HOMÈRE
Aspice Meonidem à quo, ceu fonte perenni, Vatum Pieriis ora rigantur aquis.
(Ovide.)
Quand, dissipant la nuit profonde
De son majestueux repos ,
Le suprême Artisan du monde
Tira l'univers du Chaos :
De ses mains la Terre élancée ,
Sur ses deux pôles balancée,
Jaillit dans un ciil riche et pur ; Et d'attraits immortels ornée, Nagea, de splendeurs couronnée Dans des flots de pourpre et d'azur.
Telle , du milieu des ténèbres , La Poésie aux ailes d'or, Dans la Grèce aux destins célèbres Apparut , plus brillante encor ; Telle , à la voix d'un seul Génie , Dans sa sphère neuve , infinie , Elle éclata de toutes parts ; Et jeune , rapide , enflammée , La tête de rayons armée , Elle éblouit tous les regards.
Homère! ce fut ton ouvrage.
L'art des vers, grâce à ton pin» tau De ta pensée ardente image , Fut sublime dès son berceau.
Homère ! tu n'eus point d'enfui» r , Seul, tu posas la Iwjim- UMMUM
De l'art par toi seul inventé :
Ainsi , tu peins le Dieu de l'onde , 11 a fait trois pas ; et du monde Sa course atteint l'extrémité.
S' élançant de cimes en cimes,
Ta vaste Imagination
Des objets touchants ou sublimes
Fit l'universelle moisson :
Le Ciel , la Mer, la Terre antique ,
Tout de ton sceptre poétique
Atteste et connaît le pouvoir ;
La Nature , en tes vers tracée ,
Vit tout entière en ta pensée ,
Du monde éblouissant miroir !
Oui , le Ciel même est ta conquête Tu le peuplas de tous ces Dieux Que, sans effort, créait ta tête, Olympe immense et adieux !
Jupiter te doit son tonnerre; Tu donnas au Dieu de la guerre
Et sa lance et son char ardent ; Et monarque éternel de l'onde, De toi , pour ébranler le monde , Neptune reçut son trident.
Tu fis plus ! tu créas Achille ;
Et du repos de ce lion
Ton art , en miracles fertile ,
Fit sortir tout ton Ilion.
Ce grand et magnifique ouvrage ,
De tableaux divin assemblage,
Est né de ce fameux repos ;
Et ce cadre , où se meut le monde ,
Tout entier s'appuie et se fonde
Sur l'absence d'un seul héros.
Tant qu'enchaîné sur cette rive , Achille laisse au bord des eaux S'exhaler sa vengeance oisive , Et qu'il languit sur ses vaisseaux :
Autour des murs sanglants de Troie Des autres guerriers se déploie
L'intrépide et brillant essor ; Et Diomède , Ajax , Ulysse , Unissant leur valeur complice , Combattent l'homicide Hector.
Qu'entends-je ? des champs du carnage S'élance un bruit : « Patrocle est mort Soudain Achille , ivre de rage , De son repos s'arrache et sort.
Devant ce Lion plein d'audace , Diomède , Ajax , tout s'efface ; Chaque héros est éclipsé :
Sur les Troyens lançant la fuite , Terrible , il s'attache à leur suite , Et leur Hector est terrassé.
Mais quel est ce vieillard débile , Qui , dans les horreurs de la nuit , Ose , sous la tente d'Achille , Pénétrer, par l'ombre conduit?
C'est Priam , ô destins funestes !
Qui , d'Hector réclamant les restes ,
Baigne son meurtrier de pleurs :
J'entends cette voix désolée
Qui dit : « Souviens-toi de Pelée ,
« Noble Achille ! et vois mes douleurs. »
A ce mot , l'image d'un père Se réveille au cœur du héros , Et de l'indomptable colère Priam a vu tomber les flots.
De l'Etna la flamme irritée , Qui , sur sa cime épouvantée , Roulait en globe étincelant , Par un vent soudain rabaissée, Est moins prompteinent repoussée , Au fond de l'abîme brûlant.
0 Poète de la nature!
Voilà par quels traits éclatants
L'homme , en ta naïve peinture ,
Se montre et vit pour tous les temps !
La Passion , dans son ivresse ,
Sous tes mains grandissant sans cesse
Court dans un champ libre et battu ; Mais tu sais , ô Maître suprême !
L'arrêtant dans sa fougue même , L'abattre aux pieds de la Vertu.
De l'Art tu sondas les abîmes , Et les cordes du cœur humain, Attendrissantes ou sublimes, Résonnent toutes sous ta main.
Aussi , du beau noble interprète , Du statuaire et du poëte Ta Muse est l'éternel amour ; Et dans l'urne de ton génie, Des Arts la foule réunie Puise , et s'abreuve tour à tour.
Homère ! accepte mon hommage.
Salut , génie universel !
Chaque Siècle à ta grande image Apporte un tribut solennel.
Pourtant l'indigence importune Flétrit ta vie!... et la Fortune
Cacha jusques à ton berceau !
Mais vengeant ton ombre adorée , Par tes chants la Grèce honorée Fit un autel de ton tombeau.
En vain quelques lâches Zoïles Contre ta gloire ont protesté , Et, dans leurs outrages stériles , Démenti la Postérité : Victorieuse de l'Envie , Et d'un plus grand éclat suivie , Ta Gloire croît de toutes parts ; Et mène , en dépit des outrages A la tète de tous les Ages , Le chœur universel des Arts.