‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaireChapitre 41 sur 42 · Enfin , comment ils doivent se prouver · texte numérisé non relu

Enfin , comment ils doivent se prouver

Suivons ces réflexions, examinons d'abord ce que les jurisconsultes appellent uii intervalle lucide.

Deux conditions nous en découvrent la véritable idée.

L'une est la nature de l'intervalle, l'autre sa durée.

Sa nature. Il faut que ce ne soit pas une tranquillité superficielle, une ombre de repos, mais au contraire une tranquillité profonde , un repos véritable ; il faut , pour nous exprimer autrement , que ce soit non une simple lueur de raison qui ne sert qu'à mieux faire sentir son absence aussitôt qu'elle est dissipée, non un éclair qui perce les ténèbres pour les rendre ensuite plus sombres et plus épaisses ; non un crépuscule qui joint le jour à la nuit , mais une lumière parfaite, un éclat vif et continu , un jour plein et entier qui sépare deux nuits, c'est-à-dire la fureur qui précède, et la fureur qui suit : et pour nous servir encore d'une autre imaqe , ce n'est point une paix trompeuse et infidèle, et ce que l'on appelle sur la mer une honace qui suit une tempête, ou qui l'annonce; mais une paix siireet stable pour un temps, un calme véritable et une parfaite sérénité ; enfin, sans cliercber tant d'images diff<;rentes pour rendre nôtre pensée , il faut que ce soit non pas une simple

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diminution , une rémission du mal , mais une espèce de gue'rison passagère, une intemiission si clairement marquée , qu'elle soit entièrement semblable au retour de Ta santé. Voilà ce qui regarde sa nature.

Et comme il est impossible déjuger en un moment de la qualité de l'intervalle , il faut qu'il dure assez long-temps pour pouvoir donner une entière certitude du rétablissement passager de la raison ; et c'est ce qu'il n'est pas possible de définir en général, et qui dépend dts ditrérens genres de fureur. Mais il est toujours certain qu'il faut un temps, et un temps considérable. Voilà ce qui concerne sa durée.

Ces réflexions ne sont pas seulement écrites de la main de la nature dans l'esprit de tous les hommes ; la loi y ajoute encore ses caractères pour les graver plus profondément dans le cœur des juges.

Deux lois très-importantes sur cette matière: i.^La loi i8. §. I. ff. de Accjû. vel amilt. poss. Elle suppose un furieux qui paroît sage, qui contracte, qui acquiert, qui prend possession- sa folie si cachée que le vendeur y est absolument trompé, et cependant si certaine, que le jurisconsulte décide qu'il n'acquiert pas la possession. De quels termes se sert-il pour marquer cet état ? In conspectii inumbratœ quietis ; et en quoi consiste cette ombre de repos? Dans les deux conditions que nous at^ons marquées : sa nature; ce n'est qu'une tranquillité extérieure. Si l'on eût passé cette première superficie, si l'on fut entré dans le sanctuaire de la raison , on l'auroit trouvé dans l'es-^ clavage actuel de la fureur qui n'étoit qu'endormie d'un léger sommeil : sa durée ; c'est un moment qui ne fait que passer, in conspectw, ce n'est qu'un coup d'œil , qu'un trait de lumière, qu'une vue courte et rapide. 2.*^ La loi 6 , de Curât. Fur. décide la question , en exigeant iniervalla perfectissima , ut in quibusdam videatur etiam pœne Furor esse remotus.

On peut y joindre le terme dont se sert la loi 9. Furiosum God. qui testam. facer. poss. ce terme re-marquableest, in suis induciis.Cest donc une entière suspension , une véritable trêve, qui ne diffère de

SUR l'affaire du prince de conty ( 1C98 ). 5o5 la paix que parce qu'elle n a son cfiet que pendant un temps.

Après cela il est fiicile de lever l'équivoque que l'on a voulu faire, en confondant une action saj^^e avec un intervalle lucide.

Premicre réponse. Une action peut être sage en apparence, sans que celui qui en est l'auteur, soit sage en efl'et; mais ^intervalle ne peut être parfait, sans pouvoir en conclure la sagesse de celui qui s'y trouve. L'action n'est qu'un eifet rapide et momentané' de l'ame ; l'intervalle dure et se soutient : l'action ne marque qu'un seul acte; l'intervalle est un état compose' d'une suite d'actions.

Et pour en avoir une preuve sensible, examinons l'exemple de ceux qui ne sont frappe's que sur un ou deux points principaux; l'un croit voir toujours des principes, l'autre s'imagine qu'on veut l'arréLer. Celuici se transforme en bcle; l'autre, dans une folie encore plus outrée, croit être Dieu même. Qu'on ne les interroge pas sur ces^niatières , dans tout le reste ils paroissent sages ; mettez-les sur ces points , aussitôt ils découvriront leur foiblesse : ce fol qui croyoit que toutes les marchandises qui entroient dans le port de Pirée éloient à lui, ne laissoit pas de juger •sainement de l'éiat de la mer , des orages, des signes qui pouvoient faire espérer l'heureuse arrivée des vaisseaux , ou craindre leur perle. Celui dont Horace nous a fait une peinture si ingénieuse, qui croyoit toujours assister à un spectacle, et qui, suivi d'une troupe de comédiens imaginaires, éloit devenu à lui-même un théâtre dans lequel il éloit en même temps et l'acteur et le spectateur, obscrvoit d'ailleurs tous les devoirs de la vie civile.

Cœlera qui vitœ sen'aret munia recto More , bonus sane vicimus , nmabilis Itospes , etc. Horat. Lib. II. Epist. II. ad Jul. Flor.

Qui pourra croire cependant que de tels insensés fussent en état de faire un testament ? etc.

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Seconde réponse. S'il étoit vrai qu'il suffît d'avoir prouve quelques actions sages pour faire présumer des intervalles lucides, il faudroit en conclure que jamais ceux qui articulent la démence , ne ponrroient i<ai^ner leur cause, et que jamais ceux qui soutiennent le parti de la sagesse , ne pourroient la perdre. Pourquoi cela 7 Parce qu'il faudroit qu'une cause fut Lien déplorée pour ne pas trouver au moins quelques témoins qui parlassent d'actions de sagesse. Or, si de cela seul on tiroit la conséquence des intervalles lucides, et que les supposant parfaitement prouvés, on voulut en conclure que le testament doit être censé fait dans un de ces intervalles , le succès ne pourroit jamais être douteux. La conséquence seroit absurde; le principe ne peut donc pas être véritable.

Vous voyez , Messieurs , ce que c'est qu'un intervalle lucide. Sa nature est un calme réel, non apparent 5 sa durée doit être assez longue pour pouvoir juger de sa vérité. Rien de plus distinct qu'une action de sagesse et un intervalle. L'une est un acte , l'autre un état. L'acte de sagesse peut subsister avec riiabitude de démence j autrement on ne pourroit jamais prouver la folie.

Voyons maintenant dans quel genre de folie les^ intervalles se présument.

Nous avons dit que les jurisconsultes distinguoient deux sortes d'insensés auxquels ils donnoient des noms difïérens. Ils appeloient les uns Jurioso s , les autres mente captos.

Or, il est facile de prouver que les intervalles ne conviennent qu'aux premiers.

Remontons pour cela, des docteurs à la loi, et de la loi à la raison.

A l'égard des docteurs , arrêtons-nous à deux que l'on vous a cités.

Antoine Fabèr sur la loi 17. ff. Qui testam.faceve possuntj dit expressément que la distinction des intervalles luciiles ne tombe presque jamais sur le simple insensé, hœc distinctio vix cadit unquam in

SUR l'.VFFAIRE du miNCE DE CONTY ( 1 698 ). So'J

mente captiim. Et (judu ne dise point que le texte de la loi est contraire : il ne s'agit point dans cette loi des intervalles, ni même d'un insensé. Il y est question d'un malade, qui dans l'ardeur de son mal, perd l'usage de la raison; et l'on dit que dans ce temps il ne peut pas tester. Ainsi, loin qu'il soit question d'intervalles de raison dans un furieux, il s'agit au contraire d'intervalles de fureur dans un Lomme sage.

Dumoulin, sur le titre du code qui test.fac. posfi. établit en deux mots la même opinion, par la seule suite de son raisonnement (i).

Il établit pour principe, que ceux qu'il appelle Stiilti, et ceux qu'd noinme Furiosi^ sont également incapables défaire un testament, et il parle ensuite i\e?, intervalles lucides , mais il n'en parle que par rapport aux furieux ; c'est à eux seuh qu'il applique celle distinction; et pouvoit-il marquer plus clairement qu'elle ne convient pas aux insensés }

Mais laissons les docteurs , et passons aux lois; elles nous fournissent trois argumens , deux négatifs, et un positif.

Premier ar^ujuent négatif. On ne sauroil citer aucune loi qui parle des intervalles par rapport à ceux qui sont mente cnpti; au contiaire, toutes celles qui en parlent, s'expliquent uniquement des furieux.

Second argument négatif. Nous voyons que l'on admet les furieux dans les bons intervalles, n)ème à la fonction de juge. Loi 39. Il", de judiciis^ A-t-ou jamais rien vu de semblable pour les simples insensés?

Troisième argument positif, qui forme une espèce de démonstration tirée de la loi 25. cod. de nuptiis.

On a demandé autrefois si les enfans des personnes tombées en dén^ence, étoient obligés d'attendre leur

(t) Molin. Commentar. in Just. CoJ. Lib. V. Tit. XXIf. T. III. pag. 725. Edit. Paris, ao. i08i.

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consentement pour se marier j el il y a eu un progrès de droit sur celte question.

On l'a décidée d'abord en faveur des fdles seulement.

Ensuite pour les fils et les filles de celui qui seroit mente caplus.

A l'égard des fils du furieux, on avoit douté jusqu'à Juslinien^ qui décide par la loi qui vient d'être citée, qu'on doit aussi leur permettre de se marier sans attendre le consentement du père. Jusque-là il falloit apparemment obtenir une permission particulière, ou attendre les intervalles.

De là on peut tirer un argument invincible.

Pourquoi permetloit-on au fils du menie caplus y ce que l'on ne permettoit pas au fils àxx fariosus , si ce n'est parce que le droit ne présumoit aucun intervalle dans lequel l'insensé put consentir ^ et qu'il en présumoit dans le furieux.^ INulle autre raison de différence. Donc la présomption de droit se trouve établie par des arguraens non-seulement négatifs, mais positifs.

Remontons jusqu'au dernier degré, c'est-à-dire, à la raison qui est la source des lois.

Deux raisons essentielles en font le fondement.

i.*^ La nature de la simple démence qui étant d'ordinaire une suite de tempérament, est plutôt un affoiblissement d'organes, un mal habituel qu'une maladie accidentelle. Il n'en est pas de même de la fureur qui peut avoir une cause passagère, qui se guérit quelquefois, et qui est souvent suspendue* et pour UQus servir des termes élégans de l'auteur àufactiim que Madame de Nemours fit distribuer en 1673 : « L'infirmité d'esprit, particulièrement » lorsqu'elle est l'effet du tempérament, ne se » guérit pas par les années qui ne servent qu'à for- )) tifier ce mal, qu'on peut même croire incurable , » c'est-à-dire une privation qui n'a jamais de retour » à l'être et à l'existence ». C'est ce qu'il applique à la démence de M. l'abbé d'Orléans.

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