Livre premie r
Un seul de vous en vaille un million^ Et par la mer emportez Ilion.] Encore Dieu qui regarde vos peines, Dieu qui a soin des affaires humaines, Comme les Grecs ne vous est outrageux : La fortune aide aux hommes courageux. 0
Tel aiguillon leur versa dedans l'ame Une fureur, une ardeur, une flame De liberté , de vaincre et de s'armer Et d'emporter Ilion par la mer.
A tant un peuole en armes efîrovables , Comme toisons de neiges innombrables Qu'on veoit du ciel espaisses trébucher Quand l'air venteux nos terres veut cacher {a), Va frémissant au bord de la marine :
Dessous le pas du soldat qui chemine Vole une poudre, et sous le pied qui fuit Pour s'embarquer, la terre fait un bruit ; Fils ne m.aisons ces hommes ne retardent. Tristes, de loing les femmes les regardent (è).
Ils s'assembloient d'un pied ferme rangez , De dards, d'escus et de piques chargez ,°" Faisant un cri sur les rives chenues , Ainsi qu'on voit les bien-volantes grues Faire un grand cri quand passer il leur faut La mer pour vivre en un pays plus chaud. Autant qu'on voit dans les creux marécages Du bas Poitou oiseaux de tous plumages, Marest bourbeux, limonneux et tremblants ,
a. Var.
Que l'air venteux par l'air fait cheminer, Quand Ffiyver vient nos champs enfanner.
b. Var.
Tant à grands pas les plaines ils arpentent, Trop tard les Grecs du congé se repentent.
72 La Franciade.
Oiseaux gris, verts, jaunes, rouges et blancs,
Qui, s'esgayant, en leurs aisles se jouent.
Les uns sur l'eau , les autres au fond nouent ,
Autres font bruit à l'entour de leur ny,
D'un nombre espais, incroyable, infiny;
Les uns le ciel ombragent comme nues,
Autres plus bas sur les rives connues,
Soubs les rouseaux ou soubs l'ombre des joncs,
Oyes, canards, et cygnes aux cols longs
Estendent l'aile et s'esplument et cryent.
Qui haut, qui bas; les rivages en bruient :
Autant venoient, d'un magnanime effort
Coupant les champs , d'hommes dessus le bord (a).
La terre tremble, et les flancs qui emmurent
Les flots salez dessous le pied murmurent
De tant de gens au rivage arrestez ,
Tous hérissez de morions crestez.
Comme un pasteur du bout de sa houlette , Sous la clairté de Vesper la brunette, Au premier soir sépare les chevreaux
a. Var. :
Autant qu'on voit d'oiseaux de tous plumages Au mois d'avril , hostes des marescages, S'amonceler pour pondre et pour couver; L'uUy trémoussant, ses plumes veut laver; L'autre sous Veau tient ses ailes plongées, L'autre l'avalle à friandes gorgées, Et l'autre tourne à l'entour de son ny. Peuple qui vole en troupes infiny, Et{i) criaillant sur les rives cognues.
Se presse ensemble aussi espais que nues : Autant venoient le corselet au corps D'hommes à foule au premier front des bords.
I . Criailler est un verbe fréquentatif de crier, c'est-à dire crier souvent. Mot fort usité en Vendomois, Anjou et le Maine.
Des boucs cornus, des béliers les agneaux; Ainsi Francus d'une prompte allégresse Tiroit à part la gaillarde jeunesse Au sang hardi , serrant d'une autre part , Vieilles, vieillards et enfans à l'escart, Qui froids n'avoient ny teste ny poitrine Pour supporter la guerre et la marine, Peuple sans nerfs et sans ardeur, que Mars N'enrolle plus au rang de ses soldars.
Francus, vestu d'armes toutes dorées, Des mains d'un maistre artisan labourées, Comme le feu d'un tonnerre luisoit.
Et si grand peuple en ordre conduisoit, Monstrant, guerrier, sa taille bien formée. Tel qu'on voit Mars au milieu d'une armée.
Les morions, les piques des soldars Et les harnois fourbis de toutes pars , Et l'emery des lames acérées.
Frappez menu de fiâmes etherées, Et du rebat du soleil radieux.
Une lumière envoyoient dans les cieux, Qui çà, qui là, comme à pointes menues En tremblotant s'esclatoit dans les nues. Maint estendart ply sur ply se mouvant De tous costez, se bouffoit par le vent. Qui d'un grand ombre ombrageoit la campagne , Et la trompette au haut de la montagne, Enflant l'airain par enrouez accords, Faisoit bondir les cueurs dedans les corps (iz).
Adonc, Francus, qui seul maistre commande , Prompt et gaillard au milieu de la bande, Voulant sa main d'une lance charger,
a. Var. en place des 6 vers qui précèdent :
Ainsi que luit sous l'ardente clairté Mainte bluette au plus clair de l'esté.
74 La Franciade.
D'Astyanax en Francus fit changer Son premier nom, en signe de vaillance, Et des soldats fut nommé porte-lance , Pheré-enchos, nom des peuples vaincus [ Mal prononcé, et dit depuis Francus : Lance qui fut à nos François commune Depuis le temps que la bonne fortune Fit aborder en Gaule ce Troyen Pour y fonder le mur parisien (i)].
Comme il estoit sur le bord de la rive, Tout éclatant d'une lumière vive Comme Orion de flammes esclairci, Voici venir Andromache, et aussi L'oncle Helenin, qui, augure et prophète, Estoit des dieux véritable interprète.
Ceste Andromache, à qui l'estomach fend D'aise et de crainte , accolloit son enfant A plis serrez, comme fait le lierre Qui bras sur bras les murailles enserre.
« Mon fils, disoit, c^ue tout seul j'ay conceu, Autre que toy concevoir je n'ay sceu Du grand Hector.: Ilithye odieuse De maint enfant m'a esté envieuse.
Pource, le soin que mère je devois Mettre en plusieurs, en toy seul je l'avois : Jeté pendoy petit à ma mamelle, Je t'ourdissoy quelque robe nouvelle.
Seul tu estois mon plaisir et ma peur, Enfant, mary, seul mon frère et ma sœur, Seul père et mère , et voyant la semence De tous les miens germer en ton enfance, Me consoloy de t'avoir enfanté, Me restant seul de toute parenté.
Du grand Achil les armes et l'audace