‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 54 sur 67 · LE DANTE · texte numérisé non relu

LE DANTE

D'une affreuse beauté son style étincelant Est, comme son enfer, profond, sombre et brûlant. ( Delille. )

Il était nuit ; en proie à sa sombre amertume , Aux douloureux pensers dont son cœur se consume , Proscrit , persécuté , sans foyers , sans secours , Le Dante, loin des murs d'une ingrate patrie

Qu'il avait tant chérie , Sans goûter le sommeil errait depuis neuf jours.

KTUDES POÉTIQUES. 335

11 fuit, il fuit encore et déjà la nuit sombre

Pour la dixième fois épaississait son ombre , Lorsqu'au bord d'un torrent il arrive épuisé ; Lieu désert , où sans cesse effrayant ses rivages ,

Parmi des rocs sauvages , Le flot tombe , écumant et mille fois brisé.

Là , bien loin des humains l'infortuné s'arrête , S'assied; et sur un roc laissant tomber sa tète, Longtemps reste abîmé dans ses noires douleurs; Son cœur tumultueux , plein de ses rêveries ,

Flotte en proie aux furies , Mais son œil desséché ne verse plus de pleurs.

11 repasse en son cœur les tableaux les plus sombres Et le départ furtif , et hâté dans les ombres , Le doux toit des aïeux , maintenant ennemi ! Et le trop court baiser qu'un désespoir farouche

Déposa sur la couche Où son fils, tendre enfant! reposait endormi.

n Voilà donc de quel poids l'infortune m'opprime! Combien vous jouiriez de voir votre victime,

«. Vous qui m'avez contraint , trop cruels ennemis ! « A mendier, au sein d'une terre étrangère ,

« Le pain de la misère ï « Vous qui me séparez du berceau de mon fils !

« Mais quoi ! de me venger perdrais-je l'espérance ? « Non , non : tu périras , trop ingrate Florence ! « Tu me payeras le prix des pleurs que j'ai versés : « La ruine et la mort seront ton héritage

« Dans ce jour où ma rage « Insultera tes murs , brûlants et renversés. »

Ainsi le Dante, en proie à sa cruelle injure, Nourrissant de son cœur l'immortelle blessure , En projets de vengeance exhale son transport; Mais d'elle-même enfin la fureur qui l'oppresse

Se consume et s'affaisse , Et , lassé de douleur, il succombe et s'endort.

Tandis que le sommeil à son âme épuisée Prodigue une douceur si longtemps refusée.

Voilà que , dans un songe envoyé par les cieux , Une noble figure , au front calme et modeste ,

Au langage céleste , Belle d'un pur éclat, apparaît à ses yeux.

«■ Quel noir transport , ô Dante ! et t'agite et t'enflamme ? « A ces longues fureurs pourquoi livrer ton âme ? « Crois-moi : souvent la gloire est bien près du revers ; « Le Sort , en détruisant tes dignités serviles ,

« Et leurs pompes stériles , « Sagement rigoureux, n'a brisé que tes fers.

« Regarde! dans mes traits reconnais ce poëte (1) « Que ton culte honorait dans ta docte retraite : « Je viens récompenser ton pieux souvenir ; « Du temple des Destins entr'ouvrant le portique ,

<( Dans un lointain magique « Je vais te révéler ton brillant avenir.

« Pour toi la Politique a fermé sa carrière ;

« Mais, du champ des Beaux Arts agissant la barrière,

(t) vinhie.

« Le Génie à tes yeux ouvre un cirque éclatant; « Prêt à te couronner de ses palmes nouvelles ,

« En agitant ses ailes , « Dans la lice de gloire il t'invite et t'attend.

<c Déjà , pour te verser sa divine ambroisie , « Le front paré de fleurs , la noble Poésie « Te convoque en riant à son banquet sacré. « Oui : rappelé bientôt à sa splendeur antique ,

« Le monde poétique « Doit briller de nouveau, par toi régénéré.

De l'autel des Beaux -Arts bravant le privilège , L'Ignorance et l'Orgueil , de leur main sacrilège , Ont éteint des Neuf Sœurs le radieux flambeau; Et leur sceptre d'airain , chargé d'ignominie ,

« Pèse sur le Génie , Couché depuis mille ans dans la nuit du tombeau.

« 0 Dante! éveille-toi. Ressaisis ta pensée,

« Sous le poids du malheur trop longtemps oppressée

Du tond île la grande âme évoque ton talent ! Perce de tes douleurs le voile funéraire ;

« Du monde littéraire Sois l'étoile féconde et l'astre étincelant.

m De l'horizon des Arts dissipe le nuage : « Parais ; et que ta langue , encor dure et sauvage , « S'ennoblisse et s'épure au feu de tes rayons ; ■ Qu'au sortir du berceau cette langue enhardie

« Se déploie, agrandie « Sous le rapide essor de tes brûlants crayons.

« Vois , de tes grands talents recueillant l'héritage « Tes nobles successeurs , éclatant d'âge en âge , « Sur tes pas créateurs s'élancer ardemment; « Et de tous les Beaux- Arts, à ta voix ranimée,

« L'Italie enflammée « Une seconde fois hâter l'enfantement !

\nis , brûlant de ta \ene . Aiioste et le Tasse, - MploraBi à la fois leur poétique audace,

« Et s'armer de leur lyre et saisir leurs pinceaux ; « Michel-Ange lui-même , honneur de l'Ausonie ,

« Allume son génie <c A l'éclat immortel que jettent tes flambeaux.

(( Tels sont tes hauts destins. Us devraient te suffire. « Mais si ton cœur encore à la vengeance aspire , « Ce triomphe lui-même à ta gloire est promis; « Ta haine et ton talent , tous deux d'intelligence ,

« Illustrant ta vengeance , « Vont , de leurs doubles traits , frapper tes ennemis .

— L'ombre fuit à ces mots. Le Dante se réveille. La voix céleste encor résonne à son oreille. D'un transport inconnu son cœur est agité. L'Inspiration parle : à la voix qui l'appelle

Sa grande âme fidèle A déjà soif de gloire et d'immortalité.

Sa main en traits de feu jette l'œuvre hardie Où va se déployer sa pensée agrandie.

Les plus mâles tableaux se pressent sous ses yeux : Et le triple théâtre où s'ourdit son poëme ,

Dans son vaste système , Doit embrasser la Terre , et l'Enfer et les Cieux.

Conception profonde ! entreprise sublime !

Où , du monde idéal sondant le double abîme ,

Le Dante parcourut sa double immensité,

Et sut peindre à la fois le bonheur, les supplices ,

Les vertus et les vices, L'Homme , l'Archange , Dieu , le Temps , l'Éternité

Triomphe , homme divin ! ta gloire est infinie. Pour ce haut monument fondé par ton génie , De vingt Siècles ligués , Dante , que craindrais-tu ? Contre ton monument , colonne littéraire ,

Trop fragile adversaire Le Temps se heurte , et tombe , à tes pieds abattu.

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