‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 151 sur 164 · Henry II · texte numérisé non relu

Henry II

2. Troisiesme fils du roy François 1er, qui mourut de fièvre pestilentieuse à Fermontier, près la ville de Rue , en l'âge de vingt et trois ans , l'an 1545, qu'il fut au voyage contre les Anglois pour le recouvrement de Bologne.

j. Ronsard fut son page.

374 Le Bocage royal.

Après que la bonté de nature t'eut faite,

Assemblant pour t'orner une confection

De ce qui est plus rare en la perfection,

Elle en rompit le moule, à fin que, sans pareille,

Tu fusses icy-bas du monde la merveille.

Que te diray-je pîus ! après avoir usé Cordes et luth et fust, je me suis abusé A louer les Seigneurs : aussi je n'en rapporte En lieu de mon loyer qu'une espérance morte. [En lisant mes escrits à l'heure ils diront bien : C'est un gentil ouvrier; il faut qu'il ait du bien. Mais dès le lendemain ils n'ont plus souvenance De mes vers ny de moy; ô ingrate science!] Si est-ce que les vers ont aux hommes mortels Jadis fait ériger et temples et autels. Cerès n'a pas esté déesse renommée Pour avoir de son bled nostre terre semée , Ny Pallas pour avoir monstre l'art de filer, Escarder les toisons, ou l'huile distiler; Les livres seulement , de mortelles princesses (Et non pas leurs mestiers) les ont faites déesses.

Les livres ont à Mars les armes fait porter. Le trident à Neptun', la foudre à Jupiter, Les ailes à Mercure; et leur belle mémoire Sans les vers periroit au fond de l'onde noire.

L'autre jour que j'estois au temple à Saint Denys, Regardant tant de rois en sépulture mis, Qui n'agueres faisoient trembler toute la France ; Qui, ores par honneur et ores par vengeance {a), Menoientun camp armé, tuoient et commandoient, Et de leur peuple avoient les biens qu'ils demandoient, Et les voyant couchez, n'ayans plus que l'escorce, Comme bûches de bois, sans puissance ny force, Je disois à part moy: Ce n'est rien que des rois! D'un nombre que voicy , à peine ou deux ou trois

a. Var. :

Qui , tous enflez d'orgueil, de pompe et d'espérance.

Le Bocage ROYAL. 575

Vivent après leur mort, pour n'avoir esté chiches \'ers les bons escrivains, et les avoir fait riches.

Puis me tournant, helas! vers le corps de Henry, Je disois : 0 mon roy, qui, vivant, as chery Les Muses qui sont sœurs des armes valeureuses, Ton ame puisse vivre entre les bien-heureuses ! Au haut ae ton cercueil soient tousjours fleurissans Les beaux œillets pourprez et les Hz blanchissans, Et leur suave odeur jusau'au ciel à toy monte , Puis que de ton Ronsara tu as fait tant de conte !

Je porterois mon mal beaucoup plus aisément, Si, en fraudant les bons, le sort incessamment N'avançoit les meschans; mais quand en mon courage Je voy tout aller mal, de dueil presque j'enrage.

Je me fasche de voir les hommes estrangers , Changeurs, postes, plaisans, usuriers, mensongers, Qui n'ont ny la vertu ny la science apprise, Posséder aujourd'huy tous les biens de l'église. De là sont procédez tant d'abus infinis, Et tu les vois , ô Dieu , et tu ne les punis !

Et nous, sacré troupeau des Muses, qui ne sommes Usuriers ny trompeurs ny assassineurs d'hommes. Qui portons Jesus-Christ dans le cœur arresté, Ne sommes avancez sinon de pauvreté.

Tournebœuf et Daurat [a), lumières de nostre âge, Doctes et gens de bien , en donnent tesmoignage.

Que vous estes trompez de vos intentions, 0 pauvres trespassez , qui par dévotions, En fraudant vos parens , fondastes en vos rentes De nos riches prélats les mitres opulentes! Mieux eust vallu jetter vostre argent dans la mer, Que pour telle despence en vain le consumer!

Tels biens ne sont fondez pour estre recompense De ceux qui en la guerre ont fait trop de despense, Pour en pourvoir leurs fils , ou les donner à ceux

a. Var. :

Lambin, Daurat, Turneb.

576 Le Bocage royal.

Qui sont aux cours des rois des pilliers paresseux. Tels biens ne faut donner par faveur ny prière, Ny à ceux qui plustot font voler la poussière Sous les chevaux de poste, et, haletant bien fort. Apportent les premiers nouvelles de la mort ;

Mais à ceux que l'on veoit fleurir en bonne vie , A ceux qui dès enfance ont la vertu suivie , Et à ceux qui pourront vivement empescher De ramper l'heresie à force de prescher. Fresques un seul, Montluc, esloigné d'avarice , Accomplit aujourd'huy sainement son office , Presche, prie, admoneste, et, prompt à son devoir. Avec la bonne vie a conjoint le sçavoir.

Je me deuls quand je voy ces ignorantes bestes Porter comme guenons les mitres sur leurs testes . Qui par faveur, ou race, ou importunité, Sont montez, ô vergongne! en telle dignité.

Bien que de Mahomet la loy soit vicieuse , Si est-ce que du Turc la prudence soigneuse Choisit entre les siens les plus gentils espris. Et ceux qui ont sa loy plus dextrement appris, Et , sage, les commet comme graves prophètes . Pour contenir son peuple et garder ses mosquètes.

Las! les princes d'Europe, au contraire de luy. Des pasteurs ignorans commettent aujourd'huy Sur le sacré troupeau de la chrestienne église Que Jésus par son sang a remis en franchise. De là Dieu se courrouce, et de là sont issus Tant d'erreurs que l'abus a faussement conceus. Enfantez par enfans qui sans mœurs ny sciences Sont gardes de l'église et de nos consciences. 11 faudroit les oster, et pour l'honneur de Dieu En mettre de meilleurs sans faveur en leur lieu ; Car le bien de Jésus n'est pas un héritage Qui vient de père en fils et retourne en partage ; 11 est commun à tous, lequel on peut oster, Tantost diminuer et tantost adjouster.

Selon que le ministre en est di'gne et capable ,

Le Bocage royal. ^77

De mœurs non corrompu, de vices non conlpable.

Toy qui viens après moy, qui voirras en maints iieux De m.'es escrits espars le litre ambitieux De Francus , Francien, et de la Franciade. Qu'égaler je devois à la grecque liiade. Ne m'appelle menteur, paresseux ny peureux. J'avois l'esprit gaillard et le cœur généreux Pour faire un si grand œuvre en toute hardiesse , Mais au besoin les roys m'ont tailly de promesse ; Ils ont trenché mon cours au milieu de mes vers : Au milieu des rochers, des forests . des déserts. Ils ont fait arrester, par faute d'équipage , Francus, qui leur donnoit Ilion en partage.

Pource j'ay résolu de m'en aller d'icy Pour trainer autrepart ma plume et mon soucy En estrange pays, servant un autre prince. Souvent le malheur change en changeant de province. Car que feray-je icy sans aide et sans support ? L'espoir qui me tenoit se perdit par la mort Du éon prince Henry ''•,, lequel tut l'espérance De mes vers et de moy, et de toute la France. *

Alors le bon vieillard qui m'arresta le pas Me mesura le front avecques un compas.

Me contempla des mains les lignes qui sont droites. Celles oui sont en croix, celles qui sont estroites, Celles a'autour le poulce, et celles des cinq mons. Les angles malheureux, les angles qui sont bons; Trois fois me fit cracher sur la seiche poussière . Trois fois esternuer, et trois fois en arrière Me retourna les bras, trois fois les ramena. Et trois fois tout autour d'un rond me promena ; Fit des poincts contre terre, après il les assemble

i. Henry II, comme on peut voir en l'Ode première du premier livre, l'avoit porté à faire la Franciade, laquelle il ne fit point pounant que sous Charles, son second fils régnant; mais Henry- III ne l'incita pas beaucoup à l'achever.

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En mères tout d'un rang et en filles ensemble : Il en fit un sommaire, et en jetant les yeux Trois fois devers la terre et trois fois vers les cieux, Me dit à basse voix : Mon fils, la poésie Est un mal de cerveau qu'on nomme frénésie; Ta teste en est malade, il te la faut guarir, Autrement tu serois en danger de mourir.

Tu ressembles aux chiens qui mordent en la rue La pierre qu'un passant pour les frapper leur rue ; Ainsi tu mors autruy comme fol insensé, Et non toy, pauvre sot, qui t'es seul offensé.

En quel âge, ô bons Dieux! ores penses-tu estre r Penses-tu que le Ciel pour toy face renaistre Encor le siècle d'or, où l'innocence estoit Sur le haut de la faulx que Saturne portoit.? [Lorsqu'Auguste regnoit, qui, respandant sa grâce Sur Virgile et Varrie et sur le luth d'Horace, De faveurs et de biens les remplit à foison Et fist que le bonheur logea dans leur m.aison .'*]

Ce beau siècle est perdu, et nostre âge enrouillée (Qui des pauvres humains la poitrine a souillée D'avarice et d'erreur) ne permet que le bien Aux hommes d'aujourd'huy vienne sans faire rien.

Pource, avecQues travail il faut que tu l'acquières, Non en faisant aes vers qui ne servent de guières, Non à prier Phebus, qui est devenu sourd; Mais il te faut prier les grands dieux de la court. Les suivre , les servir, se trouver à leur table, Discourir devant eux un conte délectable, Les courtizer, les voir, et les presser souvent; Autrement ton labeur ne seroit que du vent, Autrement ta science et ta lyre estimée (Pour n'user d'un tel art) s'en iroit en fumée. [Les grands à qui tu as ton labeur adressé, Pour n'avoir leurs talons à toute heure pressé T'ont soudain oublié; car volontiers ils donnent A ceux qui le plus près leurs costez environnent.] Aussi l'astre cruel qui tourmenté t'avoit

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Se tourner devers toy plus doux ne se devoit

Que lorsque Catherine avecque sa prudence

Par naturel amour gouverne nostre France ;

Ce qui est arrivé pour faire reflorir

L'ancienne vertu qui s'en alloit périr.

[Pource, va-t'en vers elle, et humblement luy offre

Ta compleinte et tes vers, ce trésor de ton coffre ;

Elle est douce et bénigne, et à la royauté

Ensemble elle a conjoint l'honneste privauté,

Et à l'autorité la douceur qui égale

A sa facilité sa majesté royale.

Puis ce règne n'est pas comme l'autre passé,

Où le bien de l'église estoit mal dispensé.

Soubs la royne aujourd'hui règne une autre police,

Oii raison et le droit commandent sur le vice.

Jamais devant ses yeux homme n'a présenté

Un ouvrage excellent qui ne fust contenté;

Elle, se souvenant des vertus de sa race,

Que Phœbus a conçu sus le haut du Parnasse,

Laquelle a remis sus les lettres et les arts

Et la Grèce laissée à l'abandon de Mars.]

Sans cette noble race en oubli fust Athènes

Et tant de noms fameux sacrez par tant de peines ;

Platon, Socrate , Homère , eussent esté occis

D'une éternelle mort, sans ceux de Medicis.

Ceste royne d'honneur de telle race issue,

Ainçois que Calliope en son ventre a conceue,

Pour ne dégénérer de ses premiers ayeux,

Soigneuse, a fait chercher les livres les plus vieux,

Hébreux, grecs et latins, traduits et à traduire (i),

Et par noble despense elle en a fait reluire

Le haut palais du Louvre (<2), à fin que sans danger

I . Il dit cela à cause que le grand Cosme de Medicis fit venir de Grèce tous les bons livres en Italie , qui sont à présent dans la bibliothèque du Roy.

a. Var. (1584) :

Son chasteau de Salnt-Maur

:58o Le Bocage royal,

Le François fust vainqueur du sçavoir estranger.

Si sa bonté non feinte, au plus beau du ciel née Ne change, comme royne, en mieux ta destinée, Laisse l'ingrate France, et va chercher ailleurs ;'Si tu les peux trouver) autres destins meilleurs.

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