Livre troisiesme
Puis sur la cyme un lict pour le coucher. Par les forests d'une pénible traite Va haut et bas mainte large charrette.
Qui, gémissant sous le faix, apportoit Le bois coupé que le fer abbatoit.
Avec les coins le chesne bon à fendre Trebusche icy ; on laisse là descendre Avec grand bruit de la cyme des monts Touffus ormeaux, trembles aux larges fronts. [Contre le til la mordante cognée Coup dessus coup resonne embesoignée, Et plat à terre on laisse dévaler Les gras fousteaux faciles à brûler,] Le sapin tombe, et le pin plus utile Pour voir la mer ; puis on dresse une pile Bois dessus bois, nourisson des forests; Tous les costez sont parez de cyprès.
Le bas de pin, et de chesne le faiste: Dedans le ciel le bûcher a la teste ! [D'une autre part ses plus loyaux amis Sur les charbons des chaudrons avoient mis. La flamme esparse autour du ventre large Fait bouillir l'eau; les uns prennent la charge D'oindre et laver le corps froid , triste deuil î Autres après le couchent au cercueil, Et, souspirant, ils arrousoient leurs armes, Le corps, la bière et la terre de larmes. Le bon Francus, pleurant et sanglotant.
De son amy la teste alloit portant Melancholique et triste de pensées. Les uns portoient des torches renversées, Autres chantoient les faits du demi-dieu. Mais aussitost qu'ils arrivent au lieu Où il falloit que la flame soudaine Le devorast, une tristesse humaine, Un long souspir entre-baigné de pleurs, Un triste cri, présage des malheurs,
i66 La Franciade.
Venant d'une ame en longs souspirs attaincte, Dedans le ciel envoya sa complainte.] Dessus couché , au plus haut du sommet De ceste pile , en larmoyant on met Le corps tout froid , office pitoyable {a). Tout ce qu'il eut en sa vie agréable Y fut jette , autant qu'en permettoit Le bien troyen que Texil agitoit.
Francus, qui tient une torche fumeuse, Boute le feu ; la flamèche gommeuse D'un pied tortu rampant à petit saut , En se suivant s'en-vole jusqu'en haut; Le bois craquette , et la pile allumée Tomba sous elle en cendres consumée, Le vent soufflant du soir jusqu'au matin.
Incontinent le vieil prestre Mystin, Qui du corps mort, soigneux, avoit la garde, Lave la braise et la cendre boivarde , Choisit les os, et les enferme au sein (Sacré tombeau) d'un vase fait d'airain ; Puis arrousa par grand' cérémonie D'une saincte eau trois fois la compagnie ; Les derniers mots de l'obseque acheva.
A-tant se teut, et le peuple Ven-va.
Francus, qui veut sous les ombres descendre, Tond ses cheveux, les jette sous la cendre Du trespassé, cent fois la rebaisant :
H Cher compagoon, pren de moy ce présent, Triste tesmoin de ma fatale perte. »
Disant ainsy, la cruche il a couverte De ses cheveux, qu'il avoit autrefois
Sur cette pile , au plus haut du sommet. Plein de parfums en larmoyant on met Le corps du mort, office charitable !