -l'aFFIIRE du PRÎNr.E DE f.ONTY ( lG;)8). ^Bç)
Il y en a qui vont encore plus loin , et qui assurent que Madame de Longueville leur a dit f/uon ttoit obligé de le ménager , et de le supporter pour le bien de sa maison.
Dans une conjoncture si délicate , que pouvoit-OQ faire de mieux, que de l'envoyer voyager sous un autre nom que le sien, avec un petit nombre de domestiques choisis ; de le faire revenir dans le moment de sa majorité pour lui lier les mains , et assurer tous ces biens a M. le comte de Saint-Pol ; de le faire partir aussitôt après, et de flatter sa légèreté et son inconstance par des voyages continuels jusqu'à ce que sa raison se rétablît, ou que la démence, tournée en fureur, ne pût plus être contenue dans aucunes bornes légitimes ?
A'oilà ce qu'd paroît qu'on a voulu faire ; et encore une fois, éloit-il facile de prendre un meilleur parti? ]Se le répétons plus : la censure est beaucoup plus aisée que le conseil ; mais dans toutes ces circonstances , il est toujours certain que le fait général de la liberté ne peut plus être considéré comme un fait décisif.
Entrons dans l'examen des faits particuliers. Il y en a un grand nombre qui sont ou indifïcrens ou équivoques.
Tels sont les sermons , les exhortations qu'on dit qu'il faisoit aux domestiques. Il n'y a qu'à joindre sur ce fait les témoins de M. le prince de Conty avec ceux de Madame de Nemours, pour y trouver non pas une présomption de sagesse, mais une preuve de démence.
Tel est le fait des visites et des exhortations des malades de la Charité. Vous avez vu encore de quelles circonstances elles sont accompagnées dans l'enquête de M. le prince de Conty.
Telles sont ces conversations pieuses et chrétiennes dont quelques témoins parlent en général , sans en appliquer aucune en particulier. Ces fragmens de sermons qu'on dit que le P. Choran approuvoit, lorsque M. labbé d'Orléans les lui récitoit j celte
conversation latine qu'un vicaire de village dit qu'il a admirée : tous ces faits sont vagues, généraux, indéfinis, susceptibles de toutes sortes d'interprétations , suivant les circonstances particulières que les témoins ne nous expliquent pas.
Enfin, le l'ait de la députation de Châteaudun que M. l'abbé d'Orléans reçut dans le cloître des chartreux n'est pas un fait plus décisif. Le témoin marque seulement qu'il l'a reçue avec chagrin , et qu'il renvoya ses oiiicJers à son aumônier, et continua l'entretien qu'il avoit commencé avec un chartreux. Quy a4-il en cela qui efface les soupçons de démence.^ 11 en est de même de ce qu'on a relevé avec tant de soin, que M. l'abbé d'Orléans, altenlif à soutenir le rang que sa naissance lui donnoit, avoit toujours pris chez lui le pas sur M. l'évéque d'Angers, Ce fait prouve-t-ir autre chose, si ce n'est que les habitudes naturelles contractées dès l'enfance , n'étoient pas toujours effacées de son souvenir ? Disons enfin , qu'un autre fait auquel on s'est arrêté fort long-temps, n'est pas moins indifférent que ceux que nous venons de vous expliquer. C'est celui dont parle le sieur David , qui dit que M. l'abbé d'Orléans tenoit sa table, et que plusieurs personnes distinguées y mangeoient avec lui.
Mais i.*^ cela arrivoit très-rarement, puisque les témoins de M. le prince de Conty nous apprennent que les plus misérables cabarets étoient les lieux que M. l'abbé d'Orléans choisissoit ordinairement pour y prendre ses repas.
Quand même il auroit mangé plus souvent à l'hôtel de Longueville, quelle conséquence pourroiton en tirer? A-t-on jamais soutenu, ou pu soutenir de la part de M. le prince de Conty, que, parce que M. l'abbé d'Orléans étoit en démence , il ne pouvoit plus manger chez lui? Enfin quelles sont ces personnes distinguées que l'on nomme ? On ne parle que d'une, et c'est le sieur Arnauld. Tout le monde a su que Madame de Longueville l'honoroit dune estime et d'une confiance particulière;, et que
SUR l'affaire du PRINCE DE CONTY ( I^qS). ^[C)l
quand riycme M. l'ablju d'Orlcans auroil ele enfeiiue, un ne rauroit pas caché à un homme du caractère de celui dont parlent les témoins.
Que reste-l-d donc, quand on retranche tous les faits inutiles de Tenquéte de Madame de JNeinours? Deux laits principaux.
L'un rei^arde les lonclions ecclésiastiques j l'autre Thonneur (juc M. l'abbé d'Orléans eut de prendre con-^é du roi avant que de partir, après avoir lait son dernier testament.
Commençons par ce qui regarde les fonctions ecc]ésiasli(|ues.
Retranchons-en d'abord tous les faits qui sont arrivés dans la mission de Sainte-Marie-aux-Mines.
Une multitude de raisons se présentent en foule pour combattre l'autorité des témoins qui en parlent, et des circonstances qu'ils expliquent.
Premièrement , tous ces faits n'ont point eu , disons
f)lus, tous ces laits n'ont pu avoir de contradictions éf^itimes dans l'enquête de M. le prince de Gonty. Dans quel espace de temps sa preuve est-elle renfermée, et par la sentence des requêtes du palais, et par l'arrêt qui l'a confirmée? Dans les six mois qui ont précédé le testament qu'on lui oppose. Pourvu qu'il ait prouvé que dans ces six mois, et principalement dans le temps mêmcdu testament, M. l'abbé d'Orléans étoit dans un état de démence notoire et formée, il a satisfait à tout ce que votre arrêt exige de lui. Il n'a pas dû en prouver davantage- et si Madame de Nemours vouloil prouver la sagesse de M. l'abbé d'Orléans six mois après son testament, elle devoit donc articuler ce fait pour en pouvoir tirer une induction solide contre la pieuve de M. le prince de Conij. L'on a supposé ici pour Madame de Nemours , que d'un cùlé M. le |)rincc de Conly avoit mis en fait que le commencement de la démence précédoit de plus de six mois le temps du testament; et de l'autre, que Madame de Nemours avoit articulé que la démence n'avoit commencé que plus de six îiiois après le testament. Si cela étoit ; on auroit pu
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tirer un grand avantage des témoins do Sainle-Marieaux-Miues, parce que leur déposition auroit ëte entièrement conforme aux faits contraires qui auroient élé soutenus par les parties. Mais ce n'est pas ainsi que les faits ont été articulés; il n'est pas vrai que l'une et l'autre des parties ayant a Avancé chacune de leur côté des faits différens , M. le prince de Conty en a articulé de sa part; et quel étoit son fait? Que la démence avoit commencé plus de six mois avant le testament. Madame de Nemours n'a proposé aucun fait contraire • elle s'est renfermée dans une pure négative : et si vous lui avez permis de faire entendre des témoins , vous ne l'avez pas fait pour déférer à sa demande, car il n'y en avoit point, mais pour satisfaire à la disposition de l'ordonnance, qui veut que les preuves soient toujours respectives en matière civile. Et en effet, pourquoi a-t-ellefait entendre les témoins de Sainte-Marie-aux-Mines? Est-ce pour prouver que la démence a commencé seulement à la fin de septembre 1671 ? Mais ce fait n'a jamais été articulé par aucune requête; c'est seulement pour détruire la preuve de M. le prince de Conty par un arriment négatif, et pour conclure que M. l'abbé d'Orléans n'étoit pas insensé au mois de février 167 r , puisqu'il étoit encore sage au mois de septembre suivant. Mais cette conséquence , qu'elle tire de ces témoins , perd toute sa force dès le moment que l'on considère que ce fait général n'a point été articulé dans le temps de l'interlocutoire, et que par conséquent on ne peut exiger de M. le prince de Conty, qu'il combatte par ses témoins un fait qu'il a pu et qu'il a dû ignorer, parce qu'il est hors du temps, dans les bornes duquel sa preuve doit être renfermée.
S'il avoit pu faire entendre des témoins sur ces faits, peut-êlre les auroit-il détruits d'une manière invincible ,• peut-être auroit-11 montré que ces fonctions ecciésiastiques dont on veut aujourd'hui se prévaloir, étoient comme les autres, un effet, une .suite, une preuve de la démence de M. l'abbé d'Orléans 'j peut-être auroit-il montré qu'il y avoit commis
SUR l'affaire du prince de conty ( 1698 ). 493 des actions indécentes , semblables à celles du temps de son enquête. Et avons-nous besoin d'autres preuves, pour en être persuades, que de celles qui se tirent des propres témoins de Maiiame de Nemours, qui n'ont pu s'empêcher de laisser échapper quelques traits du caractère de M. l'abbé d'Orléans? II y en a un qui nous apprend qu'il sortit en surphs sur le portail de l'éi^lise, et qu'il y appela les passans pour venir se conlesser à lui. Et que n'auroit-on pas du attendre des témoins de M. le prince de Conty , puisque ceux mêmes de Madame de Nemours, qui encore une fois , n'ont eu en cet endroit , et n'ont pu. avoir aucun censeur légitime , ne laissent pas de former des doutes, d'exciter des nuages^ et de répandre des soupçons ?
Mais allons encore plus loin , et disons que ces \in^t-cinq témoins de Sainte-Marie-aux-Mines, ne prouvent plus rien, parce qu'ils prouvent trop. Car si on les croyoit , il faudroit se persuader que M. l'abbé d'Orléans étoit beaucoup plus sage à la veille , et presque entre les bras de la fureur, que dans les temps qui en sont beaucoup plus éloignés , puisqu'on ne le voit point tomber, en confessant, dans les égaremens que les témoins de Nantes lui reprochent d'une manière si précise et si uniforme. Ce n'est pas tout encore : il faudroit croire que Madame de Longueville , qui avant le voyage de la rivière de Loire', avant toutes les actions de démence que M. l'abbé d'Orléans a commises dans ce voyage et dans son séjour à Paris, avoit néanmoins ordonné à son aumônier d'empêcher qu'on ne lui accordât aucune permission de confesser; que malgré tous ces nouveaux faits , malgré le progrès rapide et l'augmentation continuelle de la démence , Madame de Longueville auroit eu la foiblesse de fermer les yeux sur l'état jde Monsieur son (ils , et de souffrir qu'on le laissât dans une liberté qu'il n'avoit jamais méritée, et dont ses dernières actions l'avoient rendu absolument indigne.
Qu'est-ce donc qui donna lieu à celle licence
./[(ji SECOND PLAIDOYER
eiFi'enëe de faire toutes séries de fonctions cccle'siasliques à Sainte-Marie-aux-Mines , dont M. l'abbé ti'Orle'ans jouit pendant dix jours? La cause n'en peut être obscure. L'éloignement de Paris , l'éclat de son nom qui éblouit les Allemands^ et leur fit admirer comme des excès de zèle, ce qui n'étoit qu'un effet de celte aveugle impétuosité qui le porloit aux fonctions du sacerdoce ; l'absence d'un aumônier et du sieur de Gasline, que Madame de Longueville avoit chargés, en partant, d'empêcher que Monsieur son fils ne dît la messe ; l'impossibilité dans laquelle se trouvèrent les autres officiers de le contenir dans les bornes delà sagesse , et la crainte qu'ils avoient peutêtre d'avancer encore ce qui pourtant ne fut différé que de quelques jours, c'est-à-dire, la nécessité de l'enfermer.
Faisons encore une autre observation sur ces faits. Qu'esl-ce qui les précède, et qu'est-ce qui les suit? Ce qui les précède, vous le savez, IVIessieurs, et il se trouve prouvé par la déposition des témoins de M. le prince de Conty. Vous savez ce que le sieur de Gastine et le sieur Follard vous expliquent de la conduite de M. l'abbé d'Orléans à Lyon et en Provence; le scandale qu'il causa à Lyon, par des indécences jusque dans le confessionnal ; l'aventure de ces trois mendians, à l'un desquels il voulut arracher une dent; l'irrévérence, le trouble , l'agitation avec laquelle il dit la messe à Istre en Provence, oubliant la plus grande partie des prières , et laissant celui qui le servoit dans le doute s'il avoit consacré; enfin cet état de folie si marquée, que l'on fut obligé de lui faire quitter les ornemens sacerdotaux dans le temps qu'il alîoit sortir de la sacristie, et plusieurs autres circonstances que nous ne répétons point ici. Voilà ce qui précède le fait de la mission. Mais ce qui le suit, c'est la fureur déclarée, comme Madame de INemours elle-même en convient : et qui pourra concevoir que cette mission, placée entre tant d'actions de démence, ait pu être aussi sage que ses témoins veulent vous le persuader ?
SUR LAITAIRE DU PPJNCE DE CONIY ( lG<j8). 4i)3
Enfin, ce qui achève de leur ùler loulc créance, c'est que Madame de Nemours s'éJève elle-même contre leur témoignage , et est obligée de le contredire par les pièces qu'elle rapporte, et par les autres témoins qu'elle a lait entendre.
Que dit celte retjucle «le Madame de Longueville , à îacjuelle Madame de Nemours veut que l'on s'altacbe si scrupuleusement , pour fixer lépoque précise de la démence? Elle marque, selon le sens de Madame de Nemours même, que M. l'abbé d'Orléans a été réduit à ce triste état sept ou huit mois après sa majorité. On ne peut étendre cette ex|>ression audelà de la fin du huitième mois, puisque c'est tout au plus jusqu'à ce terme, que la sagesse a duré. Or le huitième mois finissoit le 12 septembre, et c'e^t précisément en ce jour que commence la mission de Sainte-Marie-aux-Mincs. Ainsi cette mission, suivant la requête de Madame de Longueville, prise littéralement, et en lui donnant même toute l'extension qu'elle peut avoir, est toute entière comprise et renfermée dans le temps de la démence.
Aussi voyons-nous que Péray, l'un des principaux témoins, ou pour mieux dire, le seul témoin important de Madame de Nemours, s'il n'étoit pas reprochable, nous apprend que co fut dans le cours de la missionde Saint-Marie-aux-Mines, que M. l'abbé d'Orléans entra dans les premiers transports de la fureur dont il a été attaqué; et cependant aucun des vingt-cinq témoins de ce lieu ne nous laisse entrevoir le moindre soupçon de maladie, de foibl<'sse d'esprit. Ils nous représentent tous M. l'abbé d'Orléans comme un saint, comme un apoire de I'AIIpmagne , plein d'un zèle très-pur et très-raisonnable dans tout le cours de cette mission. 11 y a même des témoins de Madame de Nemours, qui vont encore plus loin, et qui, contre la requête de Madame de Longueville, contre la propre déposition de Péray, attestent encore la sagesse de M. l'abbé d'Orléans à Sarrebourg, où il n'alla que quelques jours après la mission de Sainte-Marie-aux-Mines.
^q6 second plaidoyer
Jugez j Messieurs , de la foi que l'on doit ajouter à ces lénioins, qui ne s'accordent, ni avec les prétendues preuves par écrit de Madame de Nemours, ni avec la déposition de son principal témoin, qui placent la sagesse dans le milieu et dans le sein même de la démence; qui prouvant trop , ne prouvent plus nen , et qui enfin n'ajant plus de contradicteurs légitimes, sont tombés dans la même licence en matière de dépositions , dans laquelle l'absence d'un aumônier avoit jeté M. Tabbé d'Orléans pour ce qui regarde les fondions ecclésiastiques.
Réduisonf-nous donc aux témoins qui ont déposé du temps porté par la sentence et par votre arrêt.
Nous trouvons trois sortes de fonctions prouvées par la déposition d'un grand nombre de témoins, dont il y en a plusieurs qui ajoutent que M. l'abbé d'Orléans les remplissoit très-sagement.
La première et la plus importante est celle de prêtre, la seconde celle de diacre, et la troisième celle de simple clerc, dans l'assistance et la célébration du service divin.
Il seroit inutile de s'étendre long-temps sur l'importance et le poids de ces faits, et surtout du grand fait de la célébration de la messe. C'est en effet tout ce qui peut former une véritable difficulté dans cette cause. Sans cela, nous osons dire qu'elle n'en paroîtroit presque pas susceptible. Tous les autres faits sontinutilesjindilférens, équivoques, souvent même plus proches de la démence que de la sagesse. Celuici senible en même temps essentiel,- positif, capable de balancer tous ceux qui sont expliqués par les témoins de M. le prince de Conty. Il a ce caractère de personnalité dont nous vous parlions hier : c'est une de ces actions propres à celui qui les fait , plus forte que la signature d'une infinité d'actes, et qui étant une fois prouvée, semble exclure entièrement le moindre soupçon de foiblesse d'esprit.
Cependant on y a opposé des réponses si pressantes, que nous ne croyons pas qu'on puisse dans
SUR l'affaire du prince de CONTY ( lGf)8 ). 4i)7
toutes les circonslanccs de cette ^'rancle alluire regarder ce lait comme un fait décisif, puisque c'est au contraire de ce lait même (|ue l'on prétend tirer les principales prouves île la démence.
Arrèlons-nous à examiner les présomptions qui en résultent.
Pour décider de leur force, il faut en distinguer deux qui méritent d'élre examinées séparément.
L'une se tire de l'action même. Poiirra-l-on se persuader (jue celui qui a assez de capacité pour célébrer ce mystère redoutable, pour oflVir le sacrilice auguste qui renferme en lui l'abrégé de notre religion , que ce même homme n'ait pas eu ou assez de volonté, ou assez de capacité pour faire un testament ?
La seconde présomption se lire des circonstances extérieures, et surtout du silence et de la tolérance des parens illustres de M. Tabbé d'Orléans. Qui pourra croire que Madame de Longueville ait autonsé par une indigne conq^laisance, une multitude de sacrilèges et de profanations j car c'est ainsi que l'on doit appeler la célébration de la messe par un insensé?
Répondons à la première pié.somption, comme nous avons déjà fait à cellf que Ton tire de la liberté indéfinie que l'on donnoit à M. l'abbé. d'Orléans , et disons en un mot , que faire sagement une action sage , c'est une grande preuve et un signe presque assuré de sagesse ; mais faire une action sage d'une manière pleine d'extravagance , c'est fournir contre soi-même le témoignage le plus invincible de démence.
Être libre et user sagement de cette liberté, c'est être sage : être libre, mais ne l'être que pour abuser de sa liberté, c'est être insensé. Disons de même sur le fait que nous examinons : célébrer la messe avec la gravité , l'application , le recueillement que mérite une action si sainte, c'est donner au public une preuve éclatante de sa sagesse ; mais célébrer la messe avec agitation, avec trouble, avec irrévérence, y commettre des actions indignes , non-seulement d'un
D^Jguesseau. Tome III. 32
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prêtre , mais du dernier des hommes raisonnables , profaner son ministère par des indécences scandaleuses , c'est le comble , c'est le dernier degré' auquel une folié exempte de fureur puisse jamais parvenir ^ et c'est cependant ce qui arrive à M. l'abbé d'Orléans.
Il n'est pas nécessaire de vous rappeler ici le souvenir des faits que nous vous avons expliqués , cette précipitation , cette irrévérence générale dont parlent quelques témoins, ce saut par-dessus le balustre de l'autel dans le temps qu'on se prépare à y recevoir le plus auguste des sacremens; ce discours que la seule imbécillité peut rendre croyable , comme elle peut seule le faire excuser , nous voulons parler de cet ordre donné en disant , Ite missa est , pour faire mettre un morceau de salé sur le gril; cette aventure si triste pour Madame de Longueville, quel'on désigne dans cette cause sous le nom de l'aventure du pot de chambre ; enfin ) celle nécessité fâcheuse où se trouve réduit l'aumônier de Madame de Longueville , qui fut obligé de faire descendre M. l'abbé d'Orléans de l'autel entre l'épître et l'évangile ; tous ces faits vous sont présens , et suffisent pour effacer toutes les présomptions que l'on voudroit tirer de la célébration de la messe.
Et en effet, Messieurs, que pouvoit-on attendre d'un homme qui tomboit dans les excès dans lesquels vous avez vu tomber M. l'abbé d'Orléans? Ne divisons point les fonctions ecclésiastiques , que leur unité devoit rendre inséparables. Comment pouvoit-il se faire qu'un homme qui avoit une véritable fureur sur le sujet de la confession (nous ne vous en répétons point les preuves), fut en état de dire sagement la messe? Comment pouvoit-on espérer qu'il s'acquitteroit sagement de ce ministère, après toutes les preuves de démence qu'il avoit données dans ses prédications , et dans tout ce qui avoit rapport aux fonctions ecclésiastiques? Auroit-il été déréglé dans tout le reste, et sage dans ce seul point? Quand même cela seroit ainsi, comme on a remarqué des insensés qui sur certaines matières montrent beaucoup
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de sagesse, ce seul fait détruiroit-il la preuve de tons les aiUres ?
Mais non, Messieurs, il ne la détruit pas, il la conlinne au contraire, et achève de la rendre convaincante. Bien loin que la gvandeur, que la sainteté de l'action justilic la sagesse de M. i'abbe' d'Orléans , c'est an contraire ce qui met sa folie dans son plus grand jour. A quel excès de démence u'eloitil pas arr vè , puisque ni la majesté' des autels , ni la crainte du Dieu devant lequel les anges s'anéantissent, ni la digiHlé de la cérémonie , ni le concours du peuple, n'ont pu fixer la légèreté, le caprice, les mouvemens- bizarres de son esprit? Et si un ancien a cru nous marquer toute lénormité du crime de ceux (pii ne rcspectoient pas la sainteté des temples, lorsqu'il a dit , Alii in ipso Cap itoliof allant , ac fiilviinantem pejerant Joveni{\); que ne doit-on pas dire pour sentir la profondeur de l'insensibilité d'un homme qui commet des actions de démence à la lace des autels, et dans le temps même qu'eu qualité de ministre de la religion , il est prêt d'olïrir au vrai Dieu le seul sacrifice qui soit digne de lui ?
11 est vrai que l'on ne prouve point que ces actions éclatantes de folie soient arrivées à M. l'abbé d'Orléans toutes les fois qu'il a trouvé le moyen de célébrer la messe; mais est-il nécessaire de montrer tiu'il a fait tous les jours des prodiges d'égarement, pour donner de tristes preuves de son état ordinaire et habituel? Ne sufïit-il pas qu'il ait donné dans le temps même de la messe, quehjucs-uns de ces signes indubitables de folie, pour que l'on puisse conclure en général, qu'il étoit dans une véritable démence, puisqu'il est visible qu'un homme sage ne peut jamais tomber dans de pareils égaremens , et que tout homme qui y tombe, ne peut jamais éviter le juste reproche de folie et d'aliénation d'esprit?
Que si l'on demande comment donc il a été possible que dans certaines occasions il ne lui soit échappé
(i) Pliniiis Hisl. Natur. Lib. II. Cap. VU,
,",00 SECON'D PLAIDOYER
iiucune marque visiijle el publique de de'mence , nous répontlrons que rien n'est plus commun que de voir ctes insensés faire des actions sages, surtout lor.s(iu'i!s sont possèdes de quelque passion particulière pour un genre d'action • j:)arce que la même folie qui leur inspire le dessein ge'néral de faire cette action , leur donne aussi l'idée de la faire dans toute son intégrité extérieure, et sans y omettre aucune des circonstances qu'ils croyent eux-mêmes nécessaires pour la peifection de l'action. Il ne s'agit point ici d'entrer dans l'intérieur de leur ame , encore moins de vouloir pénétrer par une curiosité téméraire dans des questions infiniment élevées au-dessus de nos foibles lumières , pour savoir si M. l'abbé d'Orléans avoit une intention suffisante, et quel degré d'intenlion est nécessaire dans le ministère de la messe. JNous avons souffert avec peine que l'on soit entré dans cet examen sur lequel nous croyons ne pouvoir ni ne devoir nous expliquer en cet endroit. Il y a des vérités qu'il faut honorer par le silence, ou du moins il faut soumettre ces (juestions au jugement des évêques et des autres dépositaires de la trailition, et nous contenter de l'humble et sincère confession de notre ignorance sur ce qui concerne les dispositions intérieures des autres hommes.
Et en effet, c'est ce qui ne peut être connu que de Dieu seul. Tout ce que les témoins nous expliquent, ne regarde que l'extérieur de l'action. Or, c'est cet extérieur qui a pu en certains temps être assez régulier dans la personne de M. l'abbé d'Orléans , sans établir une preuve certaine de sagesse. Il est même possible que les témoins qui en parient, n'aient été ni assez capables , ni assez attentifs pour juger de cette régularité extérieure, et cela est même très-Vraisemblable dans le temps du testament, quand on examine la qualité de ceux qui exposent ce fait , et qui sont des domestiques inférieurs de la maison de Longueviîle.
Mais sans entrer dans cette discussion, arrêtonsnous à celte grande réflexion qui nous paroît seule
sm l'affaire du peince de co.nty ( 1^)98 ). Soi
suffisante. La messe célébrée avec sai;csse , est une des plus grandes présomptions de la disposition an^e et réglée du prêtre qui la célèbre ; mais \d messe dite avec irrévérence, interrompue avec scandale, et proi'anée par des indécences (pic Ton a même de la peine à expliquer, c'est la plus forte de toutes les marques de démence.
Mais si cela est, comme on n'en peut pas douter, qui pourra donc expliquer la patience de la famille de M. 1 abbé d Orléans .^ C'est la seconde présomj^tion qui résulte du lait de la messe, et qui, quoiqu'elle paroisse d'abord entièrement décisive , n'est pas néanmoins plus Ibrte par la première quand on 1 approfondit ; au contraire , ou peut dire qu'elle est détruite d'une manière encore plus invincible.
Distinguons sur ce point deux teuqis dans la vie de M. l'abbé d'Orléans. Le premier, est celui qui précède ce fait si important et si décisif dans celte cause, c'est-à-dire, ce fait dont IMadame de Longueville elle-même a été le témoin. Le second est celui qui a suivi cette action.
Avant ce temps-là , Madame de Longueville doutoit encore de sou malheur; elle se (lattoit peut-être d'une espérance de guérison : elle étoit, il est vrai, encore plus élevée par la sainteté de sa vie que par sa naissance; mais elle étoit mère, et elle croyoit peut-être qu'il ne lui étoit pas possible de tenir M. son fils dans une dépendance continuelle , et qu'il lui étoit permis de n'avoir pas les yeux toujours ouverts sur sa conduite. Cependant, quoiqu'il y eût encore quelque doute et quelque incertitude dans son esprit, elle ne laissoil pas (jue de prendre dès ce temps-là , de grandes précautions pour empêclicr autant qu'il se pourroit , que M. l'abbé d'Orléans ne célébrât la messe. Plusieurs témoins nous apprennent qu'elle envoyoit avertir les supérieurs des églises de ne point admettre M. son fils à un si saint ministère ; mais il faut avouer que ces avcrtissemcns n'avoient pas un grand ellet , puisque M. l'abbé d'Orléans ne laissa pas de trouver de trop grandes
5o-2 SECOND PLAIDOYER
iaciliu's pour exercer les fonctions du sacerdoce. Il faut même reconnoîlre que pendant le voyage d'Orle'ans il ne paroît pas que Madame de Longueville eût chargé Métayer, son aumônier, de l'empêcher de dire la messe, comme elle l'avoit chargé du soin de rcmpêcher de confesser ; ainsi il y a grande apparence que ce ne fut qu'au retour du voyage de la rivière de Loire, que Madame de Longueville trouvant la foiblesse de M. l'abbé d'Orléans considérablement augmentée, prit plus de précautions pour l'empêcher sûrement de dire la messe.
Mais depuis l'aventure qu'elle vil de ses propres yeux , elle ne garda plus aucunes mesures. La dame de Bil]y, le sieur de Gastine, et qudques autres lémoins nous apprennent qu'elle défendit absolument qu'on laissât dire la messe à M. l'abbé d'Orléans; et s ill'a dite depuis, les mêmes témoins nous apprennent qu'il l'a fait par surprise , à l'insu de Madame de Longueville, et par la malheureuse collusion du sieur Porquier , qui se trouve dans la suite être le dépositaire de son testament.
Nous ne nous étendrons point sur les fonctions de diacre qu'il n'a remplies que deux fois dans les deux mois les plus proches du dernier testament, dont une à l'institution, où sa démence n'étoit pas connue, et la joie de faire cette fonction a pu empêcher qu'elle ne parût en ce moment ,• nous ne vous parlerons pas des fonctions de clerc, que nous ne voyons point qu'il ait exercées dans ce temps.
Le fait que M. l'abbé d'Orléans a pris congé du roi, n'est prouvé que par un bruit qui s'en répandit dans l'hôtel de Longueville, et se réduit d'ailleurs a un simple devoir de cérémonie, dont on aura cru qu'il pourroit s'acquitter dans un temps où sa folie éloit encore craintive et docile.
Mais après vous avoir montré qu'il n'y eut jamais de preuve plus parfaite et plus convaincante que celle qui résulte de l'enquête de M. le prince de Gonty j après vous avoir fait voir que celle de Madame de JNemours ne la détruit point ; ou la confirme même
SUR l'affaire du prince de COM'Y ( iG'jS ). 5o3 en plusieurs mauièies, il ne nous reste plus que tlo traiter en très-peu de paroles la dcruirrc qucsliori de cette cause. La preriiièi e se rcJuisoit à savojr si la démence étoit prouvée : la seconde consiste à examiner si la démence étOit continuelle, ou susceptible d'intervalles lucides , dans lesquels on doive présumer que le testament ait été fait : (picslion qui peut être examinée dans le droit et dans le fait.
Dans le droit , trois objets sur lesquels nous ferons des réflexions très-sommaires.
1° Ce que cV'st qu'un intervalle lucide , et si l'on a eu raison de le confondre avec une action d'une sagesse apparente.
2.° Dans quelle espèce de folie la loi présume de tels intervalles.