‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 56 sur 67 · LE CAMOENS · texte numérisé non relu

LE CAMOENS

Pity melts the soûl to love.

( Drydepc. )

Vois sous des cieux chargés d'orages,

Aux champs du Soleil exilé , Ce mortel qui , perdu sur de lointains rivages , Y languit , de misère et d'ennuis accablé !

Sur le roc brûlant il soupire :

Aimable sœur d'exil , sa lyre Repose près de lui , tout humide de pleurs : Sans doute il va périr ! sa déplorable vie ,

Par tant de revers poursuivie ,

Va s'éteindre dans les douleurs.

Non , non : ce fils de l'harmonie ,

Ce mortel fier, indépendant, Pour l'agrandir, lui-même exila son génie Aux bords de cette mer, et sous ce Ciel ardent.

Sur les monts enflammés de l'Inde ,

Camoëns vint chercher le Pinde :

A leurs pieds , sur leur cime , il médita ses vers ; Et c'est là, qu'amoureux d'une longue mémoire ,

Il voulut conquérir la gloire,

Et l'hommage de l'univers.

Aussi le vit-on , plein d'audace ,

Et rêvant de nobles destins , Des vieilles mers d'Atlas affronter la menace Et voler sur les pas des héros Lusitains.

A l'aspect du Cap des Tempêtes

Dont l'orage assiégeait les faîtes , Loin de s'épouvanter, son talent s'enflamma ; Et c'est en sillonnant l'Océan Atlantique

Que son audace poétique

Entreprit d'illustrer Gama.

A peine rendus à la terre ,

Ses pieds foulent un sol brûlant,

Que déjà cette rive , ardente et solitaire , Reçoit ses premiers jets , prélude du talent.

Déjà rêvant son épopée,

De la pointe de son épée, Camoëns , sur la pierre , a retracé l'essor Et les noms valeureux de ces chefs pleins de gloire

Qu'un jour au Temple de Mémoire

Il doit graver en lettres d'or.

Il chante ; et l'Épopée altière

A retrouvé tous ses accents :

Toujours noble et pompeux ! soit que , d'une voix fière Il dise de Gama les périls renaissants;

Soit que la bouche prophétique

Du vieux Géant de l'Atlantique D'épouvantables sons ébranle au loin les airs , Et poursuive en tonnant la flotte Lusitaine ,

Dont la rame impie et lointaine

Violait le secret des mers.

Que sa palette est douce et pure, Lorsqu'amollissant ses couleurs, Et retraçant d'Inès la touchante aventure , 11 attendrit la page OÙ \i\ctit ses malheurs !

Et quand sa poétique ivresse

Nous peint cette île enchanteresse , Pour délasser Gama sortant du sein des eaux ; En merveilles alors sa Muse est sans rivale ,

L'Amour l'inspire , et rien n'égale

La volupté de ses pinceaux.

Ainsi nourri dans la retraite,

Et riche d'inspirations, Les yeux sur l'avenir, le Talent du Poëte Croît dans la solitude et les privations.

Dans l'exil et dans l'indigence,

Sa vigoureuse intelligence Semble augmenter sa force et doubler son ardeur : Tel , ceint des longs replis d'un ténébreux nuage ,

Le Soleil, au sein de l' orage,

Accroît sa pompe et sa splendeur.

Déjà , dans sa marche ordonnée,

Le grand Astre embrasant les airs, Cinq fois a parcouru le cercle de l'année , Depuis que Camoëns médite en ces déserts :

« Il est temps de revoir Lisbonne !

« De la poétique couronne

« Allons porter l'honneur sous le toit des aïeux.

« Partons ! aux bords du Tage en grands hommes fertile

« Je veux du laurier de Virgile

« Ceindre mon front victorieux.

<i Adieu ! vieux monts ! brûlant rivage !

« Séjour de charme et de douleurs !

« Où la Nature ardente , et pompeuse et sauvage « M'étonna tant de fois de ses fières couleurs !

« Forêts magnifiques et sombres ,

« Où souvent , sous vos larges ombres , t. De l'Inspiration j'ai reconnu la voix ; « Soleil de l'Inde ! ô toi , dont l'ardeur infinie

« Cinq ans embrasa mon génie !

« Salut , pour la dernière fois !

« Océan ! sur ton vaste empire

« Reçois encore un passager !

Sur tes gouffres calmés accueille mon navire , Aux rives de Lusus guide-le sans danger !

« Et toi , sombre Cap des Tourmentes ,

« Qui gardes ces mers écumantes D'où j'ai vu l'élancer le vieil Adamastor, Oh! comme avec plaisir, en rasant tes rivages,

« Quand je verrai les rocs sauvages , « Mes cris te salùront encor ! »

Il dit. Loin des brûlantes rives

Il sillonne déjà les mers :

Conduites par Zéphir, ses voiles fugitives Volent légèrement au sein des flots amers.

La vague fut douce au poète ;

La tourmente resta muette , Et Lisbonne bientôt le reçut dans son port Mais Camoëns, au lieu d'une gloire propice,

0 du sort aveugle caprice !

Trouva l'indigence et la mort.

Ainsi donc, le mortel sublime Qu'aux Arts le ciel a condamné,

De son propre destin douloureuse victime ,

A d'éternels revers paraît être enchaîné. Le Génie est impitoyable :

Des talents dont il nous accable

L'éclat , par l'infortune , est toujours expié !

Malheur à ces esprits et profonds et sensibles Qui , sur ses autels inflexibles , Une fois ont sacrifié !

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