DIALOGUE
ENTRE LES MUSES DESLOGÉES ET RONSARD. A luy-mesme.
Levant les yeux au ciel et contemplant les nues, J'avisay l'autre jour une troupe de grues, Qui, d'un ordre arrangé et d'un vol bien serré, Representoient en l'air un bataillon quarré , D'avirons emplumez et de roides secousses Cherchant en autre part autres terres plus douces. Où tousjours le soleil du rayon de ses yeux Rend la terre plus grasse et les champs plus joyeux.
Ces oiseaux, rebatant les plaines rencontrées De l'air, à grands coups d'aile alloient en leurs contrées, Quittant nostre pais et nos froides saisons, Pour refaire leur race et revoir leurs maisons.
Les regardant voiler, je disois en moy-mesme : « Je voudrois bien, oiseaux, pouvoir faire de mesme, Et voir de ma maison laflame voltiger Dessur ma cheminée, et jamais n'en bouger, Maintenant que je porte, injurié par l'âge , Mes cheveux aussi gris comme est vostre plumage.
Adieu, peuples allez, liostes Strymoniens, Qui , volant de la Thrace aux éthiopiens, Sur le bord de la mer encontre les pygmées Menez, combat léger, vos plumeuses armées : Allez en vos maisons. Je voudrois faire ainsi. Un homme sans foyer vit tousjours en soucy.»
Mais en vain je parlois à l'escadron qui voile : Car le vent emportoit comme luy ma parolle. Remplissant de grands cris tout le ciel d'alentour, Joyeux de retourner au lieu de son séjour.
De l'air abaissant l'œil le long d'une valée,
Le Bocage royal. 307
Je regarday venir une troupe haslée,
Lasse de long travail , qui par mauvais destin
Avoit fait (ce sembloit) un pénible chemin.
Elle estoit mal en conche et pauvrement vestue; Son habit attaché d'une espine poinctue Luy pendoit à l'espaule, et son poil dédaigné Erroit salle et poudreux, crasseux et mal peigné.
Toutefois dévisage elle estoit assez belle; Sa contenance estoit d'une jeune pucelle, Une honte agréable estoit dessus son front, Et son œil esclairoit comme les astres font; Quelque part qu'en marchant elle tournast la face, La vertu la suivoit, l'éloquence et la grâce, Monstrant en cent façons, dès son premier regard, Que sa race venoit d'une royale part.
Si bien qu'en la voyant toute ame généreuse, Se réchaufant d'amour, en estoit amoureuse.
Devant la trouppe alloit un jeune jouvenceau , Qui portoit en courrier des ailes au chapeau , Une houssine en main de serpens tortillée, Et dessous pauvre habit une face éveillée, Et monstroit à son port quel sang le concevoit , Tant la garbe de prince au visage il avoit.
Tout furieux d'esprit, je marchay vers la bande, Je luy baise la main, puis ainsi luy demande (Car l'ardeur me poussoit de son mal consoler, M'enquerir de son nom, et de l'ouyr parler):
Ronsard.
Quel est vostre pais , vostre nom , et la ville Qui se vante de vous? L'une, la plus habile De la bande, respond.
Muses.
Si tu as jamais veu Ce Dieu qui de son char tout rayonné de feu Brise l'air en grondant, tu as veu nostre père ; Grèce est nostre pais, Mémoire est noi.re mère.
3o8 Le Bocage royal.
Au temps que les mortels craignoient les deitez, Ils bastirent pour nous et temples et citez; Montaignes et rochers et fontaines, et prées, Et grottes et forests nous furent consacrées. Nostre mestier estoit d'honnorer les grands rois , De rendre vénérable et le peuple et les lois, Faire que la vertu du monde fust aimée, Et forcer le Irespas par longue renommée; D'une flame divine allumer les esprits, Avoir d'un cœur hautain le vulgaire à mespris, Ne priser que l'honneur et la gloire cherchée, Et tousjours dans le ciel avoir l'ame attachée.
Nous eusmes autrefois des habits précieux. Mais k barbare Turc, de tout victorieux, Ayant vaincu l'Asie et l'Afrique, et d'Europe La meilleure partie , a chassé nostre trope De la Grèce natale, et, fuyant ses prisons, Errons , comme tu vois , sans biens et sans maisons, Où le pied nous conduit, pourvoir si sans excuses Les peuples et les rois auront pitié des Muses.
Ronsard.
Des Muses! di-je lors. Estes-vous celles-là Que jadis Helicon les neuf Sœurs appella? Que Cyrrhe et que Phocide avoùoient leurs maistresses, Des vers et des chansons les sçavantes Déesses ? Vous regardant marcher nuds pieds et mal-en-poinct J'ay le cœur de merveille et de frayeur espoint , Et me repens d'avoir vostre danse suivie, Usant à vos mcstiers le meilleur de ma vie.
Je pensois qu'Amalthée eust mis entre vos mains L'abondance et l'argent, l'autre ame des humains; Maintenant je cognois, vous voyant aifamées. Qu'en esprit vous paissez seulement de fumées. Et d'un titre venteux, antiquaire et moysi, Que pour un bien solide en vain avez choisi.
Pour suivre vos fureurs misérables nous sommes. Certes, vous ressemblez aux pauvres gentils-hommes.
Le Bocage royal. 509
Lors que tout est vendu , levant la teste aux cieux, N'ont plus autre recours qu'à vanter leurs ayeux. Que vous sert Jupiter dont vous estes les filles? Que servent vos chansons, vos temples et vos villes? Ce n'est qu'une parade, un honneur contrefait, Riche de fantaisie, et non pas en effet.
Vertu , tu m"a trompé , te pensant quelque chose ! Je cognois maintenant que le malheur dispose De toy, qui n'es que vent, puisque tu n'as pouvoir De conserver les tiens qui errent sans avoir Ny faveurs ny amis, vagabonds d"heure en heure, Sans feu, sans lieu, sans bien, sans place ny demeure.
Muses.
Hà que tu es ingrat de nous blasmer ainsi! Que fusses-tu sans nous, qu'un esprit endurcy, Consumant, casanier, le plus beau de ton âge En ta pau\Te maison, ou dans un froid vilage, Incognu d'un chacun ? où t'ayant abreuvé De nectar, et l'esprit dans le ciel eslevé , T'avons. faict désireux d'honneur et de louanges , Et semé ton renom par les terres estranges, De tes rois estimé . ae ton peuple chery , Ainsi que nostre enfant en nostre sein nourry.
Dieu punit les ingrats : à tous coups que la foudre Trébuchera de l'air, tu auras peur qu'en poudre Tu ne sentes ton corps et ta teste briser, Pour la punition d'ainsi nous mespriser. Pource, adjoute créance à qui bien te conseille : Ayde-nous maintenant , et nous rens la pareille.
Ronsard.
Que voulez-vous de moy ? L'une des sœurs alors, Qui la bande passoit de la moitié du corps , Me contre-respondit :
310 Le Bocage royal.
Muses.
Nous avons ouy dire Que le prince qui tient maintenant vostre empire, Et qui d'un double sceptre honore sa grandeur, Est dessus tous les rois des lettres amateur, Caresse les sçavans, et des livres fait conte. Estimant l'ignorance estre une grande honte : Dy-luy de nostre part qu'il luy plaise changer En mieux nostre fortune, et nous donne à loger.
Ronsard.
Vous m'imposez au dos une charge inégale; J'ay peu de cognoissance à sa grandeur royale, C'est un prince qui n'aime un vulgaire propos , Et qui ne veut souffrir qu'on trouble son repos, Empesché tous les jours aux choses d'i.mportance , Soustenant presque seul tout le faix de la France , Méditant comme il doit son peuple gouverner Et faire dessous luy l'âge d'or retourner. Honorer les vertus et chastier le vice, Défenseur de la loy, protecteur de justice.
Je n'ose l'aborder, je crains sa majesté, Tant je suis esblouy des raiz de sa clairté : Pource, cherchez ailleurs un autre qui vous meine. Adieu, troupe sçavante, adieu belle neuvaine.
Prince qui nous servez de phare et de flambeau , Ne laissez point errer sans logis ce troupeau , Troupeau ae sang illustre et d'ancienne race, Pauvre , mais de bon cœur, digne de vostre grâce. Jupiter le conceut, lequel vous a conceu : Ainsi de mesme père ensemble avez receu L'estre et l'atfinité : Vous, comme le plus riche, A vos pauvres parens ne devez estre chiche.
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