‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 36 sur 164 · Livre second. Ï · texte numérisé non relu

Livre second. Ï

Une autre Ida que la vostre troyenne S'eslève icy, la demeure ancienne De vos ayeux, et pource, ostez du cœur, Comme asseurez, le soupçon et la peur, Et désormais rappelez l'espérance, Surgis au lieu qui fut vostre naissance,»

Disant ainsy, ce prince retourna En son palais; longtemps ne séjourna Sans , libéral, envoyer au rivage Douze moutons [V), un bœuf de grand corsage Gras, bien charnu, et six barraux de vin, Coupes, habits , et chemises de lin , Pour festoyer et couvrir ceste bande A qui la faim outrageuse commande.

Rien n'est meilleur pour Thomme soulager, Après le mal, que le boire et manger ! Eux, affamez, ces viandes ravirent , Qui d'une autre ame au besoin leur servirent, Rejouissant la force de leurs corps, Car le manger rend les hommes plus forts.

Tandis la nuict à la robe estoilée Avoit la terre en toutes parts voilée D'un manteau noir ombreux et paresseux, Lors que voicy les fantosmes de ceux Dont la grand mer en vagues départie Avoit les corps et la vie engloutie , Enflez, boufis, escumeux et ondeux, Aux nez mangez, aux visages hideux, Qui pépiants d'une voix longue et lente t;Comme poulets cherchans leur mère absente), De mains, de pieds, figurans leur meschef ,

I . Dans la première édition, Dicée est plus libéral : if envoie trente moutons , six boeufs et quinze barraux de vin. Il esr vrai qu'il y avoit cent hommes dans la barque. Ayant conservé seulement les vingt hommes des éditions suivantes , comme plus vraisemblables , nous avons dû diminuer avec Ronsard l'envoi de Dicée.

io8 La Franciade.

De Francion environnoient le chef.

a Enfant d'Hector (disoient-ils), nous ne sommes Plus ces corps vifs, mais feinte de ces hommes Que bien armez, et prompts à tous hazards, En tes vaisseaux tu choisis pour soldards , Sur qui les vents, au fort de la tempeste , Ont renversé cent gouffres sur la teste. Nos corps flotans apastent les poissons , Nos esprits (las !) en cent mille façons, Deprisonnez de l'humaine closture , Dessus les flots errent à l'avanture.

« Fay-nous au moins sur le bord de ces eaux Le triste apprest de quelques vains tombeaux [Et par trois fois de nos âmes appelle L'ombre au repos d'une tombe nouvelle.

Bien qu'elles soient loin de leurs corps; ainsi Pourront porter doucement le souci (a)], En attendant que les mers poissonneuses Repousseront aux rives sablonneuses De nos corps morts le vieil moule défait , Pour leur bastir un sépulcre parfait. » A tant s'enfuit la troupe naufragère , Ainsi qu'on voit une poudre légère S'esvanouir, tournoyant et suivant Les tourbillons qui annoncent le vent.

Si tost que l'Aube à la face rosine Eut le soleil tiré de l'eau marine , Francus s'eslève, et, dressant maints gazons, Fit des tombeaux, funerales maisons; Puis, respandant une grand' coupe pleine De sang sacré en leur demeure vaine ,

a. Var. (1578) (ces quatre vers sont supprimés dans les édit. posthumes) :

Ne permets plus qu'absents de sépulture , Sans fleurs, sans tourbe, errions à l'aventure, Ains, pour avoir Caron plus adoucy, Faynous honneur dessus ce bord icj.

LiV RE SECOND. IO9

Haut appelloit les âmes , qui venoient, Et sur l'obsèque espaisses se tenoient, Faisant tel bruit que font en la nichée Les arondeaux attendans la bêchée; Et tels qu'on voit au milieu de l'esté, Sous la plus vive et brûlante clarté , Errer espais d'un gros monceau qui tremble, Les moucherons qui volent tous ensemble , Gresles, menus, tournans de lieux en lieux, Et si petits qu'ils nous trompent les yeux (a).

« Bien que vos corps (disoit Francus aux amas) Ne soient enclos sous ces herbeuses lames, En attendant un tombeau plus certain , Contentez-vous de cest office vain, Et fréquentez en longue patience Ces logis pleins de nuict et de silence.

« Esprits malins, ne nous suivez jamais Ou soit en guerre ou soit en temps de paix; Ne nous troublez de peur ny de mensonges, N'effroyez point de fantosmes nos songes, Ne nous donnez ny terreur ny soucy.

Et sans nous suivre arrestez-vous icy. »

Disant ces mots, plein d'un soin qui le presse, Seul sur la rive, eslongné de la presse. Poussant du cœur un long souspir amer, Prioit ainsi la fille de la mer :

a Enten ma voix, Paphienne Erycine :

Si tu nasquis de l'escume marine , Ne souffre plus que tes flots maternels Me soient autheurs de tourmens éternels. Aime Venus , mets en ta fantaisie Le souvenir de ceste courtoisie Dont l'oncle mien, te préférant, usa, Lors que la pomme à pallas refusa ,

a. Var. remplaçant six vers :

Gresles, ainsi qu'on voit aux jours d'esté Les moucherons voler sous la clairté.

10 La Franciade.

Et à Junon, qui , encores dolente D'un tel refus, en tous lieux nous tourmente; Et, s'il est vray qu'autrefois as laissé Le ciel voûté , du pied des dieux pressé , Et les citez sous ton pouvoir gardées , Pour venir voir les montaignes Idées, Prise d'amour d'un pasteur Phrygien, Ayes pitié du mesme sang troyen.

«Tu gardas bien et Jason et Thésée, Cœurs désireux d'affaire mal-aisée , Et si n'avoient (les sauvant de péris) Tant fait pourtoy que mon oncle Paris.

Comme eux je trace une affaire bien haute, Et si je faux, au destin soit la faute, Et non à raoy, de rien ambitieux , Qui n'ay suivy que l'oracle des dieux. »

Priant ainsi. Venus la marinière, Sise en son throne, entendit sa prière; Elle vestit ses somptueux habis.

Orna son chef de flamboyans rubis [Entremeslez de grosses perles rondes, En cent façons frisa ses tresses blondes , Amignota de ses yeux les regards , Regards! je faux, ains homicides dards].

Prit ses aneaux de subtile engraveure , Haussa le front, composa son alleure, Se parfuma, s'oignit et se lava , Puis vers Amour son cher mignon s'en-va.

L'enfant Amour, escarté de la presse Des autres dieux, sous une treille espesse. Dans le jardin de Jupiter estoit.

Où Ganymède aux eschets combatoit.

Venus de loin commence àluy sou-rire, Flatte sa joue, et ainsi luy va dire :

« Mon fils, ma vie. Amour, mon petit roy. Tu es mon tout, je ne puis rien sans toy, Ni toy sans moy ; mais sous nous deux ensemble Il n'y a dieu si puissant qui ne tremble.

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