MILTON
Sitôt qu'il se dérobe aux feux du noir empire. Sa main des Séraphins semble toucher la lyre.
(Dblille, Imaginât., rh. 5.)
Quel est ce coupable génie Qui, jeté dans de noirs écarts, Profane l'antique harmonie Et flétrit le culte des arts?
Quoi ! le fils de la Poésie , Dédaignant sa pure ambroisie , Du crime ose encenser l'autel !
I.< prêtre des doctes Dé< Abjurant ses saintes pronetS) S'est fait l'esclave «le Cromml '
0 Milton ! tu perds la mémoire
De ces éclatantes faveurs
Qu'à ta pure et naissante gloire
Jadis prodiguaient les Neuf Sœurs ;
Ta plume rebelle et vénale
Se déshonore et se ravale
Jusqu'à blesser les plus saints droits ;
Et , de ton vernis infidèle ,
Tu colores l'affreux libelle
Complice du meurtre des Rois.
Quoi ! ton génie ainsi se traîne , Et rampe sous un imposteur !
Rougis ! et romps l'horrible chaîne Qui te lie à l'usurpateur !
Mais c'en est fait , l'idole tombe ; Et le grand Criminel succombe Sous un bras longtemps suspendu :
Milton , rends grâces à la foudre Qui le frappe , et qui vient absoudre Ton art à lui-même rendu.
Soudain , comme un ami fidèle , De ses toits longtemps exilé,
I II DES POÉTIQUES. Ml
Ta Muse revient ; et par elle Ton grand talent t'est révélé.
Loin du joug de la tyrannie Ton libre et vigoureux génie Ressaisit ses brillants crayons ; Et déjà , reprenant ses ailes , Ton âme , aux voûtes éternelles , A reconquis tous ses rayons.
En vain , menaçant son ouvrage , Le Temps a , de sa froide main , Déjà sillonné ton visage ; Tu dédaignes sa faux d'airain.
Un éclat vivant et fertile Vient venger ton midi stérile Que remplace un soir opulent ; Et tel qu'une éclatante aurore Ton couchant pompeux se décore Des feux immortels du talent.
Mais déjà , par ta main puissante .
Il est posé ce monument Dont la masse immense , imposante , Doit forer éternellement.
Chef-d'œuvre enfanté par l'audace,
Où la force unie à la grâce
Partout se presse d'éclater !
Là , rien de faible ou de vulgaire ,
Tout est grand ; et d'un autre Homère
Ton Albion peut se vanter.
Quelles scènes neuves et vastes Naissent sous ton ardent pinceau !
Quel riche ensemble , quels contrastes Éclatent dans ce grand tableau !
Dans ton essor rien ne t'arrête :
Le Ciel , l'Enfer sont la conquête De tes intrépides regards j Pareil au grand Génie antique (1) , D'un nouveau monde poétique Tu dotes l'empire des Arts.
Qu'avec goût ta palette pure ' Trace ces tableaux éclatants , Que la jeune et libre Nature Offrait dans son premier printemps !
(1) Homère.
De quelles riantes images , En dessinant ces frais bocages , Tu peins le naissant univers !
Eden , sous tes crayons fidèles , Paré de couleurs immortelles , Fleurit encore dans tes vers.
Libres de soins , d'inquiétudes , Deux êtres, quel couple enchanteur Foulent ces belles solitudes Qu'orna k main du Créateur.
Que j'aime ton Eve naissante, Lorsque , de pudeur rougissante , Elle entr'ouvre ses yeux au jour; Et d'hymen ceignant la couronne , A son jeune époux s'abandonne , Belle d'innocence et d'amour !
Mais que vois-je ? la scène change ; La révolte entre dans le Ciel :
Le farouche et jaloux Archange Ose provoquer l'Éternel.
11 range les fières milice-» .
D grand attentat complices,
Sous ses drapeaux audacieux ; Et ses phalanges enflammées , Combattant les saintes armées , Deux fois ont ébranlé les Cieux.
Il croyait vaincre!... Dieu se lève; Il monte sur son char brûlant :
Il saisit la foudre et le glaive De sa colère étincelant.
Du Tonnerre aux ailes bruyantes Il prend les gerbes flamboyantes Qu'il jette aux Anges révoltés. Soudain , des voûtes immortelles , Tombent les Séraphins rebelles , Par la foudre précipités.
Lassés de leurs fureurs stériles ,
Et de désespoir éperdus ,
Neuf jours, ils restent immobiles,
Sur le lac de flamme étendus.
Satan , plus qu'eux tous indomptable ,
Sous le poids du Dieu qui l'accable,
Relève un front cicatrisé :
Tel un pin , reste de l'orage ,
Montre encore au Ciel qu'il outrage Son front par la foudre brisé.
Bientôt , armé de sa vengeance , Il sort d'un douloureux repos, Et , déployant son vol immense , Franchit les portes du Chaos.
11 vient. Tremblez, couple céleste !
Fuyez cet Archange funeste Qui vous apporte un joug d'airain.
Mais, ô douleur! Eve succombe; Et sa chute a creusé la tombe Où descendra le genre humain.
Hilton I «pie de larmes amènes
Ont mguillé mes yeux attristés,
Quand tu peignais nos premiers pères ,
De leur Ëden déshérités!
De leur bonheur, de leurs disgrâce .
Attendri , je suivais les traces ,
Aux feux de ton brillant flambeau;
Et ton livre aux pages divines
De nos humaines origines
M'a déroulé tOUl le tableau.
Ainsi ton âme rétrécie
Qui, dans le sein des factions,
D'un nuage impur obscurcie ,
Avait perdu tous ses rayons ;
Sitôt qu'elle fut dégagée
De l'ombre où la tenait plongée,
La main du Crime ambitieux ,
Déployant sa haute pensée ,
Par delà l'espace élancée ,
Comme un Aigle embrassa les cieux.
Tel l'Astre , âme de la Nature, Qui de ses feux dorait les mers , Et dont la clarté riche et pure Inondait la voûte des airs ; Quand ses flammes resplendissantes Tombent sur des eaux croupissantes , Y voit expirer tous ses traits ; Et de sa couronne avilie L'ardente pompe ensevelie Dort dans le limon des marais.
Mais quand rappelant à lui-même Ses rayons dans la fange épars ,
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Son sceptre brûlant et suprême Les ressaisit de toutes parts :
Alors en longs faisceaux, en gerbes, 11 jette ses clartés superbes Sur le front des bois ranimés ; Et de ses splendeurs immortelles, De l'Olympe, embelli par elles, Don les palais enflammés.