FIN DES NOTES DU CHANT II
PAGE 69, \KRS 2. Ci <|ui me frappe en lui c'est d'abord sa misère.
Le fond de ce morceau sur les contradictions de la nature de l'homme se trouve dans un passage admirable de Pascal, qui se termine par ce trait si énergique et si lier : « S'il se « vante, dit-il en parlant de l'homme, je l'abaisse; s'il s'abaisse, <« je le vante; et je le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il « comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. » M. de Fontanes, dans le Discours préliminaire de la traduction de YEsmi sur l'homme, de Pope, a fait un portrait Admirable de Pascal. Ce morceau est trop connu pour le rapporter ici. Voici comment j'avais, étant encore fort jeune, essayé de peindre ce génie extraordinaire, dans un parallèle que j'avais établi entre lui et Bossuet :
« Bossuet donne l'idée d'un homme plus éloquent; Pascal • l'idée d'un homme plus extraordinaire. L'un, par l'audace « de ses ligures et la véhémence de ses mouvements, jette Pi- « magination et le cœur dans un trouble dont ils ont peine <« à revenir : l'autre, armé de toutes les puissances du raison- « nement et avec l'incroyable autorité de son génie, semble #« avoir pris à partie l'indomptable orgueil de l'homme, et « se plaît à terrasser et a désespéra la raison humaine. L'un « remue, et l'autre accable davantage. Bossuet nous donne
« dans son génie, toute la mesure du génie de l'homme. « Pascal semble un génie à part, qui n'a rien de commun « avec les hommes : toutes ses pensées ressemblent aux ré- « vélations d'une intelligence supérieure. Et ce qui parait « mettre Pascal hors de tout parallèle, c'est qu'on a quelque- « fois tenté avec succès d'imiter Bossuet : Pascal est resté « inaccessible à toute imitation. Le style et la pensée de « Pascal ressemblent à ces dernières cimes des Cordillières, « où les aigles mêmes ne sauraient atteindre. »
L'Imagination , rapide messagère , etc.
« L'imagination, dit Rivarol dans sa prose brillante et « métaphorique, est une mémoire qui n'est point à nos or- « dres; ses apparitions, ses brillantes décorations et ses « éclipses sont également indépendantes de nous. Fortement « émue par les objets, elle n'a que des durées sans mesures, « des espaces par échappées , et pour tous nombres, la foule « ou l'unité. Fille aînée des sensations, tandis que la mé- « moire naît et s'accroît des idées du temps, des nombres, « et des proportions de toute espèce, l'imagination range les « objets sur la même ligne; elle peint et colore comme les « Chinois : ses terrasses et ses montagnes sont en l'air; mais « la mémoire entend la perspective. »
Dans les plis du cerveau reproduit l'univers.
En lisant le poëme de V Imagination, j'y ai trouvé ce vers
Di; CHANT III. 183
appliqué à la mémoire , dont M. Delille fait une très-belle peinture :
« Dans l'ombre du cerveau va graver l'univers. »
Ce vers ressemble beaucoup au mien. Mais comme mon portrait de l'imagination avait été imprimé dans le n" 38 du Mercure, 16 nivôse an 10, tel qu'on le retrouve aujourd'hui dans mon ouvrage, et sans que depuis j'y aie changé un seul mot, je crois que cette antériorité de plus de six ans doit me mettre à l'abri du reproche d'avoir profité du vers de M. Delille, que je ne pouvais connaître. Je suis très-persuadé aussi que M. Delille n'a eu aucune connaissance du mien. Il est fort possible que deux personnes qui traitent le même sujet se rencontrent dans une expression à peu près semblable. J'ai donc cru ne devoir rien changer au vers en question.
l'\<;K 71, VERS 25.
La Mémoire , il e*t vrai, de palettes privée
uni (I.- ii|i|.'t; .ju'unc image énervée, etc.
Il y a cette différence entre l'imagination et la mémoire, que la première réveille les perceptions mêmes, et que la seconde ne rappelle que les signes ou les circonstances des perceptions qu'on a eues. L'imagination, si j'ose le dire , est la mémoire des sensations; et la mémoire est l'imagination des signes.
PAGE 74, fEM 14.
M mil t'ont fait Koi : (OU -i ••|ilrr . <• Y-t la main.
(.. Ile opinion que c'est la perfection des organes qui fait foule la différence entre l'homme et les animaux est un
sophisme d'Anaxagore, qui dans le siècle dernier a été renouvelé par Helvétius. « Si nos jambes et nos bras, a osé dire « ce philosophe, se terminaient en sabots, et si les chevaux « avaient des mains, nous galoperions dans les champs , et « les chevaux bâtiraient des villes et feraient des livres et « des lois. » Il y a longtemps qu'Arislote, par une pensée grande et vraiment philosophique, a répondu à ce vieux sophisme. Ce grand génie a très- bien dit que l'homme était le plus intelligent des animaux, non parce qu'il avait une main, mais qu'il avait une main parce qu'il était le plus intelligent des animaux. A une intelligence parfaite il fallait un instrument parfait (I). En un mot la main est l'instrument, et non la cause de la pensée. C'est ici le lieu de rappeler la belle délinition de l'homme par M. de Bonald. « L'homme, dit-il, « est une intelligence servie par des organes. » Cette défini tion, qui remet l'homme à sa véritable place, s'accorde parfaitement avec l'idée d'Aristote ; et c'est ainsi que, dans tous les siècles, les têtes saines et bien faites se rencontrent dans les points les plus importants de la métaphysique et de la morale.
A la brute en vain tu nous ravales .
Qui peut entre elle et nous combler les intervalles?
Aucun écrivain n'a mieux fait sentir que Rivarol la dis-
(1) Voici le texte même d'Aristote : Anaxagoras hominem prudentissimuiu omnium animalium esse ait, quoniam.unus omnium manus obtinet. Sed recta ratio exigit, ut quoniam prudentissimus omnium est, ideo manus receperit. Manus enim instrumentum sunt, natura autem ut homo prudens ita tribuere solet cuiquerem quâ uti possit. (Aristot., de Part, animal., Mb. 2, 10, étht. Aurel., Allobr., 1605. )
tance immense qui sépare l'homme des animaux. Voici comme il s'exprime à ce sujet , dans son discours sur les facultés intellectuelles de l'homme. Après avoir dit que la nature est intervenue dans tout ce qui est impossible a Pinduslrie de chaque espèce parmi les animaux, il ajoute : « Mais la nature ayant pourvu l'homme d'une industrie « et d'une liberté indéfinies, ne lui devait que des maté- « riaux. Voilée, mais d'un voile entr'ouvert, elle lui cache et « lui indique tour à tour les gages de ses promesses. Ce fut « donc à nous à présager la fécondité de la terre dansl'em- « ploi de ses métaux ; à deviner des maisons et des villes « dans ses carrières; a demander des habits aux troupeaux, « des navires aux forêts, et à l'aimant la clef des mers : ce « fut à nous à disputer le sable aux vents qui le dispersent, « et à le lixer en cristal qui devait un jour porter nos regards « dans la structure d'un ciron, et nous ouvrir de nouveaux « cieux.
« Voilà l'homme en effet : la simplicité de son origine se « perd dans la majesté de son histoire, la nudité de ses élé- « ments dans la magnificence de ses ouvrages : ses besoins « primilifs et ses passions premières ne sont rien auprès des <• passions et des besoins dont il s'est fait depuis une si écla- « tante nécessité...
« Réduit à la crainte, à la faim, et à l'amour physique, <« l'animal est pour ainsi dire sans appétit sur tout le reste : « rien ne peut le tirer de son incuriosité. Où prendraient-ils « de nouveaux besoins, où puiseraient-ils de nouvelles pas- << sions, ces êtres qui naissent velus, et à qui leur pâture ne « coûte que le soin de la trouver? C'est là, c'est vers cet « unique but qu'ils dirigent leurs efforts, leurs finesses, leur xité, et toutes les pointes de leur sentiment. La diges- « lion n'amène pour eux que le sommeil, et le sommeil ne
« ramène que le besoin. Tout les retient dans ce cercle éter- « nel. Qu'une belle aurore, que le printemps les rappelle à « la vie et aux jouissances : ces heures fortunées n'obtiena dront jamais d'eux un seul instant de contemplation , un « seul de ces regards en arrière qui continuent le bonheur « en l'alliant à la réflexion. Le crépuscule d'un beau soir « n'est pour eux qu'une invitation à la retraite. C'est ainsi « que les jours, les,, saisons et les années s'écoulent sans un « moment de retour sur la vie , entre la faim et la satiété, « entre la fougue du désir et les lassitudes de la jouissance, « et toujours plus près du tressaillement de la joie, ou des « cris de la douleur, que du plus simple raisonnement. »
Blasphémateur obscur, vainement tes outrages Voudraient exiler Dieu du sein de ses ouvrages.
Il y a un très-beau mot de Rivarol sur l'athée : « Dieu, « dit-il, explique le monde, et le monde le prouve ; mais « l'athée nie Dieu en sa présence. »
Providence , est-ce ainsi que tu régis le monde? Quoi ! le mal est sur terre , etc.
On s'étonnera sans doute que j'aie osé traité en vers des idées aussi austères. Je n'ignore pas qu'il est très-difficile de raisonner en vers , et que des questions d'une métaphysique si déliée se refusent presque entièrement au pinceau du poète. Mais, puisque je traitais dans ce chant de la nature et des destinées de l'homme, j'ai cru ne pas pouvoir passer sous
silence la grande question du mal moral. Pour surmonter toutes les difficultés d'un pareil sujet il aurait fallu, j'en conviens, le talent de Pope, et je sens vivement combien le mien est éloigné de celui de ce grand poète.
Toutes \m |>;i>>ions se balancent sans cette ; L'ardente ambition l'oppose à la paresse, etc.
Aucun poêle n'a mieux exprimé la nécessité de réprimer les passions que Voltaire, dans ces deux vers d'un éclat si pittoresque : ,
« VenU, épurez le- an-, cl SOUfflei s*n* tempêtes '.
« Soleil, sans MM brûler, mari lie el luis sur nos tête*! »
Voila sans doute un modèle sublime de la manière dont on peut donner un vêtement poétique à une réflexion pbilosopbique ou morale. Que le mouvement admirable de ces deux vers est bien d'un poète !
Et, fixé nulle part, il se montre en tous lieux :
i rc rayon qui, traversant les Cieux, 1 1 appe de ses éclairs le berceau des orages, etc.
Ces vers rappellent nécessairement ceux de Voltaire, qui dit aussi en parlant du bonbeur :
« 11 est semblable au feu , ilonl la douée elialeur ' chaque autre élément M secret s'insinue, « Descend dans les rochers, s'élève dans la nue , Va roueir le corail dans le sable des mers ,
>ni qu'oui durci- le- bivtrt. ■
Personne n'admire plus que moi ces vers, qui sont d'un éclat et d'une richesse de couleurs éblouissantes. Je n'ai point cherché, comme on pense bien, à égaler Voltaire; ses vers sont trop beaux pour que j'aie jamais prétendu mettre les miens en parallèle avec les siens : mais j'ai cru que sans témérité je pouvais essayer de reproduire les mêmes pensées sous d'autres images, qui m'avaient vivement frappé. Il est' bon d'ailleurs de se battre quelquefois avec des géants ; on sort toujours plus fort de ces luttes quand même on y serait vaincu.
L'Homme , tel qu'un nocher rejeté par forage , etc.
On reconnaît facilement ici ce fameux morceau de Lucrèce sur les misères de l'homme :
Tum porrô puer, ut sœvis projectus ab undis Navita , nudus humi jacet infans , indigus omni Vitaï auxilio , cùm primùm in luminis oras Nixibus ex alvo matris natura profudit; Vagituque locum lugubri complet, ut œquum est , Cui tantum in vità restet transire malorum.
L'imitation de ces vers par Racine lils a beaucoup de douceur :
« Quand je reçus la vie au milieu des alarmes,
« Et qu'aux cris maternels répondant par mes larmes
« J'entrai dans l'univers , escorté des douleurs,
ii J'y vins pour y marcher de malheurs en malheurs.
« Je dois mes premiers jours à la femme étrangère
« Qui me vendit son lait et son cœur mercenaire.
« Réchauffe dans son sein, dans ses bris cires*- , « Et longtemps insensible à son zèle empressé , « De mon premier retour un souris fut le gage. »