‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 35 sur 164 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Du bout du havre on doit voir la marine : Malheureux est qui sur elle chemine.

« Après avoir trois jours entiers erré D'astres certains et de voye esgaré, Tousjours pendu sur la vague meurtrière, Un bon démon, esmeu de ma prière , Me secourant, d'hommes et d'armes nu, M'a fait grimper à ce bord incognu , Proye des loups et des bestes sauvages. Nous ignorons les mœurs et les courages Des habitans, si après les dangers Ils ont le cœur piteux aux estrangers, S'ils craignent Dieu , s'ils aiment la justice. Ou s'ils sont pleins de sang et de malice, Pource, bénin, ayes pitié de nous.

Soit homme ou dieu, j'embrasse tes genous. Si tu es dieu , tu sçais bien nostre peine ; Si tu es homme, une douceur humaine Doit esmouvoir ton cœur à passion, Ayant horreur de nostre affliction. » }

Il dit ainsi ; le vertueux Dicée Contre-respond : a Geste terre embrassée Des flots marins, comme tu vois icy.

Porte un bon peuple et un mauvais aussi ; Mais à ce coup ta fortune meilleure T'a faict surgir oi!i la bonté demeure. Pource, tu sois, hoste, le bien-venu.

Qui est celuy qui vivant n'a cognu Troye et Priam , et pour garder sa terre Les faits d'Hector, un foudre de la guerre } Il me souvient qu'un jour Idomené Me discouroit, de nouveau retourné (Il retournoit nouvellement de Troye Chargé d'honneur, de renom et de proye), Qu'après qu'Hector les grecques naufs brusia, Que vers Priam ambassadeur alla Traiter la paix , mais il ne la peut faire, Ayant Pans capital adversaire.

îo6 La Franciade.

« Par courtoisie, il logea chez Hector, Qui l'honora d'une grand' coupe d'or, Riche présent, où vivoit entaillée Sous le burin la baleine escaiilée, Ouvrant la gueule et faignant un semblant De dévorer le pauvre corps tremblant {a) De la pucelle Hesione, attachée Contre un rocher; la merestoit couchée Au pied du roc, qui des flots repliez De la captive alloit baignant les piez. [Persée estoit sur le haut de la roche , Ayant au poing sa cimeterre croche, Pendue en l'air, qui l'Ourque menassoit, Et des liens l'Infante delassoit(i).]

« Idomené me donna ceste coupe, Que je tien chère entre une riche troupe D'autres vaisseaux, dont je chéris mes yeux Et boy dedans aux festes de nos dieux. Il estimoit d'Hector la courtoisie, Les vaillans faits, les vertus et la vie, Et, ennemy, son honneur n'abaissoit, Ains jusqu'au ciel ses louanges poussoit.

[ce Pource, je croy que vostre bien-venue Est par le vueil des bons dieux avenue. Et que le ciel, qui de nous a soucy , Pour mon support le permettoit ainsi (2).] Vous ne pressez une terre estrangère :

C'est, ô Troyens , vostre ancienne mère, Crète , dont Teucre autrefois est issu , De qui le nom pour tiltre avez receu ;

a. Var. :

A gueule ouverte^ et maisîresse des hors , Faisait semblant de dévorer le corps.

1 . Ces quatre vers ne sont que dans les éditions postérieures à 1572.

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