A TRÈS-ILLUSTRE ET TRÈS-VERTUEUSE PRINCESSE
LA ROY NE CATHERINE DE M EDICIS Mère de trois Roys i
/^^^^ oyne, qui de vertus passes Artemisie , m. isyM:^ Et celles du vieil temps qui par la Poésie S K%^^^^^^'^^^^ immortel des bons historiens, ^^î:^ Mortes, ont survécu les siècles anciens. Et, femmes, ont passé les hommes de leur âge {a) En puissance, en conseil, en force de courage, iMagnanimes , monstrant de parolie et de fait
I . Dans l'édition originale cette pièce est intitulée : Complainte à la Royne, mère du Roy.
a. Var. :
Ont fait ravir l'honneur des siècles anciens , Et, femmes, surpasscr'les hommes de leur âge. Ronsard. 111. 24
570 Le Bocage royal.
La vertu de leur sexe invincible et parfait ; [Royne à qui nostre roy humblement obtempère, Dessous qui le François s'entretient et tempère, Qui, sise au gouvernail, 'par jugemens prudens Sçais reculer la nef des périls évidents Pour la conduire au port: car tant plus tu rencontres D'erreurs, d'opinions , de sectes et de monstres, Que, sage, tu occis (comme Hercule tua L'Hydre qui contre luy cent testes remua), Plus ta victoire est grande, et tant plus estoffées Tu verras tes vertus de superbes trophées, Attendant que ton fils, favorisé des cieux, Porte le sceptre en main que portoient ses ayeux, Lequel croist dessoubs toy, comme une fleur nouvelle Croist pour le passetemps d'une jeune pucelle Qui, soigneuse , l'arrose et la cultive, afin Qu'une gentille fleur croisse d'un petit brin ; Si à plus haut discours tu n'as preste l'aureille, Entends un peu mon conte et tu oyras merveille. ](a; L'autre jour que j'estois , comme tousjours je suis, Solitaire et pensif (car forcer je ne puis Mon Saturne ennemy), si loin je me promeine Que seul je m'esgaray dessur les bords de Seine, Un peu dessous le Louvre, oij les Bons-Hommes sont Enclos étroitement de la rive et du mont. Là, comme hors de moy, j'accusois la fortune Qui ne me fust jamais que marastre importune; Je blasmois ce destin qui m'avoit condemné
a. Var. :
Si à plus haut discours ton esprit ne s'envole , Preste-moy ton aureille et cntens ma parole , Pour me plaindre de toy et du bien mal donné Qui fut au temps passé des pères ordonné, Non pour recompenser les enfans ny les femmes , Mais les hommes sçavans ministres de nos âmes.
(, Ed. posthumes.)
Le Bocage ROYAL. ^71
Si malheureusement avant que d'estre né {a)\ Je blasmois Apollon , les Grâces, et la Muse, Et le sage mestier qui ma folie amuse; Puis, pensant d'une part combien j'ay faict d'escns, Et voyant d'autre part veillir mes cheveux gris. Après trente et sept ans , sans que la destinée Se soit en ma faveur d'un seul poinct inclinée, Je hayssois ma vie, et confessois aussi Que l'antique vertu n'habitoit plus ici.
Je pleurois Du Bellay, qui estoit de mon âge, De mon art, de mes mœurs et de mon parentage , Lequel, après avoir d'une si docte vois Tant de fois rechanté les princes et les rois, Est mort pauvre, chetif, sans nulle recompense , Sinon d'un peu d'honneurs que luy garde la France.
Et lors, tout desdaigneux et tout remply d'esmoy , Regardant vers le ciel , je disois à part moy : « Quand nous aurions servi quelque roy de Scythie, Un roy Got ou Gelon, en la froide partie Où le large Danube est le plus englacé, Encor nostre labeur seroit recompensé. »
Ainsi, versant de l'œil des fontaines ameres. Dedans mon cerveau creux je peignois des chimères . Quand je vy arriver un devin, qui avoit La face de Rembure à l'heure qu'il vivoit; Son front estoit ridé, sa barbe mal-rongnée. Sa perruque à gros poil ny courte ny peignée, Ses ongles tout crasseux; lequel me regarda Des pieds jusqu'à la teste , et puis me demanda : (c D'où es-tu, où vas-tu, d'où viens-tu à ceste heure ? De quels parens es-tu, et où est ta demeure? »
Je luy respons ainsi : « Je suis de Vendomois, Je n'ay jamais servi autres maistres que rois,
a. Var. :
La min des jlatcars , la marastn importune Des hommes vertueux, en vivant condamnez A souffrir le malheur des astres mal-to-rnez.
372 Le Bocagf/^royal.
J'ay long temps voyagé en ma tendre jeunesse, Désireux de louange, ennemi de paresse.
A la fin Apollon et ses Sœurs volontiers En l'antre Thespien m'apprindrent leurs mestiers, A bien faire des vers , à bien poulcer la lyre, A sçavoir fredonner, à sçavoir dessus dire Les louanges des rois , et en mille façons A sçavoir marier les cordes aux chansons; Ils me firent ûormir en leur grotte secrette, Me lavèrent trois fois et me firent poète; M'enflamèrent l'esprit de furieuse ardeur, Et m'emplirent le cœur d'audace et de grandeur.
Lors je n'eus pour sujet les vulgaires personnes , Mais, hardy , je me pris aux rois porte-couronnes. 0 docte roy François , si tu eusses vescu , Le sort qui m'a donté ne m'eust jamais vaincu (a). Je celebray Henry et ses œuvres guerrières, Voire en tant de façons et en tant de manières , Que les plus nobles preux qui vivent aujourd'huy Par l'encre ne sont pas tant célébrez que luy. Que me vaudroit icy ses louanges redire , Puis qu'en mille papiers un chacun les peut lire.^
Après je celebray en mille chants divers La royne son espouse ('), honneur de l'univers, Et fis de tous costez aux nations estranges Par le vol de ma plume espandre ses louanges. Je chantay la grandeur de ses nobles ayeux, Et, de terre élevez, je les mis dans les cieux. Je chantay les eaux d'Arne (2), et Florence sa fille^ Comme Phebus ardent nomma la Tusque ville Du nom delà pucelle, après avoir esté Ardentement ravi des rais de sa beauté, Et comme Ame prédit du milieu de son onde
a, Var. :
J'eusse par ta faveur mon noir Destin vaincu.
i . Catherine de Medicis.