‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 53 sur 67 · HOMÈRE · texte numérisé non relu

HOMÈRE

Aspice Meonidem à quo, ceu fonte perenni, Vatum Pieriis ora rigantur aquis.

(Ovide.)

Quand, dissipant la nuit profonde

De son majestueux repos ,

Le suprême Artisan du monde

Tira l'univers du Chaos :

De ses mains la Terre élancée ,

Sur ses deux pôles balancée,

Jaillit dans un ciil riche et pur ; Et d'attraits immortels ornée, Nagea, de splendeurs couronnée Dans des flots de pourpre et d'azur.

Telle , du milieu des ténèbres , La Poésie aux ailes d'or, Dans la Grèce aux destins célèbres Apparut , plus brillante encor ; Telle , à la voix d'un seul Génie , Dans sa sphère neuve , infinie , Elle éclata de toutes parts ; Et jeune , rapide , enflammée , La tête de rayons armée , Elle éblouit tous les regards.

Homère! ce fut ton ouvrage.

L'art des vers, grâce à ton pin» tau De ta pensée ardente image , Fut sublime dès son berceau.

Homère ! tu n'eus point d'enfui» r , Seul, tu posas la Iwjim- UMMUM

De l'art par toi seul inventé :

Ainsi , tu peins le Dieu de l'onde , 11 a fait trois pas ; et du monde Sa course atteint l'extrémité.

S' élançant de cimes en cimes,

Ta vaste Imagination

Des objets touchants ou sublimes

Fit l'universelle moisson :

Le Ciel , la Mer, la Terre antique ,

Tout de ton sceptre poétique

Atteste et connaît le pouvoir ;

La Nature , en tes vers tracée ,

Vit tout entière en ta pensée ,

Du monde éblouissant miroir !

Oui , le Ciel même est ta conquête Tu le peuplas de tous ces Dieux Que, sans effort, créait ta tête, Olympe immense et adieux !

Jupiter te doit son tonnerre; Tu donnas au Dieu de la guerre

Et sa lance et son char ardent ; Et monarque éternel de l'onde, De toi , pour ébranler le monde , Neptune reçut son trident.

Tu fis plus ! tu créas Achille ;

Et du repos de ce lion

Ton art , en miracles fertile ,

Fit sortir tout ton Ilion.

Ce grand et magnifique ouvrage ,

De tableaux divin assemblage,

Est né de ce fameux repos ;

Et ce cadre , où se meut le monde ,

Tout entier s'appuie et se fonde

Sur l'absence d'un seul héros.

Tant qu'enchaîné sur cette rive , Achille laisse au bord des eaux S'exhaler sa vengeance oisive , Et qu'il languit sur ses vaisseaux :

Autour des murs sanglants de Troie Des autres guerriers se déploie

L'intrépide et brillant essor ; Et Diomède , Ajax , Ulysse , Unissant leur valeur complice , Combattent l'homicide Hector.

Qu'entends-je ? des champs du carnage S'élance un bruit : « Patrocle est mort Soudain Achille , ivre de rage , De son repos s'arrache et sort.

Devant ce Lion plein d'audace , Diomède , Ajax , tout s'efface ; Chaque héros est éclipsé :

Sur les Troyens lançant la fuite , Terrible , il s'attache à leur suite , Et leur Hector est terrassé.

Mais quel est ce vieillard débile , Qui , dans les horreurs de la nuit , Ose , sous la tente d'Achille , Pénétrer, par l'ombre conduit?

C'est Priam , ô destins funestes !

Qui , d'Hector réclamant les restes ,

Baigne son meurtrier de pleurs :

J'entends cette voix désolée

Qui dit : « Souviens-toi de Pelée ,

« Noble Achille ! et vois mes douleurs. »

A ce mot , l'image d'un père Se réveille au cœur du héros , Et de l'indomptable colère Priam a vu tomber les flots.

De l'Etna la flamme irritée , Qui , sur sa cime épouvantée , Roulait en globe étincelant , Par un vent soudain rabaissée, Est moins prompteinent repoussée , Au fond de l'abîme brûlant.

0 Poète de la nature!

Voilà par quels traits éclatants

L'homme , en ta naïve peinture ,

Se montre et vit pour tous les temps !

La Passion , dans son ivresse ,

Sous tes mains grandissant sans cesse

Court dans un champ libre et battu ; Mais tu sais , ô Maître suprême !

L'arrêtant dans sa fougue même , L'abattre aux pieds de la Vertu.

De l'Art tu sondas les abîmes , Et les cordes du cœur humain, Attendrissantes ou sublimes, Résonnent toutes sous ta main.

Aussi , du beau noble interprète , Du statuaire et du poëte Ta Muse est l'éternel amour ; Et dans l'urne de ton génie, Des Arts la foule réunie Puise , et s'abreuve tour à tour.

Homère ! accepte mon hommage.

Salut , génie universel !

Chaque Siècle à ta grande image Apporte un tribut solennel.

Pourtant l'indigence importune Flétrit ta vie!... et la Fortune

Cacha jusques à ton berceau !

Mais vengeant ton ombre adorée , Par tes chants la Grèce honorée Fit un autel de ton tombeau.

En vain quelques lâches Zoïles Contre ta gloire ont protesté , Et, dans leurs outrages stériles , Démenti la Postérité : Victorieuse de l'Envie , Et d'un plus grand éclat suivie , Ta Gloire croît de toutes parts ; Et mène , en dépit des outrages A la tète de tous les Ages , Le chœur universel des Arts.

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